LE PALAIS DE LA REINE JEANNE
Naples.
Debout, toujours debout, et tu n'as pas de honte, Et tu n'es pas tombé sous nos foudres de fonte,
Tombé sous la foudre des cieux.
Et, bravant du passant l'éternel anathême ,
Sans merci pour toi-même, Tu ne t'es pas plongé dans les flots oublieux?
0 sordide lambeau d'une sordide page, Témoin accusateur des fang-es d'un autre âge,
Palais au front découronné î Qu es-tu venu chercher jusqu'au jour où nous sommes?
0 méprisé des hommes!
Que fais-tu sur ces bords, vieux géant décharné?
Cinq siècles tout entiers ont passé sur ta tête, Depuis cinq cents hivers l'éclat de la tempête
Retient tes échos en éveil.
Les étés ont brûlé le ciment de ta pierre,
El veuf de la prière, Te voici cependant t'élaler au soleil
Le rude vent marin ou le siroc humide Passe et repasse en vain sur ta croupe livide;
On voit tes taches le braver.
Tu baignes, mais en vain, sous l'écume des ondes
Tes racines immondes; Toutes les eaux des mers ne sauraient les laver.
Car Jeanne dans tes flancs, lascive meurtrière, Creusa de ses amours l'impudique tanière.
Loin de la lumière et du bruit:
Jeanne, dame d'Anjou; Jeanne la calabraise.
Qui contre ta falaise Échouait, au matin, ses amants de la nuit.
Dans tes gouffres profonds où l'eau semble se plaindre, Oh ! que de cœurs brûlants qui sont venus s'éteindre
Au sortir d'un baiser d'amour.
Que d'aveux bég-ayés , que de sourds bruits de râle ,
Ta voûte sépulcrale N'a-t-elle pas ouï se mêler tour-à-tour!
Voilà pourquoi ton nom porte une barre infâme; Pourquoi le vieux pêcheur, en confiant la rame
A son fils nourrisson des flots.
Lui dit, le doigt tendu vers ta masse gothique,
La parole mystique Qui fait fuir le démon devant les matelots;
Pourquoi le nautonnier, qui, cent fois, dans l'orage Se joue, en se signant, des chances du naufrage,
Sous un mont d'eau prêt à crouler.
Prend un large circuit pour éviter ton ombre
Et, si jamais il sombre, Murmure: C'est la Reine à qui manque un baiser!
Voilà pourquoi, le soir, aux rayons de la lune, Quand le bateau lassé tourne sa quille brune
Sur la plage, autour des grands feux, Le marinier conteur surprend, à ses histoires,
La fille aux tresses noires Laisser peindre la peur dans l'orbe de ses yeux.
Alors, on dit alors qu'en des nuits de tempête. On a vu sous tes murs, pâle, couronne en tête,
Le sein marbré par les remords, Des filets sur le bras, un fantôme de femme.
Retirant de la lame Ses amants d'autrefois, faire la pêche aux morts.
Le poêle a des pleurs pour la feuille qui tombe. Des vœux pour le berceau, des regrets pour la tombe,
Des hymnes pour un nid d'oiseau, Mais il n'a qu'anathême, ô colosse de pierre!
Pour ton front que le lierre Ne voile même pas de son chaste réseau.