LE CRI DU FOU
Une femme! ô mon Dieu! pour un jour, pour une heure, Un seul, un seul instant, dans ma triste demeure.
Et puis que désormais.
Sans un regard ami qui sur moi se soulève. Sans un rayon d'espoir qui brille dans mon rêve.
Je sois tout seul, à tout jamais.
Comme il doit être doux le baiser d'une femme! Comme au son de sa voix doit s'égayer votre âme !
Et qu'on doit être heureux Quand une femme est là, pour essuyer vos larmes, Quand elle est là, tout prés , belle de tous ses charmes ,
Vous illuminant de ses yeux!
Rien n'est beau qu'une femme! Au désert de la vie, C'est l'oasis ombreux dont la fraîcheur amie
Rend tout fardeau léger; Celui-là peut sourire au font de la tempête, Qui trouve, à chaque flot, pour reposer sa tête,
Un sein qui bat à son danger.
Je le sais, je le sais. Dans ma nuit feus un songe ; Qui souriait alors, qui maintenant me ronge
Sans trêve un seul instant.
Rien qu'à son souvenir mon âme encor frissonne, Mon sang reflue au cœur, et mon cerveau bourdonne.
Comme la cloche au lourd battant.
J'étais pauvre captif entouré de ma chaîne; Mais je n'étais plus seul, une suave haleine
En passant m'effleurait; Ma bouche bégayante oubliait le blasphème. J'étais un nouvel être, on me disait. Je t'aime!
A me consoler on pleurait.
Une femme; Muet, immobile à ma place, Je n'osais pas d'abord la regarder en face
Dans mon étonnement; J'avançais au hasard, ma main sèche et noueuse. Je rencontrai la sienne, et l'étoffe soyeuse
De son fragile vêtement.
Alors, j'eusse voulu m'anéantir en elle. J'eusse voulu me fondre au feu de sa prunelle;
Et je disais tout bas, Elfrayé que ma voix ne la fît disparaître: Vois -tu! je suis à toi, car tu m'as fait renaître,
A toi; ne m'abandonne pas!
Mais ce n'était qu'un songe; il s'envola rapide. Et je me retrouvai dans ma cellule vide,
En mon premier état; Je me battais la tête aux murailles sanglantes, Mon ongle s'enfonçait dans mes chairs palpitantes,
Et je riais à grand éclat.
Ou bien, me cramponnant aux grilles de ma cage, La dent fixée au fer, pâle et bavant de rage.
Je hurlais furieux ; Ou bien, le cou tendu, portant au loin ma vue. J'attendais qu'une femme au détour d'une rue,
Le matin, s'offrit à mes yeux.
Ainsi quand un vautour affamé dans son aire Voit, quittant les épis l'alouette légère
A l'aube s'étaler, Son œil se teint de feu, son flanc s'émeut de joie; Moi, j'étais comme lui: j'étais l'oiseau de proie.
Moins .... les deux ailes pour voler.
Ohî qui vous a donné de sonder la pensée? Suivant une limite à tout hasard tracée,
De vous dire entre vous, Quand la raison pour tous est encore un problême, Quand on en méconnait jusqu'à l'essence même:
Ici les sag-es; là les fous.
Vous, fous plutôt, avec vos gloires populaires, Vos crimes supposés, vos erreurs séculaires,
Et votre orgueil allier!
Vous, fous plutôt, avec votre vaste science, Avec votre soif d'or, inextinguible, immense.
Et votre monde tout entier!
Si quelqu'un méprisant ce qu'ici l'on admire. S'en vient briser la glace où la tourbe se mire,
A qui des deux le tort?
Mais sa folie, à lui, n'est pas votre folie; On lui ferme son cœur, on le laisse, on l'oublie
Dans un tombeau jusqu'à la mort.
C'est le fou! c'est le fou! préparez une chaîne! Dans un corset de fer moulez sa forme humaine!
Croisez fort les barreaux!
Comme une bête fauve, allons! traquez un homme! Et comme bête fauve, à l'arène de Rome,
S'il rugit, frappez -le, bourreaux!
Mère, oh! mère, dis-moi! dans mon âge d'enfance, Quand sous le marronnier, assis sans défiance,
Je jouais prés de toi.
Avec ma blonde sœur si bonne et si jolie. Etais -je donc déjà tombé dans la folie?
Etais-je fou? mère, dis-moi!
Car on m'aimait alors; jamais ma plainte amére Ne frappa vainement ton oreille de mère;
n m'en souvient: souvent Ta main, dans mes cheveux s'égarait caressante, Tu souriais d'orgueil à ma beauté naissante;
Vois ce qu'il font de ton enfant!
On le tue, on le tue; on lui prend au passage L'air qui lui vient des deux ; on lui crache au visage ,
On rit de son courroux.
Dans ce monde ici-bas chacun vit de sa vie; J'avais la mienne aussi, mais ils me l'ont ravie
Avec leurs murs et leurs verroux.
Vf.
Un jour, c'était hier, étendu sur ma couche, Je tremblais à la fièvre et sentais à ma bouche
Le souffle se tarir.
Un prêtre tout-à-coup parut devant ma porte , Et joyeux, j'attendis le message qu'on porte
A qui se tourne pour mourir.
n parla de son Dieu dont la voix formidable Jette au monde un soleil comme un débris de sable,
Et commande au trépas; D'un Dieu qui tient pour fils tous les enfans des hommes. Qui veut notre bonheur à tous tant que nous sommes.
Alors ... je ne comprenais pas.
Puis il parla du ciel — oh ! j'aime les images Qu'esquissent, au coucher, ses rapides nuages
Qui voguent sous le vent; J'aime les mille feux qu'il roule sur nos têtes, J'aime les longs éclairs dans les nuits de tempête
Qu'aux monts il allume souvent.
Et le prêtre disait qu'il est d'autres demeures Là-haut, où l'on est libre, où l'on coule ses heures
Sans murmure et sans fiel; Mais quand je lui contai le désir qui m'affame, Il se tut, le bon prêtre ... Oh ! sans femme, sans femme
Que me fait à moi votre ciel!