ORAISON FUNÈBRE
Ah! tu crois qu'il suiïït de descendre à la tombe, Pour n'avoir, aux vivans plus de compte à payer, Et que nul ne demande à la feuille qui tombe Si le vent qui, du ciel vint pour la balayer, La cueillit sur l'upas ou sur le bananier.
Ah! tu crois qu'il suffit, quand l'agonie amére Vous met le râle aux dents et le bleu sous la peau. D'abandonner des biens dont on n'a plus que faire, Puisque tous les trésors dont se vante la terre, Ne sauraient pas séduire un des vers du tombeau.
Ah! tu crois qu'il suffit de quelque aumône folle. Par de pâles terreurs, semée à tout hasard. Pour gag-ner à ton front la divine auréole Que la Veuve à la pite, en donnant sans retard. Acheta de Jésus, au prix d'un pauvre liard.
Non pas! et bien que ton Église, Au banquet de ton or assise.
T'encense et te canonise, Certe on verra si c'est en vain Que, du jour qu'il daigna m'élire.
Le Dieu qui bénit mon délire.
Parmi les cordes de ma lyre A mis une corde d'airain.
Malheur! malheur! elle est fatale Plus que la corde féodale Que Parcher, à la main brutale, Faisait vibrer du haut des forts:
Car jusqu'au sein du cimetière, A travers la croix et la pierre, Elle pénétre dans la bière Et va blesser l'ombre des morts.
Mauvais ! trois fois mauvais ! la débauche et le leurre , Du jour où tu naquis, sans t'éparg-ner une heure. T'ont traîné, ventre à plat, dans les sentiers du mal, Où Satan s'étonnait d'admirer un rival.
Tu n'as pas sous ton front couvé quelque pensée, Où l'égoïsme vil n'eût la grilTe tracée. Ainsi que le soleil fait germer les moissons, Ton or, à son éclat fit germer des poisons. Ton or fut le soleil où tout péché se dore Ton caprice, le dieu qui s'exalte et s'adore. Dans ce vaste univers tu ne compris que toi. Et dis à l'univers: Tu fus créé pour moi.
Voyez-vous? voyez-le! comme à travers les fanges Il rampe avec amour, au sortir de ses langes, Comme avec ses trésors il couvre, de ses pas La bave qu'on devine et ne distingue pas! Comme il sait emprunter l'éclat de la vipère!
Enfant , quand il sourit aux blancs cheveux d'un père , C'est que les cheveux blancs sont présage de mort; C'est qu'un baiser donné sent le pouls qui s'endort; C'est qu'il se voit déjà, déployant sa double aile. Faisant sonner bien haut sa pesante escarcelle, Au monde s'écrier: — Esclave à mes genoux! J'ai de quoi te payer tes charmes les plus doux.
Jeune homme, il est habile à gagner le mystère A frayer les abords d'une couche adultère, A réveiller un cœur qui, fait pour la vertu, Dans le grenier actif jusqu'alors s'était tu; A souiller sa parure à la blanche promise. Ses sermons sont l'écueil où la pudeur se brise,
Sa fortune est l'appât dont il tente l'org-ueil Qu'hélas! un cœur de femme a toujours à son seuil. Et puis ce sont des vins à noyer une orgie; Le jeu qui se poursuit quand s'éteint la boug-ie; Puis l'obscène chanson que chantent les beautés Qui vendent leur misère au nom des voluptés.
Homme, il n'a point voulu renier sa jeunesse: Mais bien plus, l'âg-e mûr, fort de son droit d'aînesse, Apportant avec lui des désirs plus nombreux. L'a plongé plus avant dans l'antre ténébreux. Où chaque pas qu'on fait est encore une injure Qu'à la sainte morale on jette à la figure. Chaque pas rend du mal le cercle plus complet. Comme chaque prière ajoute au chapelet. Ambitieux et lâche, intéressé, prodigue, Faux ami, trafiquant sans honneur et sans digue Il laisse à tous les yeux son luxe haut crier. Et vole sans pudeur le pain de l'ouvrier.
Ses fermiers, quand la grêle ou la gelée ardente A ragé dans leurs champs et trompé leur attente,
Chassés de leurs foyers errent par le chemin. Et, la rougeur au front, s'en vont tendre la main. Ses laquais galonnés qui courbent leur échine, Trouvent dans ses palais l'insulte et la famine. Et les pauvres qui vont s'accroupir au portail, Sont poussés par ses chiens ainsi que du bétail.
Vieillard, je le vis hier, traînant sur sa béquille. Dans ses salons déserts d'amis et de famille. Son être délabré que le ver convoitait. La crainte de la mort, seule encor l'exaltait. Ses miroirs se riaient de son cadavre étique: Un débris de luxure, un fantôme cynique. Où la débauche avait, sur un corps desséché, Tatoué la douleur à côté du péché.
Mauvais! trois fois mauvais! et pour blanchir ta vie Tu crois que c'est assez de quelque litanie, D'une aumône sans cœur que le Saint-Sacrement T'extorquait par la peur à ton dernier moment?
Non pas! ma lyre vengeresse Couvrira la voix qui caresse Le méchant après son trépas, Afin qu'à ces chants de louanges Au ciel apportés par ses anges Le bon Dieu ne se trompe pas.
J'irai, sur ta tombe damnée Semer la plante empoisonnée.
Afin qu'au lever du soleil.
Nul oiseau, d'un chant d'espérance Ne vienne adoucir la souffrance De ton âme dans son sommeil.
J'arracherai la croix menteuse Que l'Église à la main flatteuse Osa te dresser sans remords; Afin que la pieuse lèvre Du passant, à jamais te sèvre Des prières qu'on dit aux morts.
Et que nul, invoquant la charité féconde Que le sang de Jésus fit germer en ce monde, Ne me tance et ne cherche à barrer mon chemin: Le Christ flagellait les vendeurs dans le temple. Le Christ, avec son sang nous légua son exemple. Et, disciple du Christ, j'ai le fouet à la main.