‹ Une lyre a la mer. PoésiesChapitre 35 sur 42 · L'AUBE AU GRENIER · texte numérisé non relu

L'AUBE AU GRENIER

Femme, il fait jorn*; faut qu'on se lève! . Mais je ne sais comment ça va:

J'ai fait sans-doute un mauvais rêve, Car jamais il ne m'arriva.

Quand l'aurore a crié: travaille!

De me prélasser sur la paille, Comme il m'arrive ce matin.

Allons! allons! pas de paresse, Quand Toisiveté nous caresse On se brouille avec le destin.

Pourquoi tant se hâter, mon homme?

L'hirondelle à peine a chanté.

Encore un petit brin de somme:

Faut pas rire avec la santé.

La journée, hélas! pour la peine Est assez longue, et la semaine N'a qu'un pauvre jour de repos.

Sois de tes forces moins prodigue, Ou tu verras qu'à la fatigue, Un soir, tu laisseras tes os. —

Suffit! pas tant de radotage:

On sait déjà ce qu'on se doit.

Quand on a, pour tout héritage,

Enfant et femme sous son toit.

Vois-tu, quand sur le Jjuffet vide

Je surprends ton regard humide,

Je donnerais pour l'essuyer,

Qu'on m'approuve ou bien qu'on me blâme ,

Au bourreau mon corps, et mon àme

A Satan s'il pouvait payer.

— Tais-toi! tais-toi! ça m'épouvante Quand je t'entends parler ainsi:

Ne suis-je pas riche et contente Puisque tu m'aimes , Dieu merci !

Il est bien rare, et j'en suis vaine, Que nous n'ayons, chaque semaine.

De quoi faire un peu de bouillon; Le reste du temps on s'arrange.

On prie; et puis quelque bon ange, A la faim vient mettre un bâillon. —

A l'ouvrage! allons, à l'ouvrage!

n est tard, le maître est brutal.

Je puis compter sur un orage . . .

Mais, qu'est-ce donc? je me sens mal:

Ma tête bat comme la forge,

La soif se cramponne à ma gorge ^

N'entends-tu pas claquer mes dents?

Jamais, que le diable m'emporte!

Je ne fus roué de la sorte.

La fièvre a mal choisi son temps.

— Vite au lit, mon homme! et sois sag-e; Un cercle noir cerne tes yeux, La pâleur couvre ton visage.

Demain, peut-être, il t'ira mieux.

Il ne faut pas que tu t'inquiètes; Nous avons encor quelques miettes Du pain d'hier, et le petit, Aujourd'hui n'aura pas à craindre Que le besoin vienne à l'atteindre; Pour moi, j'ai si peu d'appétit! —

Sens mon pouls: il bat en cadence Comme les tymbales du Roi.

Vois-tii pas la chambre qui danse La carniag-nole autour de moi?

Tout paraît tourner à ma vue, Et pourtant, depuis la revue Je n'ai pas touché doigt de vin:

Ce ne sera rien, je Tespére; Mais je vois ce qu'a vu mon père Lorsqu'il approchait de sa fin.

— Hélas! hélas! pauM'e cher homme, Ne t'abats pas sous la douleur; Le désespoir ne fait en somme Qu'ajouter encore au malheur. J'ai mon anneau de fiancée Mon scliall de la saison passée.

Digne des fdles d'un rentier.

Ma croix de jais avec sa chaîne.

Je vends tout, et je te ramène Le vieux médecin du quatier, —

Mais demain, demain comment vivre?

Tendras-tu, la rougeur au front,

La main au passant qui vous livre Un sou qu'il salit d'un affront?

Puis je dois, comme locataire, Deux écus au propriétaire; Depuis trois jours il les attend.

Si demain je ne les apporte, Il mettra, sans faute, à la porte Le père et la mère et l'enfant.

— Je travaillerai, sois tranquille.

Je suis plus forte que tu crois.

Et gagner me sera facile De quoi nous soutenir tous trois.

Les femmes ont bien leur courage.

Et plus d'une a fini l'ouvrage Où l'on voyait l'homme échouer.

Mieux que vous, supportant les veilles Nous faisons surtout des merveilles S'il s'agit de se dévouer. —

Ah! c'est quand le pauvre est malade Qu'il sent l'injustice du ciel.

Que son insouciance fade Se ti'ansforme en grumeaux de fiel.

Comme un chien lépreux dans sa niche, Il est là qui soufFre, et le riche Qui de ses sueurs s'est fait gras, Pour donner un peu d'eau de source Au mourant seul et sans ressource.

Ne saurait pas tendre le bras.

Mais pourquoi cette plainte amère?

Du mal peut renaître le bien:

La Providence est une mère; Quoique je n'y comprenne rien.

Quand la foi dans le cœur est mûre , On sait supporter sans murmure Et la détresse et l'abandon; Le curé, qui doit s'y connaître, Disait l'autre jour à ton maître, Que Dieu pour le pauvre est si bon .

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