‹ Une lyre a la mer. PoésiesChapitre 38 sur 42 · PRES DE TOI · texte numérisé non relu

PRES DE TOI

J'ai vu (le sinistres présages Se grouper, comme des nuages, Pour assombrir mes jeunes ans.

J'ai vu se défleurir mon rêve.

Comme la rose qui s'élève Quand vient la saison des autans.

J'ai vu le regard de ma mère Se ternir sous sa larme amére.

J'ai vu la tombe, autour de moi S'ouvrir à ceux que mon cœur aime, Comme un champ au grain que l'on sème — , J'oublîrais beaucoup prés de toi.

J'ai longtems aimé notre monde: Mon âme en tendresse profonde Débordait sur tout l'univers; Mais la froideur et l'ironie L'ont refoulée et l'ont ternie.

Comme au ruisseau font les hivers.

J'ai dit alors dans ma pensée:

Voici que l'erreur est passée, Mon cœur ne battra que pour moi; Chacun de nous doit à distance Mener à part son existence — Je pourrais aimer prés de toi.

L'avenir encore est gros d'ombre:

J'aperçois des ennuis sans nombre Poser leurs foyers sur mon seuil :

Je vois s'approcher la misère Qui toujours marche solitaire, Toujours pâle et traînant le deuil.

Je vois le mépris et l'envie, Quoique l'une à l'autre ennemie, Ramper tous deux jusques à moi.

Je vois le dédain de la foule, Semblable au poison qui découle — Je braverais tout prés de toi.

J'ai cherché la route du sage, Et toujours, le long du passage Mon front à l'écueil a donné; Et toujours, bronchant sur la route.

Je me suis perdu dans le doute, Comme un enfant aveugle-né.

J'ai joint mes mains pour la prière, Et nul rayon de la lumière

Jamais ne s'est offert à moi, Et je m'en vais par les ténèbres. Comme l'orfraie aux goûts funèbres Je saurais prier près de toi !

PADRE E BANDITO.

Wie vvohl es thut, die Glieder auszustrecken Ist einer mud' !

Grillparzer,

PADRE E BANDITO.

Le roc est âpre et haut, la caverne est profonde;

Le regard qui la sonde

S'effraie à n'y rien voir; Le sentier qu'il faut suivre est le ravin sauvage Que le torrent des monts se creuse à son passage, En labourant de son flot noir.

C'est bien — Reposons-nous, pauvre enfant! notre route

Etait longue et sans doute

Es-tu las de marcher;

Tes pieds se sont rougis sur la pierre et l'épine,

Ton souffle haletant harasse ta poitrine,

■i Reposons-nous sur ce rocher. "4^

Enfant, vois-tu là-bas parsemés dans la plaine Comme flocons de laine Qu'un mouton a perdus? — Ce qui te semble ainsi de la place où nous sommes. Ce sont de grands palais, c'est la demeure des hommes . . Nous n'avons que des rocs fendus.

Pourquoi m'avoir ainsi traqué sur les montagnes ?

Si loin de nos campagnes

Pourquoi m'avoir chassé?

Qu'ai-je fait? — J'ai crié: pitié pour la misère! Pitié pour le travail! pitié pour notre frère Qui meurt de faim, le bras lassé!

J'ai crié, mais c'était sans colère et sans haine,

Que le jonc et le chêne

Ont leur droit au soleil.

Qu'en creusant dans le sol tout brin vert fait sa sève, Toute fleur porte fruit, qu'elle rampe ou relève Un front à nul autre pareil.

Que le palais chargé de sa coupole altière Et la frêle chaumière >* Sont jumeaux en la loi,

Quau jour de la moisson, le semeur peut prétendre, '< Hélas ! à quelques grains . . . Pour mieux me faire entendre \^- Bon Dieu! je leur parlai de toi.

Alors ils m'ont jeté dans leurs cachots fétides,

Où des souffles humides

Semblent percer les os.

Ils m'ont plongé vivant comme un mort sous la terre , Enfant , je te le dis : ils m'ont tué ta mère —

Que leur âme soit en repos!

Puis ils m'ont dit un jour qu'on me prenait en grâce,

Et m'indiquant l'espace

Par delà de la mer, Ils ont trempé de fiel la royale clémence. Ils ont dressé l'exil au seuil de l'espérance — Oh! mais l'exil est trop amer!

Je ne veux point quitter la terre d'Italie.

Où j'ai reçu la vie

Je dois vivre et mourir.

Je ne puis respirer au milieu de la brume. Il me faut mon soleil et mon volcan qui fume, Mon ciel que nul ne vit pâlir.

C'est pourquoi, dans la nuit, chargeant sur mes épaules

Ton lit tressé de saules;

Je me mis en chemin Du côté des grands bois, où derrière un tronc jaune On guette le passant et demande l'aumône, La carabine dans la main.

Enfant, tes yeux sont bleus comme l'eau de la source

Où se voit dans sa course

Tout rameau se mirer; Ton accent est plus doux quune douce voix d'onde, Et, si flotte à plein vent ta chevelure blonde, Enfant, je me prends à pleurer.

Le bandit cependant n'est pas fait pour les larmes,

Au milieu des alarmes

On l'entend blasphémer; Mais je suis las, vois-tu, de l'air de la montagne. De cette liberté que le crime accompagne. Et n'ai plus de cœur qu'à t'aimer.

Je suis vieux, le soleil, la poudre, la tempête

Ont fait blanchir ma tête

Et j'ai rempli mon sort; Le plomb qui m'atteindra n'aura pas lourde tâche; C'est bien, car j'ai besoin de dormir sans relâche . . On rêve ici dés qu'on s'endort.

Quand ils m'auront tué: tu descendras à l'onde

Laver la trace immonde

De tes larmes pour moi, Et, pour qu'on te bénisse au ciel et sur la terre. Tu t'en iras criant: Maudit sois mon vieux père! Que Dieu protège notre Roi!

Nàples,

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