DONNEZ AUX PAUVRES, AU NOM DE DIEU
Il est tard, où vas -tu? le couchant s'est fait sombre, Les sentiers sont déserts, la retraite a battu, Le brouillard à la nuit a marié son ombre, Le vent souffle du nord; il est tard, où vas -tu?
— Je vais , je ne sais où , le long d'un sentier vide ; Je gravis la montagne et franchis les vallons; J'abandonne des pleurs au brouillard plus humide; Et charge de soupirs l'aile des aquilons. —
N'as-tu pas de foyer qui t'appelle à cette heure? Conte -moi les chagrins qui font errer tes pas. Je prie avec qui prie, et pleure avec qui pleure, On me nomme poète . . . Asseyons-nous, là -bas!
— Qu'ai -je donc à conter? je suis pauvre et mendie: J'ai frappé tout le jour aux portes du chemin . . . Mais ma voix n'avait pas de plainte assez hardie. Et nul ne s'est montré qui me tendit la main. —
Viens! je veux te conduire, et nous irons ensemble A la porte du riche, au porche du puissant: Tu diras ta misère, et, si ta lèvre tremble, Le puissant et le riche entendront mon accent.
Viens! et s'ils reposaient bercés par le délire, Peut-être, ainsi soit-il! saurons-nous à nous deux. Frappant, à poings fermés, les cordes de ma lyre. Arracher les dormeurs à leur sommeil honteux.
Riches, donnez! le pauvre est à la porte. De froids haillons lui hattant sur le dos, Son corps lassant le bâton qui le porte, Son pied meurtri plongeant dans les ruisseaux. Ce qu'il demande , oh ! ce n'est pas fortune , Ce n'es} pas trop — Sa prière importime Peut, tout au plus, vous causer quelque ennui: C'est quelques sous , perdus dans votre bourse ; Riches, donnez! le pauvre est sans ressource, Et craint que Dieu me l'oublie aujourd'hui.
Le pauvre — ce n'est plus ce mendiant cynique. Qui, couché de son long- aux rebords du fossé, Etalait au soleil une plaie impudique, Et riait du passant, quand il avait passé.
Le pauvre; c'est celui qui travaille et qui prie; Qui ne voit le soleil qu'à travers quelque trou; Que le coq au matin trouve, avant qu'il ne crie, A l'ouvrag-e attaché comme par un écrou.
C'est celui que , le soir , après la nuit tombée , Le hibou, dont le vol va rasant les greniers, Les yeux larges ouverts, voit à la dérobée, Aux heures du sommeil ravir quelques deniers.
Celui qui croit encor que les biens de la terre Sont dûs au travailleur, s'il est actif et fort. Que seule à la paresse appartient la misère, Et qu'avec nos deux bras nous faisons notre sort.
Celui qui, de sueurs se baigne sans relâche; Qui se tue à la peine, et hâtant son déclin. Gravite incessament à l'en tour de sa tâche. Comme un cheval aveugle, à l'entour d'un moulin.
C'est l'ouvrier c'est lui qui , la tête inclinée
Le regard abattu , les membres engourdis ,
Est trompé de son pain, au bout de sa journée.
Et regagne affamé le seuil de son taudis.
Riches, donnez! le pauvre vous en prie:
II n'est pas seul à sentir ses douleurs,
Sa triste épouse à la face amaigrie,
La nuit durant a dévoré des pleurs.
Ses blonds enfants sont couchés dans la paille,
Le vent du nord les flag-elle et se raille
Des vieux lambeaux qui les couvrent en vain.
Leurs traits flétris accusent la misère
Riches, donnez! ce pauvre, c'est un père, Et c'est deux fois qu'il souffre de la faim.
)? Qu'importe ? direz -vous. Si la barque org-ueilleuse. Où vog^uent ma famille et mes biens et mon sort, Se berce mollement sur la vague joyeuse , Que m'importe l'esquif qui sombre loin du port. «
55 Pour sauver ses débris, il a son capitaine: S'il se perd, ce n'est là que le hasard des flots. Les mers en ont déjà dévoré par centaine. Et les mers n'ont encor que trop de matelots. «
« Loin de nous ce noyé , qui , de sa main crispée , A son dernier soupir presse nos avirons! S'il veut monter à bord, son attente est trompée, L'équipag-e est complet, le vent souffle virons î <■'
Et, vous ne craignez pas d'entendre, dans la brise, Les soupirs du mourant sous l'abîme plongé, De voir, lorsque la lune à la vague se brise, Passer à votre vent l'ombre du naufragé?
D'entendre, contre vous si l'ouragan s'anime, Vous frapper son blasphème à la foudre enchaîné; De voir ses bras, plus longs que l'herbe maritime, Etreindre en l'entraînant le mât déraciné?
Et vous ne tremblez pas, dans votre long voyage, De heurter quelque part, en quelque jour de deuil, Contre un monceau de morts , assemblés par l'orag-e, Et d'échouer au choc de ce nouvel écueil?
Riches , donnez ! le pauvre est las d'attendre. A ses côtés pend un bras impuissant:
Mais une voix, à lui s'est fait entendre, Qui parlait d'or qu'on trouve dans du sang-. D a fermé sa prunelle éblouie, Tancé son cœur, mis ses mains sur l'ouïe, Chassé ce rêve à la voix de métal; Mais de ce rêve, il reste quelque trace: Riches, donnez! le pauvre, sur la place Dans l'échafaud voit son terme fatal.
Chrétiens! sauvez une âme à qui manque l'empire D'endurer ici -bas les douleurs des enfers: Le Christ par ma voix vous parle et vous inspire, Laisserez - vous Satan la prendre dans ses fers?
Oh! vous ne savez pas que la loi parait dure. Quand de sombres pensers vous viennent par essaim ; Oh! vous ne savez pas ce qu'il est de torture Dans un cœur vertueux, qui lutte avec la faim.
Non! vous ne savez pas, et Dieu vous en préserve! Pour un père atterré, ce qu'il en est de voir Son enfant amoindri, que la disette énerve, Le prier, à genoux, pour un peu de pain noir.
Il n'eût fallu souvent qu'une obole minime, Un regard, un sourire accordés à la fois, Pour creuser, à jamais, un formidable abîme Entre le cou du pauvre et le couteau des lois.
Chrétiens! de l'avenir notre aumône est la Reine, EUe promet le ciel à celui qui l'entend; Arrachez à Satan cette âme qu'il entraîne. Arrachez sa victime au bourreau qui l'attend!
Riches, donnez! le pauvre vous l'ordonne; Son étendard se rallie en tous lieux.
De tant souffrir son âme qui s'étonne.
Sur les destins porte un œil envieux.
Son vieux bâton tpii dans sa main se lève. D'un roug-e éclat se revêt comme un glaive, Il rompt la croix au serment solennel, La foule aux pieds comme une calomnie; Riches, donnez! le pauvre qu'on renie Peut à son tour renier TEternel.
Donnez! riches, donnez! vos heures sont sonnées: Dans les champs sans moissons, dans les bois sans rameaux, Voyez -vous s'avancer, cohortes décharnées. Comme un troupeau de loups qui gagnent les hameaux?
Hommes, femmes, enfants, embryons et cadavres, Hâves, cheveux épars, voyez -les, demi -nus. Envahir vos cités, s'emparer de vos havres. Peupler les quatre vents de leur chants inconnus.
Des combles du palais, du fond de la taverne, Voyez leurs légions se recruter sans fin, Voyez -les, le regard impitoyable et terne Escortés de la mort s'acharner au butin;
Les lépreux d'ici -bas ont secoué leur bourbe, Ils ont à votre épaule imposé leurs fardeaux, Ils ont dans vos salons fait essaimer leur tourbe. Ils vous mang-ent la chair, ils vous rongent les os. —
Ah! pleurez maintenant, les genoux sur la pierre. Comme déshérité pleure un lâche bâtard; Jetez vos mains au ciel, vos fronts dans la poussière Dieu vous l'avait bien dit pleurez, il est trop tard.
Voici venir à moi, comme une voix lointaine: „0h! Lazare, Lazare! es -tu sourd à mes cris? J'ai soif, trempe ton doigt dans l'eau de la fontaine ; Ma lèvre est desséchée et mes puits sont taris."