‹ Une lyre a la mer. PoésiesChapitre 5 sur 42 · LA REVEUSE · texte numérisé non relu

LA REVEUSE

Oh ! laissez- moi rêver ! . . C'est Theure où la pensée, Sur Taîle fin caprice à son gré balancée, Abandonne un instant ses chaînes du matin ; Tantôt aigle indompté, tantôt biche craintive, Tantôt, de l'orient nonchalante captive Se baignant mollement dans des flots de satin.

C'est l'heure où l'on entend de grandes harmonies,

Vagues ressouvenirs des plaines infinies

Où l'étoile à sa soeur raconte ses secrets,

L'heure où la cendre tombe et ravive la flamme.

L'heure où la vision interroge notre âme,

C'est l'heure des désirs, c'est l'heure des regrets.

Comme on voit au couchant se peindre un paysage, Le passé sous nos yeux vient tracer son image Avec ses larges traits si tristes et si doux. Ses parftims oubliés, ses grâces méconnues. Ses rayons, parsemés sur les ombres des nues Qui voguent lourdement entre le ciel et nous.

C'est l'heure où la cigale, au coin du cimetière Pour endormir les morts leur chante sa prière — Hélas! pauvrette, hélas! tes chants sont superflus; Ils ne dorment que trop dans leur couche fermée. Oh! laissez -moi rêver à ceux qui m'ont aimée. Oh! laissez -moi rêver à ceux qui ne sont plus.

Il est doux de mourir au printems de son âge; De s'enfuir un matin, laissant pour héritage Un brillant souvenir de grâce et de beauté; Mais le cercueil est froid quand le brouillard y tombe, Quand l'eau fdtre le long des marbres de la tombe, Quand le hibou gémit sur le saule à côté.

Moi, j'aime mieux rêver et, suivant mes pensées Bâtir à l'horizon de grands palais de fées Où les soucis grondeurs n'osent porter leurs pas, Semer dans l'avenir de vastes champs de roses A qui je redirai toutes les tendres choses, Qu'une main dans mes mains on me dira tout - bas.

Oh! laissez -moi rêver! toute vie a son rêve: L'oiseau rêve à son grain que le sillon soulève,

La fleur, à la rosée et l'abeille à la fleur

Et peut-être demain, au sonner des matines, La pluie aura noyé le grain dans les ravines. Le beau lis dans le sable éteindra sa couleur.

Et peut-être demain comme la bulle vide

Qu'un enfant de son souffle a g-onflée, et qu'avide Il suit sans respirer de peur de la ternir, Pendant que le zépliir semble y mirer ses charmes — Mes rêves tout -à- coup retomberont en larmes, Brisés au rude choc d'un brutal avenir.

Mais qu'importe, après tout? Une ombre d'espérance Peut jeter, elle aussi, son poids dans la balance. Dans le plateau fatal qu'un rien peut élever. Le plus faible rayon rend la nuit incomplète. Le bonheur est partout où l'âme est satisfaite. Et . . c'est l'heure où l'on rêve, oh ! laissez - moi rêver !

Naples Juillet 1841.

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