L'IDOLE
Je disais: Laissez -moi! vivez de voire vie! Qu'importe l'espérance à qui n'a pas d'envie? Qu'importe la lumière à celui qui s'endort? Mon sentier à vos yeux est terne et solitaire: Vos morts ne sont pas tous couchés six pieds sous terre. Laissez -moi vivre comme un mort. —
Longtemps , assez longtemps j'ai lutté sans relâche. Dieu m'en est le témoin, je n'ai point comme un lâche Laissé tomber mon front quand l'orage a soufflé; J'ai crié: L'avenir est à celui qui sème; Le sort est fruit de l'œuvre et la ronce au teint blême Ne croît point dans les champs de bléî
Et semeur confiant, à deux mains tout ouvertes, Croyant voir en leur temps jaunir mes pousses vertes, J'ensemençai d'espoir les champs de l'avenir. Et quand de la moisson la saison fut venue J'étais pauvre et déchu, ma plaine rase et nue , Sans un brin d'herbe à soutenir.
Et j'avais labouré sous le brouillard qui glace. J'avais de ma sueur arrosé chaque place, Chaque soir mon regard au ciel était monté. Ma prière à mes pleurs toujours s'était unie Et j'avais tout bravé, tout, jusqu'à l'ironie De la foule au rire hébété.
Mais je n'ai point failli: Sans plus croire à mon rêve, J'ai dit: Vivons en sage et goûtons à la sève De tout ce qu'ici-bas prend le nom de bonheur. De chaque volupté le présent est la source; Insensé! qui d'espoir fait précéder sa course; C'est l'esprit qui trompe le cœur.
Au seuil do tout bonheur je heurtais à main forte. Et, comme au vag-abond qu'on oublie à la porte, Le silence muet succédait à mon bruit. (Juand parfois sur mon front une joie est tombée. C'était Tétoile au ciel qui, bientôt dérobée. Donne plus d'ombres à la nuit.
Laissez! J'ai trop longtemps combattu sans relâche. Dieu m'en est le témoin; je n'ai point, comme un lâche, Donné du front au sol au premier coup du sort; Laissez -moi, laissez -moi ma course solitaire! Vos morts ne sontpas tous couchés six pieds sous terre. Et je veux vivre comme un mort.
Quand la mer a livré son écume aux tempêtes. Quand elle a suspendu sur le haut de ses crêtes Comme de blancs linceuls pour ses vieux matelots; Sous un ciel noir et lourd surchargé de ses masses. Quand , ainsi qu'une plaie entr'ouvrant ses crevasses, Elle a jeté flots contre flots.
Quand elle a bien hurlé de ses gorges profondes, Quand elle a bien tordu les anneaux de ses ondes, Qu'elle a bien déployé ses épouvantemens — Souvent un nautonnier emporté de sa route. Sur le gouffre sans bords, voit sa barque en déroute Errer de tourmens en tourmens.
Aussi loin que ses yeux vont chercher dans l'espace Tout s'ag-ite et se meut, tout frémit et menace, L'écueil entre les eaux même paraît bondir; Chaque flot en passant rugit et dans sa joie, Comme un tigre altéré, s'en va lécher la proie Qu'il peut s'il le veut engloutir.
La barque cependant d'écume toute blanche. Portant pour pavillon sur le mât qui se penche Les lambeaux de sa voile éparpillée au vent. Sa rame sur son flanc pendante et fracassée, Sa proue incessamment par la vague brassée, Son gouvernail toujours mouvant,
Pauvre alcyon blessé! traînant son agonie Elle flotte, pesante et l'aîle désunie, Au fanal de l'éclair brisé, sanglant, hagard; Tandis que le patron murmurant sa prière Se couche sur son bord et ferme la paupière, Insoucieux de tout hasard.
Que lui fait que la mer contre le ciel se lève? Que lui font les hauts flots qui se heurtent sans trêve ; Ainsi que des géants se disputant un mort? L'azur peut bien encor s'éployer sur sa tête. Mais que lui fait à lui le calme ou la tempête? Il faut sombrer, adieu le port!
Enfant! qui s'ébahit à tout éclat perfide; Aveugle! qui s'en va dans le désert aride Chercher de l'onde bleue et des rameaux fléchis; Fou! qui de ses sueurs en son corset s'inonde; Enfant! aveugle! fou! qui demande à ce monde Plus qu'un sépulcre aux flancs blanchis. ~
Je disais, je mentais — Seig-neiir mon Dieu, pardonne! ! Seigneur! toi qui conduis celui qui s'abandonne; Contre ton monde, ô Dieu! je m'étais élevé Et, tandis que ma bouche étalait ses mensonges. Tu fis sur moi pleuvoir le bonheur que mes songes Jamais, ô Dieu! n'avaient rêvé!
Voyageur inhabile, avant que vint l'aurore Je niais le soleil et le jour qu'il colore, Je niais de la fleur les éclats bigarrés. Je niais les ruisseaux argentant la vallée, La forêt au front vert, la cascade perlée,
La montagne aux flancs diaprés. —
Et le soleil parut: le Seigneur qui pardonne, Le Seigneur qui conduit celui qui s'abandonne Jeta sur mon sentier tous les rayons du jour: Il jeta ton amour à mon âme ravie, 0 toi! dont les regards éclatent sur ma vie: Cest mon soleil, que ton amour. —
Tout en moi dés alors a chanté l'existence, J'ai recueilli, tremblant, mes débris d'espérance Comme un pale noyé recueille ses efforts , J'ai senti sous mes pieds le sable du rivage. J'ai de mes bras meurtris embrassé ton image Ainsi que la croix sur les bords.
J'ai reconnu du ciel la bleuâtre lumière. J'ai reconnu des monts la tête aventurière. J'ai reconnu la tieur qui flamboie en son lieu. Le ruisseau qui blanchit dans sa couche ondoyante, La forêt qui brunit la plaine verdoyante. Le monde enfin de notre Dieu.
Gloire, fortune, honneurs, volupté, poésie. Tout ce qui des mortels peut féconder l'envie. Tout ce qui peut au cœur enfanter un dessein. Tout ce qui porte un nom qui vibre dans une àme. Tout ce qui peut briller sur le front d'une femme Fait de désir battre mon sein.
Il me faut tout bonheur, il me faut toute joie, Un ciel épanoui, tendu d'or et de soie, Des lauriers et des fleurs en couronne liés. L'indicible splendeur des vœux de mon enfance Et ces parfums sacrés dont la vapeur encense — Un autel pour tes pies.
Ang-e ! il me faut pour toi les promesses du monde ; C'est pour toi que mon cœur en espérance abonde; Pour toi , ses longs soupirs. Ce qu'il me faut , à moi : C'est bénir à jamais mon Dieu dans ma prière. Et, mes yeux dans tes yeux aspirant la lumière, Viwe à deux genoux devarit toi. —