‹ Une m`ere martyreChapitre 3 sur 6 · TOUJOURS DROIT · texte numérisé non relu

TOUJOURS DROIT

Avec ces indications et un peu de prudence, il eût été facile au père Routard de retrouver le propriétaire de l'arme, de pénétrer peut-être à la longue le myàtère cruel qui entourait la naissance et l'abandon du petit Jacques et la mort de Julien Rémondet.

— Cela me servira sans doute quelque jour, ee dit-il, mais, puisque l'enfant court un danger, le plus pressé n'est pas de chercher d'où il vient.

Au fond, cela lui était égal. Qu'il fût fils de comte, ou simplement fils d'un des charbonniers de la forêt de Russy, l'enfant avait pour lui le même intérêt et il avait pour l'enfant la même afi'ection. Lorsque le petit âne, ayant vigoureusement trotté, s'arrêta le soir à la porte d'une auberge isolée sur la grand'route de Bourges, Routard pût se dire que désormais Jacques lui appartenait. Son histoire était toute prête, pour répondre aux curieux qui s'éton-

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ueraient de voir le nouveau-né. Comme on ne le connais;-ait pas, en ce coin de France où il se diii^ geait exprès, il raconterait qu'il venait de perdre sa l'emme en couches, lui laissant ce bcbé sur les bras.

Et il était bien sûr que Marjolaine neledémenti- I ait point.

Ce fut ce qu'il dit partout et on le crut.

Quand il se jugea assez loin de la foret de Russy, il reprit son métier et, la' voiture arrêtée au coin d'un bois, il s'en allait la hotte sur le dos, chercher les casseroles et les cuillers dans les fermes et dans les hameaux.

Et chargé lourdement, pliant sous le poids du fardeau dont l'étrange et cliquetante musique rythmait le bruit de ses pas, il reprenait bien vite le chemin de son chez lui, non plus seulement ramené, à présent, par l'affection de Marjolaine, mais pris peu à peu, et jusqu'aux entrailles, parce petit inconnu pour lequel il allait falloir peiner un peu plus, avoir rudement froid l'hiver et suer l'été.

Mais hast! il était heureux et chantonnait toute la journée.

Du plus loin que Marjolaine l'apercevait, quand il revenait ainsi, la hotte chargée, elle accourait.

— Père, il va bien... il a bien bu... Je l'ai changé deux fois... Figure-toi, on dirait qu'il essaye de rire...

Et lui, la figure sauvage, où roulaient d'énormes et bons yeux :

— Tu crois qu'il essaye de rire?

— Sùrl

Alorsil jetait bien vite sa hotte, qui tombait sur le sol avec des bruits retentissants, et il pénétrait dans la voilure.

LE RÉGIMENT i33

Tous les jours c'étaient les mêmes scènes, et tous les jours le rétameur s'attachait à. l'enfant davantage.

— C'est dommage que je ne sois pas riche, disait-il, souvent, car ça ne serait qu'un plaisir d'élever ce gosse.

Et alors, lorsque ces idées lui venaient — et elles ne lui venaient que lorsque le travail chômait — il pensait à un irère qu'il avait, qui était parti on ne savait où pour faire sa fortune, pendant sa première jeunesse.

Ce frère était allé à Java, d'où il avait écrit une fois à la mère Routard, encore vivante dans ce temps-là. Quelques années après, nouvelle lettre : César était en Au.-', j'.ie. Deux ans après, troisième lettre : César éiail eu Amérique.

A partir de ce moment, on ne reçut de lui aucune nouvelle.

— Est-il mort? Est-il vivant ? Est-il pauvre ? A-t- 11 fait fortune ? Il était vigoureux, rusé et patient. Ça ne serait pas impossible qu'il eût réussi, se disait Routard.

11 forgeait des rêves chimériques. Il se représentait César venant tout à coup, avec des monceaux d'or et ils vivaient tous de leurs rentes. Et Marjolaine et Jacques étaient envoyés en pension, devenaient très instruits, se mariaient richement. Et lui, Routard, n'eût plus rétamé qu'en famille, non plus pour vivre, mais simplement pour les besoins de la cuisine de son frère.

A force de vivre misérablement, ne dépensant, suivant le sage précepte, que cinquante centimes quand il avait gagné vingt sous, il avait bien réalisé quelques petites économies dans ses courses vagabondes. Il en profita pour venir s'installer dans le Puy-de-Dôme, non point là où il était né, où il

était connu, où l'on pouvait s'étonner de l'existence de Jacques, mais très haut dans la montagne, en un rude et beau pays à l'air salubre, pas très loin du vilage de Villars qui est un des points cul-i minants delà chaîne des monts Dômes. II acheta' un cheval, une voiture plus commode. Et ce fut ainsi qu'il vécut entre sa fille et son fils d'adoption,^ heureux, économe, ne songeant qu'à l'avenir des petits. Ce fut là qu'il mourut presque subitement, sans douleur, laissant à Marjolaine une vingtaine de mille francs.

Le coup fut rude pour les deux enfants .

Marjolaine avait alors vingt-deux ans et Jacques allait atteindre sa dix-huilième année.

Leur enfance avait été heureuse au possible, à côté de ce brave homme, maintenant disparu.

Routard n'avait pas eu d'autre ambition pour Jacques que celle de lui donner le métier qui l'avait lui-même fait vivre, durement mais honnêtement, toute sa vie.

Le soir où il l'apporta dans ses bras à Marjolaine, au carrefour de la forêt de Russy, il s'était écrié com.iquement, avec un large sourire éclairant sa face barbue :

— La bêtise est faite. V'ià un rétameur de plus I Et quand l'enfant n'eut plus rien à apprendre à

l'école, il l'installa devant le réchaud, le couteau et la louche de fer à la main, un tablier de cuir sur la poitrine et lui dit :

— Fais comme ton père. Rétame.

Mais l'école lui avait donné le goût de l'étude. Son intelligence s'était développée, en même temps qu'à l'air vif et pur et par les froids rigoureux de ces montagnes sa force physique s'étaio accrue.

Marjolaine lui achetait des livres en cachette du père quand elle descendait à la ville, une fois ou deux par an. C'étaient des livres d'histoire, de géographie, de sciences qu'il dévorait, dans les rares moments que ne lui prenait point son travail. Que de ruses il fallait pour ne se pas trahir! Car le père Routard aurait peut-être crié, s'il avait su que Jacques, au lieu de se reposer, prenait sur ses nuits, la tôte entre les mains, dans sa petite chambre, étudiant, écrivant, comparant.

Ils avaient beau se cacher, du reste, dans l'étroite maison qu'ils occupaient à l'extrémité de Villars, sur le versant même de la montagne, le secret d'un travail nocturne ne se pouvait garder longtemps.

Mais Routard fit semblant d'être aveugle, après qu'il eut tout découvert.

Et Jacques put continuer d'étudier, et Marjolaine put continuer d'acheter des livres.

Jacques était maintenant un superbe garçon.

Grand, admirablement découplé, les épaules larges, très brun, les yeux noirs, il rappelait beaucoup la physionomie et l'allure de Julien Rémondet tout en ayant le regard à la fois deux, timide et fier de Marguerite. S'il y avait timidité chez lui, hâtons-nous de dire qu'elle n'était due qu'à son jeune âge, et qu'elle était bien plutôt de l'incertitude, car jamais il n'y eut plus hardi montagnard, plus infatigable et plus amoureux de périls.

Marjolaine méritait toujours son joli surnom.

Grande, frêle et d'apparence délicate — bien qu'elle fût robuste en réalité — elle avait sur le visage, sur les lèvres, dans les yeux une douceur exquise et souriante, comme une promesse tendre d'un cœur honnête, incapable d'une bassesse, incapable d'une faute.

Sa maternité précoce — il faut bien employer ce

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mot, piiisqu'eile avait soigné Jacques comme une mère alors qu'elle-même avait encore besoin des préoccupations maternelles, — avait donné à sa physionomie quelque chose de sérieux, de réfléchi.

Elle n'avait pas eu d'enfance, en somme, cette chère et idéale créature, ni enfance ni jeunesse; elle avait été femme tout de suite. Elîe avait eu des devoirs, un ménage à garder, de graves responsabilités à encourir à l'âge où elle n'eût dû songer qu'à s'amuser. Au lieu d'une poupée à habiller, à déshabiller, à faire dormir, on lui avait tout à coup donné un enfant à soigner. Cela avait singulièrement nmii son caractère en l'obligeant à penser tout de suite aux côtés pratiques de leur existence difficile.

C'est ainsi que, grandissant elle-môme, elle avait vu auprès d'elle grandir Jacques. Elle l'avait vu se développer, devenirbon, être beau, à mesure qu'ellemême se développait, devenait bonne, se sentait belle.

Et à force de vivre ensemble, dans une intimité parfaite, jamais troublée par aucune querelle, par aucun nuage, ils en étaient venus à s'adorer et à ressentir si bien le besoin l'un de l'autre qu'ils ne pensaient pas qu'une séparation fût possible.

Jacques était encore trop jeune pour se rendre compte du genre d'alTection qu'il éprouvait pour Marjolaine.

Dans sa vie laborieuse et simple, tout à l'étude, comment l'amour serait-il né? Il aimait donc Marjolaine simplement, et fortement, n'essayant point d'analyser son cœur.

Mais il n'en était pas ainsi pour Marjolaine.

Elle comprit, un jour, en voyant combien Jacques était beau, quelle droiture il avait dans le caractère, elle comprit qu'il y avait en elle un sen»

timent nouveau, inexplicable, qui la rendait parfois triste et subitement gaie, songeuse toujours. Elle comprit que son affection pour Jacques venait de se modifier profondément, de chauger de nature et de devenir, s'il était possible, plus profonde et plus humaine. Ce n'était plus comme une mère, ce n'était plus comme une sœur qu'elle l'aimait. Elle l'aimait comme une amante. Mais dans cette nature supérieure, formée à l'école de la misère et des rudes travaux pour le pain de chaque jour, l'amour ne mit aucune inquiétude. Ce nouveau sentiment, plus fort que les autres, n'était cependant pas complètement étranger aux autres. Dans l'amoureuse, dans la fiancée, il y avait encore de la mère, encore de la sœur. Aucune honte, aucune hésitation. Elle aima tout d'un coup, avec son cœur et avec tout elle-même. Et il lui sembla que cela était naturel d'aimer Jacques, que cela ne pouvait se passer autrement, que ne point l'aimer d'amour eût été presque une faute. N'était-elle pas tout pour lui? Elle ne ^e demanda pas si Jacques avait pour elle le même genre d'affection. Jacques était encore un enfant. Mais dans quelques années, quand il serait un homme, certes elle serait aimée. Elle en était sûre. Elle n'avait pas grande science et grande philosophie, mais l'amour attire l'amour. Elle savait cela, puisqu'elle était femme.

Maintenant, quand elle regardait Jacques, ses yeux se faisaient plus doux. Elle avait toute sa vie pensé à lui. Cela ne la changeait pas d'y penser désormais sans cesse. Pourtant il lui semblait que Jacques avait été un inconnu pour elle, que c'était un Jacques nouveau qu'elle découvrait et qui ne ressemblait en rien à celui qu'elle avait élevé.

Puis, ses préoccupations étaient d'un autre genre.

Elle n'avait jamais songé qu'à l'heure présente.

Cela suffisait. Chaque jour amenait son travail, son pain, sa peine ou sa joie. Mais voilà qu'à présent des projets d'avenir fermentaient en elle — d'un avenir où Jacques jouait toujours son rôle- Et c'était cela qui la préoccupait.

Quelques jours après la mort du père Routard, ils eurent une conversation qui allait décider de cet avenir.

Ce fut, pour ainsi dire, le trait final sous leur ancienne vie. Une vie nouvelle allait commencer et si les pauvres enfants avaient pu prévoir ce que cette vie allait amasser sur eux de catastrophes, d'angoisses, de larmes, certes, ils fussent restés côte à côte, pelotonnés dans leur affection, ne songeant qu'à eux et laissant s'écouler la vie doucement, sans attrait, mais sans secousses.

Ils étaient venus s'asseoir tous les deux sur un hanc de pierre adossé à la maison.

Le soleil se couchait derrière les cimes des montagnes qui entouraient Villars d'une colossale ceinture.

Les hauteurs étaient encore baignées d'une lumière rouge d'incendie dans laquelle planaient lentement quelques grands oiseaux de proie, mais la vallée était dans l'ombre au-dessous. L'air était tiède. On était en plein été. Par des soirées comme celles-là, huit jours auparavant, le père Routard n'eût pas manqué de venir fumer son brûle-gueule sur le banc, entre ses deux enfants. C'était sa place habituelle, entre les deux. Ce souvenir les attristait. Et ils restèrent longtemps silencieux, semblant admirer, mais ne voyant pas l'admirable paysage qui s'étendait à leurs pieds.

Enfin Jacques prit la main de Marjolaine...

— Ma petite sœur, dit-il, hésitant beaucoup, js crois que je vais te causer beaucoup de peine...

— Ce n'est pas possible, ût-elle souriant, tu m'aimes trop pour cela.

— C'est vrai, pourtant.

— Ah!

— Je te demande ton pardon, d'avance.

— Je te pardonne. Et maintenant, fais-moi de la •peine.

Jacques la prit tendrement dans ses bras. Elle se dégagea avec douceur, souriant toujours. Jadis elle ne faisait guère attention à ces étreintes. Maintenant elle aimait Jacques et chaque caresse de lui, inconsciente certes, la faisait frissonner. Alors, elle évitait ces caresses qui la troublaient. Elle était chaste.

Jacques dégagea son bras, mais pourtant garda la main de Marjolaine dans la sienne.

— Je vais te quitter, sœur chérie.

— Où vas- tu?

'" Je voudrais être soldat, m'engager... devenir officier.

— Ah I

Elle était interdite et si émue qu'elle ne put répondre. Ses beaux grands yeux s'arrêtèrent seulement sur le jeune homme avec un reproche. Mais elle n'avait pas besoin de parler. Le tremblement de ses lèvres et la pâleur de ses joues disaient assez ■=a surprise, sa terrible anxiété.

Il vit sa douleur et serra plus tendrement la main qu'il tenait.

— Est-ce que tu crois que, très loin comme tout près, je ne t'aimerai pas de la même façon?

— Si, tu m'aimeras. Je le sais bien, dit-elle, reprenant un peu sa présence d'esprit. Mais est-ce vrai que tu songes à partir?

— Oui.

— Pourquoi?. N'es-tu pas bien ici?... N'as-tu pas

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tout ce qu'il te faut? Tu as dix-huit ans. Dans trois ans, tu tireras au sort. Ne peux-tu attendre trois ans encore... Tu t'ennuies donc auprès de moi?... Il lui saisit la tête et malgré elle, car elle se défendait, il l'embrassa plusieurs fois de toutes ses forces.

— Sœur chérie, dit-il, c'est toi maintenant qui m« fais du m,al; veux-tu m'écouter? Veux-tu savoir pourquoi je veux partir?

— Oui.

— Eh bien, écoute...

Il se rapprocha un peu. L'ombre, cette fois, était complètement venue. Le soleil avait disparu derrière les montagnes. Il ne restait qu'une longue bande rouge à l'horizon. Les concerts des insectes nocturnes troublaient seuls la grande quiétude de cette belle soirée.

— Je veux être soldat. C'est une idée que j'ai depuis longtemps, va. Comment m'est-elle venue? Je ne sais pas. Petit à petit, sans doute en lisant les histoires que tu m'achetais et que je dévorais en cachette du pauvre père... C'est ta faute, tu vois,

-petite sœur.

Elle hocha la tête.

— Depuis mon enfance, depuis que je sais réfléchir et raisonner un peu, je n'ai entendu, autour de moi, parler que de guerre. Tu m'as recueilli avant 1870. J'étais bien jeune au moment où la France a

'été battue et nous n'avons eu, ici, dans ce désert de montagnes, que l'écho lointain et affaibli de ses défaites. Nous n'a\^ns pas vu les armées allemandes. Nous n'avons pas entendu le rude accent germain. Mais pourtant, j'ai vécu, depuis lors, au milieu des récits de ces tristes jours, avec les souvenirs de cette lamentable époque, et j'ai senti mon cœur battre tout ù la fois de haine, de honte, et de je ne sais quel vague désir de gloire.

— Mon pauvre Jacques... comme tu es enfant...

— Me ferais-tu un reproche de ce que je viens de te dire? fit-il avec vivacité.

— A Dieu ne plaise, Jacques. Mais je crois que tu te fais beaucoup d'illusions. J'ai lu, comme toi, les histoires que je t'ai rapportées de la ville. Et je crois que tu t'es laissé éblouir, mon pauvre ami. La gloire, ce sont surtout les chefs qui l'acquièrent; les soldats meurent et restent inconnus.

— Peu importe, si l'on a fait son devoir. Le soldat n'est rien, par lui-même. Il est un membre d'une grande chose, de l'armée qui est tout. Chaque dévouement de soldat, chaque action sublime rejaillit sur l'armée, même lorsque cette action reste inconnue, même lorsque celui qui en est l'auteur n'est pas récompensé.

Et après un léger silence :

— Moi, vois-tu, je ne trouve rien de plus beau que le dévouement ignoré. J'y trouve une grandeur et une abnégation qui ne se rencontrent pas dans les actes éclatants dont le récit arrive jusqu'à nous. Il faut, pour se bien conduire et mourir ignoré, une autre force d'âme que pour tomber théâtralement, avec un de ces mots très beaux que la postérité redit, et qui sont, je l'avoue, comme autant de mngniliques exemples. Ahl si l'on pouvait faire l'histoire de ces humbles morts! Quels héroïsmes elle suggérerait... Si je suis ainsi, ma bonne Marjolaine, c'est ta faute, toujours, car tu m'as appris à croire, tu m'as donné la foi. Et pour moi, tous les héroïsmes sont des actes de croyance. Toutes les actions de courage sont des actes de foil...

Et tout à coup, s'interrompant, il embrassa Marjolaine et se mit à rire :

— Je suis fou de te parler comme je le fais. J'ai

l'air de prêcher.

— J'ai peur qu'en arrivant au régiment tu n'éprouves une grande désillusion, mon cher Jacques.

— C'est cela. Raisonnons de choses pratiques. Je ne perdrai aucune illusion en arrivant au régiment, et j'ai pour cela une bonne raison. C'est que je n'en apporterai aucune. Je sais bien de quoi est faite la vie des soldats. Tous les jours de toutes petites choses, répétées sans cesse, et qui ne paraissent pas bien utiles, après un certain temps, mais qui sont nécessaires, indispensables et sans lesquelles l'armée n'existerait pas.

— As-tu songé à cette discipline de fer qui t'attend , qui va annihiler ta volonté, te plier, te tordre, t'assouplir comme un instrument, toi qui étais si libre, à Villars, toi qui aimais tant courir les dimanches, par les ravins et les montagnes.

— J'y ai songé, Marjolaine, et cela me ravit.

— Ahl dit-elle, surprise...

Sa douceur féminine, sa tendresse inquiète d'amante, de sœur et de mère ne comprenait pas.

— Je ne serai plus rien, que la millionième partie d'un corps formidable. Ma volonté, ma liberté, mon indépendance, je les abdique entre les mains de mes officiers. Ils penseront pour moi. Et quand j'aurai strictement rempli le devoir rude et sain de mes journées, devoir tracé par d'autres, dont d'autres ont la responsabilité, il me semble que j'éprouverai une immense satisfaction, une tranquillité d'âme complète. Et les lendemains ramèneront les mêmes devoirs et le même calme d'esprit.

Marjolaine, depuis quelques instants, détournait la tête. Elle y mettait une sorte d'obstination.

Il la prit doucement par le front et l'obligea de lui faire face.

Elle pleurait. Ses beaux grands yeux étaient tout

humides et il en coulait, comme d'une source intarissable, de grosses larmes qui roulaient le long de ses joues jusqu'au menton et tombaient sur son corsage que gonflaient les sanglots.

— Oh ! ma chérie ! ma chérie î dit-il.

Et l'attirant par un brusque mouvement, il se mit à lui baiser les yeux, buvant les larmes, essayant de les tarir.

— Tu me fais de la peine, à ton tour... dit-il... Est-ce ma faute, si je veux être soldat?... Je suis certain que mon père a dû être soldat, lui aussi... et il a mis dans mes veines toute son ardeur et toute sa foi.

Et tout à coup plongé dans des idées mélancoliques :

— Mon père! Ma mère! Quels sont-ils?... Les connaitrai-je jamais?... Mon père!... Ah! situ savais comme j'ai souvent pensé à lui!.,. Je me suis fait de lui un portrait et c'est toujours sous les mêmes traits qu'il m'apparait. Il devait être grand et fort et élégant. Et je te le répète, c'était un soldat. Qui aurait pu mettre dans mes langes cette médaille militaire et cette croix? Qui, si ce n'est mon père?... Et de qui venaient-elles, cette croix et cette médaille, si ce n'est de lui?... Et ma mère?... C'est étrange... lorsque je pense à elle, c'est sur toi, tout de suite, ma chérie, que se reporte ma pensée... Je ne puis pas rêver d'elle sans rêver de toi. Je suis sûr qu'elle était aussi belle que tu es belle, grande comme toi, d'allure distinguée comme toi. Je suis sûr qu'elle avait les yeux doux comme tu as les yeux infiniment doux, qu'elle avait ton front calme et le sourire sérieux et presque grave de ta bouche... Mon père! ma mèrel! Ahl comme je les aurais aimés.

A l'horizon, la bande rouge trahissant le coucher

du soleil derrière les cimes s'était effacée par dégradations successives. Le ciel tout entier était d'un bleu profond, parsemé de clous d'argent sur lesquels semblait rayonner un foyer invisible. Les hautes montagnes épaississaient encore cette nuit de l'énormité de leur ombre.

Mais il faisait doux et ils restaient sur le banc, devant la maison.

Il avait penché la tête de Marjolaine contre sa poitrine ; il la berçait doucement, cette tête jolie et attristée, par un doux et lent mouvement, ainsi qu'il eût fait pour un enfant en son berceau, ainsi qu'ellemême, la petite mère, avait fait pour lui si longtemps.

Elle se laissait aller à cette caresse innocente, — sachant bien que Jacques n'était pas encore l'amant, mais toujours le fi'ère.

Et pour sécher ses larmes, il la gronda.

— Tu n'aimes donc pas ton pays? Tu n'es donc pas une vraie Française, pour avoir tant de chagrin à la nouvelle que je veux être soldat?

— Que veux-tu? Je m'attendais si peu... Nous étions si heureux.

— C'est ta faute... c'est ta faute... il ne fallait pas flatter mon goût pour la lecture... Il ne fallait pas mettre ton ambition à vouloir faire de moi quelque chose de plus que ce que j'aurais dû être.

— J'ai eu tort... dit-elle naïvement... oui, j'ai eu tort...

Il se mit à rire et l'embrassa avec un peu plus de force. Il la berçait toujours doucement.

— Console-toi, Tu n'as fait que développer mon goût. Ce goût, je l'ai senti naître en moi, un jour où je lisais un livre que le maître d'école m'avait prêté. Tu me l'as acheté, depuis, du reste, ce livre, sur ma prière instante. C'est le Patriote, de Paul Bourde.

Il commence ainsi, je puis te dire le passage de mémoire, car je connais le livre tout entier par cœur :

• « Tu entendras railler le patriotisme dans la langue même de la patrie, et tu verras des gens se faire gloire de devancer leur temps parce qu'ils le traitent comme une vertu surannée. Ou ce sont des esprits faux dont l'opinion n'importe point, ou ce sont des cœurs indignes que le devoir rebute. Sache bien que si jamais l'amour de leur pays cessait d'être instinctif chez les hommes, la raison suffirait à le leur rendre, car nul sentiment ne leur est plus nécessaire. Ils ne peuvent vivre loin de la société de leurs semblables; or, il n'y a point de société durable sans l'honnêteté et il n'y a point d'honnêteté réelle sans patriotisme. »

Il avait dit cela, cet enfant, d'une voix très grave; certes, ce n'était plus un enfant qui parlait, mais un homme. Tout de suite et pour ne point effrayer Marjolaine, il reprit le ton gai et enjoué qu'il avait tout à l'heure et sous lequel il cachait l'inébranlable énergie de sa résolution.

— L'armée a bien changé depuis la guerre. Ce n'est plus comme autrefois l'armée des pauvres gens, des fils de famille qui avaient fait des dettes ou des remplaçants qui se vendaient et rengageaint; prends un régiment quel qu'il soit, tu y trouveras, riches et pauvres, la nation tout entière et tout ce monde ayant conscience d'une mission prochaine. Rien de plus naturel que le dévouement et l'abnégation s'y soient réfugiés comme ces oiseaux qui, chassés par la tempête, se reposent sur la dernière épave qui flotte encore... Tu ne serais donc pas fière, petite Marjolaine, d'avoir à ion bras un frère qui serait un officier... Car je deviendrai officier, vois-tu.

Elle fit un signe de doute.

— Je m'engagerai. Je deviendrai sous-officier. Je travaillerai ferme et je me ferai aimer de m©s officiers. Je passerai mes examens pour entrer à l'école de Saint-Maixent et j'en' sortirai sous-lieutenant... Je t'assure que c'est bien plus facile que tu n'as l'air de le croire...

— Ta résolution est bien forte, je le vois. Tu as réfléchi. Tu as pris des renseignements. Il y a longtemps, sans doute, que tu y penses?

— Ohl oui, bien longtemps.

— Et tu me le cachais... Enfin... qu'il soit fait selon ta volonté. Tu seras soldat. Quand partiras-tu?

— Dans quelques jours. Le plus tôt possible» évidemment. A quoi bon retarder?

— Tu as raison. Et dans quel régiment t'engageras-tu ?

— Dans l'infanterie. C'est là que l'avancement est le plus rapide. Peu m'importe le régiment. Je me trouverai bien partout... Pourquoi ces questions?

— Parce que j'aurais pu me rapprocher de toi. •— Tu songes à quitter Villars?

— Oui. Que veux-tu que j'y fasse, toute seule, quand tu seras loin... maintenant que mon père est mort ?

— Et où irais-tu?

Elle hésita à répondre, puis d'une voix basse, laissant parler son cœur, se trahissant presque, sans y prendre garde :

— Je n'avais jamais songé qu'un jour viendrait où je devrais quitter ce village. Au contraire, je m'étais accoutumée, depuis longtemps, à l'idée que j'y passerais ma vie entière, comme ma jeunesse, et que la vieillesse m'y trouverait. Cela me semblait si bon de vivre calme, dans un petit coin ignoré I

J'étais trop heureuse. Je n'avais pas d'ambition pour moi. Je ne savais pas non plus que tu étais ambitieux. Voilà notre vie bien changée. Soit. Cela m'est égal, après tout. Je n'ai jamais vécu que pour toi. Je n'ai jamais eu en vue que ton bonheur. Je serai heureuse aussix longtemps que je saurai que tu es heureux, mais je ne suis pas non plus une sotte. Bien qu'ici nous vivions à notre aise, parce que nous avons peu de besoins, je sais comment l'on vit ailleurs. Tu veux être officier. J'en suis fière» J'aurai autant d'orgueil que toi de tes galons. Mais les officiers pauvres sont très malheureux. La solde qu'on leur donne ne leur suffit pas. Je ne veux pas que tu fasses des dettes, cela te perdrait. Tant que tu seras soldat et sous-officier, il ne te faudra pas grand'chose. Tous les mois je t'enverrai quelques sous. Mais quand tu seras officier, comment faire?

— Je me suffirai, va, ne crains rien.

— J'ai mon projet aussi, dit-elle.

— Ah! quel projet?

— Je quitterai Villars.

— Et où iras-tu?

— A Clermont, d'abord. A Paris, ensuite.

— A Paris, dit-il avec un sursaut. A Paris, sans amis, sans protecteurs, sans parents. A Paris, toute seule. A Paris, sans moi? sans moi?...

Sa voix était altérée.

Chose singulière, cela lui paraissait presque une faute, ce qu'elle venait de dire là.

Il la regardait avec effarement. Et il n'osait dire toutes les pensées qui lui venaient. Mais ces pensées, elle les devinait. Car elle lisait d'habitude sur ce franc visage qui reflétait naïvement toutes les impressions de l'âme.

Elle irait à Paris?... Seule?... C'était impossible.

Belle ainsi qu'elle était, elle attirerait tous les regards. Elle courrait trop de dangers. Elle était sans expérience. On l'aimerait. Elle se laisserait prendre à l'amour, peut-être? Et que deviendrait-elle?... Elle serait malheureuse. Marjolaine malheureuse, est-ce que ce ne serait pas un crime?... Elle était trop belle pour aller à Paris... beaucoup trop... On en parlait tant dans les villages, de la grande ville, avec des histoires si singulières, souvent si tragiques 1 Et elle irait ainsi au hasard des aventures? Il dit tout haut :

— Non, non, ce n'est pas possible.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. J'ai peur.

— Et que peux-tu craindre ?

— Je crains, dit-il, à voix très basse, que l'on ne te trouve belle...

— Eh! mais, je l'espère bien. Ne le suis-je pas?

— Ne ris pas. Tu m'attristes... que ferais-tu à Paris ?

— Tu seras soldat. Moi, je serai modiste. Je ferai mon apprentissage à Clermont. Ensuite, avec l'héritage de mon pauvre père, j'achèterai un fonds à Paris. Et je réussirai.

— Et l'on te fera la cour... On te dira beaucoup de choses qui te feront plaisir. Ta coquetterie sera excitée. Tu prendras de l'orgueil. Tu... tu oublieras ton pauvre petit Jacques que tu aimais tant... et qui ne t'oubliera jamais, lui.

Elle prit les mains du jeune homme et l'attira vers elle.

Une tendresse profonde brillait dans ses yeux.

— Oh ! mon cher enfant, toi que j'ai recueilli, toi que j'ai vu tout petit, toi que j'ai élevé, pour lequel ont été toutes mes pensées, crois-tu vraiment que je t'oublierai, que je cesserai de t'aimer?

2(jO le régiment

— Non, je te demande pardon, Marjolaine. Et pourtant, je te le dis, j'ai peur. Tu es tout pour moi, vois-tu... Je t'aime tout à la fois comme j'aurais aimé un père, une mère, des frères, des sœurs. . . Je ne sais pas plutôt comment je t'aime, mais ce que je sais bien, par exemple, c'est que je ne pourrais pas vivre si tu devais me manquer ou si tu venais à croire que j'ai démérité de ton affection...

Elle demanda, non point en rougissant, non point avec timidité, mais bien franchement et les yeux droit dans les yeux, car ils étaient très près l'un de l'autre et ils se voyaient disiinctement , malgré l'obscurité :

— C'est donc vrai que je ne te suis pas indifférente?...

Il joignit les mains dans un mouvement d'émotion et tout à la fois de colère.

— Indifférente, Marjolaine? Qu'oses-tu dire là? Je viens de te confier quels étaient mes rêves... Eh bien, je suis tout prêt à les abandonner, pour te prouver combien je t'aime?...

— Non, Jacques, je te crois... Est-ce qu'il en pourrait être autrement?...

Et avec une nuance, comme si elle avait voulu l'amener à une confidence de son cœur qui était impossible pourtant, elle le savait :

— Ne t'ai-je pas servi de mère, bien que je n'aie que quatre ans de plus que toi ? Car c'est bien ainsi que tu m'aimes, n'est-ce pas ? Comme une sœur et comme une mère?

— Je l'ignore, dit-il. Tout ce que je sais, c'est que j'ai pour toi de l'adoration, que tout ce qui pourra t'arriver de triste tombera sur moi aussi lourdement que sur toi; que je ne puis pas songer à tes larmes sans pleurer moi-même. Tout ce que je sais, c'est que je donnerais ma vie — et ce n'est

pas un vain mot — pour l'éviter un chagrin... Si c'est ainsi que l'on aime sa mère et çue l'on aime sa sœur, je t'aime comme une mère et comme une sœur.. . si je t'aime autrewent, dis-le moi ! je ne suis qu'un enfant, moi, dit-il avec une moue charmante... • renseigne-moi!...

I Marjolaine fermait les yeux en écoutant ces douces paroles. Une douce chaleur montait à son cœur et celui-ci se gonflait, et tout son être s'en allait vers cet enfant qui avait pris toute sa vie passée et devait prendre entièrement sa vie à venir.

Non, il ne l'aimait pas encore d'amour. Du moins, il ne s'en doutait pas.

Mais il l'aimerait I

Et ne voulant pas troubler cette jeune âme, elle lui dit gravement, avec une tendre pression de mains :

— N'oublie pas ce que tu viens de me dire. C'est ainsique je veux que tu m'aimes!...

Ils rentrèrent.

Leur existence nouvelle allait bientôt commencer.

Dès le lendemain, ils firent leurs préparatifs de départ, lui pour aller s'engager, elle pour se rendre à Clermont et se mettre en apprentissage.

Ils n'étaient plus tristes. Ils avaient la foi.

Le mariage de Marguerite de Pontalès avec Georges de Cheverny avait été heureux. Georges aimait ardemment sa femme et celle-ci, tout en se souvenant de Julien Rémondet, s'était sentie peu à peu attirer vers ce loyal caractère. Le souvenir de l'amour d'autrefois, des peines endurées, de la faute commise, s'était, non point afTaibli, mais pour ainsi dire obscurci, sous le calme jamais troublé des jours qui s'étaient écoulés depuis.

Son devoir , puisqu'elle avait accepté d'être la femme de Georges, elle se l'était nettement tracé.

Son existence, de la première à la dernière heure, devait être consacrée à faire le bonheur du fier et doux garçon qui l'aimait.

Et certainement elle eût envisagé la mort sans effroi et même avec plaisir, si elle avait été certaine d'épargner en mourant à M. de Cheverny l'effroyable douleur de la révélation du passé.

De son mariage, elle eut un fils, qu'elle appela Bernard, qui mit dans sa vie une joie profonde et sur lequel la mère concentra une double affection, car elle l'aima pour le fils disparu et qu'elle croyait mort.

Deux ans après, elle eut une fille, Bernerette.

Et pour elle, au milieu de l'opulence, entre le regard caressant de son mari, la vivacité junévile de Bernard et la douceur de Bernerette, comme pour Marjolaine dans la misère, entre l'affection de Routard et celle de Jacques, ces dix-huit années s'écoulèrent sans secousses.

Et elle ne prévoyait plus, maintenant, que le passé, quelque jour, pouvait encore retomber sur sa vie, écraser son bonheur et ses rêves.

Lorque la France déclara la guerre à la Chine et envoya des troupes au Tonkin, M. de Cheverny, qui venait d'être nommé commandant, obtint de faire partie du corps expéditionnaire.

On se rappelle qu'après le guet-apens de Bac-Lé, les Chinois avaient de nouveau pénétré au Tonkin par l'Est et par le Nord. L'armée du Nord , descendue du Yun-Nan par la vallée du Fleuve-Rouge, vint faire le siège de Tuyen-Quan, qu'elle pressa vivement et que défendait avec énergie le commandant Dominé.

Il importait d'aller au plus vite lui porter secours, et la brigade Giovanninelli, désignée par le général en chef Brière de l'Isle, se mit en marche à travers un pays inconnu où elle rencontra à chaque pas des difficultés inouïes.

Elle devait, une quinzaine de jours après, livrer un sanglant combat à Hoa-Moc et forcer les Chinois à lâcher prise.

Le commandant de Cheverny faisait partie de cette brigade.

Le génie et les pontonniers ouvraient la route, pratiquaient des rampes pour franchir les nombreux ruisseaux qui vont se jeter dans la rivière de Tam- Taï pendant qu'une compagnie d'infanterie de marine protégeait les travailleurs et qu'un peloton de

petits soldats tonkinois fouillaient le pays, entrant dans les villages, se glissant inaperçus dans les hautes herbes des jungles, point gênés dans leurs mouvements puisqu'ils ne portent que leur fusil, des cartouches et un repas de riz noué dans un turban attaché en sautoir.

Nous passerons rapidement sur les difficultés de cette marche presque impossible où la colonne courut les plus grands dangers.

Maintes fois, en effet, elle faillit périr et payer de sa destruction sa témérité.

A chaque instant, des arroyos trèslarges tombaient des rochers et coulaient à travers des bois inextricables ; les berges avaient parfois plus de dix mètres d'épaisseur, et elles étaient à pic. Si les Chinois avaient eu l'audace de laisser la colonne s'engager dans ces endroits particulièrement difficiles, elle eût été irrémédiablement perdue. Les sentiers étaient coupés, çà et là, par des abatis de gros arbres et il fallait suivre les sentiers quand même, car on ne pouvait songer à s'écarter ni à droite ni à gauche, le fourré étant inextricable.

Ce fut ainsi tous les jours, jusqu'au 1" mars.

On approchait de Tuyen-Quan. Autour de la ville assiégée, les arroyos étaient encore plus nombreux et plus profonds. Les troupes étaient obligées, pour les traverser, de construire des doubles rampes ayant souvent pi us de vingt mètres de longueur. Et cela ne suffisait pas. Il fallait encore jeter dans la vase de l'arroyo des branchages pour en consolider le fond. Le moindre écart fait par un cheval ou par un mulet et l'animal s'enlisait.

Bientôt, cependant, malgré tant d'obstacles, malgré les fourrés, les rivières vaseuses, les abatis de bambous appointés à leurs extrémités, dissimulés dans les hautes herbes, et qui occasionnent aux

pieds de nos soldats des blessures très douloureuses, l'avant-garde arrive à 900 mètres des positions chinoises.

La position ennemie fut àassitôt reconnue par les officiers, ayant à leur tète le colonel Giovanninelli.

Georges de Cheverny chevauchait botte à botte avec lui.

Vers une heure commençait le sanglant combat de Hoa-Moc où allaient tomber, tués ou blessés, 27 de nos officiers et 436 de nos soldats.

Nous ne décrirons pas toutes les péripéties de ce combat qui dura du 1" au 3 mars.

Ce fut une série d'actes héroïques que la France connut à cette époque, auxquels elle applaudit, toute fière et toute frémissante, car elle avait le droit de voir, dans tant de vertus, de courage et de sacrifices, le présage de sa force future et de sa grandeur reconquise.

Nous ne raconterons que deux incidents qui intéressent des personnages de ce récit.

Pendant les premières heures du combat , les Chinois, retranchés dans des redoutes extrêmement fortes et contre lesquelles notre légère artillerie ne pouvait rien, ne répondirent pas à la fusillade et à la canonnade.

On eut dit que forts et fortins avaient été abandonnés.

Des compagnies se déploient pour attaquer les premières tranchées. Aucun Chinois ne bouge. Toujours le même silence.

Les officiers s'avancent en groupe jusqu'à cent cinquante mètres des tranchées qui barrent la route.

Ils ne reçoivent pas un coup de fusil.

Il faut en finir. Un ordre est donné. Cheverny va prendre dix hommes avec lui et s'avancera jus-

qu'aux tranchées, afin de savoir à quoi s'en tenir.

Ciieverny descend de cheval, tire son sabre, se porte en avant.

Dix soldats français le suivent; mais l'ordre qu'il a donné a été mal compris par une compagnie tonkinoise qui croit que l'assaut est commandé et s'élance derrière lui.

L'élan est donné. Impossible de les arrêter, de les faire rétrograder, de les faire rentrer dans leur position.

Ils font cent mètres et personne ne tire sur eux.

Ils avancent encore. Ils font vingt mètres de plus.

Brusquement les Chinois apparaissent, ouvrent un feu terrible, et les prennent de front et de flanc.

Cinq de nos soldats sont atteints, plus de cinquante Tonkinois tombent morts.

Les Chinois sortent des tranchées avec des hurlements et se précipitent sur la petite troupe en désordre. En vain, Cheverny veut les arrêter. Ils sont dispersés. Impossible de les rallier. Alors, il recule lui aussi, au milieu d'une grêle de balles, lorsque tout à coup, du milieu des herbes, hautes de plus de trois mètres, entremêlées de lances et de bambous, deux Chinois se lèvent. Ils sont tous deux d'une stature colossale. Ils se jettent sur Cheverny, le terrassent, le désarment en un clin d'œil, avant même qu'il ait pu songer à se défendre. L'un d'eux le charge sur ses épaules et se met à courir vers les tranchées, avec autant de facilité que s'il avait porté un tout petit enfant.

— A moi, soldats I crie Cheverny.

Il ne l'a crié qu'une fois. Ensuite les hautes herbes et aussi le crépitement de la fusillade, qui n'a pas cessé, étouffent sa voix.

Il se voit perdu.

Il sait que les Chinois ne gardent pas de prisonniers. Ils font mourir ceux-ci au milieu d'abominables tortures.

En une seconde, ballotté sur l'épaule du géant qui l'emporte, il a revu ceux qui lui sont chers; les trois créatures qui ont pris toute sa vie et qui occupent toute sa pensée : son fils Bernard, sa femme, sa Marguerite aimée, et sa fille Bernerette.

Cependant son appel suprême a été entendu.

Parmi les derniers survivants des dix soldats français engagés avec les Tonkinois, un jeune homme, presque un enfant, car il était complètement imberbe, à genoux dans les broussailles, se repliait lentement, tirant sur les Chinois avec un admirable sang-froid, épaulant et visant comme à la cible.

— A moi, soldats I

Il a entendu. Il a reconnu la voix de son chef. Il se dresse. Il regarde. Il aperçoit le drame qui se passe.

Le Chinois est près des tranchées où rentrent ses camarades sur lesquels tombent en ce moment la fusillade des compagnies Valet et Chirouze, envoyées au secours des Tonkinois surpris, et le tir à mitraille de la batterie Jourdy.

Encore quelques secondes et il aura disparu derrière les tranchées.

Et c'est la mort de Cheverny, une horrible mort.

Le soldat épaule son fusil Gras, ajuste avec soin, un peu bas, pour ne pas blesser le commandant évanoui.

Il tire, le Chinois tombe, la cuisse cassée.

Mais Cheverny tombe avec lui et ne bouge plus. On dirait que la balle qui a frappé le Chinois a frappé également l'officier.

Alors, le soldat s'élance et se trouve à découvert.

Le danger est très grand, car il vient des deux côtés à la fois, des Chinois qui font un feu terrible et des Français dont la mitraille bat les tranchées.

Il franchit l'espace libre, heurte le second Chinois qui tire sur lui à bout portant et le manque.

Le Chinois est percé de part en part d'un coup de baïonnette.

Le soldat se penche sur Cheverny, l'appelle :

— Mon commandant, mon commandant !...

Cheverny est toujours immobile.

Une balle enlève le casque en liège du soldat, une autre lui traverse la capote. Le soldat prend Cheverny dans ses bras et il va le charger sur ses robustes épaules, — car, s'il est jeune, il est quand même grand et fort, — lorsqu'il se sent tout à coup saisi par une jambe, comme par l'étreinte d'une machine qui se serait refermée sur lui.

Il lui semble que l'étreinte lui broie les os.

C'est le Chinois blessé qui s'est soulevé et l'enserre.

Et le géant pousse un ricanement féroce.

Pour prendre rofficier, le soldat a été obligé de lâcher son fusil. Il réussit à s'en emparer et du même mouvement cloue le Chinois d'un coup sur le sol, en disant :

— Ah ! canaille ! .

Il laisse son fusil et sous la mitraille et les balles, il regagne les lignes françaises, portant Cheverny, le traînant, ne l'abandonnant point.

Lorsqu'il arrive devant le colonel Giovanninelli et le groupe d'officiers qui l'entoure, il met Cheverny sur ses pieds. L'officier retrouve la respiration, revient à lui, regarde ses camarades avec surprise. On sourit de son étonnement.

Il ne sait pas trop ce qui s'est passé.

— Vous êtes sauvé, Cheverny, sauvé par ce brave garçon... Ehl vous lui devez une belle chandelle. Nous vous avons bien cru perdu...

Pendant qu'ils se serrent les mains le soldat a disparu.

— Eh bien, où est mon sauveur? demande Cheverny.

Le colonel l'aperçoit qui court vers les tranchées, seul, sous les balles, toujours, dont il semble fort peu se soucier.

Il l'appelle. On l'arrête. On le ramène.

Il revient, gêné, une rougeur au front, n'osant regarder les officiers qui le considèrent.

— Eh bien, où allais-tu donc si vite? demande Cheverny.

— Pardon, mon commandant, c'est que...

— Quoi?

— Je retournais près des Chinois, là-bas... à la tranchée."..

— Tu es fou... Tu n'en serais pas revenu.

— Oh ! mon commandant, ils tirent trop haut...

— Enfin, qu'y allais-tu faire?...

— C'est que, mon commandant, en vous ramenant, j'ai dû laisser là-bas mon fusil... et mon casque par-dessus le marché... Le casque, ça m'est égal, mon commandant, mais le fusil, j'y tiens, c'est une bonne arme, je la connais... elle m'a déjà rendu des services...

— C'est bon. Tu vas me faire le plaisir de regagner ta compagnie où l'on te donnera un autre fusil...

Le commandant lui tendit la main.

— Tu es un brave. Quel âge as-tu? ,

— Dix-liuit ans et demi, mon commandant,

— Engagé volontaire, alors.

— Oui.

— Pour faire ton sort?

— Non, mon commandant, pour devenir ofTi"» cier.

— Je t'y aiderai. Je te le promets.

— Merci, mon commandant, ce n'est pas de refus, dit naïvement le jeune soldat, de plus en plus rouge.

— Comment t'appelles-tu?

— Jacques, mon commandant.

— Jacques... et le nom de famille?

— Je suis enfant trouvé, mon commandant.

— Eh bien, Jacques, puisque tu n'as pas de famille, tu en trouveras une chez moi, lorsque nous serons rentrés en France. Tu le veux bien?

— Oh! mon commandant, vous êtes trop bon, pour si peu de chose 1

Cheverny se mit à rire.

— Peu de chose, la vie de ton officier?... permetsmoi de m'estimer davantage! Va. Rejoins ta compagnie. Tu seras cité à l'ordre du corps expéditionnaire.

Le combat continuait très vif.

Quelques heures se passèrent.

Les Chinois qui occupent un fortin, dans l'angle rentrant de leur ligne de défense, ne répondent plus que faiblement au feu des Français. Cheverny pense pouvoir enlever l'ouvrage dont il n'est pas à plus de soixante pas. Il ordonne l'assaut. La première compagnie, commandée par le malheureux capitaine Rollandes, vigoureusement entraînée, descend du mamelon qu'elle occupe, se lance en avant.

Arrêtée un moment, elle est aussitôt soutenue par Cheverny lui-même.

L'artillerie cesse son feu pour ne pas tirer sur nos propres troupes.

Les assaillants sont arrêtés par une palissade en bambous très solide et qu'ils ne peuvent ébranler.

Les brèches pratiquées par l'artillerie dans cette palissade n'étaient pas suffisantes.

La section Rollandes (le capitaine y fut tué) et la section qui l'appuyait, celle-ci plus particulièrement sous la direction de Georges de Cheverny, donnèrent l'assaut en même temps.

Les Chinois avaient préparé, en avant du fort, des fougasses constituées par des caisses de poudre enterrées et entourées de fusées de guerre. Ces caisses étaient mises en communication entre elles et avec les casemates par de gros bambous remplis de poudre.

Au moment où la section Rollandes se précipitait, les Chinois mirent le feu aux fougasses.

Une formidable explosion eut lieu.

La terre se souleva, des nuages de poussière enveloppèrent les assaillants, de ce côté, pendant que les fusées de guerre s'élevaient en sifiQant et allaient s'abattre un peu partout.

Cinquante des nôtres y laissèrent la vie.

Sur la droite, la section Cheverny était menacée de la même catastrophe et déjà la débandade se mettait dans les rangs lorsque tout à coup Jacques, resté en arriére, s'élança comme un fou derrière une palissade.

Le commandant de Cheverny aperçut, par-dessus celle-ci, la crosse d'un fusil Gras, un cri étranglé, puis un corps leste, souple, vigoureux comme un animal sauvage, sauter et accourir.

C'était Jacques. Il avait le sourire aux lèvres.

— Mon commandant, ce carré de palissades, c'est

e poste aux fougasses. Je l'ai deviné tout à Theure

en voyant sauter les autres. Le Chinois qui s'y

cachait attendait que la section fût massée sur ces

satanées barriques de poudre pour nous faire l'aire de la gymnastique. Il a attendu trop longtemps. Nous pouvons marcher. Il est mort.

— Une seconde fois, tu m'as sauvé la vie, mon garçon, dit le commandant très ému, et ce qui est plus précieux, tu as sauvé une centaine de tes camarades.

Une demi-heure après, le fortin était enlevé à la baïonnette.

Le soir, Jacques recevait les galons de caporal et sur sa noble et généreuse poitrine brilla la médaille militaire.

Jacques pleura de joie. Son cœur gonflé débordait. Ses rêves de jeunesse, de gloire, de devoirs accomplis, d'héroïsmes, de sacrifices vaillamment supportés, il avait trouvé, réalisé tout cela. Ah! comme il était heureux !

— Jacques, lui dit Georges de Cheverny, tu as en moi un ami, — ou si tu aimes mieux un père... ne l'oublie pas !

Certes, non, Jacques ne devait Toublier jamais I

Deux mois après Marjolaine recevait de Jacques une lettre qui l'instruisait de ces faits. La lettre lui était adressée à Clermont, mais vint la retrouver à Paris.

Marjolaine, en effet, était à Paris depuis quelques jours.

La jolie fille était énergique et suivait pas à pas, sans s'en détourner une minute, le plan qu'elle s'était tracé.

La modiste chez laquelle elle avait fait son apprentissage à Clermont lui duuna l'adresse de mademoiselle Marie, rue du Quatre-Seplembre. C'était une des modistes les plus connues de Paris, Marjo-, laine y achèverait son apprentissage, y deviendrait première sans doute, et n'en sortirait que pour prendre elle-même un atelier.

Elle était bien changée, la vie de la jeune fille!

Adieu la douce tranquillité, un peu monotone, des jours passés à Villars, dans l'air vif et purifiant des hautes montagnes.

Là, elle avait vécu sans beaucoup de soucis, laissant s'écouler les j mrnées et venir les lendemains, heureuse quand même, malgré la pauvreté.

Maintenant elle était jetée en pleine tourmente, en pleine tempête de l'existence.

Ce n'était pas sans un soupir de regret qu'elle pensait aux heures si douces d'autrefois, mais le souvenir de Jacques, lorsqu'elle se sentait un peu faiblir, la fortifiait dans ses résolutions.

N'était-ce pas pour son Jacques qu'elle travaillait?

Elle eut beaucoup à souffrir, dans les débuts.

Non pas à Clermont. Là, elle avait vécu dans l'intimité et dans la famille même de madame Lingard, sa patronne. Mais à Paris.

Elle se trouvait tout à coup dans un monde nouveau dont elle ne comprenait ni les goûts, ni les plaisirs, ni les vertus, ni les vices ; un monde qui tout d'abord l'effraya.

Elle eut tout de suite pour compagnes, soit à l'atelier, soit au magasin de modes, une dizaine de jeunes filles hardies et délurées, habituées au pavé parisien, moqueuses et fortes en paroles, qui furent bientôt pour elle autant d'envieuses et autant d'ennemies.

Sa modestie, sa réserve, sa franchise souriante, l'empressement avec lequel elle rendait toujours service, finirent par changer un peu ces dispositions malveillantes.

Mais sa beauté était trop complète, trop épanouie, pour qu'elle n'excitât pas des jalousies, des calomnies surtout.

Elle ignora ou feignit d'ignorer les premières et ne tint pas compte des secondes, persuadée qu'on lui rendrait à la fin justice.

Sa beauté ne pouvait passer inaperçue.

Jacques, lorsque devant le paysage des montagnes envahi par la brume, ils avaient parlé de leurs projets d'avenir, Jacques avait eu raison de craindre.

Qui pouvait ne point trouver que Marjolaine fût belle?

Et qui pouvait ainsi ne pas l'aimer?

Mademoiselle Marie, une fort honnête fille d'une quarantaine d'années, laide, très fine, très intelligente, avait bien deviné la droiture et la simplicité du caractère de sa nouvelle ouvrière.

Elle s'était prise d'affection pour elle en la voyant si différente des autres et l'avait mise en garde contre les aventures qui pourraient lui arriver et les pièges qu'on pourrait lui tendre.

Malgré tout, la patronne n'était pas rassurée.

— Elle est trop belle, cette petite, murmuraitelle en la regardant quand de ses mignons doigts Marjolaine tournait et retournait les jolies fleurs et les rubans des chapeaux qu'elle inventait, elle est trop belle, il lui arrivera malheur...

Elle la prit un jour à part, au moment où toutes les demoiselles sortaient, le magasin fermé.

— Ma chère enfant, laissez-moi vous parler comme si j'étais votre mère et vous donner des conseils. Bien que vous ayez beaucoup de bon sens et que vous soyez une personne sérieuse, il est de mon devoir de vous mettre en garde contre l'avenir. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que vous

, êtes fort jolie, mais je vous aime parce que vous êtes modeste et que vous n'êtes pas coquette. Ne vous liez pas trop avec les jeunes filles qui vous entourent. Plusieurs sont excellentes, d'autres sont mauvaises et ce sont celles-ci qui sont les plus gaies et qui ont le plus de charme. Elles chercheront à vous entraîner sans doute. L'été, elles voudront vous faire participer à leurs parties de campagne. L'hiver, si parfois elles ont des billets de théâtre, elles voudront vous faire partager leurs plaisirs. Restez chez vous. Plusieurs ont des amants, je fais

semblant de l'ignorer. Je le sais, pourtant. Elles sont libres. Ce sont de bonnes ouvrières, régulières, intelligentes et adroites. Je n'ai rien à leur reprocher, en tant que leur maîtresse. Et je n'ai pas le droit de m'occuper de leur vie privée... Vous, Marjolaine, vous serez quelque jour votre maîtresse, vous aurez un magasin à vous ; eh bien, si vous devez vous marier, mariez-vous du moins sans laisser quelque vilain souvenir dans votre passé...

Marjolaine la remercia avec effusion.

Elle comprenait toute la délicatesse qui dictait ces conseils. Elle en était émue.

Mais elle la rassura bien vite :

— Mademoiselle Marie, dit-elle, je vais vous faire une confidence qui enlèvera vos craintes et vous montrera que j'ai fort peu de choses à craindre. J'aime depuis longtemps.

Et elle raconta sa vie, son enfance, sa jeunesse.

Elle parla de Jacques avec chaleur, les yeux mouillés, parce qu'il y avait bien longtemps déjà qu'elle ne l'avait vu.

La maîtresse l'écoutait, ravie. Elle, jadis, avait aimé, aussi. Mais trop laide on l'avait méconnue, dédaignée. Du moins cela suffisait pour qu'elle comprît l'amour et elle applaudissait des deux mains à celui de Marjolaine.

— Je n'ai plus aucune crainte, dit-elle, vous aimez, la place est prise... Ah I que vous êtes heureuse !

Marjolaine avait loué une petite chambre non meublée dans une maison de la rue Sainte-Anne. C'était une pièce assez vaste, détachée d'un appartement trop grand pour le locataire qui l'occupait. Elle l'avait arrangée avec goût, prenant sur ses soirées et sur ses dimanches pour travailler à quelque rideau, pour faire quelque tapisserie.

Elle prenait sa situation en patience parce que, déjà, elle se mettait à la recherche d'un magasin de modes dont elle pourrait acheter le fonds.

Le petit héritage du père Routard dormait chez un notaire de Clermont-Ferrand, attendant d'être employé par elle.

L'occasion s'offrit bientôt.

Elle revenait une après-midi de porter deux chapeaux à l'une des plus riches clientes de la maison, une Américaine milliardaire qui habitait les Champs- Elysées.

Elle suivait la rue Saint-Honoré, quand tout à coup son regard fut attiré par une plaque de marbre noir, le long d'une porte cochère.

Sur cette plaque, des lettres d'or.

Et ces lettres disaient :

RENSEIGNEMENTS — ESCOMPTE Vente de fonds de commetxe. — Location de villas»

ANCIENNE MAISON LEPELARD Fondée en 1837.

Et en lettres plus grosses, dont l'or ruisselait el semblait resplendir :

PATOGHE ET Cie, SUCCESSEURS

— Tiens, se dit Marjolaine, si j'entrais demander là quelques renseignements? Peut-être celameservira-t-il. En tout cas, cela ne me coûtera rien.

Elle passa la porte cochère, pénétra dans la cour et se dirigea vers la loge du concierge.

— M. Patoche, s'il vous plaît?

— Au deuxième, la porte en face de l'escalier. Elle monta au deuxième étage.

Sur la porte de l'appartement était répétée, également sur uns plaque de marbre noir et en lettres d'or, l'inscription d'en bas.

Elle appuya sur le bouton d'une sonnette électrique.

Tout d'abord personne ne vint ouvrir. Elle sonna derechef.

Cette fois, des pas se rapprochèrent. La porte s'ouvrit.

— Vous désirez, mademoiselle ?

— Je voudrais parler à M. Patoche. C'est bien ici?

— C'est moi, mademoiselle. Donnez-vous la peine d'entrer.

Le vestibule était très sombre, prenant jour — si l'on peut appeler jour l'obscurité qui y régnait — sur l'étroit boyau d'une cour dont on apercevait les murs jaunes, sales et suintants de toutes les eaux des éviers de la maison.

L'homme — c'était en effet Patoche, l'ancien intendant de M. de Pon talés au château de Malpalu — ouvrit une seconde porte et s'effaça.

Marjolaine entra.

Cette fois, on y voyait un peu plus clair.

La pièce où elle venait d'entrer était une sorte de grand bureau encombré de casiers porteurs d'étiquettes variées et multicolores.

Dans un angle, une caisse énorme, massive, imposante. Elle avait l'air de dominer, de son poids et de son importance, tous les meubles qui se trouvaient là. On eût dit que la vaste salle où elle trônait avait été construite pour elle, aménagée et meublée pour elle. C'était vraiment la reine, la souveraine maîtresse. Les gens qui entraient là étaient évidemment et tout naturellement tentés de la saluer. Et Patoche lui-même, quand ses yeux se

tournaient de ce côté, ne la regardait qu'en tremblant.

Les vingt années qui, depuis le prologue de notre récit, ont passé sur nos personnages, ont singulièrement vieilli Patoche ; elles comptent double pour lui, ces vingt années-là.

Il était autrefois un paysan rude et vigoureux, assez mal équarri, aux épaules osseuses ; il est maintenant un gros bonhomme au visage bouffi et pâle; les cheveux sont très rares, en couronne derrière l'occiput, et ramenés comme en lanières sur le devant du crâne où le cosmétique les maintient difficilement par plaques ; le tour des yeux est plissé, boursouflé, et les yeux, petits, ternis, n'ont plus l'éclat d'autrefois, mais n'ont pas perdu leur caractère de fausseté; les lèvres sont presque sans couleur et l'homme porte une courte moustache poivre et sel, en brosse, mal poussée et mal tenue.

Patoche a beaucoup grossi. Son ventre est proéminent.

Et bizarre habitude, constamment, du matin au soir, qu'il fût à son bureau, qu'il sortit, il était en habit et en cravate blanche.

11 avait fait deux ou trois fois fortune, l'ancien intendant de M. de Pontalès; deux ou trois fois depuis vingt ans, il avait vécu dans le luxe des beaux appartements, de l'argent dépensé sans compter, des maîtresses prodigues et capricieuses.

Chaque fois, la prudence lui ayant manqué, l'orgueil rayant grisé, il avait voulu doubler ses revenus, — car son désir de jouissance s'augmentait de tout son luxe même, — et la ruine l'avait rejeté dans les expédients voisins des escroqueries.

Pour l'instant, Patoche ne savait où donner de la tête. Son habit graisseux et râpé, sa chemise vieille de huit jours, jaune au col et fripée sur le devant, ses souliers éculés, tout trahissait chez lui

la misère, non point la pauyreté honnête et fière qui force les riches au respect, mais la misère sale qui est née dans les débauches et qui a comme un relent écœurant et fade de tous les mauvais lieux parisiens.

Il n'avait plus de domestiques ni de garçon de Dureau depuis longtemps. Il faisait sa cuisine luimême ou bien allait manger une portion dans quelque petit restaurant du voisinage, souffrant beaucoup de se serrer le ventre, car il était grand buveur et grand mangeur.

Patoche alla s'asseoir à son bureau et du geste il indiqua une chaise à Marjolaine.

Il admira un instant celle-ci, en connaisseur, mais il avait trop l'habitude du pavé parisien pour s'y tromper.

Celle-là était une honnête fille, cela se lisait sur sa physionomie franche et énergique.

— Que désirez-vous de moi, mademoiselle ?

— Monsieur, j'ai vu que vous vous occupiez de ventes de fonds de commerce. J'ai pensé que vous pourriez peut-être me guider, me renseigner...

— En quoi, s'il vous plaît ? interrogea Patoche qui flairait une affaire et dont les petits yeux bridés s'allumèrent tout à coup... Voudriez-vous céder un fonds ?

— Au contraire.

— Acheter, alors?

— Oui. Je suis modiste. Je voudrais être à mon compte. Je connais mon métier. Je suis sûre de pouvoir joindre aisément les deux bouts en servant ma clientèle parisienne et en fabriquant des chapeaux bon marché pour l'exportation dans l'Amérique du sud.

— Permettez-moi une question. Vous avez de l'argent ?

LE RÉGIMENT 2i?î

— Un peu.

— De quelle somme pouvez-vous disposer ?

— D'une vingtaine de mille francs.

— Actuellement disponibles ?

— Oui. Ils sont déposés chez un notaire de Clermont-Ferrand.

— C'est votre pays?

— Non. Je suis née en voiture, dit-elle en riant. Mon père était rétameur et nomade. Pourtant j'ai passé ma jeunesse à Villars, dans les Monts-Dore.

— Vous vous appelez? Vous demeurez?

— Marjolaine Routard, chez mademoiselle Marie, rue du Quatre-Septembre.

Patoche inscrivit le nom et l'adresse sur un bîock-notes.

Mais tout en inscrivant le nom, il fronça le sourcil, les yeux fixes comme un homme qui cherche un souvenir qui lui échappe.

— Routard! se disait-il. Routard...

Mais il ne trouva rien sans doute, car il parut n'y plus penser.

— Veuillez revenir dans quelques jours, mademoiselle; ou même je vous écrirai, lorsque j'aurai quelque chose à vous proposer. Ce sera plus commode. Vous ne vous dérangerez pas. Éles-vous pressée ?

— Non, monsieur.

— Alors, cela ira bien. Nous pourrons choisir.

— Je vous ferai remarquer seulement, monsieur, qu'il ne me sera pas possible d'employer entièrement les vingt mille francs dont je dispose au paiement de ce fonds de commerce. Il me faut du crédit. J'aurai besoin d'une mise en train, d'argent pour l'achat des fleurs, des dentelles, des plumes. On ne me fera pas crédit tout de suite. Il faudra aussi payer l'ameublement du salon.

— Nous arrangerons cela, dit Patoche paternellement. Vous donnerez dix mille francs comptant. Il vous en restera dix mille jjour vous mettre en train. Le surplus du prix, vous l'acquitterez par payements successifs, assez espacés pour que vous ne soyez pas inquiète.

— Merci, monsieur, c'est tout ce que je désire. Marjolaine prit congé, reconduite jusque sur le

palier par Patoche, très poli, qui la saluait encore quand elle était en bas.

Et, en rentrant, Patoche se répétait :

— Routard? Routard"? Où diable ai-je déjà entendu prononcer ce nom-là? car certainement je l'ai déjà entendu...

Mais il eut beau chercher, il ne trouva rien.

Quelques jours après. Marjolaine recevait une lettre qui la convoquait chez Patoche.

Enfin, un mois après, car les choses allèrent très vite, la jeune fille était installée dans un élégant, mais petit appartement de cette partie du boulevard Hausmannqui avoisine l'Opéra. Son salon était meublé. Elle avait deux ouvrières. Sa clientèle était sérieuse.

— Maintenant, se dit-elle, je n'ai plus qu'à gagner de l'argent afin que mon Jacques ne soit pas trop pauvre quand il aura gagné ses galons d'officier.

Le long du balcon de son deuxième étage s'étalait son joli nom en longues lettres dorées. '

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