CHAPITRE VII
On arrwe au château.
^Madame de Mirville avait bien affaire de la mettre làl Je'seDtai3 son genou, son bras; que ne sentais-je point! Je me tournais de Tautre côté, et ce joli petit corps longeait tout le mien. Pour achever de me mettre hors de moi, je trouvai encore par-là le genou, le bras, le sourire enchanteur de la plus parfaite des femmes. J'invoquais ma raison, et je ne me sentais pas la force de combattre. J'étais dans une ivresse^
iih délire! Je parlais sans m'en-
lendre, et il fallait que mes discours et ma figure fussent bien extraordinaires, puisque madame d'Ermeuil me rit au nez, mais d'un rire inextingui- ])le. Soùlahgés avoua que depuis dix
VIXE MÂ.C£D01IfC. 107
minutes il se mordait les lèvres , et il éclata aussi. Madame de Mirville ne riait point : une femme est toujours flattée du désordre où elle nous jette, et elle s^attribuait exclusivement le mien, tandis que» Ah, mon Dieu!
« Mademoiselle Fanchette , rangeE » donc vos genoux. — Monsieur , ils » touchent au marche-pied. — Ah , par- » don^ pardon ». Je vis une larme rouler dans ses yeux N'allais-je pas Tem-
brasser, pour la consoler de ma dureté.
Hé, vite, je me tourne encore, et je rencontre la joue de madame de Mir-^ ville, précisément sous mes lèvres :
je m'y collai. Mademoiselle Fanchette verra, me disais-je, qu'on ne gagne rien à suivre un homme malgré lui. « Mais »mon ami, vous êtes fou; je ne tous » ai jamais vu dans cet état d'exaspéra- » tion. -^ Ma chère amie , il faut épou- » ser ce beau garçon -là : c'est le seul ■p moyen de vous en défaire. — En ce
Io8 FWE MACiDOIWB.
» cas, madame la comtesse, je ne l'é* épouserai jamais* Mais finissez donc, » monsieur; vous me mangez ». Je sens l'inconvenance de ma conduite; je me
tourne une troisième fois Fanchette
rougissait, pâlissait; sa poitrine était gonflée; les larmes quelle retenait la suffoquaient. « Madame la «comtesse, ,» vous ne voyez pas que Fanchette se y> trouve mal. — Ce ne sera rien, monp sieur. Le peu d'habitude d'être dans » une voiture fermée.... — Arrêtez, pos- » tillon, arrêtez donc. Quelqu'un ici est » incommodé. Venez , mademoiselle , » venez prendre l'air sur le bçrd du » chemin. — Bien, mon ami, bien. Vous » gagnez chaque jour dans mon esprit».
Elle m'estime, elle me loue à présent, quand je mérite
«Hé, mademoiselle, puisque vous ne
» pouvez descendre, laissez -vous aller » dans mes bras. — Tenez, mon ami, j* voilà mon flacon ». Son flacon ! pour
TTNE MACEBOIHE. TOg
Fanchette ! Il fallut bi^ le prendre ; il n'y en avait pas d'autre.
«Âh, mademoiselle, quel mal vous » me fisiites ! — Je croyais soufiËrir seule. » — Pourquoi avoir pris un semblable «parti! Qu'attendez -vous, qu'espérez- » vous, que voulez-vous? — Je n'attends, » je n'espère rien; j'ai voulu vous voir » encore; est-ce un crime? — Un crime, » non. Mais j'aime passionnément ma- » dame de Mirville, et Je ne sacrifierais y> pas cet amour-là à la plus belle, à la
» plus grande princesse de l'univers
»Hé bien Elle se trouve plus mal,
» tout- à -fait mal, elle perd connais-
» sance Fauchette, revenez à vous.
» Je crois que je vous aime aussi
»Oui, je vous aime Je ne sais ce
»que je dis; j'extravague heureu-
» sèment elle ne m'entend point ». Je la repris dans mes bras; je la reportai dans la voiture. « Mon ami , elle ne »peut soutenir sa tête; prenez -la sur
ifo xrwE M%ciDonu.
9 Tos genoux ji^ Sur mes genoux ! c était jeter de Tesprît de TÎn sur da fisa; je nj tenais fhas. «Mon ami, coapez 9 son htott B. La jolie <x>mmîssîon ! '
Et elle était sur mes genoux! et pour coiqier le lacet, il arait £dla soulever le
fichu l c PostillcHi , je descendrai à
9 la première poste — Pourquoi cela, 9 mon ami? — Je courrai à bidet — ^ En ■9 bas et en culotte de soie? — C'est égal.
9 — Bien déchirés. — Cest égal — Vous 9 Yous exténuerez. — Hé, vous ne voyeî 9 pas que Fanchette me tue.
9 Un bidet, un bidet! — Tai une cu- » lotte de peau toute neuve. — Voyons
9 la culotte de peau. Elle m'ira. —
» Voulez-vous des bottes fortes? — Cér- 9 tainement — Des gants de chamois?
» — Oui. — Une veste de nankin? — » Soit — Je vais vous donner tout cela.
» — Partez , madame , partez. Je vous 9 rejoins en dix minutes. — Il est fou.
» — Il est fou. — Il est fou ».-
UNE MACiDOlNE. III
La Toiture est à cinquante pas, et j% commence à respirer. Je quitte assez tranquillement mes habits en guenilles, et je prends ceux du postillon. La culotte était trop large, la veste trop coiu:te; mais au moins elles étaient neuves et propres. Je paie, et j'enfourche le bidet.
Quand le cavalier a la tête ^pétrée, le cheval est toujours bon. J'allais comme le vent, et j'étais assailli d'une telle foule d'idées incohérentes, contradictoires, que j'étais aussi incapable de réfléchir et de me décider à quelque chose, -que de diriger ma monture.
Mon cheval arrête au milieu d'une cour. Je descends; j'entre dans une salle basse, et je demande un verre de vm. «-Et vous aussi, monsieur, vous ». retournez à Paris! Il ne nous restera ï) pas un homme préfltntable ». Je n'avais vu personne en entrant dans cette salle, et je reconnus mesdames d'Alli-v
lia UWE MAGÉDOIIfC.
val et de Valport. Elles causaient avec deux messieurs fort empressés, à qui
elles souriaient comme :.. comme on
sourit quand on veut qu'une afifaîre ne traîne pas en longueur. Allons, penséje, encore- une distraction! Madame de Mirville ne peut vivre avec ces femmes-là. Unit-on le bouton de rose aux pissenlits?
« Non, mesdames, je ne retourne » point à Paris. Je suis distrait aussi; j'ai » Élit fausse route, et j'ai cela de com- » mun avec. bien d'autres ». J'avalai un trait de vin^ et je remontai à cheval.
« Comme ^ nous quitte! Il est fou. —Il » est fou.
» Je suis fou! oui, je suis fou dans ce » moment-ci; mais j'ai des mœurs, mes-
» dames j'ai des mœurs! Hé, non,
» je n'en ai pas. Cette femme adorable » qui croit rempBr seule mon cœur, qui » est incapable de soupçonner une fai- » blesse ingrat, perfide que je
tJITE MACÉDOINE. T r3
]» suis Ne pensons plus à tout
» cela, il y a de quoi perdre la tête tout-
» à-Êiit Et le moyen de n'y plus
» penser! Postillon, vous direz,
» à la première poste, à votre camarade, » et vous le chargerez de Éaire passer le » mot, que je vais au château d'Ermeuil, » et non à Paris. — En ce cas, monsieur, ]o tournons bride ; vous allez entrer à » Chantilly. — Oui, je suis fou, décidé- » ment fou ».
Nous revînmes sur nos pas, et je crois que la vivacité de la course entretenait le trouble où j'étais. Cependant, ma pauvre tête se remit insensiblement, et après avoir couru trois postes, je m'aperçus que si le cerveau commençait à se rafraîchir, certaine autre partie s'échauffait considérablement. « Chienne jde culotte, » maudite culotte! j'y laisserai deux onces » de chair. N'importe, courons toujours:
» il n'est pas de supplice égal à celui que » je souffrais dans la berline ».
Il4 VNE MACEDOINE.
Je n'avais pas vu dans une salle deux femmes et deux hommes, et de cinq cents pas, je reconnus la maudite berline, arrêtée à là poste prochaine ,.
«Que dis -je, maudite berline, et elle » renferme tout ce que j'ai de plus cher » au mondeL.... De laquelle parlé-jeP^...
» Allons, allons, cela n'a pas besoin d'être » expliqué ; madame de Mirville seule » règne sur mon cœur ».
J'arrive, et je la vois parlant avec cha--
leur, et rouge comme l'était Fan-
chette vous vous rappelez bien
fc Son cheval se sera abattu; il se sera » cassé use jambe, et cela par égard pour » mademoiselle Fanchette. — Croyez, » madame, que je suis aussi inquiète, » aussi affligée que vous. — Cela ne se y peut pas, mademoiselle. Quelles rai-
» sons auriez -vous ?..% Le voilà, le
» voilà! Mon ami, mon ami, d'où
» venez -vous? Pourquoi ce retard de » deux grandes heures »? Je veux sauter
T7NS IfÀGlÉDOIinS. 1 13
à terre; je me sens collé à la selle, et roide comme une barre de fer. Le postillon est obligé de me soutenîr sous les bras. Le joli amoureux, qui marche les reins ployés, les jambes écartées, et qui n'ose détacher sa chemise, qui le tiraille dans tous les sens!
« Mon ami, je vous défends de remon-^ » ter à cheval. -^ Je ne remonterai pas » dans la berline. — Madame d'Ermeuil )} donnera un cabriolet à Fanchette; » Baptiste y montera avec, elle , et lui » donnera des secours, si elle en a be- » soin. ^-Baptiste! Baptiste, dites^vous?.., »Non, qu'il coure, puisque sa culotte » est doublée de tôle. Prenons, vous et »moi, le cabriolet. J'ai tant de choses xt à Vous dire ! — J'aurai tant de plaisir » à vous entendre»!
Nous trouvons une méchante calèche} on y met deux chevaux; madame de Mirville s'élance; je m'accroche, je me |[uinde, me voilà assis, nous partons ;
Il6 VITE MACÉDOIITE.
je Éads, vous le voyez, tout ce qui est en moi pour me conduire en honnête homme.
La berline courait devant nous, et Fanchette tenait constamment sa tête hors de la portière. Le prétexte, et toute femme en a toujours un à sa disposition, le prétexte était sans doute le besoin d'air. Cette tête me donnait d'insupportables distractions : elle rentra cependant, car enfin on ne pousse pas la persévérance, ou Topiniâtreté, jusqu'à se casser le cou. «Mon ami, j'entends fort » bien ce que me dit votre main; mais » n'est-il pas un langage plus positif»?
Je m'aperçus que je la tenais, cette main, et je la pressais, en regardant Fan-
chette, avec un sentiment! une force
Oh, les hommes, les hommes! J'ai bien peur que nous soyons tous des coquins.
N'est-il pas un langage plus positif, a-t-elle dit. J'avais craint d'alarmer sa modeste sensibilité; je voulais lui laisser
UlTE MAGEBOJirE. II7
ïeviner. mon amour; je me flattais que ^on cœur la trahirait enfin, et que dans în de ces momens fortunés, où la pulem* ne tient plus qu'aux formes, elle GQe dirait: Sois mon époux. Où est maintenant le danger de parler? N'a-t-elle pas lu dans mon cœur, et dépend -il i'elle de ne pas lui répondre? N'est-il pas un langage plus positif, a-t-elle dit* l!î'es^t-ce pas tout dire? SoUicite-t-on un atveu après lequel on n'a pas soupiré?....
Heureux mortel, regardez -la; voyez comme elle vous regarde elle-même; tressaillez en sentant cette main si douce, qui, à son tour, caresse la vôtre; appréciez votre félicité, et profitez-en.
a Oui, j'en profiterai, lui dis-je, comome si je lui avais adressé ce que je j> venais de me dire. — Et de quoi pro- ^ fiterez-vous, mon ami? — D'une occan sion peut-être unique, car nous som- » mes continuellement obsédés. Je bru-
Jais de parler dans cette forêt, où les
tl8 V3E VACÉDOIHE.
ténèbres, Tîsoleinent, votre Itxjefst m'étaient si Adorables; mais je me sois dis : Abusef des circonstamces est lâ* cheté. Je reux que madame de Mirrille m'estime; elle m'aimera ajurès, si elle me juge digne de rètrc — Vous êtes un homme accomplL T^os Têtes aa point de dissiper cette timidité qui m'est naturelle, et inutile près de tous.
Oui, mon ami, je tous aime, -et je ne veux de sauvegarde que vous. Vous êtes un dieu tutélaire à qui j'ouvre n mon coeur, à qui je confie ma Eu* » blesse, et qui me donnera la force d'y A résister ».
€>b, il n'existait plus de Fanchette pour moi. L'échange de nos aveux venait de me lier irrévocablement. J'étais à e)le, tout à die. L'idée, la seule idée de partager mon coeur me paraissait im forfait. Je nepouvais tomber à ses pieds.
Je repris sa main,, je la couvris de baisers. Elle me présenta la joue : « Em-
criTE MAGiÉDomE. ttg
»brassez yotre ainie».^ Oh, oui, je
Tembrassaî, je Fembrassai encore si
voluptueusement, si. hé bien, ne
voilà-t»il pas ce malbeunux postillon qui se tourne, qui Toit, qui sourit,
qui 3'avais une humeur, mais une
fanmeurl ^
Rien ne lui échappait. « Remettezyoiàsj me dit -elle, rt soyez sans in- )ft quiétude pour moi : quand le cœur D^est pur, on ne redoute pas les té- 31 moins. Dans ce moment, un des plus »donx que j'aide passés de ma- vie, je » paraîtrais devant Dieii sans remords » et saBs crainte. Remettez^vous, vous ]».^s*je, et écoutez-moL
»Mon ami, je me itiariai à un âge où on ne soupçonne pas ce qup c'est cpi'un. engagement. Monsieur de Mir-
ville était jeune, beau, aimable :•
» comme vous. Il me plut eomme
«vous me plaisez; il m'aimait auts^nt »que vous peut-être, et je volai au-
120 rJï VACEDOI^TE.
a devant du joug que me présentaient » me::^ porens L\àniour^ de mon époux « s'atliàibUt bientôt, et Tannée n'était
V pas écoulée # qu*ii me donnait publi-
V quement des liTales. Je descendis en
V moi-même; je m'interrogeai, et je ne 9 trouvai pas de reproches à me faire.
» Tendresse, abandon, vcJupté, égards, 9 prévenances , soins continus, je lui 9 avais tout prodigué , et celles qu'il me 9 préférait n'avaient pas même ces diar- D mes que vous voulez bien me recon- » naître. Je conclus de mes observail tions, qu'un homme doué d*une belle » figure ne peut être constant, et vous » êtes trop bien, mon ami. — Commenf,
» ma Sophie, vous croyez — Je feus
» plus, je prévois. Quanti je perdis M. de «Mirville, je me promis de ne jamais »m'attacher. Si je ne peux surmonter ^e penchant que vous m'inspirez, je » veux au moins y mettre des bornes , • et voici la résolution que j'ai prise à
votre
ITKE MACEDOIITE. 121
» votre ^ard. Vous serez toujours le »frfus cher, le plus précieux de mes «amfe. Préférence absolue, confiance vsans réservé, caresses innocentes, que n je serai toujours prête à recevoir, à ]» accorder; cela me suffira, et doit vous
• suffire,- si vous n'avez pas la manière » d'ftimer de M. de Mirville. «- Quoi !
» madame, vous réduirez mon cœur
» — - U n^est que ce moyen pour que
• vous iù*aimiez toujours. Promettez-
• moi, mon ami, de vous contenter » d'une félicité imparÊute , mais du- » rable •.
Un sot eût combattu son système, et cherché à l'en faire revenir. Je pensai, moi, qu'un caprice dure en proportion du plus ou du moins de bizarrerie, et celui-ci était si extraordinaire, qu'il ne me parut pas même inquiétant.
J'avais obtenu l'aveu le plus clair, et je devais en attendre la suite naturelle de mes soins, du temps, et surtout I. 6
de ces caresses innocente^» «pii n^èneiit toujours une femme plus loin qu'eU^ ue veut. Un moment île délire, d*oijtbli, fcHxrera tôt ou l^nd ceUe^ à mç suivre à Tai^el, et si je TaiiBije oousv tamment, unMjuemeut, si ^. v^vse 9iff^ sa vie le bpnheiv dont eli^ emhettJK^ U mienne, quels reproches aura*t«dUe 4 me £ure?
Quelle horreur! a^qufcoi penséje?Moi, concevoir, sulv]^, consommer w^ |NiFO)et de séduction ! jamais,, jam^ Quf^ jç serai son ami, son ^mi le pkis cher; ce titre glorieux me suffit, et je n'eijL solliciterai pas un autre , qu'eUe . ne Ui'accorderait qu'à regret
Ma tête- se monte à cette fs^blifyg idée. Â^négatipn dé moi -r i^ofém^ , ]^ nonciation à mes £au:ultés physiqpies^ ]^ consens à tout, je promets to^t aiçeç i^ie véhémeQce , une satisfaction ^pî enchantent mon amie; ^X lorsque ses lièvres purpurines m'accordaient lé pi^ix
du phis grand, du plus inooncevable
sacrifice, pan. une soupente casse,
la voiture tombe sur un côté; Sophie a peur, je tremble pour elle. Les amans siûiitbien mal-adroits, ou bien heureux, le oe. sais comment les choses s'arrangèrent; mais en cherctiant à nous entr'aider^ ma bouche se trouve sur la
sienne, et nos mains où elles ne
devaient pas être.......... Elle rougit; ses
yeux »'. voilent; je ne caFcule, je rie connais plus rien, et, sans la présence du postiiTon,'le traité platonique que nous venions de jurer était ferAnellement violé. *
C'est sans doute un ténioin bien incommoHe qu'un postillon : il en su^nt «m âiitre que je redoutais bien davantage. Mademoiselle Fanchette, qui voit tout, qui est à tout ce qui- a avec moi quelque rapport direct, mademoiselle Fanchette est sortie 4^ la berline, je ne sais par où, elle court comme Ata-
124 VHTE MACEDOINE.
lante, elle laisse Soulanges bien loin derrière elle. Encore des mains agis* santés , qui ne sont pas douces comme celles de mon amie; mais Fanchette a une manière de vous regarder qui £ût qu'on ne s'occupe pas de ses mains.
Soulanges et elle nous tirèrent de notre boité, et nous accablèrent de questions sur notre santé : jamais je ne m'étais si bien porté, aux écorchures près dont Vous avez ^connaissance. Sophie était confuse, en dépit de son axiome : Quand le cœur est pur, on ne 'redoute personne. Elle pVit mon bras, et me dit à l%reille : «Plus de cette amitié^là, elle » est trop dangereuse. !Nous ne nous » V A'ons désoj'mais qu'en public »•
•Pauvre Sophip ! que de peines elle se donnait pour se conserver, pure ! au* tant au moins que j'en prenais pour me conduire en homme de bien. Mais oppo* ser des réflexions, des raisonnemens à la jeunesse et à l'amour, c'est vouloir
ni^E MACÉDOI5E. îa5
élever un miir pour arrêter un torrent Le moment n'était pas propre à ouvrir une discussion siu* la métaphysique du cœur* Je ne lui répondis rien, je la mis dans la berline, et, sourd aux représentations, auxl|>etits mots caressans, je montai un des chevaux «qui tiraient no* tre triste cafèche, et je laissai le pos* tîUoii s'arranger comme il Tentendrait
Le premier quart-d'heure fut dur à passer. Les excoriations s'étaient refroidies^ et le frottement d'une mauvaise selle, et un trot, dur à faire cracher le sang, me causèrent d'abord des doii^^ leurs intolérables. Je devais faire dos grimaces affreuses, et je n'en continuai pas moins ma route à bidet Je ne voulais plus être martyr de deux femmes :
mes forces ne suffisaient pas à ce que j'éprouvais près d'elles.
•Je dépassai la berline, d'où on m'appela en vain. Je dépassai du Reynel, qui ne pouvait, me prendre avec lui , parce
1^6 UNE MACÉDOIHB.
qu'a sa droite et à sa gauche il ne res* tait de place que pour son moudioir et ssk tabatière : je crois vous.Favoir dît
Je demandai une voiture à la premîèK poste; j'en demandai une à la poste suk vante. Demander à vingt Mbues de Paris autre chose que des chevaux de charrette , on ne vous entend pas plus que si vous parliez goth. Il Ëdiut courir à oheval , et à chaque relais , deux postillons enlevaient ma selle et moi dessus, et nous juchaient sur un autre cheval , qui, pour être frais, n'en était pas plus dpux.
.^jjËnfin je distingue un château, one lerme , des bois , des eaux. <r Me voilà » sans doute à Ermeuil? — Non, mon- » sieur. Il vous reste encore quatre lieues » à foire. — J'en mourraL .^-^ Oh ,. que » non. — Et puis, mourir 4e cela dU » d'autre chose, qu'importe, quand il » faut s'en aller? — Monsieur, voilà la » diligence d'Aniiens là -bas, devant
» nocfis, au haut de la colline. ^ Passey> t-cUe au château d'Ermeuil ? -^ Oui , * luonsteur. -^ Ah, mon wni, mets-moi
> dans cette diligence. — SurT6tte^elle?
»"— ' Butor ! — =- C'est que vous ne pouvez » quiftter les étriers que pour vous met-
> tre an lit GotomeiÀ vous asseoir, dans « Vétat oà vou§ êtes? — Tu as raison. — » Àhj on.vous' couchera sur l'impériale^ » — * èis. firaûcs pour boire , quand j'y *j> serai ».
Je pousse mon malheuremt kidet; nous joignons cette diligence , et à mesure <|^e nous en approchons, je contemple cette impériale avec le ravisse-* iment d%n navigateur qui va toucher Ik terne, à laquelle il n'espérait plus abor^ tl^. 3fIon postillon ii^ocieraifaire avec le conducteur; il ne restfe plus qu'une -diffî^nilté à surmonter ; comment me •perphera-t-on là-haut?
Nous croyons, nous autres gens d'im certaii^ ton, que ceux qui n'ont pas lu
Yottûre, BafioD, Rousâcaiiy ne sont que des bêtes, et mo» qui les ai lus, je ne trouTÛs pas de moyen de mettre, en plain cfa^mp, sur une impériale , un bomme qui ne peut s'aider d*aiicoii de ses membres^ En rerancfae, je savais fort bien qu'il £int £iire un menuisier de 1 aiaé d'une bonne mai^n; je connaîssais le di^rré d'intelligence de r^épbant; je possédais ma Henriade; mais à qum tout cela m'eùt^l servi, si j'eusse été à la place de Robinson?
^•lon postillon et son camarade de la diligence, qui peut-être ne savent pas lire, mais qui se serrent fort bien de leurs bras, m'enlèvent avec ma $elle; le conducteur fait jouer sous moi .1^ cric qui reniédi^p route aux accid^ls qu'il vaudrait mieux prévenir,, et; nie voilà comme cq paysau,. resté sur^^On bât, que soutiennent deux bâtons., peadant qu'on emmène son âne.
On me passe une s^ng^le spu^ chaque
infE MACEDOINE. 12^
aisseHe; on me tient d'aplomb du haut de la diligence, je monte doucement, commodém^it Une troisième sangle supplée au dé&ut de longueur du cric; elle m'enlève sous les^ cuisses, et me Yoilà sur de la paille firaiche, mollement couché sur un coté, et regardant comme un bien inestimable cette impériale que j'aufais dédaignée le matin. Rien de tel que la misère, poiu* nous apprendre ce que valent un pain ^ un chou, un radis.
Cetjte grande opération avait demandé du temps, et mes camarades de Tintérieur ne compatissaient que très*faible«ment aux peines d'un honnête 'b<ymme, qui s'était mis* le postérieur en lambeaux, pour»coii*erver le peu dé vertu qui hii reste. J'entendais des murmures sourds pendant qu'on dessanglaiit les chevaux, des plaintes positives^ pendant qu'on me guindait, et plein de mes auteurs, je parodiai d'un tmi énergique ce mot du célèbre Vautour : « Messieurs^
i3o qnand on ne veot pas Vcxposcr aux retards de font genre qu'épraorent ks .
▼oitores poblîqnes, on a nn c ifWjM e ji soi. Il a raison, dit Fan. Il a païUea misoD, dîè Fautre; hé, oui, re|int une ▼oix dairelte; nais » î*avais prévu <pie cela dot être si long, j'aurais descendu mon petit chien. — Ah^ madame, qu'at*il fait! Bfa culotte de Casimir notsette, que je n'ai pas mise dans mon » portè-mantean , de peur de la diif- » fbnner........ — Ah, monsieur, que je
» vous demande de pardons! — - Hé^ mmadbme, tous vos pardons me ren- «drodt'ils ma caloltej»? *
Penttant que le petit thien et la eu* lotte dé Casimir font une révolution dans l'intérieur de la toiture, je jouis sur mon impériale de la plénitude du repos. Ten jouis au point de ne pas m'occuper de la manièire dont on me descendra.
Oh, cela fulbien plus ficile. La grande échelle double du jardin, la corde et la
ÙHS MACÉDOINE. l3l
potilte dupoits, un lit de saïigle, firent TalGûre. La poulie fut fixée au haut de i'écheUe^ le lit de iKanj|[lê monté au ni- Teandel^mpériaie, votre serviteur placé dessW;, descendu scur la pelouse, et en* levé par ces trois hommes comme un malade qa-oti |>orte à l'HoteMMeu.
Telle lut mon entrée au châteaà d*£rmieuiL £Ue ^'annonçait pas wi homme aimé^ ièté des belles, «t en vérité je n'en avais pas l'air. Ma culotte de peau et ma veste de nankin ne contribuaient p^ à rendre i.oa extérieur plus recommandable. Aussi le concierge , qui ne m'avait jamais vu, trouva très-mauvais qti'oâ lui ait 'emprunté une échelle et des cordes pour un homme comme moi.
Il ne voulait pas me recevoir. Je lui disais que je suis Tami particulier de madame d'Ermeuil; il haussait les épaules ,^ et ne me répondait rien. Il ne manquait plus, pour compléter les mille et une infortimes de ce voyage, ffue de
i3a vm jfAciDOivH.
rester à la porte du château, étendu sur un lit de sangle, livré à la curiosité, et peut-être aux railleries des passans..
Cependant la résistance du concierge ne me faisait pas oublier ce que je devais à ceux qui m'avaient si adroitement monté et descendu. Je tirai ma bourse^ et je les payai en grand seigneur- Ce procédé opéra un changement subit sur la physionomie de mon cerbère. Elle se dérida, elle s'épanouit, je vis mon homme sourire,
L^or, même k la laideur , donne on teint de l>eai4é , Et tout deyient affreux avec la pauvreté*
Ce que c'est qu'avoir lu! on se sçrt de l'esprit des autres, on cite à propos, on peut au besoin faire un journal; mais, je le répète, on ne sait pas mettre un^ paralytique sur une impériale.
umE MÀGiDoims. 1 35