CHAPITRE V
L'Inauguration.
J 'kstîmx Eustachc. Ce qa*il a fint pour mot prbttre sa reconnaissance, et n'a point été raisonné, car Jacques est de force à l'étouffer aussi facilement que j'ai étranglé le matou^ Age heureux, où le cœur s'ouvre naturellement à tout ce qui est bien! Ce bon Eustache, puisset-il être le même dans trente a^s! Il aura beaucoup souffert :-la malignité ^ Fenvie, la calomnie, besoins des âmes basses , s'attachent aux bonnes .gens , parce ^u'on ne les redoute point; mais les bonnes gens sont toujours bien avec eux-mêmes, et cela console de tout
Je ne pouvais m'empêcher de rire en regardant du Reynel, et je sentais que j'avais tort : est -on obligé d'être
hrave, quand on sent sa faiblesse?
L'huitre attaquée ferme sa coquille ; le limaçon rentre dans la sienne; le hé* risson se pelotonne ; celui qui se dit le roi des animauic^ nait, vit et mieurt sans défense. Il rfe«$t rien que par ee qui Fei^vironne, et si noos descendions en nous-mêmes, si nous mettions d'un coté' ce qui nous est propre,, de l'autre ce que nous devons à' l'état social, cette suprême intelligence dont nous nous imrgvKm» se réduirait à bien peu de ehêÉe, et tel bomraie dont on vante le génie, serait peut-^tre au-dessous de son cbien.
Hé bien, ne vais-je pas, à propos de du Reyïï^Iî me «jeter dans les idées abstraites ! Me voilà déjà à cent lieues d6 mon sujet. Quel rapport entre une pièce de mauvais vin et la métapftipii*que? Quel rapport? le voici. La manie de montrer de l'érudition, de l'esprit, s'adapte à tout. Tout sujet convient à
I i a UNE M ACKDOINF.
la vanité , parce que la vanité croit tirer parti de tout, lors même qu'elle nér montre qu'une extrême médiocrité.
Vous saurez cependant que je ne parlais à mes compagnons, ni d'huîtres, ni de hérissons. Je caressais mes idées, j'en conviens; mais je les renfermais en moi-même, et elles avaient une uti* lité ; en m'occupant du roi des animaux, je ne pensais plus au saut dans la futaille ; je .ne riais plus ; je n'offensais personne. N'est-ce pas comme cela qu'il faudrait souvent faire de l'esprit?
Soulanges , qui n'avait pas, au moins en ce moment, la présomption de re-, jnonter des effets aux causes, mê conta que le billet énigmajique que. je hii avais écrit avait mis tout en combustion dans le château. On nous croyait tomjnés dans une embuscade de bri^ gands. Madame d'Ermeuil avait fait chercher partout des chevaux et des armes; madame de Mir ville s'était. é va-
VNE MACEDOINE. Il3
noi^e, et, en revenant à elle, elle était tombée à geuoux, et a^t prié pour moi.
Bonne, sensible Sophie, j'abrégerai tes souffrances, je tomberai à tes pieds, dams tes bras. -Mon cœujf pénétré te peindra ce qu'il éprouve. L'amant que tu crus perdu va te rendre à la vie et à l'amour. En me parlant ainsi, je poussais une rosse que Jacques m'avait prêtée, animal rebelle, qui ne partageait jpas mon impatience, semblable en tout à ce coursier si célèbre qui
Galopa , dit Thistoire, une fois en sa vie.
Pauvre cheval;, cruellement mutilé, qui ne sent plus que les coups- qu'on lui porte, peut-il se donner des ailes, parce que je suis amoureux?
.^Je fus obligé de le laisser à ses ha-' bitudes tranquilles. Le galop, d'ailleurs, eût agi trop vivement surine partie ijui n'avait pas repris encore son état
Ïl4 tJNlS MACÉBOmE.
naturel. Mais le moyen d'aller au pas joindre, calmer, rassorer ce qu'on aime! Il était plus avantageux de courir à pied, et c'est ce que je fis. L'homme agité se fatigue moins à cou)*ir ^qu'à s'impatientef.
Je laissai .derrière moi Soulahges et ses gens : leurs chevaux,» harassés de la course qu'ils venaient de faire, n'allaient pas mieux que celui de Jacques.
J'aperçus bientôt dans le lointain cinq à six ânes qui venaient à moi au grand trot,- et que je me promis bien de laisser passer en paix. A mesure qu'ils approchent, je distingue un homme. Une,
deux, trois femmes d^s femmes!
Qui peut-ce être? nous allons voir.
J'ai le ooup-d'œil sûr. Je cours toujours; mais je sais déjà que les femmes sont bien inises, qu'elles ont de la tournure , même sur un âne. Peut-être sontelles jolies.* Gourons plus vite; je serai plutôt auprès de Sophie, et je verrat
VJXE 3f ACfiDOIHE. 1 1 5;
plutôt ces dames en passant. Est-il dé* feodu de regarder un bel arbre, parce* qu'on a un magnifique jardin?
Hé, maïs c'est Sophie elle-même,
c'est Fanchette, qui a pris le devant, c'est"madame d'Ërmeml , La Roche, sa femine
J^i des ailes aux talons, aux épaulée, j'en ^i partout A peine touchai-je le sol. Fam^tte pousse un cri en me recoûnaissant; ces dames averties, près* senrt le galop. iC^ , si la bienséance me permettait de répondre à l'empressé-^ meixt de Fanchette ! Je lui souris en passast. Sa figure se cok>re , son œil se ranime; elle pousse un soupir d'allégement, soupir que vous devez connaître, si vous avez passé inopinément de la mort à la vie. Il m'en échappe un d'amour, peut-être; une puissance ennemie m'arrêtait; mais Sophie a sauté à terre pour être plutôt dans mes bras; avec quelle ardeur je l'y re-
Il6 UNE MACEDOINE.
çois! quelles tendres étreintes de ma part ! quelles douces larmes de la sienne !
Fanchette est oubliée.
« Où est Soulanges , me demande la y> comtesse ? — Il arrive ; il est au plus » à un demi-quart de lieue ».
On s'arrête, on s'assied sur le revers dii fossé, à l'ombre d'un orme, que l'année précédente on a oublié d'ébran- , cher jusqu'au Éatîte, Comme tout dégé^ nère dans le monde, on a planté les grandes routes pour procurer un peu d'ombre aux pauvres piétons, et en voyarit la feuille tutélaire se développer et s'étendre , le propriétaire compte déjà ses fagots.
J'apprends alors de la comtesse ce qui s'est passé au château depuis le départ de Soulanges. «Madame de Mir- «ville, en finissant sa prière, me dit:
» Il est écrit, aidez -vous:, et je vous » aiderai. Je veux aller à cette caverne, j^l'en tirer, ou mourir avec Uii» — Ma
UBTE MACEDOrNE. II7
» chère amie , je suis comme vous sur
• des aiguilles, et cependant je reste.
» L'^inion publique n'excuse une dé- » marche de la nature de celle que vous » TOUS proposez, que lorsqu'elle a pour
• objet ^p époux, un frère, un père.
» Mais courir sur les pas .d'un homme » qui ne tient à vous que pjg: les liens
»du cœur! — Et ce lien-là n'est-il
p pas le plus cher^ le premier de tous ?
» Que m'importe l'opinion ? n'ai- je pas » pour moi ma conscience et mon cœur?
»Ils se soulèveraient à l'instant, si je » cédais à de vaines considérations. Je » veux partir. *
» Hé, mesdames, nous dit Fanchette,
» en pleurant de notre peine Elle
» a bien le meilleur cœur, cette Fan-
»chette! Mesdames, nous dit-elle,
•vil y a un moyen de tout concilier:
)► partez toutes les deux, je vous accom- » pagnerai: Prenez avec vous monsieur )► et madame La Roche, Cinq personnes
I 1 8 VNM, MAGÉDOnrE.
ïi vont où elles veulent sans qu'on s'em ;» occupe. Il n'y a pas de poste ici; monj» sieur de Soulanges a pris tous le%£he- » vaux du village; mais il reste des ânes^ » et je vais en chercher,
3» Cette proposition s'accor^it beau- 0» coup avec ma manière de sentir. Je » ne sais cependant ce que j'aurais pé« » pondu à Fanchette. Mais san^ attenï>dre ma réponse, elle est sortie, elle » est descendue en quatre sauts, et je la » voyais dans la cour avant que j'eusse » trouvé une idée.
' » Je ne connais pas d'activité égale à » celle de cette aimable fille. En moins » d'un quart d'heure elle s'était procuré » ce qu'il fallait pour monter notre pe^ D> tite caravane , et elle était sous les » croisées du château. La voir, sauter » l'escalier comme elle, monter la pre- » mière béte q^ui se présente, psH*tifr au M. galop, fut pour madame de Mîrville » l'affaire d'une minute. Je cours sur ses
UNE HXCÉDOUtEi 119
»pas; je prends en passant £a Roda>e »e|; sa femme; nous nous mettons en vaelte, et nons galopons après madame nde. Mirvilie, que nous rejoigoons à » quelques toises du village.
3» Fanchette , que le hasard sans doute 3» avait montée beaucoup mieux que » nous, était bien loin en avant.... Ma- > dame , dit la petite , moitié en #iant , xr moitié * en rougissant , quand une » femme comme vous n'a pas son la- •« quais, la femme de chambre doit aller » en courrier, et je hâtais ma monture » pour "Vous procurer un relais au pro- )i obain village^.
Le prétexte était, bien trouvé. Chère Manchette ! Ce n'est'point au hasard que 4X1. dois la vélocité de ta monture, et tu pensais en courant à autre chose qu'à un relais. On le crut cependant. «Cette » bonne Fanchette prévoit «tout, ditvi- » vement Sophie, et elle l'embrassa avec » affection ,. )>. Fanchette reçut cette
laO UITE MACÉBOIlIfS.
marque de faveur avec un embarras qui ressemblait à du respect : on put au moins s'y méprendre. Mais il me fit un mal, ce.baiser!.... Je voyais Sophie dupe de sal)onté; Fanchette et moi étions coupables de perfidie.,.. Mais pouvais-je éclairer- cette excellente , cette chère Sophie, détruire sa sécurité,* déchirer son fceur? Il est des maux purement d'opinion, qui ne sont rien, ^uarid on
ne les connaît pas raisonnement
détestable! Non, je ne pouvais rien dire* à Sophie; mais j'aurais dû me conduire de manière à n'être pas forcé dk dissimuler avec elle. La dis^mulation , quel que soit son motif, est «toujours une bassesse de l'âme. Tattends la réponse de mon homme d'affaires, elle terminera tout; je serai tout à Sophie; je n'aurai plus à rougir de moi, du moins pour ravenfa*.
Ces réflexions m'affligeaient, et cependant je les aurais prolongées si ces
dames
trWiE MACibOINE. îm
datned n'eussent été impatientes de savoir comment nous étions tombés dans les mains des brigands, et comment Soulanges nous en avait tirés.
Je voulus faire le capable , je cherchai à briller; faiblesse pardonnable à cehii qui n'a d'intention que eelle de plaire, et mon récit ressembla à un mélodrame. Tantôt je m'élevais aux nues , tantôt je descendais aux détails les plus • communs. Quelquefois j'inspî-* rais latèrreur; qùe'kjuefois un comique trivial forçait le rire, et il résulta de ce mélange qu'on n'éprouvait ni intérêt, ni gaîté réelle: Z'ejpnï qu'on veut avoir gâte celui qu'on a. Cependant la gaîté pl^valut à la flfh. Toutes les inquiétudes étaient- dissipées , et du Reynd , dans le vin jusqu'au menton, fut lé dernier tableau dont on conserva le souvenir.
On se leva pour aller au-devant de lui et de Soulanges , en le comparant à ce duc de Clarence, qui, maître de choilï. 6
ia^ UWE MACEDOIBTC.
sir son genre de mort, voulut finir dans une eu\e de Malvoisie.
Deux hommes marchent derrière nous d'un air déterminé. Serait-ce encore une aventure? Non, non, ce
sont les papas Taohard et Servent. Ils arrivent tard, et bi^n malgré eux, disent-ils; mais le suisse de la paroisse charriait son engrais^ et il a &llu l'attendre pour avoir sa rouUlarde et sa pique au manche vermoulu. Il n'y avait rien à répondre à d'aussi bonnes rai* sons.
Bientôt nous joignîmes mes libérateurs. Soulanges et ces dames mirent pied à terre ; le duc de Clarence ^t qu'il y aurait de la folie à marcher, ayant à s;a disposition ime montuif^ ausai douce. Sophie voulut absolument que je prisse la sienne, et, ma fioi, j'en avais besoin^ après meà anxiété, mes corner * bats, et. la course que je veo^ais de four»pir. Nous marchâmes eu faisant des
jàiSt MA.C£i>Ol]!rÉ. 123
Itontes as$ez plaisans pour qu'aucune idée seHtimentàle^tie pût naître. De toutes les positions, cfest la seule qui convienne à un homme toujours prêt k se déceler.
. Nous arrêtâmes à la petite maison d'Ëustache. Tout y était dans la désolation. Monsieur le chef, plein tle sa 4çMileià*, avait bu, par distraction, une hputeiile de vieux vin rouge qui devait .entrer dans, la composition d'une majtelot;^, et il avait laissé brûler la plus belle 4cs volailles. Du Reynel jeta les hauts cris. Eustache essuya les larmes de sa petite Glaire, tremblante pour lui -et pour moi, et je me chargeai de calmer les alarmes de la mère Servent.
JEli^iCSt vieille, elle est laide; mais pourjquoi rejetterait-on ces êtres disgraciés ?
Ne portent- ils pas, sous une enveloppe rebutante, un cœur sensible, que le dédain humilie, que l'abandon afflige?
Ne vieillirons -^ nous pas aussi, et ne
124 CnVE MACÉDOINE. \
voudrons - nous pas alors avoir quelqu'un qui nous eti|ende et nous réponde ? •
Nous reprîmes les travaux que Tidée de notre danger avait généralement suspendus. Chacun s'amusa à ranger quelque chose de Tameubleinent des fiancés. Moi, je montai le lit, et Sophie plaça la courte-pointe d'indienne. «Ah, » Sophie, penseriez-vous comme moi?....
» — Je ne veux pas de ces questions-là, » monsieur » , et un petit coup ^r la joue me donna le droit de baiser* sa jolie main.
Ah, mon-Dieu, voilà du Reynel qui monte , rouge et hors "d'haleine. Que lui est-il encore arrivé ? « Mon ami , la » volaille est remplacée. — Je vous en y> félicite. — Mais la table qu'on a don- » née à ces enfans convient au plus à » quatre personnes, et il y en aura «vingt à ^dîner. — Que voulez -vous # que je fasse à cela ? — Quel sang-
» froid ! Comment, vous ne sentez pas » le désagrément de faire un quart de »tour à droite ou à gauche^ chaque » fois qu'il faut porter la fourchette à » la bouche? — Envoyez Baptiste pren-»
» dre au château une table de vingt cou-»
» verts. — Cruel homme que vous êtes, » elle n'entrera pas dans la maison ! — • 3s^Hé bien, on s'arrangera comme on » pourra. — ^ Comme on pourra ! quelle » manière de. voir ! Un dîner superbe ,
» mangé sans la moindre commodité!
» Et pas une bouteille de vin au frais ^ » Si î'étai's aussi leste que vous, j'aurais » déjà fait le tour du jardin; il me serait
» venu quelqu'idée heureuse f. Mais
» allez donc, monsieur, allez donc, le
«cas est important. — Oul.. oui,
» puisque nous fuyons aujourd'hui les «lambris dorés, soyons tout à la nature.
» Une fête champêtre — Champê-
» tre , ou non ^ mais qu'on soit à son xt aise à table ».
1^6 UNE MACE1>01IIR.
Ah, ah ! il y a du moude dans ce jar^ din. Quelqu'un a eu la même idée que moi.* Cette jolie petite Fanchetté pré-^ voit tout, la comtesse a raison. Autour d'un vieux noyer, dont les branches s'étendent au loin, elle a fait dresser ime vaste table avec des jJanches prises çà et là; elle a transformé des futailles en tréteaux. Le charron du village perce dès trous dans le pototour, àun pied de distance du tronc de l'arbre. A mesure qu'il en a fait un , le jardinier du châ-^ teau y cache un pot d^œillets, de myrte, de roses : nous aurons un surtout charmant. Servent , Tachard et leurs amîs,, terminent un banc circulaire en gazon...
avec son dossier, vraiment. Coniment donc ! il est décoré de guiiiandes de chèvre-feuille et de lilas! Ah, Fanchetté, Fanchetté! Allons, ne vais- je pas m'f^ muser à causer avec elle? Lafe^ons-la terminer ses appTrêts..... U est pourtant essentiel que j.e lui dise un mot. « Fart*
wcbeite, M. du Reynel aime à boire'
» frais». Elle me prend la main ce
n'est pas ma faute. Elle m^emmène ^
Où me conduit-elle? «Ah, la jolie
» source d'eau vive qui s'échappe de la » fente de ce rocher ! Une pile de bou-^ x^ teilles rafraîchit dans le petit bassin »• que le temps a creusé sous la chute !
» N'aperçois-je paB une grotte dans une v^ des faces de la roche ? C'est là sans » doute que le père Firmin retirait ses ^ï' instrumetïs de jardinage: — Peut-«tre,, 3E> monsieur, cette grotte a-t-elle quelw <|uefois servi d'afsile à Famour. — Ah ^ DFanchette, Fanchetle, toujours l'a- » mour ! — Je n'ai au monde que moii >>-cœur. Laissez-le moi, monsieur».
Nous continuions de marcher; nous approchions de cette grotte, et... on apipelle Fanchette Ah, tant mieux. C'est
monsieur le chef, qui la prie de faire ranger les plats dans l'ordre convenu* entre eux^
laS BNE MACEDOINE.
Un cri général d'approbation se fit entendre, quand nos d^mes, Soulanges et du Reynel approchèrent du noyer.
On allait me féliciter Je proclamai
Fanchette ; je lui laissai les honneurs de l'inVention , et j'ajoutai que tout avait été fait par ses soins et sous ses yeux.* Il faut être juste envers tout le mondes J'aime surtout à l'être avec Fanche^tte.
La journée était consacrée à Claire et à Eustache. Ils furent placés au haut bout de la table, fort contens d'eux et des autres. Les grands parens et une vingtaine de paysans et de paysannes se mêlèrent aux belles dames et aux messieurs du château. Point de mor* gue, point de ton de notre part; point de familiarité déplacée de celle des villageois. Les bienfaiteurs aiment à des-^ cendre au niveau de ceux qu'ils ont obligés; il n'y a que ce moyen-là de jouir de leur reconnaissance; il faut approcher un cœur pour y surprendra
V»E MAGEDOINEr 1:19
le sentiment. L'obligé se laisse aller à eelui qu'il éprouve, et ce sentimeni ajoute toujours quelque chose à la conr sidération qu'inspirent le rang et la fortune.
La comtesse a fort bien fait les choses; elle n'a pas même oublié les vins de dessert. Ayec eux circule la gaité; ils amènent la chansonnettjje. Ce n'est pas toujours l'esprit qui l'a dictée; mais en faut -il pour entendre : Amour et bonheur?
A la chansonnette succèdent les tapes
sur l'épaule, Les tapes sur l'épaule!
il est temps de quitter la table. La comtesse le sentit comme moi. Elle se leva, et nous entendîmes les ménétriers, qui semblaient n'avoir attendu que ce signal.
Oh, cette fois, Claire dansera avec son Eustache, ainsi que je le lui ai pro*
mis Les voilà placés ils dansent
fort mal l'un et l'autre; mais ils se re-
i3o xnrE MAcébonfE;
gardent avec tant de plaisir, qn't>n en« trouve à les voir danser. Et moi aussi je danserai.... une valse avec Sophie....
si nos râcleurs peuvent en jouer une
Hé, ma foi, oui^ c'est cela à-peu-près...^ Oh, comme elle valse, ma Sophie! quelle légèreté, quelle grâce,, quel enjouement
voluptueux! Quelle danse que cette
valse! Deux êtres se touchent, s'enlacent, se pressent, conoptent les battemens de leurs cœurs; et comme ils battent celui de Sophie et le mien! « Arrê- » tons- nous, mon ami; cette danse ne » me vaut rien avec vous ». Elle m'avait parlé très-bas; je feignis de n'avoir pas.
entendu. Je l'entraînai à la rencontre de Soulanges et de la comtesse, ivres comme nous, cherchant comme nous à dissimuler leifr ivresse, et dissimulant aussi mal-adroitement que nous. Sophie devina mon intention; mais l'exemple n'avait pas plus d'empire sur elle que Topipion. Elle m'échappa, et alla se jeter
rfiffe MAcéboiNE. j3i:
sur le banc de gazon, en disant très* haut qu'elle ne pouvait supporter plus longtemps la fiitigue et la poussière.
Je la suivis, et je m'assis près d'elle, <t Tous me faites faire des choses in- » concevables. Vous me damnerez, mon » ami. — Hé , pourquoi ces scrupules , » charmante Sophie? quoi de plus in- Tè nocent que la danse? David ne dansa- » t-il pas devant l'arche? — David ne » valsait pas, mon ami ».
Elle a raison. Si quelque jour j'ai Une fille, elie ne valsera jamais.
Pourquoi donc Eustàche a-t-il toujours quelques mots à dire à l'oreille de Claire? Au point où en sont les choses, ils ne doivent plus avoir de secret Peutêtre avons-nous oublié quelque pièce de l'ameublement. Ils s'en aperçoivent, et craignent de nous le faire entendre. Je reverrai tout dans le plus grand détail.
Ms ne formeront pas un vœu inutile :
il en coûte si peu pour les satisfaire l
iSoT UNE MA-CÉBOimE.
Ah , Fanchette a fini ses petits arrangemens. La voilà, qui paraît, et nos paysans ne regardent plus qu'elle. Serait-elle plus jolie que madame de Mir-
ville, qui n'obtient pas un regard?
Le pauvre passe devant un château ; il s'arrête à la porte d'une chaumière.
On l'invite à danser. Elle refuse avec politesse, et trouve toujour-S quelque raison qui ménage les amours-propres :
on la quitte sans être mécontent
Claire ne danse qu'avec Eustache; peutêtre Fanchette Oh, non, non, je ne
la prendrai pas. Que m'importe qu'on ait démêlé,, sous ma réserve affectée, l'émotion délirante que j'éprouvais 6n valsant avec Sophie ?. La comtesse , Soulanges, du Reynel savent notre amour, et ces bons paysans ne cherchent pas ce qu'on ne juge point à propos de leur dire. Mais si cette émotion allait se reproduire , en touchant , en caressant le bras de Fanchette, en retrouvant sa
VTŒ MA.GED0IN1E. l33r
main Oui, oui,* elle se reproduira,.
et on tournera conixe nous des circonstances attribuées jusqu'ici à un zèle qui
leur est tout-à-fait étranger Non, je
ne la prendrai pas.
Mais une contre-danse bien insignifiante, quoique bien à la mode, en avant deux, etc. où. on danse avec toutes les
• femmes, excepté avec sa danseuse
Oui, mais ime femme de chambre.... Hé, la comtesse n'a-t-elle pas dansé avec Ser-vent,, et Soulanges-avec la fille du jardinier?.... Je vais prendre- Fanchette.... Je n'ose, en vérité.... et j'en ai une envie l
Sophie ne voit que moi. Elle est étrangère- à tout ce qui se passe autour d'elle.
« Mon ami, personne n'invite cette pau- » vre Fanchette j et je crois qu'elle dan-
» serait volontiers Elle vous regarde.
D Quel plaisir vous lui feriez en la pre-
»nant! Allez, mon ami, allez donc.
» Ayez un peu de complaisance ».
De la complaisance ! Comme nous
l34 1^^^ MACÉDOlîfE.
nous trompons tous sur le sens des
choses, sur la valeur des mots! Tai
fait à peine quatre pas, et sa main est dans la mienne; sa figure a l'expression de l'amour heureux, du désir, de l'espérance à la fois. Que de choses exprime cette figure-là !
Nous sommes placés, et je crains de l^er les yeux sur elle. Ai-je besoin de la regarder? Cette main n'est- elle pas là, toujours là, et ne dit-elle pas tout?
•r Quelle situation que la mienne? L'une » me craint; je veux fuir l'autre, et nous » sommes toujours trois » !
On commence. J'ai vis-à-vis de moi une paysanne laide ,^ mal bâtie; bon, bon. Je ne la perdrai pas de vue un instant La figure se termine par un balancé; comment me tirerai -je de là?
Un tour de mainl Je n'en tenais
qu'une; en voilà deux.
Je me possède autant que je le puis; mais je sens que mes yeux vont dire :
TTEŒ MACEDOmrE. l35
Amour et plaisir, et tout le monde entend ces deux mots-4à , et les interprétations, et Ifis^ conjectures^ et l'expulsion de I^nchette, et Sophie désabu*^ sée... Il faut quitter la* contre-danse. Mais, quel prétexte?.... Je vais me donner une^ entorse.
Au moins j'en ai fait lé semblant. Je* me traîne, en boitant tout bas, sur le^ banc de gazon. C^tte si bonne Sophie,, qu'il fkut toujours tromper , parce qu'une première faute en entraîne mille autres ,^ cette bonne Sophie remarque avec satisfaction que le pied n'enfle point; mais elle croit qu'il est indispensable que je me retire, que je prenne
du repos Oui, j'en prendrai, si le
malin génie qui me poursuit, qui m'obsède, veut me laisser quelques heures à moi-même.
Sophie n'est point assez forte pour aider de son bras un homme qui s'est donné une entorse.. Elle fait amener
r36 UNE MACÉDOINE.
l'âne du duc de Clarence; et comme iF est probable que j'aurai besoin de compresses, de bandes, elle prie Fanchette de nous suivre. Me voilà- encore entre elles deux ! L'heureux semblant que j'ai feitlàl
Deux, toujours deux, lorsqu'une seule* suffît pour me faire extravaguer! Je ne veux ni compresses, ni bandes. Je fais ' remarquer que le pied joue avec facilité, et qu'ainsi je n'ai besoin de rien.
Sophie veut qu'au moins je me mette au lit Elle sort avec Fanchette,- et je me couche, pour terminer enfin cette orageuse journée;
Pas du tout Sophie rentre; elle tient les oraisons funèbres deBossuet; elle va me lire celle de Madame, pour m'amener doucement au moment du. sommeil.
C'est quelque chose de très-beau sans; doute que l'oraison funèbre de Madame; mais que me font les morts, quand je suis plein de vie,.et que j!ai près de mou
UNE MACEDOINE. t3j
ce qui peut la faire aimer? N'importe ^ ayons l'air d'écouter.
L'air d'écouter! et YoilàFanchette qui revient- Elle sourit, elle n'a pas cru un momenta mon entorse, et elle vient s'établir là pour me punir d'avoir voirfa lui échapper. Elle a trouvé je ne sais quel ouvrage très -pressant, et que l'ordonnance de la petite fête lui a fait quitter..
Sophie lit; ses yeux, les plus beaux yeux du monde, sont constamment fixés sur son livre, et ceux de Fanchette me parlent, et je crois que je leur réponds
Il faut que tout cela finisse; je n'y puis
tenir davantage ....Que de fois ai-je
pris cette résolution! qu'ai-je fait poui:
l'accomplir?
Le jour est sur son déclin. J'entends rentrer la co«ntesse, Soulanges et du B.eynel. Ils croient aussi à mon entorse; ils montent chez moi; mais ils n'y resteront pas, et Sophie et Fanchette sont clouées à leur place..
i3S UNE MAcÉDorins.
Je proteste que je n'\îprouve pïus fa moindre douleur, que je veux me lever, que je passerai la soirée au salon. Sophie me le défend, les autres me le p«:*mettent; la majorité l'emporte. On me laisse ,^ je m'habille, je descends, j'entre au saton eh dansant Sophie crie à Timprudence; je luiTéponds par un entrechat; elle se rassure; nous commençons un boston..
Le premier tour n'était pas fini, lors^ que la mère Servent entra. Elle était tout en larmes. Claire était disparue; sa mère l'avait cherchée dans tout le village; elle n'espérait plus la trouver qu'au château,, et cet espoir venait d'être déçu. Cette pauvre mère m'inspira de la pitié, et je cherchai à pénétrer la cause d'un événement aussi inattendu. % Où est Eus- » tache, mère Servent? — Il a cherché sa:
» Claire avec Tachard, avec not'homme,, » et n'en ayant rien appris, il est allé^ » parcourir les vignes et les champs qui.
UHrE MAC£IK)INE. lîg^
» environnent le village.— Seul? — Seul.
» Tachard et Servent cherchent chacun » de leur coté. — Il est dair que divisés 1^ ils parcourront trois fois plus de ter- »4rain. Et qui a ouvert l'avis de se sépa* »rer? — C'est Eustache. — Ah> c'est DËustache! Et sans doute il est affligé, » désespéré, furieux?-;- Non, nK>nsieur.
» r dit qu' dans la vie on n' doit jamais » manquer de courage. — ^ Ah , il a dit • cela, Eustache »!
Je souris je me rappelai les mots;
à l'oreille, qui me paraissaient si déplacés, et qui commençaient à s'expliquer;.
« Soyez tranquille, mère Servent; Claire»
» n'est pas perdue , et j'espère , moi , la » retrouver. — ^Vous, monsieur? — Moi »é.
Je pris mon chapeau, et je sortis. La mère Servent me suivit-^ elle engagea:
Baptiste et André à battre la campagne.
Je ne sais ce qu'ils répondirent; j'étais^ déjà loin.
Je pçnsais qu^il ne ËtUait pas couriç
l4o UKE fiI4ClSDOI]NE.
beaucoup pour retrouver Claire. Ces* petites innocentes, si pressées de se marier , se laissent facilement^ persuader. D'ailleurs Claire était fiancée. A la vérité, il lui mantpiait le sacremeiit; mais que fait une cérémonie de plus ou de moins à un cœur de quinze ans?
J'allai droit à la maison d'Eustache.
La porte , les volets sont bien fermés ; pas d'apparence de lumière. J'appelle; ils ne répondent pas; ils font bien de se taire. Moi , j'ai raison d'insister : je ne veux pas que cette pauvre mère passe le reste de la nuit dans lés tourmens de l'inquiétude Décidément ils ne répondront pas. Je fais le tour de la maison; je longe les murs ilu jardin. La porte qui donne sur les champs est aussi exactement fermée que celle de la maison. Mais cette porte a trois barres en travers. Elles vont me servir à gagner la crête du mur ; je sauterai dans le jardin , et probablement
UITE MACléDOIITE. l]\ï
le silence ne sera pas aussi profond de ce côté que de celui de la rue.
Je monte.». Je touche le faîte du
mur; une brique vacille sous ma main, elle va se détacher. Je m'appuie fortement des pieds et des genoux; la gâche, mal scellée , cède au poids de tout mon corps; elle se détache; la porte s'ouvre;
je me laisse glisser à terre Me
voilà dans le jardin.
J-e n'ai pas à craindre ici les mille et un incîdens que j'ai supportés chez Jacques. Je suis connu, ^t je n'ai qu'à me nommer. J'avance doucement, bien doucement ; je colle mon oreille au volet de la chambre à coucher, et sans doute je vais surprendre mes petits fripons.
Oui, oui, j'entends Qa'entends-je ?
Je ne puis distinguer un mot^ mais ici que fait le mot? L'accent est tout, et
leurs accens ont une douceur! une
énergie! Je décline mon nom, et je raisonne par le trou de la serrure. De la
t^l TDVE MAlCEBOIire.
raison! C'est bien le moment de Técou»
ïer et de s*y rendre! On continue de parler la langue nccerUuéey commune à toutes les nations. Je la connais si bien cette langue, et mon amour-propre se révolte sottement, comme si j'avais seul ie droit de la parler. Je crie , et de manière à être entendu des maisons voisines, et à causer l'éclat que je voulais d'abord prévenir. Je ressemblais beau* £oup à ces commères, qui ont Pair de vouloir tout arranger, et qui courent apprendre à leur voisine, qui ne s*en doute pas, qu'elle a un mari infidèle.
De là un raccommodement qui ne tien-^ dra pas, mais qui aura fait passer une heure ou deux à la commère, et. qui j l'honorera infiniment aux yeux des femmelettes de Vendroit
J'avais nommé la mère Servent, et Claire commença à parler français. «Mon » ami, ma mère souffre; je ne l'avais pas » prévu , car tu me fais tout oublier ;.
VISE MACÉJ)OI1f£. 1*43
« mais je ff^ux aller rassurer ma mère, y — Demain , chère petite , il sera en- » core temps. — Comment , monsieur «Eustache, comment, demain! A Tins- » tant, à la minutie, s'il vous plaît, ou » je romps le mariage arrêté ». Le joli moyen que je trouvais là pour raccommoder la chose !
Cette menace, dont un autre eût ri , fit le plus grand effet sur le cœur tout neuf d'Eustache. Bon Eustache! il m'ouvrit, et fut se replacer auprès de sa iClaire. Il la tenait dans ses bras, et me regardait^' un air qui voulait dire : Je vous dois beaucoup; mais je ne vous jdois pas ma femme, et vous ne remmènerez pas. Claire,, confuse, très-confuse, se cachait sous le drap; on ne lui voyait plus que le bout du nez. Pauvres eoÊms ! ils se croyaient perdus sans retour dans mon esprit, ft je devais les ^OQufirmer dans cette idée : je représentais père, mère, oncles, tantes. Le la^
Tr44 l^ïfE MAC3EDOINE.
gage de la sévérité était le ^ul qui tfté convînt. En préparant tna harangue, jô remarquai qu*ils avaient pris toutes le& précautions possibles pour n'être pas surpris. Des bottes de paille faisaient sourdines aux portes et aux fenêtres qui donnaient sur la rue. La lampe était sous la table ; les rayons de lumière ne montaient pas plus haut que les barres du lit. Mes espiègles n'avaient pas envie de lire; ils y voyaient assez pour causer.
Je commençai un long discours sut la nécessité de modérer ses passions, de maîtriser ses désirs. Je représentai à Eustache qu'il perdait de réputation 5a maîtresse. Je peignis les jeunes filles du village, moins sages peut-être, et ^ar cela ^eul plus rigoristes, se rassemblant, délibérant, et allant signifier à sa fiancée la -défense expresse de se parer du chapeau virginal, à peine de ^tn voir publiquement dépouillée. Qtie
de
Ums . MACÉDOINE. l45
4e belles choses je dois avoir dites ! Mon auditoire attendri, subjugué, fondait en larmes. Pleurer pour avoir eu du plaisir, et devant quel prédicateur, bon Dieu! Un libertin si c'est l'être qu'aimer passionnément ce qu'il y a de plus
-aimable.
Un sermon a ses bornes , et la sensibilité a les siennes. Eustache et Claire, revenus à eux, opposaient à mes raisonnemens des raisons qui n'étaient pas sans quelque force. A là cérémonie des fiançailles, le curé avait dit aux fiancés que leurs promesses mutuelles étaient déjà écrites dans l,e ciel ;qu ils devaient dès ce moment se regarder comme ir-
jjferévpcablement unis, jdmeny avait répondu Eustache; et qu'avait- il pu faire de mieux que se conduire d'après les conseils de son ciu'é, que son amen prouvait qu'il avait parfaitement entendus ?
Je ne suis pas casuiste, et laissant de II. 7
l46 VWE MAGÉDOIIfE.
côté les dilemmes, les syllogismes , les argumens à majore et à minore , je me .
bornai modestement à déclarer, d'après les lois sociales, que celle qui venait de se marier à la manière des patriarches, qui en vaut bien une autre, n'était pas la femme de son mari, et que j'exigeais qu'elle rentrât chez sa mère, près de qui j'allais la conduire, et dont je calmerais le ressentiment.
Je sortis, et pendant que Glaire s'habillait, je pensai que la conviction de " ma propre faiblesse ne m'ôtait pas le ton dur et tranchant qu'on pardonnerait à peine à la vertu. Elle est si indulgente, si douce cette véritable vertu, et nous lui prêtons notre langage, Wjfi nous efforçant de parler le siea. La faire crier, n'est-ce pas vouloir en imposer aux' autres, et chercher à s'étourdir soi-même?.
Cependant je ne pouvais pas dire à ç^s jeunçs gens : Je ije vaux pas mieux
tJITE MAOÉDQIXE. t47
que vous ; je n'ai pas le droit de vous biâmer : ne prenez conseil que de vous-»
mêmes. L'hypocrisie^ contre laquelle on s'élève partout, est;-elle quelquefois un mal nécessaire? Pauvres humains!
annonçons toujours la saine morale, dont nous nous écartons si souvent Nous n'en avons que le masque; rendons-le aimable au moins; et tâchons de nous corriger. Ainsi soit-iL
Claire était prête. Je lui pris le bras, et nous sortîmes. Je la menai très-vîte, parce que sa» mère éplorée était toujours présente à mon esprit. Je ne disais rien.
Je cherchais dans ma tête une tournure honnête à donner à une chose qui ne 1» Tétait pas trop , quoiqu'elle fût très-naturelle. La petite trottait, en poussant quelques soupirs : regrettait-^Ue d'en avoir tant fait? Regrettait-elle de n'avoir pas fait davantage?
Je ne sais si la mère Servent s'était rappelé, comme moi, Vaméh d'Eus-
l48 UlfE MACfDOnp.
tache, et si, comme moi, elle en ayait enfin trouTé Tapplication; mais nous la rencontrâmes dans la rue, allant droit à la maison da jeune homme. Claire la reconnut d'abord, et trembla de tous ses membres. Bon, pensé» je, fille qui craint d^aroir déplu à sa mère, la respecte nécessairement^ et ce respect -là n entre pas dans xm cœur Ticieux.
Je contai à la mère Servent que j'avais tix>uvé sa fille endormie dans un champ, çtpour rendre mon récit vraisemblable, je dépeignis la prairie , où , le matin même, j'avais cherché à me cacher à Fanchette et à mol Je décrivis jusqu'à l'arbre sous lequel je m'étais reposé, et c'est là que je prétendis avoir rencori- i tré Claire. J'ajoutai qu'à son réveil le froid Pavait saisie, et qu^il cau^it ce' tremblement gépéral, qu'il fallait que j'expliquasse de quelque manière.
Une mère seule est capable de croire qu'une fiaucée, dans ^est atours, mi jour
UNE MÀClÉDOnyE. f49
de. fête et de bonheur, échappe à son amant, à sa famille, à ses amis, pour aller dormir en plein champ. Il repu* gne tant à une mère de .croire ,sa fille coupal;)leI £Ue slai^it avec tant d'avidité ce qui peut la justifier dans son esprit et dans, celui des autres ! Ces bonnes gens avaient d'ailleurs en moi une confiance si absolue , et qu'ils croyaient si bien méritée ! •
, La mère Servent embrassa sa fille, et la pressa contre son cœur. Claire pleura à soçi tour. Bon , pensé-je encore, larmes -de repentir sôpt toujours utiles à celle qui les répand. ,/.
Elles s'éloignaient, et je restais à la 11^ même place, absorbé dans mes idées- Je tâchais d'accorder nos penchans naturels avec les institutions Sociales, ce qui n'est pas facile du tout, Ws<Jue je me souvins que nous étions sortis par la porte qui ouvre sur la rue , et que celle du jardin était restée ouverte. A
l5o UKE MACIÉBOINE.
minuit, le villageois, fatigué des travaux de la veille, dort profonA^nent.
Cependant, an village comihe à là ville, il est des gens qui trouvent très- conimode d'avoir en une heure ce que le travail ne leur procurerait pas en un an, et il restaiKencore dans ce jardin beaucoup d'effets qui avaient servi à la iéte, et qu'on avait jetés dans le premier coin, à l'instant où le méné^ trier s'était fait entendre. Je n'étais qu*à . cinquante pas de la maison d'Eustache, et je me décidai à y retourner.
Je rentrai dans le jardin , et je crus entendre quelque bruit Je prêtai l'oreille, et je fus bientôt convaincu que quelqu'un s'était furtivement introduit ^ dans le petit domaine de mon protégé.
C'est peut-être, me dis-je, quelque malheureux qui manque de pain. Je suis en tfain de moraliser : je ferai encore un beau discours sur le respect dû aux propriétés ; je lui donnerai quelques
tJNE MAG£DOllf£. l5l
ëeus, et je le renverrai chez lui. Le feuillage^ qu'agitait le coupable, m'in-^ diquait sa route; je le suivis. Il allait du côté de la maison, toujours couvert par des branchages qui ne permettaient pas à la clarté argentine de la lune de pénétrer jusqu'à lui. Il se découvrit enfin, et je vi^^un homme en
chemise ou peut-être Claire, qui
avait encore trompé la vigilance de sa mère^ ef qui revenait où l'appelaient
Tamour et le bonheur. Je m'avance
c'est bien elle, c'est Claire qui s'appn^^ che du volet d'où je l'ai entendue, et qui sans doute va prier Eustache de lui ouvrir. Je m'élance; je lui saisis le bras.
1^ « Il est bien extraordinaire , mademoi-
» selle ». Ah,' mon Dieu, c'est Fan-
chette. N'importe , je ne reculerai pas.
Je suis monté sur un ton de sagesse qui éloigne toute espèce de danger..
« Fanchette, que faites-vous ici? — » Il est si doux d'imiter ce qu'on aime
l5l UWE MACEDOIlfE.
» dans ce qu'il fait de louable ! — Par > grâce, Fanchélte, ne parlons pas de » ces folies - là. — ^ N'en parlons pas , » monsieur. Vous cherciiiez Claire, et ,» moi aussi. J'ai pensé que fille sensible »qui n'est à minuit ni avec son père, »ni avec sa mère, doit être avec son » amant. — Je J'ai pensé comme vous, » Fanchette. J'ai trouvé Claire ici , et je » l'ai rendue à ses parens. — Qu'elle est » heureuse , monsieur , mille fois heu- » reuse, puisque son bonheur est votre • ouvrage ! — Fanchette, ne prenez pas » ce ton doux, tendre, enchanteur, qui » va à l'ame , qui l'agite , qui la tour»
» mente. — Vous ne vous apercevez- »pas, monsieur, que votre ton est ài » l'unisson du mien. — Éloignons-nous » au moins de cette malheureuse mai- » son; qu'Eustache ignore que celui qui » le prêchait il n'y a qu'un moment, :» est bien plus coupable que lui. — «Coupable! Et de quoi donc? — Ne
.UNE MA.CÉDaiNE. l53
:»dis(uit09S pas, .mademoiselle, sépa-
>rons-nous ».
Je m/^ioignai. Panchette me suivit Je rentepdâis ^upirer derrière moi. Si vous connaissez Fanchette, vqus sauriez quel effet devaient faire. sur moi
ce^i soupirs Un air frais les portait à
mon oreille; écho d'amour les répétait
; dans mon cœur. N'importe , je doublai:
"le pas : -le gardien des mœurs publiques
-ne devait pas avoir de nouvelles fai*
'blesses.
i- ., J'entends toujours derrière moi
ce pied léger, qui foule à peine l'herbe naissante de mai. Ce pied! cette
'jambe!..... mon imagiuation ne s'arrête ^ .pas. Si je me tourne, je suis perdu.
; Qu'entend s -je? un faux pas, une
chute ! Une maudite bouteille vide l'a
-fiait trébucher. Refus^rai-je à Fanchette ce que j'accorderais à la dernière des inconnues, jet la sagesse doit -elle être poussée jusqu'à la barbarie ? Elle se
l54 tJNE MkciDoiwe.
plaint, peut-être autant de ina dureté
que du mal qu'elle ressent « Noil,
»je ne suis pas un homme cniel. Re- » lève - toi ; appuie ton bras sur le
»mien ». Déjà je Tai relevée; déjà
je sens sa main sur mon cœur. Il semble que ce cœur veuille s'élancer hors de moi pour s'aller unir au sien.
Que Ëdre? Elle marche difficilement t je ne puis la quitter. Il j a une grotte dans ce jardin, elle s'y reposera un moment. Je n'y entrerai point; je l'atten^
drai en dehors. J'y entrai^ et il était
grand jour quand nous en sortîmes.
y « Fanchette, qu'allons-nous devenir?
» Être surpris avec vpus en sortant de » cette maison , moi qui en ai arraché ^ «Claire! Oh, c'est vous^, c^est vous
» seule — Ne nous reprochons rien,
» monsieur. Entre nous, il n'y a de*sé- » ducteur que l'amour ». Comme elle pense ! comme elle parle ! Serait-il vrai que les idées se communiquent cottinïe
ÛITE HAC£I>OlNt. l55
le désir, et que, sans le chercher, sans s'en apercevoir, on apprend la langue de l'objet qu'on aime?
Voilà des réflexions qui viennent bien i propos. Il faut se tirer d'ici. La porte du jardin est ouverte , et peut-être les habitans ne circulent pas encore dans le village. Je lui prends la main; je Ten-
traine après moi a La porte est fer^
» mée ; la gâche a été fixée par deux ou » trois gros clous de charrette. Il est » clair qu'Eustache est levé , qu'il a fait
» le tour de son jardin Oh, Dieu,
7^ Dieu, s'il fut entré dans cette funeste » grotte !....« — Il y eut trouvé des êtres^ » heureux comme lui. — i Quel calme, » mademoiselle , quelle indifférence l » Elle peut vous convenir à vous , qui » n'avez rien à perdre...,^ — Depuis que »je vous connais, monsieur. — Par- » don , mille fois pardon. Ma conduite I» est celle de l'amour en délire; mes » expressions sont d'un barbare. Ah ^
1 56 . XTlfE MAC^DOIlfï.
» dis-moi, répète-moi que tu me par-
» donnes ». Elle m'embrassa.
, « Fanchette , il faut pourtant sortir » d'ici. — Eustache s'est levé, monsieur, » tourmenté par l'inquiétude, brûlant » de savoir comment la mère Servent )» a traité sa fille. Il est impossible x{u'il » soit. chez lui. — Qui t'a donc appris » à connaître le cœur humain? . — Ne » doivent-ils pas se ressembler tous? Je » n'a^i étudié que le mien. Aurais-je un » moment de repos, si je craignais pour » vous ?
» — Mais nous parlons, nous par-
» Ions, et le temps s'écoule Entendsr
» tu la cornemuse du vacher du village?
)) Va donc, ange de délices, ou de ma- » lédiction , approche-toi de cette croi- » sée, de cette porte, écoute ; si tu n'en- » tends rien , ouvre si tu le peux ».
Le volet était poussé simplement; la croisée , la porte étaient fermées. « Mon- » sieur , il faut casser un carreau. —
UXE HAGEDOlIfE. iS'J
» Cassez-le done, Fanchette; je me senà » incapable d'agir ».
Un caillou brise la frêle barrière. Elle
s'élance elle a ouvert la porte de la
rue. (f Sortez, monsieur, séparons-nous^ »Noui^ rentrerons au château comme » nous le pourrons; le jugement nous » reviendra, lorsque notre mutuel isôle- » ment lui permettra de se reproduire ».
Je sors comme un fou qui s'échappe des Petites-Maisons; je cours, sans savoir où je vais BMonne encore dans
les rues! quel bornlibur! Mais comment regagner mon appartement?
Si on y entre avant* moi? «Une chambre rangée; un lit qui n'est pas défait
W' Ôh, il y a de quoi perdre la tête.
J'étais dans des transes mortelles, et pour compléter mon supplice, je rencontre' au détour d'une rue qui?
l'aimante, la vertueuse Sophie, pâle, défaite, pouvant à peine se soutenir. Elle n'a pas dormi plus que moi; mais quelle
i58 tnvE MAcÉBoiirE.
différence! inquiétude, vœux, puretë de
son côté; et du mien Je suis un
misérable!
Mais renoncerai-je au cœiur de la plus parfaite des créatures, en lui dévouant Taffreuse vérité, ou descendrai-je l&che-' ment jusqu'au mensonge? J'ai menti avec facilité à la mère Servent : je rassurais une mère craintive; je conservais la réputation d'une enfant sans expérience. Ici je vais mentir, parce que le vice a besoin d'un iMtsque, et je ne suis pas assez dégradé ^ur être insensible à ce que ma position a d'humiliant.
«Ah, mwL ami, quelle nuit j'ai pas* «sée! avec quelle douloureuse impa- » tience j'attendais le jour! Deux de ces'* » nuits*là encore, et je perdrais la vie et
» mon amour Pardonnez-moi, mon
» Dieu, de le préférer à vous....... Mais,
D dites-moi donc, cruel homme que vous
«êtes, où vous avez passé cette nuit? —
Je s ors de chez Servent^ Claire est au
» sein de sa £siniille; elle dort à côté de » sa mère, qui travaille. *— Où avez-vous » été? Qu'avez-vous fait »?
Elle ignore Tescapade de Claire. Ses parens n'en ont pas de connaissance positive, et d'ailleurs ils m^es tintent assez pour croire que je n'en parlerai pas même à celle........ A celle que tu adores,
allais^tu dire, ingrat, perfide! Je ne dévoîterai pas la faute de Claire ; mésestimer quelqu'un est un tourment pour Sophie.
Il faut pourtafit répondre quelque
chose. Je dirai que dirai-je? «Claire
» était rentrée chez elle; je retournais au » château. Un bruit affreux m'étonne et » m'arrête ; il partait de cette maison ».
J'indique du doigt la première qui>'offre k moi. « Hé, mon ami, c'est celle du •o- » taire». Qu'a ce pauvre notaire à démêler avec moi. Je ne puis cependant me
rétracter. «Le notaire se portait aux der- )* nièreà violences envers sa jeune femme,
}6o UNE maciSboihe.
»qui pleurait et demandait grâce* Je » frappe à coups redoublés. Ou ouvre; «j'entre, et je me déclare le défenseur.
» de l'épouse infortunée. On s'emporte, » et j'oppose le raisonnement au soup- » çon, la modération à l'aveugle fureur.
» On m'écoute, on parvient à s'entendre, » après des discussions . interminables.
» Le mari demande grâce à son tour.
» La jeune femme pardonne du fond du » cœur. Je les quitte, et j'allais rentrer, » heureux d'avoir ramené la paix dans » un ménage »• ,
Femme unique! Elle me comble d'éloges; elle me prend la main;* elle passe un bras à mon cou; elle me sourit; elle oublie la fatigue et l'inquiétiKle; elle en ^ est trop payé^ par la satisfection detrou- .i^l^.son amant toujours plus<ligne d'elle.
Meiu's dojic, tigre, qui fais couler ses larmes, et qui n'en taris la source qu'à force de bassesse et de fausseté.
Fanchette passe à côté «d^/pous^- et
Sophie lui parle avec bonté. Combien ces marques d'affection, toujours répétées, ajoutent à ce que je souffre^ Si Fanchette répond avec une certaine liberté d'esprit, je la méprise, je la déteste sàiîs retour. Son embarras est égal au mien. Elle rougit, elle pâlit, elle balbutie, et c'est encore la femme incomparable qui la rend à elle-même. Sophie .
loue sa vigilance, sa prévoyance : elle
porte un panier au bras des œufs,
du beîirre frais, du fromage. Où a-t-elle été prendre cela?
Elle répond aux choses flatteuses que jSophie lui adresse, par une simple révérence. Elle s'éloigne, et je lui vois essuyer une larme........ Est-ce le repentir
qui la lui arrache? Peut-être est-ce la pitié qui là donne à celle que nous troAipons tous les jours. Madame de Mirville inspirer de la pitié à Fanchette!
On était déjà levé au château. Tout le • monde m'y marquait de l'amitié, et on
I !l VSE MACEBOlirE.
faisait courir Baptiste et André pour savoir enfin ce que j'étais devenu. J'entre.
Sophie me présente comme uû de ces êtres rares qui honorent l'humanité. On plaisante sur le compte du notaire, et Sophie se fâche. On revient; on juge la chose de sang-froid; on me félicite; on m'applaudit. Supplice horrible. Suis-je coupable au point de l'avoir mérité?
Réfléchissez, jeunes gens, au nombre incalculable d'inconvéniens qu'entraîne Vinconduite. Pour masquer la mienne, je ne trouve, dans l'embarras où je me suis mis, d'autre expédient que de diffamer un homme, qui peut-^étre aime sa femme, comme Sophie mérite d'être aimée.
Je me jette dans mon lit, bourrelé de remords, et cependant mes yeux se ferment : j'étais excédé de toutes les manières. Le juste seul doit dormir d'un .sommeil tranquille. Agité par des songes cruels, courbé sous la verge de ma cons*
UNE MÂClêDOIînB. l65
cience, j'expiais, loin de tout objet de séduction, le malheur de m'être laissé
séduire Séduire! L'ai-je été? Non.
Mon misérable cœur va sans cesse audevant du sien.
Le sommeil le plus pénible calme le malheureux, le rend à lui-même et à la raison. A mon réveil, je me promis bien sincèrement de fuir Sophie, pour échapper àFanchette. a Je gagnerai la première » poste à pied , puisque je ne peux en- » core monter à cheval. Là, j'attendrai » une occasion pour retourner à Paris.
» Rendu chez moi, j'écrirai à Sophie; je «prétexterai des affaires inopinées, et j» peut-être m'aimera -t- elle assez poiu*
» me croire sur ma parole; elle a cru
» elle a bien voulu croire Vous riez,
» messieurs, de mes scrupules, de mes » combats. Recueillez- vous, et si ensuite » vous me trouvez ridicule, la natiu:e ne-
j> vous a donné que des sens ».
l64 VNE MAClÉDOIinS*