‹ Une Macédoine 4 tom (volume 3)Chapitre 7 sur 11 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La séparation.

Je me lève, bien décidé à partir, à partir sans le moindre délai, et cette fois ma résolution est inébranlable. 3'éprouve le.besoin de respirer un air frais, et j'ouvre ma croisée. Plusieurs voitures entrent dans la cour. Des femmes, des

hommes, des malles Hé mais, n'a-

perçois-je pas Georges, ce vieux valet de chambre qui m'a élevé, et qui vaut mieux que SQn maître. «Georges, Georges, me «voici, monte, et dis -moi ce que tu » veux ».

Il entre, il me remet une lettre de mou homme d'affaires; mes intentions sont remphes. La boutique est louée, garnie; le modeste ameublement est en place. Hélas, j'avais tout oublié près

TTITE MACiDOIlTE. l65

d'elle. Je ne me souvenais plus même des mesures que j'avais prises pour m'en séparer.

Une seconde femme de chambre arrive pour madame d'Ermeuil, une autre pour madame deMirville; des effets en quantité pour toutes deux. Oh, Sophie, as-tu besoin des étoffes de l'Inde? n'estu pas assez belle de ta seule beauté?

Il y a aussi pour moi du linge, des habits, de l'argent De l'argent! il peut servir à entretenir la paix de l'ame : il ne la fait pas recouvrer.

Comment lui apprendre qu'elle a un sort indépendant, qu'il faut qu'elle parte, qu'elle s'aille fixer rue S.t-Antoine, que je le veux, que je l'exige impérativement? Si j'annonce une étemelle séparation, elle ne voudra point partir; si je lui parle, je ne le voudrai plus.

Je vais lui écrire Non, elle me

cherchera, me trouvera, me gagnera :

l'amour et le plaisir parlent, combatr

i66 UNE MACÉDOINE»

tent pour elle. Je m'expliquerai avec Soulanges. Homme du monde, il sera indulgent 9~ et en imposera à Fanchette

par l'influence du rang Que dis-tu?

Quand elle t'a sacrifié ce qu'elle avait de plus cher, elle a cru se confier à un - homme d'honneur; elle t'a rendu dépositaire de sa réputation. As -tu le droit de la lui ravir?

Mais le curé Le curé est un

hommt, et il n'en est qu'un qui doive

savoir que Fanchette

Que ferai -je donc? En cherchant à classer mes idées, j'étais descendu au salon. Je m'y promenais machinalement, et j'avais pris, sans envie de les lire, un paquet de journaux qui venait d'arriver, et qu'un pur hasard avait fait tomber sous ma main. J'en parcourais tm, en pensant à tout autre chose. Ce;papier me servait de contenance, comme un évjentail à une femme qui rougit, ou qui veut en avoir l'air. Il m'arriva, je ne sais

UWE MACiDOlTSlE. 167

comment, de lire tout haut : JLi'abbé Aubry prêche demain, à dix heures du iaatin, dans la cathédrale de Beaùvais; et en lisant, je ne pensais pas plus à Tabbé Aubry qu'au Grand-Mogol.

a L'abbé Aubry! le premier prédica- » teur de l'Europe! Quelle est la date du » journal, mon ami? — Le 3 mai, ma- » dame. — Le 3 mai 1 c'est vraiment dent main que l'abbé Aubry prêche, et je

» ne Tai pas encore entendu! — Mais

» dites-moi, monsieur, pourquoi vous » m'appelez madame? — Ce qu^on doit j» aux bienséances, à la société estimable

» qui nous écoute (3n ne doit rien

• qu'aux bonnes mœurs, mon ami, et i> quand on paie rigoureusement cette » dette-là, on peut se dispenser des coni venances. Mon ami, mon cher ami, je » brûle d'entendre l'abbé Aubry. Vous » me conduirez à Beaùvais, n'est-il pas "» vrai? — Oh, avec un sensible plaisir.

» — Nous partirons après dîner. — De

l68 UNE MA.C£DOIlfK.

)» suite, si vous le voulez. — D^' Suite, » soit Habillons-nous. Pendant le temps » que nous donnerons à une toilette né- .» gligée, Baptiste nous trouvera des che- »vaux. Vous nous prêterez Baptiste, A n'est-il pas vrai, comtesse? — Oh, très- » volontiers. — Mon ami, nous arrive- » rons assez tôt pour voir le chœur de » Beauvais : c'est, dit-on, une des mer- » veilles de l'église chrétienne. — Que » sera- ce quand vous y serez? — Du » sentiment, mon ami, et pas de pointes, » je ne les aime pas, et vous avez assez » d'esprit pour ne pas recourir a de pa- » reils moyens. Allez donc vous habiller* » Me promènerez -vous dans Beauvais, » en veste de nankin et en culotte de » peau? — Chère Sophie, je vole et je » reviens. — • Comtesse, ce soir nous vi- » sitons la cathédrale, demain nous en- » tendons le sermon de l'abbé Aubry, » et nous revenons à. l'heure du dîner, » pénétrés de l'éloquence, de l'onction *

»de

» de l'orateur. — Prenez garde, madame, » prenez bien garde. On dîne ici à quatre » heures précises, et vingt mmutes de » retard dessèchent un rôti , ou forcent » le chef à le laisser refroidir ». L'observation est de l'oncle Antoine.

Je n'ai donc plus besoin de prétexte pour m'éloigner de ce château. Je vais en partir avec la seule femme qui soit au-dessus de Fanchette, qui puisse me

la faire oublier L'oublier! La fuir;

oui, sans doute; l'oublier ! jamais.

Me voilà, dans mon appartement»

Georges apprête ce qu'il me faut, et j'entre dans ma chambre à coucher.

Maintenant je peux lui écrire; je ne quitterai plus Sophie d'une seconde. Je ne serai plus exposé aux charmes toutpuissans de ses regards; je ne craindrai

plus ses soupirs, ses tendres plaintes

Mais elle? que va-t-elle penser, .combien va- 1 -elle souffrir? pauvre Fan-" che.tte! pauvre moi!

lyO rSE MACÉDOIBE.

Je tàdie de me monter la tête» }e m'arme de la plume cruelle qui va rompre toutes nos rations. Je cherche des expressions austères comme, mes mo-

tife. Je relis ce que je ^ieus d'écrire

C'est Tamour qui soulève un coin de son bandeau. C'est toujours l'amour.

Je déchire, je recommence, je déchire encore. Enfin je m'en tiens à ceci :

a îious nous sommes égarés l'un et l'au- » tre, chère Fanchette, et nous pensons » trop bien tous deux pour ne pas ab- » jurer une erreur de cette nature. Je » quitte ce château, pour n'y rentrer » que lorsque vous en serez sortie. Il est p inutile de prendre congé de madame «d'Ërmeuil, d'emporter les effets que i»vous avez icL Vous trouverez, dans » l'asile que je vous ai feit préparer, ce » qui est nécessaire aux besoins |>résens, » et je vous ai ménagé des ressources » pour l'avenir. Si elles se trouvent ini» suffisantes, je poiu^oirai à tout.

Hlfï MACÉDOINE. 171

«Mon domestique vous conduira. » C'est un garçon discret , qui ne vous niera pas de questions, par cela seut >que je ne lui aurai pas ordonné de » vous en faire.

» Partez avec lui , aussitôt qu'il vous » Tcmettra la présente. Partez , je le » veux...... ». Je le veux ! oh , quelle expression !...;.... Pas de ménagemens. Il est des circonstatices où pour frapper fuste ii Ésiut frapper fort. «Partez, je » le veux, et vous n'avez que ce moyen » de conserver mon estime ».

Mon estime! Hé, oui, mon estime.

Comme elle a fort bien dit : Entre jçunes gens^ il n'y a de séducteur que l'amour.

« Georges ? — Monsieur ? — Connais- » tu déjà ici une femme de chambre » qui se nomme Fanchette?— Oh, monp sieur, il suffit de l'entrevoir pour s'in- 9 former de son nom. C'est la fille la

» plus séduisante -^ Ce n'est pas de

9 cela qu'il s'agit, Georgeè. Un de ses

l'y a UNE BlACKDOlirE.

».parens éloignés, mon intime ^mi, m'a » écrit de Marseille, et me charge de lui » faire parveiïir des secours. Fanchette » entend le commerce de mercerie, et

» j'ai chargé mon homme d'affeiires

), — J'entends aussi, monsieur, et c'est »pour elle qu'il a loué cette jolie petite » boutique, rue Saint -Antoine. Toute » autre que mademoiselle Fanchette me » devrait des remercîmens. J'ai eu im y> mal,, pendant deux jours, à faire porp ter, à ranger ! mais quand on la voit, » on est payé de ses peines.

»,^-r Mon ami, mon ami, descendez »donc; les chevaux sont mis, et vous » ne finissez pas. -^ — Je descends, chère » Sophie..

» Georges,, voilà lé bail, les quit- » tances des fournisseurs , du receveur >) du droit de patente, et les clefe du » nouveau domicile de Fanchette. Dès ^>îque je serai parti, vous la prendrez à j),l'écart, vous lui reynettrez tout cela;

lîlVE MACÉDOINE. ' i']3

» ensuite vous lui donnerez cette l^tre.

»-Vous la laisserez maîtresse absolue du » parti qu'elle voudra prendre. Proba- )• blement elle vous proposera de l'ac- » compagner jusqu'à la grande route.

» — Je le lui proposerai, moi, monsieur- »•— - A. la bonne heure. Vous entrerez » avec elte dans une auberge décente, » et vous la ferez monter dans la pre- » mière diligence qui passera pour Paris.

» Vous viendrez ensuite me trouver à » Beau vais, à l'hôtel de la Tête-noire»* Je descends; je rencontre Sophie, qui, dans son impatience, vient audevant de moi. Je lui présente la main ; nous descendons, nous traversons rapidement le vestibule Fanchètte est

sur les degrés de la cour. Elle est partout, cette Fanchètte ! Mais ma Minerve et son égide sont à côté de moi. Cependant il faut détourner les yeux, ou aller révoquer rifes ordres , déchirer ma lettre, me condamner à d'interminables

faiblesses. C'est au moment même où mon cœur brisé se révolte contre ma raison , que je m'arme d'un courage stoïque. Je porte Sophie dans la calèche; je m'élance après elle; Baptiste pique les chevaux. Je lui crie de fouetter plus fort. Je m'éloigne avec rapidité, et à chaque temps de galop, je sens que j'ai laissé derrière moi la moitié de ma vie. J'ai l'autre auprès de moi. Ah, Sophfe, c'est pour toi seule ' que je veux vivre; mais, égards pour le malheur; tendre intérêt pour ma victime! Hé, ne suis-je pas aussi la sienne?

Ah, s'il n'existait pas une Sophie, je terminerais tant de souffrances, de combats. J'oserais être heureux, en dépit des préjugés, à la face de l'univers.

« Mon ami, à quoi pensez-vous donc?

» — Chère Sophie, je jouis du spectacle » de la nature rajeunie». La nature, la pluie^ le beau temps, sont les heureux échappatoires de ceux qui n'ont rien à

UNE MâCÉDOIjNE. 17$

dire, ou qui ne veulent pas dire ce qu'ils^ pensent.

Sophie suit cette première donnée^ elle admire tout, et dans la moindre fleurette elle adore le créateur. Ah! c'est dans Sophie qu'il faut le reconnaître et

Tadorer Et Fanchettc! 11 a fait

deux chefs-d'œuvre.

H n'y a que trois lieues du château d'Ërmeuil k Beauvais. Nous allions d'un train à les faire en trois quarts d'heure* La rai>idité de la course, le bfuit des roues, ne nous permettaient pas de tenir une conversation suivie, et j'avais tant de besoin de pouvoir parler à moi &eul!

Nous arrivons. Nous voilà dans la cour de la Tête-Noire. L'hôte, l'hôtesse, leurs gens ne laissent rien à faire à la femme de chambre de Sophie. lU nous aident à descendre; ils s'emparent de nos paquets; ils les portent au plus bel appartement Cet appartement- là doit

être payé cher, n'y passât -on qu'une heure, et n "y prît-on qu'un œuf frais* Tout le monde va, vient autour de nous; on cherche à lire sur nos figiu-es combien rapportera Thonneur de nous recevoir. C'est une bien belle auberge que celle de la Tête-^oire, beaucoup plus belle que celle de l'Aigle -Impérial de

Chantilly Mais à l" Aigle-Impérial, il

V avait une Fanchette! Ici Tamour-ne fera pas un temple d'un grenier à foin.

On nous demande si nous vpulons être serais chez nous. Il v a donc dans cette auberge une table d'hôte. Tengage Sophie à descendre. Satisfait de moi-* même, heureux, à ce qu'il me semble, d'avoir rompu avec Fanchette, j'éprouve ' cependant un certain fonds de tristesse, qui s'oppose à ce doux abandon dont j'ai contracté l'habitude avec Sophie.

Elle décide que nous dînerons dans notre appartement* Je me soumets.

Elle renvoie Caroline Vous savez

UNE MACEBOINE. I77

bien? cette femme de chambre arrivée ce matin. Me voilà seul avec elle. Quel prétexte trouverai-je donc, qui m'autorise à garder le silence, moi qui ai toujours tant de choses à lui dire?

Une migraine. Oui, une migraine; cela prend comme un coup de feu, et se passe a volonté : n'est-il pas vrai, mesdames?

J'allais porter ta main à mon front:

« Mon ami, me dit-elle, vous savez com- »bien je vous aime, combien je vous » estime. Je ne me défie ni de votre vo- » lonté ni de la mienne; mais la jeunesse » et l'atnour sont deux séducteurs de- 31 vaut qui'disparaissent les résolutions .» les plus sages.... Nous l'avons éprouvé, » cher ami. De quoi s'en est-il fallu que jonous devinssions coupables? J'ai or- » donné à Caroline de ne me pas quitter 3 un moment pendant ce petit voyage.

» Je vous demande pardon d'avoir cru «cette mesure nécessaire, et je vous

» prie de n'y voir qu'une preuve noujp veile du sentiment exclusif, invincible 3» qui m'unit à vous.

» J'ai pensé qu'il était imitile que cette » courte explicaticAi se fit en présence » de Caroline : Êiites^moi le plaisir de » la rappeler ».

J'y courus, moi qui, dans toute autre circonstance, aurais maudit cette Caroline, qui la maudirai peut-être dans

deux heures Oh, quel cœur que le

mien !

Nous nous mettons à table. Elle conserve son ton doux, tendre, moelleux, ce ton qui va à l'ame, et qu'ellfe seule sait entendre. Elle parlait comme si nous étions seuls. Elle veut aimer; elle veut le dire hautement; elle consent que tout l'univers le sache; elle permet les interprétations; elle ne les craint pas : son amour et sa conscience, que lui faut-il de plus?....... Oh, quelFe femme

Sa candeui:, sa franchise ne permettent

ÛWÉ MACEDOINE. i'J^

pas au soupçon de naître. Une autre, qui se conduirait ainsi, ne chercherait qu'à plaire , à attirer par des aveux , à fixer par des privations. Elle est incapable de rien calculer. Elle fait tout par le sentiment intime du bien et du mal.

Son amour est plus que sa vie ; sa vertu lui est plus chère que son amour.

J'abrégeai le dîner, sous le prétexte quiil faut voir au grand jour les détails minutieux de l'architecture gothique.

Elle prit mon bras, et Caroline, soumise à ses instructions, marchait à côté d'elle. Elle a l'air étonné, cette Caroline, et vraim'ent il y a de quoi l'être. Aimer avec passion, et se faire garder à vue, c'est ce qu'on ne voit pas tous les jours.

Nous passâmes deux heures au moins dans la cathédrale. Je paraissais regarder tout avec une extrême attention, et je^ne voyais dans ce chœur qu'une Madeleine. Qu'elle est belle cette Madeleuie! Elle est plus, elle est jolie

l8o UNE MACÉDOnfÊ.

Jésus lut pardonna; qui ne pardonnerait à Fan^hette ?

Lorsque nous rentrâmes, Sophie me rappela que j'avais^ bien mal passé la

nuit précédente Une nuit! hélas,

c'était la troisième. Elle m'engagea à me retirer chez moi. «Mon ami, Caroline p s'asseoira près de mon lit; je lui par- » lerai de vous : ce .sera presque vous » avoir avec moi ».

3 'avais besoin de me reposa; j'avais besoin d'être seul. Je pris la main de Sophie, je la baisai. Elle m'embrassa tendrement. Pourquoi ce baiser-là *ne fit-il pas l'effet rapide et brûlant de ceux qu'elle m'avait précédemment accordés? Ah, Fanchette, Fanchette!

Il était temps que je me retirasse.

J'étais à peine dans ma chambre, que Georges y entra. Recommander la discrétion, c'est avouer qu'on a défe ménagemens à garder, ou quelque chose à craindre. Je n'avais ordonné le secret

UNE MACEDOINE. l8l

sur rien : aussi Georges s'approchait de moi, une lettre à la main, et il avait nommé Fanchette avant d'avoir réfermé

ma porte Oh, s'il m'eût trouvé chez

Sophie!

« Hé bien, Georges ? — En vous quit- » tant, monsieur, j'ai entrevu mademoi- » selle Fanchette dans le bosquet qui est » au bout du jardin de la comtesse. J'ai » été Ty trouver. — Après. — Elle s'était » assise^ Une main couvrait la plus jolie

«petite figure — Pas de détails.

» Poursuivez. — Je lui ai remis les clefs, » les papiers et votre lettre. En la lisant, » elle a pleuré. — Elle a pleuré, Geor- »ges? — Oh, monsieur, de manière à » foudre un cœur de rocher. J'ignore ce » qui pouvait l'affliger ainsi. — Je le sais, » moi, je le sais. — Il le veut, a-t-elle » dit en sanglottant; il l'ordonne, j'o- %» béirai. Mais trois jours, trois jours seu-

» lenient! Et puis du galimatias où

» je ^l'ui rien compris. — Mais finissez

t8a doDC. Où est FaiKJiette<, en ce moment? — Sur la TCNate de Paris, monsieur. — Sur la route de Paris! — Je lui ai £ût part des instructions que TOUS m*avez données : elle m^a suîtî sans résistance. — Vous a-t-on tu sotûr du psut: aTec elle? — Personne, monsieur, et nous ne connaissons personne à Tauberge où elle a attendu la diligence. J*ai Toulu lui faire servir quel' que chose; elle a tout refusé.

9 Sur un coin de la table où je lui avais £ût mettre un couvert, elle a vu du papier, une plume et de Tencre, et elle a écrit cette lettre, qu'elle m'a dix fois prié de vous rendre bien exactement. — Hé, vovons-là donc cette lettre, bomme sans pénétration. — Hé, » monsieur, je vous la présente depuis » que je suis entré chez vous ».

Homme sans pénétration! Si les. valets sentaient la bassesse de leur condition; s'ils étaient capables de se venger

irirK MACÉJOOIÎTF. l8î

du caprice, de la dureté, du mépris , en osant lever les yeux sur nous, en démêlant au fond de nos âmes la faiblesse^ le ^ice , à travers le misérable vernis»

qu^on appelle le bon ton, quelle diffé-^ rence y aurait^il du maître au valet?

celle qui existe entre un habit doré et une veste de gros drap.

« Georges, retirez-vous. • — Monsieur » n'a pas besoin ce soir de mes servi-

» ces? r— Non Ah, Georges? — Mon-

» sieur ? — Si demain au château d'Er- »meuil vous entendez parler de Fan- » chette, vous ne direz rien de ce que » vous savez. — J'entends, monsieur, il »y a du mystère. — Vous souriez, en »jirononçant ces mots; vous y mettez j» de la malignité, je crois?— Moi, mon- » sieur ? — Vous. Au reste ^ je n'ai rien x> à me reprocher. — J'en suis persua- » dé, monsieur. — C'est assez, laissez*- » moi ».

Il a levé les yeux sur moi. Il a voulu

l84 f^E MACÊD015«.

me pénétrer; il y a réussi, peut-être:

le coupable est toujours puni, ne (ut-ce que par la crainte de Tètre.

La voilà cette lettre, écrite dans un moment d'angoisse : le papier a été mouillé de ses pleurs. Je brûle de la lire; je frissonne en l'ouvrant.

« Monsieur, «Vous ne m'avez rien promis, j'en » conviens. Cependant j'ai dû compter » sur les égards dont un homme tel /) que vous ne saurait s'écarter, même » avec une inconnue, et vous avez frois- » se, brisé sans compassion un cœur qui » ne battra que pour vous. Je ne vous » avais donné d'autres droits que ceux » de l'amour heureux , et vous vous per- » mettez , en y renonçant , de disposer » de mon sort à venir en maître absolu ; » vous m'adressez * les ordres les plus »durs; vous me les transmettez par » votre domestique : voilà ce que je ne » conçois pas.

UNE AIACÉDOINE. I 85

»Vous VOUS persuadez que je n'ai » besoin que d'une existence pour vous » oublier et retrouver ma tranquillité.

» Ce que je vous ai dqnné est sans prix, » et ne se paie pas avec de l'argent.

»Au reste, vous m'avez bien jugée.

» Voni m'avez crue capable de vous sa- » crifier plus que ma vie, et cette idée » a pour moi quelque chose de conso- » lant. il est consommé ce sacrifice que » vous avez exigé. Puisse-t-ii assurer » votre bonheur! Puissiez -vous ne ja- » mais me regretter »!

Elle a raison, elle a raison. En l'abandonnant, avais-je des ordres à lui donner! devais-je charger un valet de leiu' exécution? Je l'ai humiliée de toutes les manières. Ma conduite me déshonore à mes propres yeux. Un vain repentir ne réparera pas les outrages que je dois lui faire oublier. Je prends la poste à l'instant. Je cours rue Saint^Antoinej je dépouille tout ce qui tient à de vaines

i86 ncE MAciooi^E.

coDsidératioDs; je tombe à ses pieds, je lui demande grâce; je ne, me relève qu'après lui avoir entendu prononcer

le pardon Si je la vois, je n'ai phis

la force de m'en éloigner; je perds le fruit de mes combats, de mes efforts; vaincu par ses charmes, par ses frteiirs, je me donne à elle sans retour; je déchire le coeur de Sophie; j'élève entre ^Ue et moi une insurmontable barrière...

Sophie!... Fanchette!.... Je ne sais quelle est celle que je dois préférer; j'ignore quelle est celle que j'aime le plus.

Quoi, parce que madame de Mirville a un rang dans le momie, une fortune

brillante «. Elle a d'ailleurs tout ce

qui peut assurer la félicUé du plus délicat et du plus exigeant des hommes....

Mais Fanchette, dépouillée du prestige du rang et de la fortune, est une femme aussi, une femme charmante, qui a tout fait pour moi, et je ne dois rien à madame de Mirville.^, C'en est feit, je pars.

TTlfE MACEDOIlfE. 1 87

Malheureux! tu ne dois rien à

madame de Mirville, et elle t'adore! et le monde, et les préjugés, et les convenances, veux -tu tout braver à-la- fois!

Fait pour éljpe utile à ton pays, pour pré^ tendre à tout, passeras-tu ta vie, obscur, oublié, entre les bras d'une femme que tu cesseras d'aimer un jour, puisque cesser d*aimer est un malheur attaché à la condition humaine? Tes: yeux s'ouvriront alors. Quels seront ton dédommagement, ta consolation?... Je reste. Il n'est qu'une sorte d'amour pour Thomme qui se respecte; c'est celui qu'il peut avouer publiquement.

Cette lettre cette lettre! Elle est

encore dans mes mains! Je ne peux m'en détacher.... Si je la relis, je pars.... Je la brûle.

tf Georges»! Et en l'appelant, je sonne

à casser sonnette et cordon. Il entre à

demi -déshabillé. «Mettez -moi au lit.

» Emportez mon habit, ma malle, tout

ï88 UNE MACÉDOINE.

» ce qui est à mon usage. Demain de «très -bonne heure, vous déploierez, » vous épousseterez tout, et je vous de- » manderai ce que je voudrai mettre : ces

D^ bottes ces bottes» surtout, empor-

» tez-les. — Elles sont cirées. — Em- » portez-les, vous dis-je ».

Il ne me rest€ qu'un caleçon. M€ voilà dans l'heureuse impossibilité de partir, à moins que je descende jusqu'à laisser voir tnon extravagance à Georges, qui peut-être n'en a déjà que trop vu.^

Je me jette dans mon lit. Je me tourne, je me retourne; le sommeil semble me fuir. Sophie etFanchette m'obsèdçnt sans cesse. Elles sont là. Je les vois,

brillantes d'attraits et d'amour Oh,

grâce , grâce. Éloignez - vous , images adorées. Que je puisse reposer quelques heures, recouvrer ma raison et mon jugement

TJBTB MACÇDOINE.

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