‹ Une Macédoine 4 tomChapitre 2 sur 11 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

La Convalescence. ^

Mes yeux se rouvrent. Je les parte

autour de moi Où suis- je? Quelle

est cette chambre? Une femme à

genoux, qui paraît prier; une autre au pied de mon lit , dans l'attitude du désespoir; un vieillard assis, la figure

cachée dans ses deux mains «Ren-

» dez-le-moi, mon Dieu, dit à demi-voix » la femme qui prie d. Cette voix ne m^est pas inconnue; mais je ne puis encore fixer mes idées.

Je veux parler Je n'ai pas la

Corée d'articuler un son. Mais je sens que je reviens à la vie, quoique je ne reconnaisse point ceux qui sont autour de moi.

Us craignent de voir ma figure; ils tremblent d'y lire mon arrêt de mort

a6 UITE MACiDOlJfE.'

Comment modérer leurs alarmes, leur fidre connaître ^ue j'existe , lorsque je suis sans -haleine, lorsque je me sens

incanable du moindre mouvement?

Un i^ofond soupir les rappelle près de

« Ses yeux sont ouverts, s'écrie Tune.

3» Espérons , madame ; il vivra. Mon «pieu, Dieu d^ rai^éltcorde, s'écrie » l'autre, ne décevez pas ce faible esn poir; n'abusez pas de votre souôrante » et soumise créature 1 -*- Mon maître,

» mon cher maître ! ». Tous trois

m'entourent, me pressent, m'enlacent dans leurs bras. le les fixe, les uns après les autres, d'un o^ <^aré, incertain saos

doute. Je les reçQm»a4s|. Soj^e tient

une de^ mes mains; FsMfidbefttf^ a saisi l'autre. ËU^a les mouill^ot de leui^ lat^ mes. « Ab, me dit Sopbift, celles^ so^ » des larmes de plaisir ». Georges s'é- .

lai:gue pour cacher les siesy^es. •

La comt^ss^ €t $oa ami eobtèvent

tJNK MACBDOIlfï. ^^

«Que Csdtes-vous, dit Soulanges! vou- » lez- vous lui ravir un souffle de vie?

9 Élotgnea^votis tous trois. Passez dans » la pièce voisine. Permettez que celles n^qm 'Sont ici pour le servir s*appro- » chent enfin de lui j». Georges paraissait disposé à sortir; Sophie et Fancfaette n'entendaient rien. Penchées Tune et Tantpe sur moi , elles dierchaient la vie dans -mes yeux; leurs mains rappelaiei^ U chaleur fugitive sur mes joues , sur mon front Soulanges fut oblige de rérlérer sa prière. Il le fit avec une fermeté qui nç leur permit pas de rési^ter* Kles sortirent, et je vis entrer àem^ seeurs grises. Respectables filles !

elles ne -sont guidées que par le zèle de la charité^ et leurs soins sont ceux de rarmour le plus tendre, ceux que m'ont sans doute rendus jusqu'à ce mo^

isent Ah, je puis les nommer, les

voir même dans l'état où je me trouve.

Sophie et Fanchette ne sont. pas dan^

%S Ulf£ MA.C£IK>INE.

gereuses pour moi : ce qui me reste de sang est glacé.

«Vos médecins et vos chirurgiens^ » me dit Soulanges , ont expressément » défendu qu^on vous laissât parler ^ » quand vous reviendriez à vous. Je 3» lis sur votre physionomie une sorte >^ d'anxiété, qui n'est peut-être que le » désir de savoir ce qui s'est .passé de- » puis que vous êtes furivé du senti- » ment. Je vais vous satisfaire , sous la » condition que vous ne direz pas un D mot ». Il était bien inutile de me recommander le silence.

« Lorsque vous êtes tombé, Vercelles^ » a provoqué Préval, et il .a eu le sort » de Solignac Cette af&ire est donc ab« » solument terminée ; mai^ souvenez- » vous, mon cher ami, qu'on n'en cher* s> che pas, quand on est aussi sensible » que vous à la mort d'un hpinme.

» Vous vous êtes battu avec Vercelles y. comme quelqu'un qui veut se faire

T7NE MACEDOII9F. SC)

x> tuer, et il s'en est bien peu £sillu que » vous y ayez réussi.

» On s*est hâté de porter dans votre » carrosse Soiignac et Yercelles. Mais » vous sentez dans quel embarras nous » nous sommes trouvés Préval et moi , «quand nous avons jugé que vous » ne pouviez supporter le mouvement » d'une voiture quelconque. Nous ne » cessions de proposer, et nous ne trou- » vions rien que d'inexécutable.

» La blessiu'e de Georges était à peine » bandée , qu'il a fisiit mettre un cheval à » votre cabriolet. Il a pris le chemin du «boulevard, par un sentiment naturel » à ceux qui sont en peine et qui cher- » chent quelqu'un : on sait qu'on dé- 9 couvrira de plus loin sur une route » large et droite , que dans une rue » étranglée. Le domestique , qui* est » descendu le premier de derrière vo- » tre voiture, a conduit Georges jus- )»qu'à la Bastille; le second Ta mené

3o . UNE MJLCiDOWE.

» jus<]u'au haut du faubourg, et le troi»

» sième au bois de Vincennes. Ils avaient » espéré Voir iquelqu'un de votre con- » naissance, quelqu'un qui a de rempîre »sur vous, et quils mettraient ainsi » sur vos traces : voilà les motifs de » leur conduite, qui vous a paru inex- » plicable et' à moi aussi.

» Us sont arrivés tous quatre, et m'ont » trouvé délibérant encore avec Préval » sur ce que nous avions à faire. Il est » inutile de vous dire dans quel état est » tombé Georges, quand il a pu juger » du vôtre : vous le connaissez. La douy> leur jie liii a pas ôté le courage. Il a » couru à l'auberge qui est à l'entrée » du bois; il a fait apporter un matelas » et une couverture; vos jeunes gens » avaient eoupé des perches et des harts.

i^ Nous avons fait une espèce de bran- » card , et nous avons entrepris de vous » porter à votre hôtel. Beaucoup de » gens se sont offerts pour nous relayer;

UNE MACiDOWrit. 3l

» mais nous avons jugé qUe vous éviter »une secousse, c'était peut-être vous » sauver la vie ; un ami se prête , se » ploie à tout ^l'homme salarié ne pense » qu^à gagner son argent.

» Nous étions excédés tous six en ar« » rivant à la barrière. Prévâl et moi sur- V tout é[HrouvioQs dans tous nos mem-' « » bres un mdt, une roideur, qui he nous i> permetlatçnt pius-d'iagir. Il a fitllu ar- » réter.

» Il était convenu avec ceujc qui ac- « compagnaient Vercelles et SoKgnac ^ » qu'on répondrait aux commis qui fe- » raient des questions : Que le plat-fond » d'une salle à manger de Saint-Maur 3> était tombé sur sept à huit personnes » qui déjeûnaient ; que tes deux qu'on » rapportait dans le carrosse avaient été » tuées sur la ptaoe^ et qu'on craignait ]» pour la vie d'uâe autre qu'on allait » essayer de transporter,

»En noiis reposant, il a fallu entrer v

3a LSE 1IACÊDOI3IF.

9 avec les commis dans des détaik qui ^ ne se sont peal-étre pas acocundés a^ec 3 ce qu'ont imaginé les amis de Soli- 9 gnac et de Yercdles sur la diute de ce jf plat-fond. Au reste, j'ai déclaré, pour

> éloigner tout soupçon, qu'aucun de

> nous n'avait été témoin de Taocident.

^Cq>endant vous paraissiez à cha-

9 que instant tous a£Eûbtir davantage.

j> Nous avons oublié la Caitigue, et nous

B nous sommes remis au brancard. Nous

B sommes parvenus, avec des efforts

» incroyables, en face de la place de la

» Bastille, et là, nous allions céder à un

9 découragement absolu , lorsque Geor-

D ges s'est souvenu que nous n'étions

» qu à quelques pas de la boutitpie de

7> Fancbette. Il nous a assurés ([u'elle

»vous recevrait avec empressement

dNous nous sommes décidés à vous

» porter chez elle, dussions- nous suc-

)5 comber so«$ le faix..

» Notre espérance n'a pas été déçue.

» Vous devez à Fanchette les premiers D secours qu'il ft été possible de vous » donner. Nous vous avofas laissé à sa » garde , après vous avoir mis dans ce » lit. Préval et moi avons couru chez les » chirurgiens et les médecins du quar^ » tier; Georges est allé à l'hôtel prendre y> du linge et bien des petites choses qui «vous sont nécessaires. Il y a trouvé » madame de Mirville. Égaré encore , » tremblant pour votre vie, il a anncfticé » comme certain le malheur que nous » redoutions tous; il en a cité les prin- » cipales circonstances ; il a indiqué le » lieu où vous étiez mourant : un quart «d'heure après, madame de Mirville »est entrée dans cette chambre, d'où • elle vient de sortir pour la première » fois.

»Vous avez été saigné cinq fois en » trente-six heures. Hier, pendant toute » la journée,' les gens àb l'art n'ont rieja » pu proïiOûcer. Ils ont commencé à

34 ^'^^ jUACEDotisnt.

» espérer c6 matiti, et je reconnais avec »une satis£Eictk)n indicibie la justesse » de leurs pronostics ik , Ce que je compris de ce récit , trop iiiug )poùr la faiblesse de mes organes j c'est que j^âvais cansé bien des peines de tofttel espèce à mes amis^ et qu« j'élais ehei Fancbette. Je n*aiirais pu rendre aucune des circonstances particu* Rères rapportées. par Soulanges, si de^ p4fis il ne nie les avait répétée^.

Se ra« rappelle pourtant que je fus

.étonné de la réserve avec laquelle il .avait parlé de Sophie et dè^Fan'cbette^

. qui tontes deux aTaient du prendre à.

' i^ événetnent ilne part^«.%« et puis dette

• t>ôutiqiiè , qui s'était thxtvée là s4 à propos^qui avait été si pronlptement' garnie^ que Greorg.es connaissait sibieal...,.

Uétak plus qu^ vrai^ei&blable que^Oeor-ges avait été mon ag'ent, et mes motifs aiw yeu?& d'ïin! homme du monde ne pouvaient s'accordier aveQ:i«aou amour

pour madame de Mirville. Qufe de circonstances propres à édaîrer qttelqu'uiï moins pénétrant <|He Soiilanges ! et pas un mot de totHI c€ia f il a Touliitnénager ma s^ensibilité, ou il a craint de s'expli-^ quer devant madame d'ErmeuiL

Cependant l'attention que je lui avais dcHinée, et cette suite de réflexions avaient épuisé ce qui me restait de forces .' je retombai dans uii accablement profond. Uri certain mouvement, que je démêlai autour de mot, m'en tira bientôt. J'étais entouré de gens de l'art, qui eoiisultaient sur mon état. Sophie et Fandfiette, debout au pred de mon lit, ^"^pdaièilt tui morne silence; elles retetiàîerft- lem' haleine; leurs yeiix, consttliiittient fixée sur ceux des chirurgiens et des médecins , y cherchaient l'espérance. « Il y a de la fatigue et de Fen- » gorgement , dît un de ces messieurs » (cpjA paraissait avoir de l'ascendant srir »-teë autre^s. Il Éaut rouvinr la veine^nfe

3o €2iK MACÉDOINE.

«point parler au malade, ne pas lui » permettre de parler, et le tenir au » bopilloa de poulet j>*

On me saigna; jjs perdes encore le sentiment. Quand jç revips à moi% je reconnus près de mon Ut Soulanges , un médeem, un chirurgien, et nos bonnes sœurs grises. Je crus entendre dans la chambre voisine un bruit sourd qui ressemblait à des gémissemens. Je pen* sai que ce pou\^ait être ui^e illusion de mon cerveau vide et dérangé. Cependant je portai mes regards de ce coté.

Soulanges sortit; je n'entendis plus rien, et je cessai de m'occuper de cela. . J'^ii su depuis que Sophie et EaQchette avaient cru me perdre une seconde Is^, et qu^elles s'abandonnaient à la?ipl|is vive douleur.

Cette crise fut la dernière^ Sur k soir, il y eut un changement en bien tellement prononcé, que le chirurgien et le médecin se retirèr^at, en recomman*

UNE HAG3BDOINE. ^

dant qu^n pe s'écartât en rien du régime prescrit. Mes idées étaient encore sans suite, mais d'mie netteté rassurante poiur moi, pour moi seul, puisqu'il m'était défendu de les communiquer.

La comtesse se leva. Soulanges et elle me souhaitèrent une nuit tranquille.

Ma physionomie leur exprima ma re* connaissance. « Il nous entend, il nous^ » répond , dit Soulanges. Nous aurons V avant huit jours la satisfaction de 1^ w voir convalescent. Madame de Mir- » ville va sans doute se retirer avec nous.

» — Me retirer , monsieur ! Fabandon*- » ner mourant, et mourant pour moi !

» — Permettez -moi de vous observer » que voilà deux nuits que vous passez.

» — J'en passerai cent Je ne quitterai i> pas l'amant le plus tendre, le premier » des hommes estimables. Je ne renon- D cerai pas au bonheur de suivre , de » saisir le retour de la vie dans ses vei* » nés épuisées j ne l'espérez pas. -^ Mais,

38 V^n MACÉDOINE.

9 ma chère amie, votre mère, leteoo^c:...

9 — Le monde, toujom^ le monde, mib* 9 dame la comtesse ! SJMnon ami Teùt 9 apprécié comme moi, il n'aurait pas 9 exposé sa vie, la mienne, et peaf*étre

«celle de Fandiette. Ma mère!. ma

9 mère sait que je Tadore, que sa pré^ 9 sence m'est nécessaire comme.^ comme »rair que je respire. Elle me plaint;, 9 die a pitié de moi. Bonsoir, mes amis^ 9 A demain 9.

Je repassai dans ma tête certaines expressions de Sophie, «r S'il avait conna 9 te monde comme moi, ît n'aurait pas 9 exposé sa vie, la nrienne, et peut-être 3^ celle de Fancbette »! EHe sait l'intérêt que j'hispire k Panchéttç, et je suis à se»

yeux le premier des hommes estimables ! Je n'y conçois rien ; je m'y perds.

Fanchette me prépare un boirillon* Sophie le prend, me le présente; elle Tômet la tasse à Fanchette, en lai sol^rismt avec affection •, Fanchette lui sour

VWE MACEDOIlTEr. 3g

rit à son tour..^. elles sont de la meil- Jeiire intelligence, et elles ne font pas^ lin mouTement, elles n'ont pas une idée, qiii ne soient inspiration (f amour..v tout cela s'expliquera sans doute.

Combien nous sommes *dépeiïdans des eirconstances ! un événement imprévu cbange tout mon étre^ Je suis cahue y dénné même de sensations^ auprès ât deux femm^es dont le seul as-* pect me jetait dans une sorte de délire t je regardais à peine deux petites sceurs f dont les traits piquans eussent au moins fixé mon attention deux jietcips aupara-*iraot : je ne suis plus moi Serait-^il vrai que la viibienee ée nos: passions; tient aru plus ou ait moins de chaleur' de notre sang? que de gens on saliverait dit déS'honneur, ou du supphce'^ si oïl les saignait à proposi

Je m'endormis, en réfléchissant à mille autres choses , étrangcires ^à tout ce qui m'intéressait , et qui se présen-

4o VVE MACÏDOINE.

talent à moa esprit sans ordre, sans liaison. Pourquoi l'idée, le mot même que nous cherchons semblent-ils nous fuir? Ne suis-je pas le maître de m*occuper exclusivement de tel ou tel objets comme il 'suffit de ma volonté pour remuer un doigt? Mon cerveau ressemblerait-il à ime raquette, susceptibje de renvoyer les objets qui la frappent, sans

puissance pour les choisir?. Fi donc!

voilà du matérialisme. Quoi qu'il eu soit de mon cerveau, je dormis d'un sommeil doux et tranquille, et il était grand jour lorsque je m'éveillai.

Tout dormait autoiu* de mol, k l'exception de Sophie* « Elle veilte, et Fani> chette dort »! Je prononçai ces mots involontairement, mais assez haut pour être entendu. « Ah, me répondit Sophie » tressaillante de joie, laissons-la dorftiir. D Si vous saviez ce qu'a souffert cette 30 digne fille ,. les fatigues excessives «quelle a supportées, vous la plai»i-

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