CHAPITRE IV
Les deux Lettres.
jVIb voilà seul avec Georges , qui s'iiM gère de me tf nir compagnie et de von»loir ni'amuser. Il débute par une longue sortie contre les duels; il peint la douleur de la famille du vaincu, Teoabarras de celle du vainqueur, le désespoir des épouses^ des amantes, quand il y ea^ a. Son discours improvisé ^t décousu, délayé, quelquefcHS inintelligible, et cependant il y a par-ci, par-là des idées neuves ,. fertes , attachantes.
Georges, sans étude et sans prépara tion, prêche presqu'aussi bien que l'abbé Aubry.
Cependant, comme le sermon le plus court est toujours le meilleur, je {»riai Georges de finir. « (Ai y monsieur , je i» sais de quoi il h^% vous parler pour
7t trire MACETOINV.
9 fixer votre attention ». Le rusé in*entretient de cinq à six femmes, toute»
plus jolies les unes que les autres; il arrive assez naturellement à la sœur Elisabeth, et par une transition toute «impie, il passe à Fanchette^ de laquelle il parle avec une complaisance l C'est U qu'il en*voulait venir.
Le bon homme me connaît bien ! Je m'assis, et je l'écoutai avec une extrême attention. « Qu'elle est jolie cette Fan- » chette ! Hé bien , monsieur, son cœur D est au-dessus de sa figure. Quand ou » vous a apporté chez elle,, le saisisseument, la crainte, la reconnaissance, » l'ont fait extravaguer pendant plus » d'une heure » l La reconnaissance ! Le mot est bien trouvé. « Elle gémissait; f elle baisait, elle suçait votre plaie; 3» elle vous donnait tes noms les plus » tendre^ Je ne sais où elle allait les » chercher :' il n'y a qu'un rouian , on » une tête dârangée qui s'exprime ainsi.
»Et
tlNE MACÉDOINE. 73
»El -piiis, ses larmes s'arrêtaient; ses ■' ^ yeux devenaient fixes; une pâleur mor- ' » telle lui couvrait le visage ; ses dents » se serraient, ses bras.se raidissaient; »je croyais qu'elle allait mourir avec » vous. — Oh, comme tu l'as fort bien «observé, mon vieil ami, le saisisse-
» ment, la crainte Et Soulanges était-
»il présent à cette scène -là? rr- Com- .
» mçnt , monsieur , s'il était présent !
«C'est lui qui a rendu mademoiselle
» Fanchétte à elle-même. Il lui a frotté- 1
» U^ tempes et le dedans . des mains.
» Avec du vinaigre ; il lui. a ôté ses jar- »rçtières; il a coupé le lacet de ^n »îfiorset..... — r En voilà, assesi;, en voilà » assez. .Quelles que soient vos idées sur »-tout cela j. vous vaudrez bien, Geor*^ » ges, ne le^ jcommuniquer à per^nn^^ »Yoyez,si iniw . cuisinier s'occupe de » moi»*
f*TTic>^ria.imante,; trop . confiante Fancfcif ttej. -fil assuoérma plaie! C'est peut-
74* TJDTE WatGÉDOlNK v
être à toi que je suis redevable de Ik vie; et lorsque: tu fais tout pour moi seul, et rien: pour toi^ que tu crairis qué mon ame s^exbale entre tes bras, que ta maîtrises- tes sensy toujours agitée près de moi, quetu me crois en sûreté auprès de Sophie, c'est^ avec elle, c'eist
chest toi-, c'est' sur ton propre AW
Fanchette-, divine Fanchette^ pardonné^ moi une.infidëlitëu«.. Que dis^je? N'ai^ je^Ka^oontiuv aimé Soj^hie la premièi^?i#.
îSt^nom^ nonyihnîy a iei n4 primauté^
ni distinction V ni' préférence Je ttt
sui» infidèle à-aueutie;. Je leuti suisûdète à. tontes^ deuKs
tiia sitrgukirilé déeette conclusion W^* frappa- âu poiitt que |'éciàt^ d^ rii%'
«me un fo^. L'affaire ta- plus impoti»^ e a toujours un cèté plaisant, at^ c^t cehii-Ià qui se présume au' rieiif .
Lorsque pendant trois grands* aonj^' d'une tragédie nouvelle^ le? pm^ic- a traita av€3& mém^menrdi^s réfe et'difi;
fcT
affit d'un quolibet pour échafaudage, et les t*et€fs< e sont plus que des panpantins dans ce monde, [uî voit de près et qui voit
é' se soutint pendant quelques t je pensai avec aissez d'aisance et à mon avenir. Je réfléchis L que Soûlants avait mes deu:s ., qtiokjueje ne lui eu eusse con* ^ cim. Mais ne sais- je pas le sien,
^ (ue jamais il ne m'ait dit un mot
r» i liaison' avec la comtesse? et n'est-
as tacitement arrêté entre les gens monde qu'on devinera, qu'on verra (it, et qu'on ne dira rien?
Pourquoi a-t-il adressé ses réflexions* i Sophie uniquement, et pas un mot % ifldi? Ah, ce' qu'il sait de Fanchette^ loi persuade que mon cœiir est par^ tatgé^'j épii'ainsi je suis capable d'un satfifice, et que je contribuerai volon-
70 trwE MAcÊBOime.
tiers à rendre Sophie à elle-même et
aux bienséances. Je ferai tout pour la
vaincre et la conduire à l'autel. Mais la
quitter!
Comment cette adorable Sophie, si candide, si pure, si attachée aux principes, a-t-elle tout oubhé en un instant?
comment Tattrait du plaisir et la crainte de perdre mon cœur l'on t-ils portée au parti le plus extrême? C'est qu'il est plus facile d'imposer un silence absolu à ses sens, que d'en régler l'usage; c'est que l'athlète le plus vigoureux se lasse enfin de combattre; c'e§t que la.
voix, impérieuse des .sens est p|us for,te* que la morale des livres, que ces pr^-^ ceptes que nous'wons tous . à la bou-i
e, et que nous transgressotis-si fçicient. Et flioi aussi., ne parlé-je pas.
comme Bourdaloiie sur le daiiger degf passions, quand elles cessei^t de^m'a-; giter? Il faut cependant que 16 mon*; raie soit quelque chose de respectable^
UNE MA.CÉDOIïrE. 7.7
puisque nous affectons tous de la respecter.
Allons, allons, cette affectation n'est pas générale. D'ailleurs elle peut conduire les hommes ii vouloirMlevenir • meilleurs. Peut-être un jour me vouerai- A je exclusivement au culte de la lîiorale, et jusque-là qu'aurai-je à me reprocher?
D'aimer passionnément un sexe enchanteur : c'est le péché des gens honnêtes; et puis, j'ai toujours remarqué qu'un homme qui n'aime pas les femmes est sans énergie, sans imagination , un automate enfin., et ma foi, je serais trèsfôché de ressembler à cet homme-là.
' « Que me veut monsieur Georges , » avec cet air affairé ?<î~- Monsieur, ma- » demoiselle Fanchette est venue de- » mander en bas si la voiture ne v*at||' » a pas incommodé. — Et où est- elle . » cette séduisante Fanchette ? Allez , » courez , allez donc ; priez-la de monj» ter. — Monsieur^ je le lui ai proposé.
» ËU;e stest :f etiré^i en jdUant q^ ^qus » aviez besoin de repos. — J'ai J^iiesQÎpl »<ie repos! c^t qui lui a dit cela? J'ai » JiH^soio àè la voir, dfe lui parier; je ije :> l'ai pas recuerciée encofte de ce qu'eUe n^a &it pour moi. Poiirquoiravcnr laissée ^laUer, tous qui v^his ^piquez d'éti^e si »|)!éiiétrant? — J'apporte peut^-être >à '» monsieur de quoi le dédommagea* de ^•ma mal-adresse. — Que m'apportefc-
s» Yous qui puisse — Une lettre de
:9 madame de Mirville. -^ De madame «de Mirville! où vest-ellç cette lettre?
:» Finissez -en donc. assieds -toi là,
j).Georges. Parle-moi de Fanchette. «^ » Monsieiur ne saurait lire et m'écouter p en même teijii|ib. ^^ Bah ! César dieoptait à xfuatre secrétaires en styles dif' îîliférens ».
J'ouvre la lettre Oh, ce n'est
pas l'amour timide qui a dicté celle-ci.
C'est Vénus en délire appelant Adonis, l'attirant dans ses bras, brûlant de toi
UNE uAcinoivn. '79
flonnerrimmortalité.OSophie, te plaire, te posséder est plus qu'être immortel ! # £Uen est jamais si jolie que lorsqu^tle » pFOiionce votre nom. — Qui? madame 39 de Mirville? — Kan, monsieur, ma- » (demoiselle Fanchctle. Ses joues res- » semblent à deux pèches. — Et ses >4(yeux, Georges, et ce cou d'albâtre,
D et cette .gorge divine ! ». Sa mère
;s'iDppose à mon départ : mais sa résis^ tance s'qJ^jTaiblit insensiblement; et puisjpj^ilfaul renoncer ausmondey que lui Jny}Qrte que nous soyons trois ou deux dons ce château de Chcanpagne? Ne gagnera-t-elle pas en affection et en fiçins ce que Sophie ne pourrait lui accorder ^ si je n 'étais \j^s avec elle ? Et pour les^r tous les scrupules , ne peut-- :eille prendre mon nom y répandre dcffis
ie village qu'un nfariage féoenL Hé
s^s doute. Qu'il lui s&^a doux depor-^
ieree noml Et à moi xle le lui donner.
.^ Ave^-vous i7eraarqué^ monsieur, l'effet
8o VSK MACEDOINE.
» de ce bas de coton à jour? — Et ce jo pied moulé, Georges! Et ce bas de i> jambe! Et sa main, sa main dont tu
» ne parles pas un peu fatiguée en-
Acore; mais dans quelques semaines..»..
» — Oh, monsieur, comme cette main- » là doit écrire ! — Elle écrit comme D elle pense, sans art, sans prétention, » et ce qu'elle écrit va à Famé. — Si » monsieur avait lu la lettre de madame
» de Mirville — Hé bien, que ferais-
Dtu? — Je vous remettrais un Billet » que mademoiselle Fanchette m'a laissé » en se retirant. — Hé, donne, bour- » reau, donne donc »!
Je suis au milieu de mon ottomane, la Jettre de So^Ji^ie à ma droite, celle de Fanchette à ma^ gauche. Je les regarde Tune après l'autre; je ne sais laquelle prendre. Si' une main se porte sur la lettre de Sophie, l'autre saisit celle de Fanchette , et je n'en peux lire qu'une à la fois. Celle dont j'ai lu quel-
VITE MACÉDOimt. 8l
ques mots s'échappe et retombe auprès de moi. J'essaie de parcourir la seconde , et je reprends la première.
Je quitte celle-ci; je tiens celle-là Me
voici encore entre mes deux lettres.
« Vous riez, monsieur le plaisant? — » Hé, monsieur, qui ne rirait pas »? Il a raison; j'extravague. Mais aussi pourquoi m'écrire toutes les deux en même temps ! « Georges , quand il t' arrivera » c|eux lettres, tu ne me parleras de la » seconde que lorsque tu seras bien » sûr que j'aurai lu et relu la première.
)i Tiens, emporte celle-ci. Tu me la rap-
» porteras quand je sonnerai Non,
» rends-moi cette lettre, et prends l'au-
» tre Par grâce^ p^nds-en une, celle
» que tu voudras , et va-t'en »,
Georges ne sait que dire, que faire.
Les deux lettres lui passent alternativement dans les mains. Une d'elles glisse de ses doigts, engourdis par les années, et tombe dans le réchaud à l'esprit de
YHi, &ur lequel il a rprépacé mon thé.
La letitr€ s^enflamme;; je v/eux la .sauver ; je ne fais qu'Hun saut. Je me lM*ûle ics doigts; je renverse le réchaud; l'esprit ile via bouillant tombe dans une de oa^ies pantoufles» Je crie^ je jw*e, je porte la main à liAiOn pied, et quand . je me relève, la lettre n'est ptus qu'nne pincée de cendres.
« Georges, laquelle des deux est J>rû- » lée ? — Monsieur , c'est celle de ma- » dame de Mirville* — Ah ! quel malheur !
» — Non, snonsieur, non, c'est celle de «^mademoiselle JFancbetie. '-^Et je n'en » ai pas lu quatre mots ! £^ette perte -est » irréparable. — ^^^^ de si foicile à ré- » parer, monsieilSb Je vais adler chez.
» elle , et (je ia {>rierar de j^faire son .nibBlet. ^— Elle écrira d'elle-mêfne , et «ij'fturais euideux lettses aïi'i lieu d'une. * Tu ne ite ydk^utes pas, Georges , de ce » que c'est qu'une lettre de plus ou de > moins. -^ Puisqu'elle éorira d'eUe-
iB^mémey il .fBst Uquc inutile 1^0,6 j!aille î» che^ jelle? •— Cowjmcaat >iautile! Hé, » savez - vous s'il n'y avait rien d'im- .v|>oi^nttdans ce billet, rien de {tressé,
;>^ien.de.. ^ Aile?;, ;allez .vite. Faîtes**
» ¥GU8 donoer le cabriolet^).
Il.eat pa^rti....»...- Qù e^t donci'autre fetfere? la voilà...^M. Chanmante Sophie, je peiHfc ielirie, te relire, «ans craindre
les distraetioQâ. Qù lea suis-^e »vesté?
jdh, qu'il me ter a ikoux ,de ipc^ter ton nom ! J'attends le moment du Aépajt Avec ime impatiw&e mcooprimable ! Je bnûle de vfym pemr 0iy et j'espètte .en iamisérdcorde divine -; ^gfv tf> nécu ^0ÊÇc Abralian^y lei tiim «^ .l^a .pas smaiùdiie. Ç.
cBt par pQst'SCriptum : Qn.ne m*a.pus ménagée innocente : on m'éf^mignera bien moiniSià. présent., et Mt^ne. sais. rien â^ppprt^r.. iHe sors p^A^ tboii ^étmi , je V^en cofnjwe. Consente wie tuicgui.m'est si chère, et qui m'tsippmtienlifQUt entière^
84 VRM MACiDOIITE.
Oh, oui, ma i^ie est à toi, tout à toi.. Te la consacrer, c'est la vouer au bonheur.
Relisons cette lettre. Elle ne renferme pas tin mot qui ne doive être gravé dans ma mémoire. Ecrivons à notre tour, et subissons la loi qu'elle impose. Un mois d'arrêts est bien long; mais puis-je lui refuser quelque chose, . à elle qui m'a tout accordé ?
Je sonne Philip'pe, portez cette
lettre.
Que vais -je faire à présent? il est
midi Dix à onze heures encore à
consumer avant de penser à me mettre au lit! Et trente Jours ensuite à éRttsumer, à perdre^e même! Il n'y a de temps employé que celui qu'on donne à l'amour. •
V Passons dans ma bibliothèque
\ L'art d* Aimer de Bernard. Bah!
de jolis vers qui ne sont pas faits avec le cœur. Laissons cela.
UlfE MACÉDOINE. 8S
Le Temple de Gnide...,.., Encore de l'esprit, beaucoup d'esprit, mais rien que de l'esprit.
Les Lettres d'une Péruvienne. Oh, c'est une femme, une femme sensible, qui a écrit cet ouvrage. Mais je le sais par coeiu*.
La Nouvelle Héloïse, Quelques lettres brûlantes, de Téloquence partout. Mais du raisonnement, de l'esprit de système , l'auteur , toujours l'auteur , et c'est de l'amour qu'il me faut, toujours de l'amour; de l'amour tel que je le sens, et que je le peindrais, si j'écrivais comme Jean- Jacques.
Les grands Hommes de Plutarque.
Pourquoi ce livre -là est -il ici? Des grands hommes qui ne sont pas amoureux ! Vive Henri IV : voilà mon héros.
Ma foi, je ne lirai pas.'. Que
ferai-je donc pendant ce mois éternel?
Des romances, paroles et musique : la
86 ÛlfE MACSDCmifE^
voHumoe est le jH^mier genre de pc^sie 'poor un homme sensilde. Tavoae que je fais des vers comme Sedaine, et de ia musique comme Duni ; mais le eœur* n'est pas difficile siu' Ifis productio9S de Tesprit D'ailleurs, c'est pour mpi> seul que je travaillerai. Je me chanterai eela à moirmême, et trèsrprobablement je serai content de moL
Allons, faisons une romance.
U fi^«st qu^Qn ^nlwur dans ia tie,.
Cest d''aiaicry et craimer toujono.
•Cela est plat, prosaïque.
L'aniqne bonWnr de la via Est de yivre avec les amours.
Pitoyable jen de mots. Essayons cependant de finir le couplet.
li'uBique ik>nlieor de^Ja ^ie
Est de vivre avec les amoars.
Hcareux.qaifii pour sa Sjrtîe, f t qui peut lui plaire toujours.
Fi! fi donc. C'est cela qui devait tc«D-
:ber dans le réchaud. Mes vers n'auront f»s les hcdiiieurs du bùdier. Je Iqs dé- «obire, et je les abandonne aux vents»
<^w j'ai de confrères qui devraient se feire justîee comme moi !
. :l4iilippe, iprendsf^ette raquette, mets-
^î là, ret jouœis au votant *. Ce jeu
:ms i£sitigue , je ne |>eux continuer. Re« tourne à l'antichambre.
Ah! mon bîlboquetî. Le sot jeul
. ^ue nous sonunes à plaindre , nous autres gens du )g^rand «acmde, qui ne savons rien , que dépenser bien ou mal Aoire argent! <^uand j€ m'exainine de la tête aux pieds, je trouve que vingt artisans ont travaillé à ni'habiller, ^ je suis incapable de rien fiiire pour aucun tf/eux. ÎjCS sots î ils m'admirent , je les ;déda)gne, et >U est constant que mon cordonnier est plus utile que moi.
Je veux aussi savoir foire quelque chose d'utile. «Philippe, va m'achetçr £:im tour, et amène-moi un tourneur ».
88 VHfB, »Ï:VCÉDÔIWE.
Je tournerai. Quand les bras sont occupes, la tête et le cœur sont tranquilles.
•cHé bien, Georges, tu as vu Fan- » chette, tu lui as parlé, elle fa répondu?
» — Oui, monsieur, et comme nous vous » aimons tous deux, il n'a été question » que de vous. — Elle a écrit, sans doute?
» — Elle s'y refusait d'abord. — Com- » ment, elle s'y refusait ! — Mais je lui » ai tant répété que je serais mal reçu » si je n'avais rien à vous remettre ^ » qu'enfin elle s'est déterminée. Voilà » son billet ».
« Je n'ai pu résister ce matin à l'impulsion de mon pauvre cœur; il était navré et incapable de rien calculer.
Vous ne m'avez rien promis ; je n'ai pas le droit de vous faire des reproches t et j'avais osé vous en adresser. Ce que je vous ai refusé, ce que je devais vous refuser , une autre l'a obtenu, chtz moi, .au moment même où vous veniez de , me presser dans vos bras! J'ai re-
VISE MAGEDOI5E. 89
connu des traces Je suis bien
aise qiie vous n'ayez pas lu mon premier billet : je ne veux avoir à. vos yeux d'autre tort qti.e celui de vous aimer ».
« Ne te le disais-je pas , que la perte » de ce billet est irréparable ? Ces ten- » dres plaintes, qu'elle se reproche de » ni'avoir adressées, n'étaient -elles pas «une preuve nouvelle de son amout?
» Gémit- oji de l'infidélité d'un homme i> qu'on a cessé d'aimer? Ce pauvre cœur, » ce coeur navré m'entretenait de sa » peine, et ses soupirs sont perdus pour » moi! Fanchette, chère Fanchette, je » vole à tes pieds, dans tes bras! J'es-' » suierai tes pleurs ; mes baisers en /> tariront la source. Georges , qu'on jo mette les chevaux. — Y pensez- vous, a monsieur? Dans l'état de faiblesse où
» vous êtes encore — J'ai affligé
«Fanchette; je ne vois que mes torts.
» Ma voiture, vous dis-je! — Permettez*
96 tJNfi MACÉDOINE.
» par la crainte de vous voir faire une » démarche aussi déplacée que dange- » reuse. Mais j'ai résolu de mettre à ma «condescendance deux conditions que » vous accepterez, si vous ne voulez pas » que je me retire à l'instant. La pre- » mière, c'est que vous ne me- direz pas » un mot .de ce qui s'est passé ce matin » chez moi ». Cet excès de générosité me confond et me ravit. Je me lève, je m'élance....... «N'approchez pas davan-
))tage, monsieur. Retournez à votre » place, je vous en prie.
» Voici ma seconde condition. Vous » laisserez entre nous un intervalle tel » quç je n'aie rien .à redouter, pqur^vous » des suites de cette entrevue.. —-Quoi, «Fanchette, vous me croyez -capabljç, » d'un tel empire sur moi^nîêii;^^! 7— » Vous aimez moins que moi , monsieur, , » je n'en doute pas, et cependant j'ai la.
» force de soumettre mon faible cœur. • )>,Il souffre CfuelLement de la contrainte
que
tnrE MAcÉDoiinî. 97
w qfie je lui impose ; mais ma raison' «remportera, et ce que je peux, vous »le pouvez plus facilement encore».
Je sentais ma tête et mon cœur s*échauffer, s'égarer. Je ne sais ce que je répondis, peut-être des sons vagues,* mal articulés, qui devaient à l'accent $eul tdùte leur expression. Mais qu'elle est forte et enivrante cette expressiou' d'une ame de feu ,' pour l'ame qui sympathise avec elle ! rLes roses reparaissaient sur les joues de Fanchette; le sourire embellissait sa bouche; sa voir tremblante répétait le mot raison, et ce mot voulait dire amour.
: Je n'avais pas quitté mon siège, et insensiblement j'étais arrivé au milieu de ma chambre. J'avais les bras étendus vers Fanchette; je l'invoquais, je Timplorais. Ses bras aussi s'étendaient vers moi; son sein palpitait; s A paroles expiraient sur ses lèvres; elle ne balbutiait que des soupirs. Son fauteuil per-^
96 tJNfi MACÉDOINE.
» par la crainte de vous voir faire une » démarche aussi déplacée que dange- » reuse. Mais j'ai résolu de mettre à ma «.condescendance deux conditions que » vous accepterez, si vous ne voulez pas » que je me retire à l'instant. La pre- » mière, c'est que vous ne me- direz pas » un mot -de ce qui s'est passé ce matin » chez moi ». Cet excès de générosité me confond et me ravit. Je me lève, je m'élance....... « N'approchez pas davan-
))tage, monsieur. Retournez à votre » place, je vous en prie.
«Voici ma seconde condition. Vous «laisserez entre nous un intervalle tel » que je n'aie rien .à redouter, pQurnVous « des suites de cette entrevue, r— Quoi, «Fanchette, vous me croyez- capab^ç, «d'un tel empire sur moi-^mêi^^! 7— » Vous aimez moins que moi , monsieur, :
» je n'en doute pas, et cependant j ai la « force de soumettre mon faible cœur.
«.Il souffre qruelLement de la contrainte
que
tnrE MAcÉDoiinî. 97
• cjfie je lui impose; mais ma raison' « Feiûportéra , et ce que je peux, vous »le pouvez plus facilement encore».
Je sentais ma tête et mon cœur s'échauffer, s'égarer. Je ne sais ce, que je répondis, peut-être des sons vagues; mal articulés, qui devaient à l'accent seul tdùte leur expression. Mais qu'elle est forte et enivrante cette expression^ d'une ame de feu ; pour l'ame qui sympathise avec elle ! rLes roses reparaissaient sur les joues de Fanchette; le soiuire embellissait sa bouche; sa voix:
tremblante répétait le mot raison, et ce mot voulait dire amour.
: Je n'avais pas quitté mon siège, et insensiblement j'étais arrivé au milieu de ma chambre. J'avais les bras étendus vers Fanchette; je l'invoquais, je l'implorais. Ses bras aussi s'étendaient vers moi; son sein palpitait; s A paroles expiraient sur ses lèvres; elle ne balbutiait que des soupirs. Son fauteuil per-^
9? UNE iMAèÉponrE.
dait de son immobiUté..r..... Kos mains
ac rencontrèrent.
«Cet état est in&outenabie, dit-elle , » en se levant brusquement. Il faut fiiir, » ou succomber ». Elle court se jeter dans mon cabinet; elle en ferme la porte sur elle. Le rideau qui couvre le vitrage est de mon côté. Je le lève. 3% vois F^nchette assise. Ses^. mains couvrent son visage charmant, et son attitude tient à*- la -fois de la douleur et de la volupté.
Quoi, il n'y a entre moi et le bonheur qu'un misérable ^îarreau de verre, et ce firéle obstacle m'arrêterait ! Je prends une raquette; je mets i^i pièces le carreau qui touche à la serrure; j'alonge le bras..«... Fanchette a fermé les deux^ours;. la def est sur le parquet à Fautre bout du cabinet '.J'examine 4e vide qua laissé le oar^ reau V jie juge qu'il m'est facile de pas^ ser. Je prends un tabouret £Ue
triTE «tAC^DOlHE. iCQ
tombe à genoux clevstnt moi; elle me supfilie à son tour. Je ne réponds pas; elle insiste. Je la vois , et je la vois plus belle qiie jaitiais. Ses prières me retiennent, mais ses charmes m'attirent; je vais fondre mon cœur dans le sien. « J'ai • fait tout ce que j'ai pu, s'écrie-t-elle.
» Mes forces sont épuisées par la résis- •tance; il né trfen reste que pour t'ai- » mer. Tu It viefux, je me rends ».
Elle va prendre la clef, elle ouvre là porte Celle de ma chambre à coucher s*ouvre eh même temps. C'est
Soulànges.
Pourquoi est-il là? Pourquoi Ta-t-oii laris^ riionler, malgré ma ttéfense? Je
chasserai mon suisse SbulangeS me
regarde d'un air embarrassé : aurait-il forcé la porte ?
«Mon cher ami, mé dit -il, j'aVais n résolu de colorer d'un prétexte quel- » conque mon apparition inattendue; » tnais je crois que la vérité est préfé«
lOO UNE MACEDOINE.
» rable à de vains subterfuges, surtout » quand elle fait honneui' à queiqpg^^n.^ «Georges, en allant prendre mademoi- » selle , est entré chez moi. Il m'a confié » ce qu'elle et vous avez dit et feit au- »jourd'bui, La conduite de mademoi" » selle est d'une femme estimable, et » vous êtes l'homme le plus extraordi- » paire qui existe. J'ai conclu du rap- » port de Georges que vous avez be- ));soin d'être gardé à vue, et me voilà.
» — Quoi , Georges s'ingère de son » autorité privée de régler mes actions, 9 de me donner indirectement des lois !
» Cette audace sera punie. — Son zèle »sera récompensé. La contradiction )» vous irrite en ce moment; plus tard » vous rendrez justice à cç fidèle servi-»
» teur.
» Je m'établis chez vous. Je vais faire )» monter un lit dans cette chambré. Je » ne vous quitterai ni le jour ni la nuit ;i Si vous sortez , je m'attache à vous
tJNE macédoîne. ici
» comme votre ombre, et je ne vous * rendrai à vous-même que quand vous » serez aussi bien portant que moi.
»Vous êtes trop pénétrant pour ne » pas sentir que je vous sacrifie quelque » chose. Mais l'amitié, sans dévouement, » est tout ^u plus une liaison. Pourquoi » faire la mine, mon cher ami? Vous » n'y gagnerez rien : mon parti est pris.
» Cependant je ne prétends pas por- » ter mon ascendant jusqu'à la tyrannie.
» Il faut se relâcher un peu en faveur » des enfans et des fous : j'engage maso demoiselle à venir dîner tous les jours » avec nous.
» — Hé , monsieur , pensez - vous a » ma position , à celle de votre anii , à » l'indiscrétion des domestiques? Je ne » m'occupe pas de moi : j'ai tout sacri- 9>fié à l'amour, et ce sacrifice ne m'a » pas coûté. Mais que dirait - on d'un » homme bien né , riche , considéré , ;v>qui ferait exclusivement sa société
V d'une fille sans nom, sans foituttc, Dsans état? -7- On dira qu'il vous^^doit )» beaucoup, et que U reconnaissance » vous a rapprochés. On dira que vous »lui continuez vos sotps. On dira ce » qu'on voudra, et puisque ce n'est pas » votre intérêt personnel qui vous ar- » réte , qu'importe à monsieur qu'oici D le croie bien avec i^ne des plus jolies » femmes de Paris »?
Quelle est celle qui n'est pas flattée d'un éloge amené sans affectation ? Une coquette eût répondu. Fanchette sourit légèrement, j^t fit une petite révérence,* si drôle, si jolie!
Nous commençâmes à causer tous trois avec assez de bberté d'esprit, et nous réglâmes tout ce qui avait rapport au petit ménage que nous allions tenir.
On avait décidé d'abord, que Fanchette viendrait à quatre heures, et que je la ferais reconduire à neuf Mais je pensai qu'il était fort égal pour le pu-
UNE iiÀC£DOiini> io3
Uic .qp'elle fut ici à huit heures ou à quaCre, et cela m'arrangeait beaucoup mieux. Cela parut aussi convenir à Fanchette, car eUe rougit : c'est sa manière de répondre à une proposition qui lui plait
Soulahges observa que fermer sa bou* tique à huit heures du matin, n'est pas le moyen de faire prospérer son commerce. Fanchette répondit qu'elle était établie depuis trop peu de temps pour avoir des pratiques* à perdre. J'allais ' ajouter que je'eomptais bien la dédommager des pertes que j'occasionnerais; mais je pensai que cela se fait, et qu'on n'en parle pas.
Arrêté du petit comité, portant que FanchettJè arrivera à huit heures.
J'observai encore que puisque Fanchette 'devait venir à huit heures du matin, et ne s'en retourner qu'à neuf, il était indifférent au public qu'elle couchât chez" moi ou ailleurs. « Cette pro-
io4 VT^-E HilkCÉDOrurE.
y> position ne passera pas , dit Soulaii^ » ges. Je dors comme xme marmotte, » et je ne suis venu ici que pour voir »ce qui s'y passe ». Fanchette garda le silence; j'insistai; Soulanges résista avec fermeté : il fallut me rendre.
On sent le besoin d'user, le temps à quelque chose, quand on ne peut l'employer à faire l'amour. Il fut réglé ' de mon consentement :
Qu'on déjeûnerait à huit heures;
Que de neuf à onze, Soulanges mon-trerait à Fanchette à dessiner les fleurs l
Que de onze à midi, Fanchette nous ferait une lecture;
Que de midi à trois heures y je tourne^ rais; que Fanchette , assise auprès du tour, s'occuperait de quelque ouvrage d'aiguille; que Soulanges peindrait des fleurs destinées à orner la chatnbre de notre compagne;
A trois heures, le diner;
De cinq à six, la conversation^
UNE UACrpOlIfE. TOS
' ]^ six à neuf, une leçon de piquet ou de trictrac à Fanchette ;
A neuf heures y le bonsoir.
Et{K>ur que rien ne fut changé à For* dre convenu, Soulanges imagina quelques articles réglementaires qu'il me soumit, que je coihbattis, que je fis changei* ou modérer, et qui enfin, malgré mes réflexions, observations, additions, suppressions, furent rédigés ainsi qu'il' suit :
I®. On se regardera comme on vou-^ dra ; mais on ne parlera pas directe^ ment d'amour;
o9. On se prendra les mains quand on voudra; mais la pression ne durera pas plus de dix secondes ^ montre sur table;
3^. Mademoiselle Fanchette pourra quelquefois se laisser baiser la main ; mais elle ne souffrira pas qu'of^ y tienne les lèvres attachées plus de qua-tre secondes ;
I06 tJN£ MiLCâEDOIKE.
4®. On pourra prendre et donner ^ dans le courant de la journée y six baisers sur les joues, le front ouïe menton^ éfpa^ ailleurs.
Et pour la facilité de Texécution des articles ci-dessus,
5®. Mademoiselle Fanchette ne vien^ dra ici qu'avec la robe qu'elle porte maintenant, ou telle autre coupée *sur le même modèle;
6^ JSlle portera continuellemeni: sur son fichu un schall qui descendra jus^ quaux pieds par devant, et jusqu'au pliant du genou par derrière;
7®. Elle supprimera les ba^ fins à jour, et les souliers découvepts;
8^. Ses chevet^ noirs bouclés descen^' drùnt jusque sur ses jeux;
9<>. Elle ne pourra quitter ses gants , qu^, lorsqu 'elle vou^raprendfç la main, s^ ia laisser prenâre, çu se la laissa boÊkr.
^Soulanges avait un air triomphant
0ir£ ttJiCàDOtfit. 107
il se croyait un Lycurgue ou un Solou.
' Il ne réfléchissait pas que le code le plus parÊdt donne toujours lieu aux interprétatioas. A peine une loi est-elle promudguée/que vingt avoués savent comment ils l'éluderont , et j'étais plus qu'un avoué dans ce moment-là.
Quelque défectueuses que soient des lois, on n'en fait pas une collection en une heure. La discussion et la rédac»
tion de celles-ci nous avaient menés jus^ qu^au dîner : Philippe entra pour nous servir,
a Philippe, où est Georges? — Mon- » sieur, il craint de se présenter devant » vous; il attend que vous l'appeliez ».
Je sors; je vais le ch«xher dans l'antichambre. « Mon vieil ami, les mesures » que vous avez prises m'ont donné beauiLcoup d'humeur; elle n'était que dans *» ma tête , et mon cœur s'empresse de
jirewlre justice au vôtre Pourquoi
» ces yeux baissés, cet air d'embarras?
Io8 UKE MACÉDOINE.
» L'honnête homme lève la tête; il aime
» à fixer celui qui l'estime Tu pieu-
»res, mon ami? — C'est de joie et de » reconnaissance. Ah ! monsieur, quçl » homme vous seriez, si vous n'aimiez
»pas tant — Chut, chut, Georges.
9 Tout homme aime quelque chose, et i> qu'y a-t-il d'aimable comme les fem- » mes ? Viens reprendre ta place et tes * fonctions auprès de moi ».
Comment le législateur Soulanges vat-il nous Ranger? Nous serons trois au^ tour d'une table ronde, et je défie tous les faiseurs de lois i nés et à naître , d'empêcher que je sois à côté, ou eu face de Fanchette. Soulanges itte place vis-à-vis d'elle; c'est tout simple : j'en suis aussi éloigné que le permet te dia?mètre de la table. Mais une table de trois couverts n'est pas grande, et on a des
pieds pour quelque^ chose «Va tour-
» ner, Philippe : Georges nous suffira ».
« Dînerai-je avec mes gants, demande
irifE HACiBOINE. IÔ9
»Fancliette, avec le ton modeste d'un » client qui parle à son rapporteur?
9 Non, non, répond Soulanges, ce n'est )» pas Tusage. Mais j'ai tout prévu : j'aj» vais mes raisons pour vous éloigner » l'un de l'autre ». Il n'a pas prévu que nos mains se rencontreront , quand je lui passerai une carafe, quand elle me passera une aile de poulet, et nous avons aussi nos raisons pour nous passer toujours quelque chose Soulan*
ges sourit.
Je me lève, et je vais ranger les cheveux de Fanchette, qu'elle a religieusement placés sur les plus beaux yeux du monde, a Alte - là , dit Soulanges.
» J'invoque l'autorité des réglemens. U » est écrit, art. 8 : Ses dieveux noirs » bouclés descendront jusque sur ses 3 yeux. — Oui, mon ami. Mais il est » écrit, article premier : On se regar^ » dera comme on HK^udra, et comment » voulez-vous qu'on se regarde les yeux
110 UNB MÀCEOoiine.
» bouchéa? Vous avez fixé des heure»
» où Fanchette doit lire ou travailler V de V aiguille. Festonne -t- on sans j » voir? — Diable, il y. a contradiction » entre ces deux lois-là. Il faut en rap- » porter une. — L'article 8, mon cher î) Soulangeis. — Non, mon ami, Varticle % premier, — La majorité décidera. C'est » à mademoiselle à faire pencher la ba- » lance , et l'amour l'emportera ».
L'article 8 est supprimé.
Le dîner se passa en plaisanteries, et jusqu'à un certain point , Soulanges. atteignait à son but ; le cœur est calme, quand la gaîté s'y introduit.
Il' ne nous fut pas aussi facile de nous posséder pendant l'heure consacrée à la conversation. Souianges s'efforçait de la faire tomber sur des sujets sérieux et instructifs. Jmour , disait Fanchette; bonheur , lui répondais -jie, et, agissant d'après'iha manière d'inlerprét^er et de commenter la loi,* la jolie
UlTE MACÉDOINE. III
main ne sortait pas des miennes. Je la pressais, je la baisais; 1» montre était là. Je comptais scrupuleusement les quatre secondes; je m'arrêtais à la cinquième, pour recommencer aussitôt.
Soulanges se dépitait « De quoi vous »>fâchez - vous , mon ami? Relisez les » articles deux et trois : On se prendra » la main quand on voudra. Moi Je le » \e\xjiiouîowvs. Mademoiselle Fanchette TU pourra quelquefois se laisser baiser la » main. Quelquefois ne détermine rien, » et la loi doit toujours être expliquée » en faveur de ceux pour qui elle est » faite ».
Je continuais ; Fanchette riait aux éclats; Soulanges frappait du pied.
Il sauta au plafond , quand je commençai à user de la prérogative que m'accordait Vàrticle 4- Je n'avais cherché ni les joues, ni le front, ni le menton. c< Qu'avez-vous encore, mon cher » Soulanges ? Le jury prononce sur la
ir^ UNE MACÉDOIITE.
» question ' intentionnelle. Je déclare » n'avoir pas«eu l'intention de rencon- -- » trer les lèvres de Fanchette* Qu'avez- » vous à me reprocher »?
Soulanges se fâche tout de bon. Il m'enlève Fanchette; il la porte dans le salon. Fanchette trouve une porte de dégagement, elle suit le couloir, et rentre dans ma chambre à coucher. Soulanges se désole : il voit son code du matin déjà tombé en désuétude.
« Allons , allons , dit-il , il faut que »je m'exécute de bonne foi. Je sens » le vice de ma rédaction, et je sup^ » prime toutes mes lois. Mais made- » moiselle , c'est à vous que je confie » ce dépôt précieux , celui d'une vie » qui vous esUf chère. Rappelez toute » votre prudence. Prévenez ces émo- » tions, dangereuses pour mon ami, et «pénibles pour tous deux, lorsqu'elles » demeurent sans résultat. Or, je suis »ici. — Je répondrai à votre con-
VITE MACÉDOIlfE. 1]3
» fiance, monsieur; je m'en montrerai » Signe ».
De quel ton auguste elle a prononcé ces effrayantes paroles! Plaisante-t-elle?
Non, vraiment Elle reprend son schall, elle remet ses gants; elle s'assied devant une table de jeu; elle ne voit plus que le tapis vert.
Oh, cela ne durera pas. Je suis assis près d'elle, et j'ai des moyens sûrs de
rétablir mon empire « Otez votre
» main, monsieur Laissez mon ge-
» nou Vous me faites mal au pied.
» — Je me retire , mademoiselle. — » Vous me ferez plaisir, monsieur. — » Vous me chassez; je ne reviendrai » plus. — Mon ami! — Fanchette! — » Vous m'affligez. — Je vous obéis. — » Revenez, par grâce, revenez. — Je » reviens, mais je boude. •
» Mademoiselle, une quinte majeure
» se compose de l'as, du roi ». C'est
Soulanges qui parle. « Mademoiselle,
Il4 TJNE MlCÉDOtlinË.
» laissez mon pied , à votre tour. — * » Qu'il est méchant! — Voyez vos car- » tes. Que voulez- vous faire de mes deux » doigts emprisonnés dans votre gant?
» — Mais taisez-vous donc! -— Je veux » parler, moi. — A-t-ou jamais vu pren- » dre ainsi*une leçon de piquet? — Mon » cher Soulanges , a-t-on jamais choisi « un pareil moment pour la donner? — » Ma foi, mon ami, vous me ferez perdre » volonté ou patience. — Ma foi , mon » ami, je vous invite à les perdre toutes » deux. — Mademoiselle, vous justifiez » bien mal ma confiance. — Monsieur » de Soulanges , regardez-le, — C'est un » très-joli homme, je le sais, mademoi- » sdle; mais ce n'est pas une raison pour » le tuer. — Le tuer, monsieur de Sou- » langes, le tuer, moi qui donnerais ma » vie^our conserver la sienne ! — Je ne » veux pas que vous mouriez, mademoi- » selle; mais si vous voulez qu'il vive, » allez- vous-en , et ne revenez plus. *
TVNK MACJeDOIirS. iiâ
« Ah , Soulanges , quel ton vous pre- » nez avec elle! — Peut-étre en trouver^- »je un qui me réussira. — Elle sort, » mon ami? — Tant mieux. — Brouil- V lée avec moi ! -«- Ce n'est pas avec » vous. — Eappelez-la donc. — Je m'en 9 garderai bien. — Je cour» après elle.
» — Quel homme » !
Je la suis, je la joins dans mon antichambre; je l'arrête, je la prends dans
mes bras Une lumière! c'est cet
hypocrite de Georges. « Monsieur s'ex- »pose à se blesser. — Non, monsieur, ^ je ne m'expose pas. — Mademoiselle n ne saurait descendre sans y voir. — » Il y a un réverbère #ur l'escalier. —
» Mais pour arriver jusque-là? Phi-
» lippe! vite, un second flambeau. — » Georges, je me fâcherai sérieusement.
» — Mademoiselle, la voiture est à vos » ordres ». Elle descend sans dire un » mot. Elle supporte tout pour moi, jus- V qu'à l'humiliation !
ii6 UNE likciDomdE.
Je rentrai. Que pouvais -je faire de mieux? Souianges riait à son tour à gorge déployée. « Vous l'emportez , » monsieur. — J'avais tout disposé pour » cela. — Sans les obligations que je
» vous ai — Vous m'en aurez bien
» d'autres.^— Je ne le crois pas. — ^ Vous » serez donc bien fin. — Peut-être aù- » tant que vous. — Mon cher ami, vous » avez la fièvre chaude. — A la bonne » heure, soit. — Pourquoi donc ne pas »vous laisser conduire? — Hé, vous » faites de moi tout ce que vous vou-* » lez. — Raisonnons un moment. — » Cela vous est bien facile, homme à » la glace ! %
» — Vous ne rêvez que folies; je vous j) éveille, ai-je tort? — Je ne dis pas » cela. — Vous aimez deux femmes à-
» la-fois — Mon ami, je crois que
» j'ai deux cœurs. — Vous vouliez d'a- » bord en garder une ici le jour et la » nuit. — J'aurais également \f>ulu gar-
tniE MACEDOINE. II7
» der Fautre. — Du repos et de la sa- » gesse Y voilà ce qu'il vous faut — «Vous croyez cela? — D'ailleurs, si » Fanchette fut lestée ici , quand au- »»riez-vous lu la lettre que Georges a «jsans doigte à vous' remettre ? quabd 9 y auriez-voiis répondu ? t- Une lettre »4e Sophie! — De Sophie ^ plus jolie > peut-êfefé que Fanchette; qui vous aime «.autant qu'elle; qui a un imn, un rajig; »/jue vous avez^ perdue dans le monde; » à qui vous devez une réparation , et » qui , à tous égards , mérite la préfé- »rence. Georges, vou3 avez, une lettre » pour monsieur? — La voilà.
« — Lisons- la ensemble, mon ami:
» vous savez que vous n'avez plus de se- » orets pour moi.
» Arrêtez -vous à cette phrase -ci, à » celle-là, à cette autre. Dites-tmoi si » Fanchette ^a cette facilité, cette grâce, » cette abondance, cette chaleur. — Oh, » Fanchette n'écrit pas maL — Lisez ^
Il8 TJlfE MJLCiDOlVE.
» lisez, et avant d'être à la fin de la troi- » sième page, vous ne rêverez plus qu'à » Sophie ».
Il a raison. Personne ne pense, n'écrit comme cela. Mais je le devine : il veut détruire une impression par une autre. Qu'y gagnera-t-il, si l'image séduisante de Sophie remplace celle de Fanchette d ms ce cœur? Pauvre cœ&r!
Et cependanKrop heureux mortel.
« Georges , apprêtez-moi ce qu'il faut » pour écrire. — Et pendant que vous «écrirez, il m'arrangera un lit. —Ici!
» — Oui, ici. Je vous l'ai dit, je ne vous » quitte plus. — Allons, Georges, un lit » à mon garde ».
Ecrivons Ah! voilà deux lignes
en post'Scriptum^ qui m'étaient échap^ pées. ff Je te dois un dédommagement » de ta docilité, de tes privations; on te » le remettra avec cette lefttfe ».
» Monsieur Georges, vous avez en* n ocre quelque chose à me donner. — «
UJfE MACÉDOINE. I I9
»Ah, pardon, monsieur. J'oubliais ua » très-petit paquet que j'ai mis dans » la poche de ma veste. Mais comment » penser à tout, quand on est toujours 9 en Tair, tout à vos mouvemens, à » l'inflexion de votre voix , aux signes de 3 monsieur de Soulanges ? — En voilà
» assez. Voyons le petit paquet C'est
1» elle, c'est bien elle! c'est ainsi qu'elle 9 me regarde , qu'elle me sourit. Sou- » langes 9 voyez donc ce portrait. Il est 3» frappant de ressemblance, et jamais » peintre n'a fait d'idée Hine aussi se-
» duisante figure Oh, Sophie, ma
» Sophie! femme adorable et adorée»!..
Je couvre le portrait de baisers. Je le ^rte à mon cœur; je le reporte à mes
lèvres *.... Qu'est-ce que cela? Une
chaîne d'or. Elle a tout prévu; elle indique tout. Je passe la chaîne à mon cou. L'image précieuse est fixée sur mon
coeur Fixée, non. Je la prends, je la
renjarde, je la baise encore « Mon
l!IO Xnsn MACEDOIITE.
».anii, vous n'êtes pas raisonnable. Penn sez donc à l'état où vous voilà. Faudra- »t-il vous ôter jusqu'à ce portrait? — » Non, Soulang^es, non. Je me possède, I» et j'écris.
'^ » Ces messieurs n'ont plus besoin àe » rien, demande Georges? Non, répond » Soulanges t?. Il congédie lé vieux domestique; il ferme toutes les pottes à double tour; il prend toutes les clefe; il les met sous son oreiller; il se déshabille avec la morgue d'un chef des eunuques du grand-seigneur.
« Ah, ça, monsieur, je suis donc pri- » sonnier chez m<ft ? — Je vous ai dit , » monsieur, que je dors profondément, > et je ne veux pas que vous m'échappiez » pendant mon sommeil. — J'irai courir » les rues de Paris, à pied, à l'heure qu'il » est, n'est-il pas Vrai? — Ecrivez, écrivez,' » mon ami. Moi, je vpus^ouhaite le bon- » soir ».
' Oh, parbleu, il m'a donné là une
bonne
UHE MA€£DOm£. lai
bonne idée. Très -certainement je lui échapperai, et aussitôt que je pourrai tromper sa surveillance et celle dé mes gens, tous conjurés contre moi Continuons d'écrire
Il dort, ou il en fait le semblant »' Sachons jusqu'à quel point je peux compter sur son sommeil. Je^n'ai pas la mal-adresse de lui adresser la parole :
il ne donnerait pas dans un piège aussi grossier. Je me parle à moi-même, et sur tous les toiis. Je reprends le précieux portrait; je me laisse aller à la vivacité de mes sentimens. Exclamations ,« invocations , passion , tout cela est employé avec un enthousiasme vrai, parce que tout cela est s^nti, et ît ne fait pas le moindre mouvement. Je lui passe sous les yeux une bougie allumée Allons, c'est im homme mort
jusqu'à demam matin. L'heureuse dé-* couverte !
Ai-je encore quelque chose à dire à m. 6
la belle <les belles^ à la m^Ikure ides femmes? Non. Je 'ferme mon paquet, et comme SoulaDges^ je 'vais essayer de fermer les ycûix.
Fermer les yeux! Trouva donc da repos, vous qui avez ^e»te ans, qui jportez au cou le portrait ^e votai^^iuiîtresse, qui brûleii^ -de la voir,, «t^qui ééss a^té par le souveiûr du îpur et V^Gsgé^ rauce du lendemain?
^BE MACSteCftlFfe. »I^S