ICI
Couché?... Ainsi Hamsad était malade ou blessé. Je n'osai insister pour faire monter Omar avec moi. Il entra dans la pièce du rez-de-chaussée. Je suivis mon guide.
Celui-ci, s'arrêtant sur le palier, murmura :
ce Ne t'effraye pas de le trouver malade, effendi. -t
— Qu'a- 1- il donc?
— Oh ! rien. Il a reçu un petit coup.., #
— Qui l'a frappé ? \
— Un étranger... Je ne le connais pas.
— Mais pourquoi ?
— Une querelle de jeu. Hamsad avait perdu et ne pouvait payer. , ""
— Et ce n'est pas dangereux ? >\
— Non , puisqu'il n'est pas tué ! » ' H* Chez ces gens, on ne compte que les coups mortels,.?
Dniiti une chambre complètement nue, je reconnus mon compatriote
étendus sur un mauvais matelas,
fc
« L'homme a-t-il été arrêté?
— Non... Hamsad aurait dû le payer; d'ailleurs, c'est lui qui le premier avait dégainé.
— Avez -vous envoyé chercher un médecin?
— Oh ! oui , un fameux hekim qui tout de suite a pansé la plaie. Tu nous payeras les frais, efTendi?Mon frère a aussi remis au joueur la somme qu'il réclamait. On a tout fait pour te contenter... Tu payeras ?
— Nous verrons. Conduis-moi d'abord près du patient.
— Prends par ce corridor, ouvre la porte du fond. C'est là.... Moi, j'ai affaire en bas. »
Je pénétrai dans une chambre complètement nue, au milieu de laquelle je reconnus mon compatriote, étendu sur un mauvais matelas. ïl était pâle comme un mort, avec des yeux creux, une mine défaite. Le coup devait être autrement dangereux que ne le *prétendait le Grec.
« Merci,... balbutia le blessé avec effort.
— Pourrez-vous parler? demandai- je.
— Oui. Et je dirai tout maintenant, car c'en est fait de moi.
— Ne vous laissez point abattre ainsi. Est-ce que le médecin ne vous donne aucun espoir ?
— Bah ! c'est un charlatan !
— Je vous ferai transporter à Péra. Avez- vous des papiers qui vous assurent la protection du consulat?
— Non. Je ne voulais pas faire connaître ma nationalité.
— Mais qui donc vous a frappé ?
— Qui ? Vous ne le devinez pas ? C'est Ibrahim Mamour ! »
La surprise me fit reculer en m'écriant : « Impossible ! Ibrahim Mamour est mnrt !
tfï
— Mort ! Plût à Dieu qu'il le fût ! » *$ C'était étrange : cet homme, presque à l'agonie, par- J
lait le haut allemand le plus pur, tandis que jusque-là il 0* ne se servait avec moi que d'un mauvais patois de sa ,£. province. Je ne pouvais m'expliquer ce phénomène.
« Racontez- moi tout, repris- je.
— J'étais venu hier, assez tard , dans cette maison. Au -* milieu de la nuit, Ibrahim Mamour entra, mouillé' '.
comme s'il avait traversé la mer. Il ne me reconnut point. ^f Lorsqu'il vint s'asseoir près de nous, je l'invitai à jouer." ^ Je perdis, et, comme je manquais d'argent, nous nous ! querellâmes. J'avais un peu bu. Je laissai sans doute 1 "'»* échapper mon secret ; il comprit que je le connaissais et J- r que je l'épiais. Sa fureur ne connut point de bornes. ;* Pour vous servir, je voulus profiter de la dispute et le 'A* frapper. Ma main chancelait, la sienne était sûre : je fus ^ cruellement atteint. Voilà tout. <
— Je ne vous ferai aucun reproche ; en ce moment -/ cela ne servirait à rien. Dites -moi seulement si l'hôtelier C connaît Mamour.
— J'en suis convaincu. Quand Mamour est rentré, y K l'hôtelier lui a promptement apporté des habits secs; ils',;-se sont entretenus tout bas. h,
— Répondez -moi franchement, Hamsad. Vous n'êtes v * point né à Juterbogk, comme vous le soutenez. •
— Pourquoi dissimulerai? -je davantage ? Le coup est mortel,... je suis chirurgien... Non, je ne suis pas de >« Juterbogk... Ne me questionnez plus... Je n'ai aucun /, parent, jamais je ne retournerai dans ma patrie... Voulez-" 1 "* vous vraiment me faire transporter à Péra ?
— Oui , si le médecin que j'enverrai vous juge transpor- "V table. Que désirez-vous encore, avant que je vous quitte? k *
— Des sorbets... Ne m'abandonnez pas. »
Le malade m'avait répondu à grand'peine, s'interrompant presque à chaque mot. Il semblait épuisé. Ses yeux se fermèrent; il tomba dans une sorte de défaillance.
Je redescendis et trouvai encore le frère de l'hôtelier, auquel je donnai mes instructions, lui promettant une large récompense s'il les suivait; puis nous retournâmes en toute hâte à Péra. Je me rendis chez le consul. On me reçut fort bien à la chancellerie ; on promit de se charger du blessé et de lui envoyer immédiatement un bon médecin. Je laissai Omar pour servir de guide, bien résolu à m'assurer plus tard que mon malheureux compatriote avait trouvé un abri et des soins satisfaisants.
Là- dessus je retournai près des Mafleï, voulant les avertir de ce que je savais de nouveau sur ce brigand d'Ibrahim Mamour , échappé encore une fois.
Je trouvai Isla dans une chambre qui sans doute lui servait de magasin. Cette pièce était remplie de livres et de marchandises de toute nature. Le brave jeune homme, très contrarié d'abord de ma communication, finit par se consoler en jurant que nous prendrions le scélérat vivant. Quant à ce que je lui dis d'Hamsad, il parut s'en mettre peu en peine et remarqua seulement que cet homme était un misérable dont il ne comptait plus les vols, tant ils avaient été nombreux chez lui.
Tout en m'entretenant avec le négociant, mes yeux étaient tombés sur un livre ouvert devant lui, un livre de comptes, dont le contenu ne m'intéressait pas du tout. Isla jouait d'une main machinale avec les pages du registre; il venait d'en tourner plusieurs quand j'arrêtai, d'un geste prompt comme l'éclair, le mouvement de ses
192 f/i\ r E MAISON M Y S TÉ R ÎE US E
doigts. Un nom, écrit à l'encre rouge, avait frappé mon%
regard. Je relus dix fois : Malingre, à Chkoâra. . ^
« Malingre!... répétai- je. Ah ! quel souvenir!... Est-ce?/
que tu as été en relations avec ce Malingre ? ^,
— Oui... C'est un Français de Marsilia (Marseille), un ';
de mes débiteurs.
— De Marseille ! Oh ! je ne me trompe pas ! L as-tu % jamais vu ? lui as - tu parlé ? yi
— Souvent. Il est venu chez moi, je suis allé chez lui.v* Nous nous connaissons beaucoup.
— Ne sais -tu rien sur sa famille, sur ce qu'il est
devenu ?
■ — Avant de nouer des relations avec lui, j'ai dû prendre^ mes informations. Depuis, lui-même m'a raconté plu*.f sieurs choses sur ses affaires.
— Dis-moi en abrégé ce que tu sais. ( <£
— Malingre avait un petit commerce à Marseille; il ne,'
pi
lui suffisait pas. Le pauvre négociant est venu chercher ' fortune en Orient; il a habité Stamboul, puis Andiit nople. C'est là que je l'ai connu. Il est depuis un an à'* Scutari, où ses affaires sont, je crois, en pleine prospé-^
rite.
— Et ses parents ?
- Il avait un frère qui ne réussissait pas non plus à'
pi
Marseille. Ce frère alla s'établir à Blida, où il fit aussi? fortune. Ce fut chez lui que le fils de Malingre de Scutari* apprit le commerce. Après quelques années passées chez?*, son oncle, le jeune homme retourna à Marseille, où uV
ni r __ „ T r .. r y a{\
quelque temps, Fonde redemanda son neveu à Blida ? ,' pour s'entendre avec lui sur un arrangement d'affaires ; r  mais, pendant que celui-ci se trouvait en Algérie, son
oncle fut assassiné et la caisse de Ja maison enlevée: On soupçonna un marchand arménien d'avoir fait le coup. Le jeune Malingre se livra à toutes les recherches possibles; elles restèrent vaines. Croyant que la police le secondait mal, il voulut lui-rnême poursuivre le meurtrier : jamais on ne l'a revu. Son père le pleure encore et donnerait beaucoup si on pouvait le mettre sur sa trace... Voilà tout ce que je sais.
— Cette trace, je la connais !
— Toi ? demanda Isla avec étonnement.
— Oui. Si tu m'avais raconté cela plus tôt ! Ne t'ai-je
pas dit, en Egypte, que cet Abou el Nasr était le meurtrier d'un Français assassiné dans l'Oued-Tarfaoui? N'ai- je pas prononcé devant toi le nom de ce Français, Paul Malingre?
— Non, tu ne m'as jamais parlé de ce nom.
— Je porte encore au doigt l'anneau de ce malheureux Paul. J'avais d'autres objets venant de lui: ils ont été perdus quand mon cheval s'enfonça tout sellé dans le Chott-Djerid.
— Effendi, tu devrais faire savoir cela au vieil homme.
— Certainement.
— Tu vas lui écrire?
— Je crains qu'une lettre rie lui porte un coup violent. En retournant dans ma patrie, je puis passer par lé Monténégro... Mais il faut que je réfléchisse aux nouveaux arrangements nécessités par ce voyage. »
Après cette conversation, je cherchai Halef, lequel ne voulait pas croire qu'il eût mal tiré dans l'eau. « Sidi, mon bras a donc tremblé ? me demandait- il: :
— Probablement.
— Mais cet homme a disparu en poussant un grand cri, et nous ne l'avons plus revu.
C'est un excellent plongeur; il s est montré plus ^-
malin que nous. N'aurions -nous pas dû comprendre qu'un homme qui crie ainsi n'est point mort ? ; s
— Sidi, je ne sais pas ce qu'on fait quand on va rendre l'âme : Allah me préserve de l'apprendre à présent! *•* Mais crois -tu qu'on puisse retrouver Ibrahim Mamour? '!•
— Je 1 espère. ': v
— L'hôtelier dira où il est ? "'
— L'hôtelier ou le derviche. Il faut que je retourne chez ce jeune homme. »
En quittant Halef, j'entrai dans une des dépendances'. . de la maison où Baruch et sa femme avaient été logés. Les pauvres gens ne se plaignaient plus de l'incendie l f ils gagnaient au change et comptaient sur la promesse • « de Mafleï. Le vieux juif venait de faire un tour dans son \ ancienne ruelle ; il me raconta que cinq ou six maisons avaient été la proie des flammes. Nous parlions de cet' , événement, quand un domestique noir accourut pour me ; prévenir qu'un officier turc m'attendait dans le selamlik. " ( .
« Quel est son grade? demandai -je. f
— C'est un yu%bachi (capitaine). ■ \
— Conduis-le dans mon pavillon. »
Je ne voulais pas prendre la peine de me déranger pour"
cet homme, et, comme je me trouvais plus près de chez moi que du bâtiment principal, je rentrai simplement^ dans ma chambre. Halef, que je rencontrai, me dit, dès* qu'il sut quelle visite était annoncée : *
« Sidi, ces gens ont été si grossiers hier avec toi ! Vas- * tu recevoir poliment le yuzbachi ? Tu crois que cet homme" y va paraître tout confus devant toi ? Ne t'en flatte pas. .;'< Permets que je le reçoive et l'introduise en qualité de'^ chismelkiar (domestique). »
Il alla se poster devant la porte, pendant que, m'asseyant sur le divan , je fumais gravement ma pipe. Au bout de quelques minutes, j'entendis Halef demander à l'esclave noir :
« Où vas -tu ?
— J'amène cet aga à Teftendi étranger.
— Tu veux dire à l'émir du Germanistan ? Tu peux t'en retourner. Tu sauras qu'on n'entre point chez un émir comme chez un papouichi ou un ter\i (cordonnier ou tailleur). L'émir qu'Allah m'a donné pour maître est habitué aux égards de la plus grande politesse. »
Là-dessus s'éleva la voix rude du yuzbachi.
« Où est ton maître? disait- il impatienté.
— Que Sa Hautesse me permette de lui demander auparavant qui elle- est.
— Ton maître le verra bien.
— Je ne sais pas s'il lui plaît qu'on le voie sans qu'il soit prévenu. C'est un maître sévère. Je n'ose laisser pénétrer âme qui vive prés de lui avant d'y être autorisé. »
Je me figurais la mine que devait faire le malin petit nadji, affectant l'humilité et l'importance devant ce farouche militaire et ne démordant pas d'une ligne dans son impassible attitude , malgré les gros yeux du yuzbachi. J'avais de la peine à ne point rire tout haut. Le capitaine reprit enfin :
« Ton maître est- il vraiment un émir d'un rang si élevé? Les émirs ne demeurent guère dans des maisons comme celle que le tien avait louée hier !
— Mon maître voulait habiter là pour son plaisir. Il s'ennuyait; il voulait voir comment soixante vaillants guerriers s'y prendraient pour s'emparer d'une vingtaine
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d'enfants, en laissant échapper des scélérats dangereux. ^ Ce spectacle lui a plu. Maintenant il fume et fait le kéj sur son divan ; je ne puis le déranger.
— Tu es blessé; te trouvais-tu aussi là-bas? „?
— Oui. C'est moi qui ai fait la garde à la porte. Mais je vois que Sa Hautesse s'entretient volontiers avec son serviteur; qu'elle me permette de lui apporter un siège.
— Halte -là, l'homme! En vérité, on dirait que tu parles sérieusement ! C'est ton maître que je veux voir : préviens -le.
— Et s'il me demande qui tu es ?
— Tu lui diras que je suis le yuzbachi qu'il a vu hier dans la maison du Grec.
— Bien. Je vais le prier de faire luire la lumière de sa bonté sur toi. La dignité dont tu es revêtu me donne à espérer que mon maître t'accueillera favorablement. »
Halef rentra prés de moi tout joyeux et ferma la porte "3 sur ses talons. * Àf
« Sidi, me dit-il, le feras-tu asseoir à tes côtés?
— Non. Mets un coussin vis-à-vis, tout près de là* porte. Montre -toi poli cependant; prépare la pipe et le ', café. ' •
— Une tasse pour toi aussi ? • :
— Point du tout. Je ne bois pas avec ce simple yuz-* \ bachi !» ' «
Il s'éloigna. Je l'entendis annoncer d'un ton respec- '' r tueux que l'émir permettait l'entrée de son appartement. ,v
L'officier s'avança, fit deux ou trois pas dans là " chambre, me salua d'un léger signe de tête, et com» , mença son discours. ■'
« Je viens de la part du chef. Il t'a dit hier que... » V|
le Turc s'arrêta court. Il s'était cru dispensé de toutes
' vi
it
cérémonie avec un Frank. Je résolus de le rappeler à la politesse, même vis-à-vis des chrétiens, et lui fis signe de se taire.
Halef plaça un coussm presque aux pieds de l'officier sans le laisser entrer plus avant, puis quitta la chambre. La figure du Turc m'amusait ; elle peignait à la fois la colère, le dépit, l'étonnement. Il finit par s'asseoir à la place peu honorable que Halef lui avait préparée; mais il rageait.
Suivant l'usage oriental, j'avais chez moi de l'eau toujours chaude pour le café. Halef put donc apporter promptement une tasse de la noire liqueur et du feu pour la pipe de mon hôte. Le capitaine, cherchant à dissimuler sa contrariété, but assez tranquillement son café, alluma sa pipe, puis se prépara de nouveau à entamer l'entretien. Halef se tenait derrière lui, me regardant et attendant mes moindres ordres. Je tenais à commencer, et d'un ton paternel, quoique mon interlocuteur fût à peu près du même âge que moi, je lui dis :
« Mon fils, je te prie de bien retenir les mots que ma bouche va prononcer, car elle parle pour ton instruction. Donc, une autre fois, quand tu entreras dans la maison d'un biîidji (savant), ne manque pas de le saluer par quelques mots respectueux, afin qu'on ne te regarde ni comme un muet, ni comme un homme maf appris.
« Souviens -toi aussi qu'il ne faut point entrer soimême en matière, mais attendre que le maître de la maison vous y convie. De plus, n'oublie jamais que juger des gens avant de les connaître, c'est s'exposer à l'erreur ; or l'erreur souvent est un pas vers l'humiliation. Tu dois être reconnaissant des leçons que je prends la peine de te donner, car la jeunesse est obligée de s'instruire près
SJ
108 L'A'JS .1/A/SOJV MYSTÉRIEUSE '$
«Ptff
s'écria
de ceux qui ont de l'expérience. Maintenant tu peux me présenter ta requête. »
Le yuzbachi avait laissé tomber sa pipe. Il me regardait la bouche béante , stupéfait de mes façons ; mais , lorsque j'eus fini , il se hâta de me dire avec hauteur :
« Ce n'est point une 'requête que j'apporte, c'est un ordre.
— Un ordre!... Mon fils, considère combien il est *î
avantageux de parler plus lentement que tu ne le fais ; v.' car, en se pressant, on dit des choses irréfléchies. Je ne : ' connais à Stamboul personne qui ait le droit de me commander. Je suis un homme libre; mais toi, qui t'envoie ?
— Notre chef, celui que tu as vu hier. ■<.
— Ah ! très bien , le miryalaï X*** ? » - ; A ce nom, l'officier fit un mouvement de surprise et '*
v Tu le connais? tu sais comment il s'appelle?
— Tu le vois. Que souhaite- 1- il de moi?
— Il t'ordonne de ne point chercher à le rencontrer nulle part et de ne parler à personne des événements d'hier.
— Je te répète que je n'ai ici aucun commandement à recevoir. Avertis donc de ma part le miryalaï que toute * l'aventure sera publiée dans le premier numéro du Bassiret. C'est tout ce que je puis te répondre. Adieu ! »
Je me levai pour passer dans la pièce voisine, laissant , • mon homme abasourdi. Ce ne fut qu'après quelques ~ ': minutes qu'il put revenir à lui. Il sortit avec force impré- -* cations. '\
En mon âme et conscience, je ne me trouvais aucunement lié envers ce miryalaï turc, profondément mépri- \> sable. ' J
Je me rendis au couvent des derviches tourneurs , où je trouvai Ali Mana priant au fond de sa cellule. Ma vue ne sembla point désagréable au jeune homme, qui répondit avec empressement à mon salut.
« Salami m'apportes -tu quelque don?
— Cela dépendra. D'abord, comment dois -je te nommer : Ali Mana ben Baroud el Amasat, ou bien En Nasr? »
D'un bond le jeune derviche fut sur ses pieds, et, se dressant devant moi, mit un doigt sur mes lèvres.
« Silence ici! murmura-t-il avec effroi. Va dans le cimetière, je t'y rejoindrai tout à l'heure. »
Enchanté du succès de ma diplomatie, je réacheminai vers le champ du repos, traversant lentement toute la cour du couvent. Je me demandais, en regardant les tombes de ces centaines de derviches qui, après la comédie de leurs danses, dormaient immobiles sous ces pierres, comment ces hommes sans bonne foi ont passé le « pont tranchant de l'épreuve ».
Je m'avançai sous la verdure et n'étais pas loin, quand je vis arriver le jeune derviche. Il paraissait absorbé dans sa méditation, mais il me fit un signe rapide. Je le suivis dans un endroit fort écarté , où il s'arrêta.
« Qu'as-tu à me dire ?. interrogea- 1- il.
— Il faudrait te connaître. Puis -je me fier à toi pour une affaire qui demande le secret ?
— Va voir Yonsta (maître, chef); il me connaît.
— C'est justement parce que j'ignore où se trouve l'ousta aujourd'hui que je m'adresse à toi.
— Il n'est plus à Baharive-Keui. On l'a à moitié tué hier; mais il s'est sauvé à travers la Corne -d'Or.. Tu- le rencontreras chez Kolletis le Grec, » . * L
200 L/W-E JI/A/SOJV MYSTÉRIEUSE
La chose était claire : Ibrahim Mamour ne me trompait point, dans les caveaux de Balbek, quand il se disait le chef des hommes au sac. Ce nom de Kolletis éveillait aussi mon attention... L'interprète delà vallée des Degrésne s'appelait -il pas ainsi? Alexandre Kolletis... Je m'en. souvenais bien. Je repris donc :
« Mais pourrai - je lui parler sûrement chez Kolletis ?
— Oui... Tu sais où il demeure?
■ — Je ne fais qu'arriver à Stamboul.
— D'où viens-tu donc?
« — De Damas. C'est là que j'ai rencontré l'ousta. ■ — C'est vrai. Il y était ces jours derniers; il en est 'J
.revenu mécontent.
— Je le sais ; la prise a manqué. Il comptait sur le tout et n'a eu qu'une partie des diamants du riche joaillier Chafeï.
— C'est bien cela.
— Les diamants sont- ils vendus?
— Non.
— Tu en es sûr?
— Je suis un des confidents de l'ousta ; mon père est son bras droit.
— Je connais quelqu'un qui achèterait la prise , et je voudrais m'entendre avec le chef. Porte-t-il les diamants J sur lui?
— Non. Ils sont déposés dans la tour de Galata. Mais tu viens un peu tard : le frère de Kolletis a déjà proposé j. un marchand. "">
— Ah ! dis-moi aussi où je pourrais trouver Barpud el ^ Amasat, ton père.
— Es -tu un homme sûr? *
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— N'en as -tu pas la preuve? Je connais tous les
secrets...
— Eh bien! mon père demeure à Andrinople, chez
Houlam le marchand. «
je tressaillis involontairement. Il y avait là l'indication d'une trame nouvelle. Mais, reprenant mon sang-froid, j'ajoutai aussitôt :
« Oui, oui, je sais : cet Houlam est parent de Yacoub Afarah, de Damas, et des Mafleï, de Stamboul.
— Alors je puis tout te confier, seigneur !
— Dis -moi donc encore ce que devient ton oncle Hamad el Amasat.
— Tu le connais donc?
— Certes ! je l'ai vu au Sahara et en Egypte.
— Il a voyagé, en effet... Ëtais-tu à Damas pour aider l'ousta?
— N'interroge point, jeune homme, réponds seulement. Où pourrai-je voir-ton oncle?
— A Scutari. Il est employé chez un négociant nommé Malino, ou Malineh...
. — Malingre...?
— Seigneur, tu es donc du conseil des chefs ? Tu sais tout! f
— Oui, je sais tout; cependant l'événement d'hier me déroute. Comment faut-il appeler l'ousta à présent?
— Abd el Myrrhatta. Il est censé de Konieh.
— Merci. Nous nous retrouverons bientôt. »
Je quittai le derviche. Son respectueux salut me prouva combien il me croyait haut placé dans la hiérarchie des brigands.
Il n'y avait pas une minute à perdre, Je ne retournai ni près des Mafleï ni chez moi : je courus droit à San Dimitri.
Je savais maintenant que l'hôtelier grec n'était autre ~ que Kolletis. On ne le voyait guère; cette fois, ce fut- sa '£ femme qui me reçut. A
L'ex-barbier avait été transporté à Péra. Après la visite C du médecin , je paj r ai les frais et feignis de m'informer 'V de la demeure d'un certain Kolletis.
« Kolletis! répéta l'hôtesse, me regardant avec éton- ' 7 nemcnt. C'est le nom de mon mari. » *■
Si le moindre doute était resté dans mon esprit, il eût été dissipé. c
« Très bien ! repris- je. N'avez- vous point ici un homme '.; de Konieh, appelé Abd el Myrrhatta? , S\
— Oui, il loge chez nous. / /:
— Puis -je lui parler? - ;
— Pas en ce moment. Il est allé se promener jusqu'à ' la tour de Galata.
— Seul ? I
— Avec mon mari. »
Les deux compères allaient-ils chercher les diamants?
Devais -je essayer de les rejoindre? Je hasardai encore quelques questions. Aux réponses qui me furent faites, ' je compris que les deux hommes s'étaient éloignés aussi- ] tôt après le départ du blessé. Omar avait amené les brancardiers, mais n'était point retourné avec eux; la femme le croyait parti dans la direction suivie par Kolletis et son . ; compagnon.
« Ainsi, pensai-je, la vengeance poursuit en ce moment ' le criminel. » ")
Je me décidai à remonter à cheval et partis pour ' , Galata.
Dans les rues noires et étroites grouillait la populace 5 la plus grossière, la plus mélangée : matelots, soldats de
marine, pêcheurs, portefaix, potiers aux vêtements sales, il fallait tout heurter et bousculer pour passer.
Quelque événement extraordinaire avait dû se produire au pied de la tour : les 'masses s'y groupaient compactes et frémissantes, comme quand elles cherchent à voir le théâtre d'un accident ou d'un crime. Je payai le loueur de chevaux et me précipitai au milieu de la foule. Des ouvriers auxquels je m'adressai me répondirent :
« Ce sont deux hommes qui viennent de tomber du haut de la galerie. Ils se sont brisés sur le sol. »
Une vague terreur s'empara de moi. Je songeai à Omar. Jouant des coudes et des genoux, j'enfonçai la foule sans m'inquiéter des cris ni des horions. Un groupe plus compact que les autres entourait une place sanglante. J'aperçus les deux cadavres dans un état effroyable .
La tour génoise de Galata compte cent quarante pieds de hauteur : on peut juger de la chute... Ces corps étaient presque broyés. L'un d'eux, tombé sur le dos, présentait pourtant une figure encore humaine. Je reconnus Kolletis.
Mais l'autre... Sa tête n'était qu'une masse sanglante. Un des assistants me raconta qu'il avait eu une mort horrible. On l'avait vu suspendu aux barres de la grille, les jambes frémissantes dans l'espace;... puis il lâcha prise et tomba avec une vitesse effrayante.
Ce n'était point Omar : j'aurais reconnu ses vêtements, même en lambeaux. Qui donc? Mamour, sans doute... Je m'approchai et remarquai une circonstance atroce : la main droite du cadavre avait été hachée, cette main par laquelle il se cramponnait à la grille...
« Mais où est Omar? me demandai- je toujours 1 avec inquiétude. Nous aurait-il servi avec ce zèle trop féroce ? »
Je parvins à me frayer un chemin jusqu'à la porte de
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204 UNE MA ISON MYS TÉ RIEUSE ' v
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la tour. Un large bakhchich me la fit ouvrir. Je montai, tout d'une haleine les cinq étages de l'escalier de pierre^ puis les trois étages de celui de bois, qui conduisent àV un café aérien. Là j'aperçus le Itawedji tout bouleversé;? il n'avait pas le moindre client. Cent quarante -quatre! marches étaient déjà franchies. J'en gravis encore qua-< rante-quatre pour atteindre le beffroi, couvert en plomb jf de là je montai sur la galerie. Je fis le tour de ce baj% con à une hauteur qui donne le vertige : de larges* flaques de sang marquaient le côté où avait eu lieu la lutte. Ce combat, je me le figurais là- haut presque dan^ les airs, sur cette couverture glissante, et deux contre un ! Mon imagination s'épouvantait.
Redescendant d'un trait l'escalier rapide, je fendis d nouveau les groupes de curieux et retournai chez Mafleï. - La première personne que je rencontrai en rentrant fijl* Yacoub. Il semblait joyeux. Venant à moi, il m'embrassa et s'écria :
« Emir, mes diamants me sont rendus ! -7
— Comment cela ? - *•'
— Omar me les a rapportés. . *"
— Omar !
— Oui. Il vient de revenir comme un fou, les habitsen désordre et sanglants. Il m'a remis ma cassette, puiç* s'est enfermé dans sa chambre sans vouloir parler à per-* sonne. ,
— 11 me laissera entrer. » $
Je courus au pavillon. Halef s'avança aussitôt pour me-; dire à l'oreille :
« Sidi, je ne sais ce qui est arrivé. Omar ben Sadek est;^ là, couvert de sang. Il lave ses plaies et ne veut pas m&s répondre.
— Il a tue Ibrahim Mamour!
— Ma ch' Allah ! dis -tu vrai ?
— Je le crois. Viens. »
Nous frappâmes à la porte d'Omar, qui finit par m'ouvrin II était pâle, mais impassible. Voici ce qu'il nous raconta :
« J'allai, dit -il, conduire le hekim et les porteurs à San Dimitri. Je vis l'hôte causant avec un homme suspect, dans la cour. Je me dissimulai pour écouter. Ils parlaient de diamants. Je savais l'aventure de Yacoub par Halef, qui me l'avait expliquée; je connaissais ta colère contre Ibrahim. Cet homme, c'était bien lui! Tandis qu'on emmenait le blessé, je suivis les complices sans être aperçu. Ils s'arrêtèrent au bas de la tour de Galata et entrèrent avec le gardien dans une sorte de remise qui se trouve au rez-de-chaussée. Lorsqu'ils en sortirent , l'un d'eux tenait un objet assez volumineux. Ils montèrent au café, où ils burent une tasse ou deux. J'étais sur leurs talons. Je gagnai le beffroi, d'où je pouvais les épier. Je m'élançai de nouveau derrière eux. Quand ils arrivèrent sur la galerie, Ibrahim m'entendit et se retourna.
« — Que veux-tu? me dit-il. N'étais-tu pas tout à l'heure à San Dimitri?
« — Que t'importe ? répondis- je*
k — Tu viens nous espionner, chien ! a
« Je ne contins plus ma fureur et m'écriai :
« — -Oui, je viens vous espionner. Tu t'appelles Ibrahim Mamour, le voleur de femmes et de diamants ! Je viens venger Kara ben Nemsi, Isla, Yacoub, tous ceux que tu as voulu perdre !... »
Le reste de la scène se devine. Les deux hommes se
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prirent corps à corps. Omar, doué d'une force muscu- ■■*;laire prodigieuse, parvint à faire passer son adversaire ",* au-dessus de la rampe. Kolletis, épouvanté, tira son \ poignard ; mais entre le Grec et le fils du désert la lutte ; était inégale. Kolletis fut aussi précipité du haut de la \. k tour. Remarquant alors que Mamour se tenait encore à 3 la grille, le féroce Omar avait haché avec son couteau la. | main crispée de sa victime. ■>?
Tout cela s'était passé sans doute en moins de temps \' qu'il n'en faut pour le narrer. Omar allait redescendre^ quand ses pieds heurtèrent une cassette roulée sur l'esca* !|» lier : il la ramassa, écarta avec violence le propriétaire^; du café et le gardien de la tour qui accouraient, puis 4 s'enfuit à travers la foule, si occupée autour des cadavres, > qu'elle ne prit point garde à lui.
L'Arabe racontait ce combat atroce et cette féroce exé- :; cution comme les choses les plus ordinaires du monde.- s - Je ne lui adressai aucun reproche ; il n'eût pu les com- 1
prendre, surtout dans ce moment- là. Je l'aidai silène cieusement à panser ses blessures; elles n'offraient, dû/" reste, que peu de gravité. Ensuite je retournai prés 4 de mes hôtes pour leur transmettre les détails de Pévé-» ?
nement.
Aussitôt Mafieï, son frère et Isla, oubliant la dignitésmusulmane, se mirent à courir de toutes leurs forces vers^ Galata, espérant pouvoir encore repaître leurs yeux de la , vue du cadavre de Mamour. Omar, après avoir changé f de vêtements, les suivit. Je demandai au petit hadji s'il,* voulait aussi se rendre sur les lieux. '#'
« Moi ! s'écria-t-il, je me soucie de ces cadavres comme" ?
d'un crapaud mort ! »
Lorsque les Mafleï revinrent, ils étaient fort agités et
déclaraient le châtiment insuffisant. Ces musulmans sont insatiables dans leur haine !
« Ibrahim Mamour n'a souffert qu'un instant, soupirait Isla, lui qui m'a fait si longtemps souffrir! Ah! si je l'avais tenu vivant entre mes mains !
— Il nous reste encore les deux Amasat. Nous les aurons ! » interrompit le vieux Mafleï.
Quoique les brigands méritassent peu de pitié, je trouvais ces gens féroces. J'intervins :
« Voyons, dis-je, calmons-nous ! Un seul des Amasât vous suffit : le père. C'est lui seul qui est coupable envers vous. Promettez -moi de remettre cet homme aux mains de la justice, et je vous aiderai à le découvrir, car vous savez que je suis sur sa piste... »
A ces mots , le tumulte éclata. Mes interlocuteurs parlaient tous à la fois, criaient, gesticulaient. J'eus bien de la peine à obtenir un peu de silence pour leur raconter ma conversation avec le jeune derviche. Je terminais à peine mon récit, que Yacoub Afarah, sautant sur ses pieds, s'écria tout consterné :
« Allah keritn ! mais ces hommes avaient juré la ruine et l'anéantissement de notre famille tout entière!... Ils ont essayé de me piller; ils en voulaient à mon frère; ils cherchaient à ruiner nos débiteurs... C'est atroce 1... Je vais prévenir tout de suite Houlam et Malingre.
— On ne peut leur écrire, remarqua Isla. Il faut aller a Andrinople, il faut s'assurer de ce dangereux Baroud el Amasat. Veux-tu partir avec moi, effendi ?
— Oui, certes. C'est, je crois, le meilleur parti que vous ayez à prendre, et, pour moi, Andrinople me remet sur la voie du retour.
— Tu veux rentrer dans ta patrie, effendi?
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1Î0S U N E M AI SON MYSTÉRI E V S K J'
— J'en ai besoin. Je ne suis que depuis trop longtemj absent de mon pays. » '-"{
Ces hommes essayèrent amicalement de me retenik Je leur exposai de si bonnes raisons, qu'ils durent % rendre après quelques instances. &
Pendant la conversation, Halef se taisait: mais son ai navré me toucha plus que les beaux discours.
« Quand partons-nous? s'écria enfin Isla.
— Tout de suite, répondit Osco, son beau -père. J n'aurai de repos que le jour où le scélérat d'Ariia ' payera sa dette. '•
— Donnez- moi jusqu'à demain matin, suppliai -j il sera temps encore; d'ailleurs, nous avons tous à fil quelques préparatifs.
— Soit, demain, dés le matin.
— En bateau , ou à cheval ?
— A cheval.
— Qui se joint à nous ? ; «-•
— Moi I moi ! moi ! » cria- t- on en chœur. *' Il fallut tenir conseil. Yacoub, que l'affaire intéressa
seulement d'une manière indirecte , laissa partir son fi Chafeï; Isla et Osco n'eussent pas cédé pour tout*;' monde leur part dans l'expédition. Omar, bien entesd * Voulait poursuivre sa vengeance; il devait se rend' d'Andrinople à Scutari, où il espérait atteindre cette fo Hamad el Amasat. Le vieux Mafleï se résigna avec grand* peine à garder la maison.
Halef, m'appelant à l'écart, me dit : ^
« Crois- tu que je te laisserai partir seul?... Allah nou a joints l'un à l'autre, je t'accompagnerai partout. wf
— Mais ta Hanneh, Halef, la fleur des femmes* tu te , éloignes de plus en plus ! : \
Omar avait haché la main crispée de sa victime,
— Pschut ! ne m'en parle point, sidi ! Tu sais bien que je fais toujours ce qu'une fois j'ai résolu.
— Halef , il faudra pourtant nous séparer.
— C'est vrai, sidi;... mais ce jour -là viendra bien assez tôt. Et puis nous ne nous reverrons jamais en cette vie, peut-être... Laisse-moi te suivre jusqu'à ce que tu quittes la Turquie, laisse -moi aller comme les autres à Andrinople. »
Je ne pus résister aux instances de mon brave petit compagnon : je cédai encore pour ce voyage.
Halef et moi préparâmes le cheval, la selle,, mes paquets ; ce ne fut pas long. Mais il me restait un devoir à remplir : je me rendis chez Lindsay. Il rentrait justement à l'hôtel, revenant d'une expédition aux environs. II m'accueillit avec- un reste d'humeur, mais avec joie malgré tout.
« W chôme ! cria-t-il du plus loin qu'il me vit, venez, méchant garnement ! Vous voilà donc dégoûté de Baharive-Keui, où vous n'avez pas voulu m'emmener! Que venez -vous faire ici?
— Sir, je viens vous apprendre, en effet, que je ne demeure plus à Baharive-Keui.
— Ah ! très bien ! Et vous vous retirez chez moi ? Master, vous avez de bonnes idées !
— Merci... Je dois partir demain matin, je quitte Constantinople. Venez-vous avec moi ?
— Comment ! si vite ? C'est une mauvaise plaisanterie .
— Non, non, je suis très sérieux, je vous assure.
— En vérité ! Mais quel parti soudain !... Vous n'avez pas seulement vu la ville !
— Oh ! bien assez, master. Je ne regrette pas le moins
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du monde que les circonstances me forcent à quitter , :
Stamboul plus tôt que je ne le pensais. »
Je racontai tout au long à mon Anglais ce qui était
survenu depuis sa brusque sortie de la maison des >* t -
Mafleï.
Lorsque j'eus fini, Lindsay s'écria : ^
« Ah! ah! très bien! le drôle a reçu son châtiment.,;'
J'espère que vous rattraperez aussi les deux autres, '*
luelll... Je voudrais y être;... mais impossible! parole**
engagée !
-ft-
— Comment cela?
— J'ai rencontré au consulat un de mes cousins, un- Lindsay aussi, mais pas David. Il part pour Jérusalem.;/ N'entendant rien aux voyages en Orient, il m'a demandé , de l'accompagner, yes ! J'irai tout à l'heure faire mes adieux aux Mafleï.
— Je suis bien aise que vous y songiez, master, car;? nous avons vécu avec ces gens des mois qui peuvent | compter. Quand on court les mêmes périls, on s'attache;-, malgré soi les uns aux autres. Pour moi, j'éprouve en "* vous quittant un véritable chagrin. Heureusement il me; reste l'espoir de vous retrouver un de ces jours , car ni'» vous ni moi ne renonçons encore aux longs voyages ! u-,
— Yes ! Oh ! oh ! nous nous reverrons ; mais on est à\ plaindre quand on se sépare, n'est-ce pas, sir? Oui, vous ? l'avez dit.... weîll »
La voix du bon Anglais tremblait un peu. Il se frotta énergiquement le nez et les yeux, puis il reprit en s'effor-X çant de se donner un air dégagé :
« J'y songe, et votre cheval?
— Mon cheval?
— Ycs, Rih. Que va-t-il devenir?
— Ce qu'il va devenir? Il me portera tranquillement sans doute à Andrinople.
— Mais après ? Vous l'emmenez chez vous ?
— Je n'en sais rien encore.
— Vendez - le - moi , sir. Cela vous fera une belle somme! Réfléchissez un peu. Servez -vous -en tant que vous voudrez ici ; seulement promettez - moi de me l'envoyer en Angleterre. Je ne marchande pas, vous le savez. Combien estimez -vous la bête? Allons, parlez, well ! »
Que faire? Un pareil cheval pour un pauvre écrivain comme moi , c'était folie en Europe ; mais le vendre ! vendre ce royal présent du chef haddedîn ! le vendre à Lindsay!... Il fallait à la noble bête un autre cavalier. Non, je ne pouvais me décider au marché , si avantageux qu'il pût être. Je ne garderais ni ne vendrais le coursier noir de Mohammed; je me sentais en quelque sorte obligé de rendre le vaillant animal à qui me l'avait donné. Mon cheval noir, si ardent, si docile, qui tant de fois m'avait sauvé du danger, ne serait pas condamné à souffrir sous le froid climat du Nord; je voulais qu'il retournât dans les pâturages où il était né. C'était décidé, je le renverrais aux tentes des Haddedîn.
Comme nous devions passer la soirée ensemble,, je ne m'attardai pas plus longtemps prés de Lindsay. J'avais quelques affaires à terminer au consulat. Je m'y rendis et trouvai tout de suite le chancelier. Celui-ci me dit que je n'aurais plus à me préoccuper de mon ex- barbier de Juterbogk : il venait de mourir. Ses papiers et ses aveux surtout établissaient clairement son état civil. Né en Thuringe, il s'était enfui du pays pour se soustraire à une condamnation infamante. Le malheureux, doué d'une