UNE MA IS N M YSTÈRIE US E
\ Va
intelligence peu commune , eût pourtant pu faire un ; s meilleur chemin. J'éprouvai un douloureux serrement de cœur en songeant à la triste fin de cet homme dans une contrée étrangère. ''
Je causais encore devant la porte du consulat, lorsque./ deux cavaliers vinrent à passer. L'un d'eux, m'ayant regardé, arrêta soudain son cheval; l'autre l'imita, h&'ï chancelier, me saluant, rentra chez lui pour me laisser: avec mes nouveaux interlocuteurs. '*
Celui qui le premier s'était arrêté criait, tout joyeux : *
« Mach* Allah ! Est-ce possible, émir? »
Je me retournai, fort surpris, et reconnus sans trop dç * peine , dans ce miryalaï , l'ancien officier de grade infé-/ rieur que j'avais arrêté près du bain des Yésidi, et dont-, j'avais obtenu la liberté par mes instances auprès d'Ali. ■ L'autre cavalier, un miryalaï aussi, était celui dont nous,* avions sauvé la vie deux jours auparavant, et dont j'avais 1 '; tant à me plaindre.
Le premier cependant, venant à moi, me prit la main'-f avec affection : '<l
« Salam, effendi! me dit-il. Te souviens-tu de tes-paroles, quand nous nous sommes séparés au bas de v la '$■ montagne des Yésidi? Tu me souhaitais de devenir i miryalaï. Allah a entendu tes vœux. De l'agassi on a fait un commandant.
' — Je te félicite.
— Sais- tu a qui j attribue mon avancement? y
— Non. - '
— A toi , émir ! Les Yésidi s'étaient plaints au Grande Seigneur. On envoya le kasl askeri d' Anatolie pour exft': ^ miner l'affaire. Le gouverneur de Mossoul et bien d'autresï furent cassés. Comme, à cause de toi, je m'étais montr^ 1
tv
modéré avec les Yésidi, on me récompensa... Veux-tu me permettre de te rendre visite?
— Je te recevrais de grand coeur ; malheureusement je quitte Stamboul demain matin.
— Où vas -tu?
— Je retourne dans mon pays. Mon voyage en Orient m'a fait connaître les mœurs, les caractères, les hommes. J'aurai beaucoup à raconter, à écrire sur bien des gens. »
Ce disant, je jetai un regard un peu de travers du côté du second cavalier. Il me comprit sans doute; car, se rapprochant, il m'adressa aussitôt la parole :
« J'ai envoyé chez toi, me dit- il, on ne t'a pas trouvé (ceci était un pur mensonge). Je compte te visiter en personne tout à l'heure.
— Le temps me presse, répondis-je froidement. Quand viendras -tu?
— Dans une heure.
— - Bien, mais pas plus tard.
— Allah akbar ! tu le connais ? murmurait Nasir en désignant son compagnon; alors nous irons ensemble. »
Ils s'éloignèrent. Je restai tout surpris de cette rencontre. Ainsi mes aventures se récapitulaient à Constanr tinople. Tout finit en ce monde.
Sur mon chemin, je fis quelques emplettes. Je voulais m'approvisionner un peu, non que je doutasse des attentions d'Isla, mais parce que je désirais ne pas dépendre entièrement de sa générosité.
Lorsqu'en rentrant j'appris à Halef quelle visite s'était annoncée, le petit hadji parut heureux de revoir Nasir. Il se hâta de préparer les pipes, le café, tout ce qu'il jugeait nécessaire pour bien accueillir des hôtes.
Il me déclara même gravement que nous devions rece-
■ Vlft
216 UNEMAISON MYSTERIEUSE y
voir avec politesse l'autre miryalaï, puisque l'officier,,^ cette fois, se présentait lui-même et d une manière ami- £ cale.
Je ne demandais pas mieux que d'adopter cet avis paci- J fique. >fi
Au bout d'une heure à peine, les deux miryalaï arri- j verent chez moi. Je leur fis la meilleure mine qu'il me ■« fut possible. Tous deux, du reste, se montrèrent de fort), belle humeur. Notre entretien roula naturellement sur,/ les Yésidi. Je racontai ma rencontre avec le makredji de g Mossoul, et j'appris que le malheureux avait été arrêté ,T au moment où il se disposait à fuir. On ignorait le lient de sa détention. ,1
Les deux officiers allaient me quitter, quand celui dont? je tais le nom se décida enfin à régler son compte avec '• ' moi, ce qui paraissait lui coûter énormément. '*•
« Émir, me dit-il, j'ai revu le yuzbachi que je t'avais/ envoyé. Il m'a parlé de ton intention au sujet d'un'-'* article dans le Bassiret, Serait-ce possible?... Ferais-tu ; , cela?
— Ecoute, repris-je avec calme : tu es mon hôte, je ne/ voudrais pas t'affliger ; cependant il faut s'expliquer avec~,franchise. Il y a deux jours, sans mon aide, tu étais mort./. Ce que j'ai fait, je l'ai fait en chrétien et en homme. Je-, ne demande ni n'accepterais aucune récompense; mailf je m'étonne du peu d'égards que tu m'as témoignés.
« Au lieu de me prouver ta reconnaissance, tu m'as-., parlé dans la ruelle incendiée comme au dernier de tes A soldats, puis tu m'as envoyé ce yuzbachi pour m'intimef A tes ordres. De quel droit prétendrais -tu me défendre ou m'ordonner un acte quelconque? Tu le vois, je n'ai pas\ à me louer de tes procédés. La vengeance me serait facile,* £
elle me répugne. Accorde-moi ce que je vais te demander, et je te déclare quitte envers moi.
— Que désires -tu?
— Si nous sommes parvenus à te délivrer, c'est aux indications d'un pauvre juif que tu le dois. C'est lui qui m'a fait trouver le moyen de pénétrer dans le repaire du Grec. Or le misérable réduit qui abritait ce juif a été consumé par l'incendie : ne voudrais -tu pas dédommager le vieillard?
— Un juif! Ne sais-tu pas, effendi, combien les musulmans méprisent ceux qui professent une autre religion, et les juifs en particulier ?
— Miryalaï, interrompis-je avec dégoût, je ne suis pas musulman. Les chrétiens auraient plus de motifs que vous de haïr les juifs ; mais il leur est ordonné d'aimer tous les hommes. Toi-même, es -tu musulman de si longue date pour mépriser ceux qui restent fidèles à des croyances que tu as partagées ? Laisse-moi m'intéresser à ce malheureux juif, et ne repousse pas la prière qu'un chrétien t'adresse en son nom.
— Où est ce juif?
— Ici, car Mafleï lui a charitablement donné un asile.
— Fais -le venir. »
J'envoyai Halef avertir Baruch , qui accourut aussitôt. Le miryalaï daigna à peine jeter un regard sur le pauvre vieux. 11 lui demanda rudement : *
« Ta maison a donc été brûlée avant -hier ?
— Oui, seigneur, répondit le juif avec humilité.
— Tiens, prends cela. Achètes -en une autre. »
La bourse tendue par l'officier était assez plate. Mon protégé la prit, et, saluant jusqu'à terre, allait se retirer, quand j'intervins :
218 f/iV7? MAISON MYSTÉRIEUSE
« Reste ici, Baruclî Chebet ben Baruch Chereb,! * m'écriai -je; montre-moi ce que tu as reçu. Cet efFentJi ■$ pardonnera ma curiosité : ne faut- il pas que je sache de*£
combien je dois le remercier? »
J'ouvris la bourse : elle contenait deux pièces d'of, '• l'une de cinquante, l'autre de vingt piastres, et quelque ■ menue monnaie, en tout un peu plus de cinquante francs. «J Ce don était d'un vrai ladre , d'autant que le miryalaï., h avant de livrer au pillage de ses soldats le tripot du Grec, { y avait fait une bonne prise. Je m'écriai de nouveau, tout indiené :
« Comment ce vieillard pourrait-il vivre avec ce'* que tu lui donnes ? Il n'a plus d'asile , il n'a sauvé que ■ quelques hardes. Allons, miryalaï, fais-lui la somme plus v ronde : donne-lui mille piastres. Nous nous quitterons -? bons amis, et le Bassirct ne redira pas ton nom dans ^ cette affaire.
— Mille piastres! Y songes-tu, seigneur? à un juifj ^
— Comme bon te semblera. Baruch, rends cette '*, bourse. Nous irons devant le cadi. Nous saurons s'il est .• permis à un officier supérieur de faire brûler toute une /
ta j
rue pour détruire un repaire de bandits. »
Je me levai; mes interlocuteurs m'imitèrent. Le juif.-' restait indécis. Enfin l'avare dit, d'un ton où perçait une \
rage contenue
« Garde la bourse, je t'enverrai de quoi compléter la, somme.
— Ne tarde pas, effendi, interrompis-je, car j'irais chez le cadi ainsi qu'aux bureaux du Bassirct avant de quitter la ville. »
La scène était pénible, et je demandais beaucoup sans* j doute; cependant je crus devoir rester inébranlable. Cet' *
homme méritait une leçon, et Baruch, quoique juif, avait certainement droit à un dédommagement.
Le miryalaï sortit la tête haute ; il salua avec un geste de colère. Nasir le laissa s'éloigner, puis me dit en haussant les épaules :
« Émir, je comprends combien il t'a coûté de traiter ainsi un hôte; mais à ta place j'en eusse peut -être fait autant... C'est un favori de Ferick-Pacha, que veux-tu ! c'est tout dire... Adieu. Porte -toi bien. Ne m'oublie pas. Je te garderai aussi dans mon souvenir, crois -le, eflendi ! »
Une demi -heure plus tard, un onbachi (sous -officier) apportait la somme promise par le miryalaï. Baruch dansait de joie, sa femme pleurait et, joignant les mains, me comblait de bénédictions.
Je-fus admis à faire mes adieux à Senitza. Comme chrétienne, elle paraissait sans voile devant les étrangers dans l'intérieur de la maison. Isla cependant ne lui permettait point de sortir le visage découvert. La jeune temme parla de sa captivité et de sa reconnaissance envers moi d'une manière aussi touchante que gracieuse. Elle semblait fort heureuse et me parut d'une beauté vraiment remarquable.
Je passai le reste de la soirée avec Lindsay à son hôtel de Péra, où il me fit servir du fameux vin de Roûste. Il me déclara, tout en dégustant son flacon, qu'il me regarderait toujours comme un frère. Il était de joyeuse humeur, car il constatait depuis quelque temps un progrès sensible dans la guérison de son nez, lequel reprenait forme humaine , quoiqu'il fût encore un peu enflammé."
« Je pourrai rentrer à Londres maintenant, me disaitil, n'est-ce pas?
te
220 VXE MAISON MYSTERIEUSE **
— Certainement !
— Il y a quelque chose qui me chagrine , soupira $ l'Anglais. Je suis content de vous... Vous m'avez fait /]v
traverser d'intéressantes aventures... Mais mon but est
manqué : pas le moindre fowling-bull 1 ! circonstance désagréable, terrible,^.'... - '<
— Bah ! n'y en a-Nil pas assez à Londres? Et du reste, f,. tous les John Bull qui courent le monde ne sont- ils pas,;:' des foivling-hdl? » -'À
Lindsay se mit à rire, mais il n'était pas consolé. Atu"$ bout d'un instant il me demanda :
« Avez -vous pensé à ma proposition pour le cheval, ''/ master?
— Oui. Je ne le vendrai point. »
L'Anglais parut contrarié; il ne fit cependant aucune instance. Nous causâmes de choses et d'autres, de la -.
question d'Orient, des incidents de notre voyage, de notre prochain retour; puis, comme les moments qui précèdent une séparation sont toujours tristes, la conversation se ralentit, nous n'échangeâmes plus que quelques phrases. J'achevai mes notes, car je me trouvais ' f plus tranquille près de Lindsay que chez les Mafleï, où | l'on me dérangeait sans cesse.
Enfin il fallut se quitter.
« Vous viendrez me voir en Angleterre ? me demanda {; sir David. J'y serai dans deux mois. ^
— Peut-être. 'I
— Encore un mot : vous avez été mon guide, mon, ^ truchement, mon ami fidèle. Je vous dois bien quelque
* Taureau ailé sculpté dans le granit, comme il s'en trouve dans les fouilles assyriennes. Lindsay rêvait de rapporter un de ces animaux symboliques au Britîsh Muséum.
chose, sans compter la reconnaissance... Acceptez, je vous prie, ce petit objet. »
Lindsay posait sur la table un joli portefeuille tout bourré de bank- notes.
« Sir, m'écriai- je en repoussant l'objet, je m'honore d'avoir été votre ami , votre compagnon ; ne me rabaissez pas au rôle de mercenaire.
— Oh ! master, je pensais que...
— Pensez ce que vous voudrez, mais ne me payez pas. Adieu !
— Je vous en prie, prenez ce que je vous offre, cela ne m'empêchera point de...
— Adieu , sir ! fareivcll ! »
Et je l'embrassai, puis je m'enfuis sans l'écouter davan-
tage.
Le lendemain dès l'aube , après avoir fait mes adieux à Mafleï, je me mis en route avec la petite caravane. Il n'était guère que midi quand nous atteignîmes Tchalchaldja. Là nous prîmes la route d'Andrinople, par Indji-
gis et Visa.