‹ Une maison mystérieuse à StamboulChapitre 14 sur 17 · ANDRINOPLE · texte numérisé non relu

ANDRINOPLE

Andrinople, nommée Edirneh par les Turcs, est, après Constantinople, la principale ville de l'empire des Osmanlis. C'est dans cette ville que le sultan Mourad établit le séjour de ses femmes. Il fut le premier qui, depuis la prise de Constantinople par Mahomet II (1453), cessa d'habiter la capitale. Dans la suite, Andrinople devint la résidence préférée de plusieurs sultans ; Mahomet IV surtout se plut à l'embellir.

Parmi les quarante mosquées de cette ville, la plus renommée est la Selimdjé, construite par Selim II. Plus vaste encore que Sainte-Sophie, elle a été édifiée sur les plans du célèbre architecte Sinan.

Pareille à une oasis au sein du désert, elle s'élève au milieu d'un amas de misérables masures en bois, de vieilles palissades peintes en toutes couleurs, de murailles décrépites, de ruelles boueuses, saies, infectes.

L'imposante coupole du temple s'élance dans les airs, supportée intérieurement par huit piliers gigantesques, et flanquée à l'extérieur de quatre minarets dont les

221 f/iV# MArSOX MYSTÉRIEUSE

formes sveltes se découpent sur le ciel bleu. Chacun de ces minarets est entouré de trois balcons pour les muezzins. Dans la nef immense, deux rangs de galeries et des I* murailles revêtues de marbres précieux offrent un splen- ^ dide coup d'oeil. Deux cent cinquante fenêtres éclairent '\ la mosquée. Au temps du ramadan*, on y allume douze mille lampes ou luminaires. V;

Arrivant par la route de Kirk-Kilissé, nous avions vu >% de loin se profiler les gracieux minarets de la Selimdjé,;* et nous admirions le magnifique panorama de la citév r orientale ; mais, dès que nous eûmes pénétré dans Andri- \* nople, la désillusion fut complète comme toujours dans^ les cités orientales. Leur beauté s'altère à mesure qu'on jf. approche; jamais elles ne tiennent ce qu'elles promettent. ;

Houlam v chez qui nous nous rendions, habitait les % environs d'Outch-Cherifeli, la mosquée de Mourad I er , ' £' Nous aperçûmes bientôt le vaste parvis du temple en V forme de terrasse et pavé de beaux marbres. Cette mos- *j quée, avec ses vingt- quatre coupoles supportées par "' soixante -dix colonnes, fut payée sur les trésors enlevés .) à Smyrne lors de la prise de cette ville par Mourad.

Nous nous enfonçâmes dans une rue étroite et encom- 4 brée par une foule de passants; puis, après avoir marche' quelque temps, nous fîmes halte devant une muraille àtJ plusieurs étages, percée d'une porte hermétiquement-^ close pour l'instant. C'était la façade de la maison qui , devait nous donner l'hospitalité. La porte avait a son / i; sommet une lucarne ronde, par l'ouverture de laquelle Jse montra une figure assez rébarbative dès que Isla eut ^ frappé.

1 Neuvième mois de Tannée: musulmane, consacré au jeûne» ^ f ^\

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« Tu ne me reconnais point, Malhem? demanda le jeune négociant. Allons, ouvre-nous.

— Mach' Allah ! Dieu fait un miracle ! s'écria aussitôt Malhem. Est-ce bien toi, seigneur? Viens, entre vite ! »

La porte s'ouvrit. Sans descendre de cheval, nous nous avançâmes dans une sorte d'allée étroite, débouchant sur une cour assez grande et entourée de galeries intérieures. Cette habitation annonçait la grande fortune du propriétaire. De nombreux domestiques s'empressèrent autour de nous.

« Où est le maître ? dit Isla , s'adressant à un personnage qui le saluait avec un profond respect, et qui remplissait, comme je le sus plus tard, les fonctions d'intendant ou de majordome.

— Dans le ichîik (cabinet de travail), avec ses livres, répondit l'intendant.

— Conduis ces hôtes dans le selamlik et veille à ce que rien ne leur manque; aie soin aussi de nos chevaux. »

Prenant alors Chafeï par la main, le jeune homme se dirigea vers le cabinet du maître de la maison, tandis que, précédés de l'intendant, nous pénétrions dans un élégant petit salon. A l'entrée se trouvait une véranda soutenue par de fines colonnettes, et les murs étaient ornés de sentences du Coran peintes en or sur fond bleu. Malgré la poussière qui couvrait nos vêtements, nous dûmes nous asseoir sur un magnifique divan de soie verte ; puis on offrit à chacun de nous une pipe d'eau et une mignonne petite tasse sans anse, qui reposait sur trois pieds d'argent.

Un pacha n'aurait pas été meublé avec plus de luxe que nous en rencontrions dans cette demeurei

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226 UNE MAISON MYSTÉRIEUSE \v\

Nous venions à peine de prendre notre café , lorsque Isla, accompagné de Chafeï, nous amena le maître dej, céans. C'était un grand vieillard à l'aspect imposant, emportant la plus belle barbe blanche qui se pût voir. Les f J convenances n'auraient pas commandé de se lever à son, r approche , que tous nous l'eussions fait machinalement^?» tant cet homme avait de dignité. <f*

« Salam aleïkoum ! nous dit-il, élevant la main comme, pour bénir. Soyez les bienvenus dans ma maison, regarni dez-la comme la vôtre. »

Il alla de l'un à l'autre, nous serra les mains, puiss'assit près de nous avec ses deux parents* -*

On apporta pour eux des pipes et du café ; après quoi!^ notre hôte fit un signe , et tous les domestiques se retirèrent. La présentation commença alors.

Quand Isla eut prononcé mon nom, le vieillard mé^ tendit de nouveau la main, garda quelques instants Ia^ mienne et m'examina avec attention. Y/

« Tu ne sais peut-être pas que je te connais déjàj'V effendi, s'exclama- 1- il enfin. Isla m'a dit combien il te*. devait de reconnaissance. Jamais il ne pourra t en témoin gner assez, car tu lui as rendu celle qu'il aimait. Pour moi, je sens mon cœur aller tout de suite vers toi$quoique je te voie pour la première fois.

— Seigneur, répondis -je, de telles paroles réjouissent mon âme. Nous ne sommes plus au désert ni sous 1^ tente. Il est rare, chez les hommes civilisés, de recevoir un accueil rappelant, comme le tien, les temps antiques?^

— Tu as raison. Les belles coutumes de nos pères se; perdent tous les jours : elles fuient les villes; honteuses^ elles vont se réfugier au désert. Là, les périls de toutes' sortes forcent les hommes à s'entr'aider. Allah y conserva f

les saintes lois de l'hospitalité pour le salut du voyageur. Mais, dans les villes, l'étranger se voit plus seul que dans la hammada (désert), où du moins aucun toit ne lui ravit la contemplation du grand ciel d'Allah. Tu as traversé le Sahara, je m'en aperçois : n'as-tu pas éprouvé la vérité de ce que je dis ?

— Que te répondrai -je ? Allah est partout, et partout l'homme qui a la foi le trouve dans son cœur. Il habite les villes et remplit le désert, il plane sur les eaux, et l'on croit reconnaître sa majesté dans la sombre horreur des forêts vierges. Il est le créateur des abîmes de la terre comme des régions aériennes. Il fait luire les soleils et veille sur la petite luciole qui vit sous l'herbe. Dans la joie ou dans la douleur, c'est vers lui que notre coeur s'élance. J'ai habjté des villes peuplées de millions d'hommes , j'ai parcouru les solitudes du désert : jamais je ne me suis trouvé isolé, jamais je n'ai compris la peur, car je me sens toujours soutenu par la main divine.

— Efténdi , tu es chrétien , mais tu es religieux ; tu serais digne de compter parmi les musulmans. J'ai pour toi la même estime que si tu professais la religion du Prophète. Isla m'a dit que vous veniez pour me sauver d'une perte considérable. Explique -toi, je te prie.

— Ton neveu ne t'a donc point encore raconté les détails?

— Non. J'avais hâte de vous souhaiter la bienvenue.

— Alors dis -moi si tu n'abrites pas, depuis quelque temps, un étranger sous jton toit.

— En effet, un pieux étranger demeure chez moi. Il est originaire de Konieh. Il ne se trouve point ici aujourd'hui; il s'est rendu à Hadji-Bergas.

— De Konieh!... répétai-je. Et comment s'appelle-t-il?

228 UXE MAISON MYSTERIEUSE

— Abd el Myrrhatta. Il a fait un pèlerinage au tombeau du célèbre saint Myrrhatta pour accomplir un vœu ; de là son nom : « le serviteur de Myrrhatta. »

— Pourquoi habite -t- il chez toi?

— Parce que je l'y ai engagé. C'est un saint homme, et puis il a le projet de fonder un vaste bazar à Brousse ; il se fournira ici d'une grande partie des marchandises.

— Tu n'as près de toi aucun autre étranger ?

— Non.

— Quand Abd el Myrrhatta doit-il rentrer?

— Ce soir.

— Bien. Dès son retour on l'arrêtera. s >

— Allah kerim ! ce pieux musulman, cet homme de la : ç droite d'Allah!... Et pourquoi, grand Dieu? t

— Cet homme est un fourbe et quelque chose de pire < >. encore. Connaissant ta manière de voir, il a pris le C» masque de l'hypocrisie afin de capter tes bonnes grâces* ■ * C'est lui qui a enlevé Senitza, qui l'a vendue comme *» esclave. Isla te l'a dit sans pouvoir te nommer le traître,' *> car de pareils scélérats changent de nom à chaque instant.

— Oui, interrompit le jeune négociant, tu le sais> '? Houlam. Je rencontrai à Scutari une belle fille des mon- .. tagnes qui était venue visiter dans cette ville une amie > mariée avec un Arménien. Je la demandai pour femme au vaillant Osco, son père, que lu vois près de toi. Nous ^ allions célébrer les noces y quand la jeune fille disparut $

soudain. De faux amis l'avaient emmenée et livrée à un *

misérable Turc, qui se faisait appeler Ibrahim Mamour. ;^

« Le père de Senitza et moi , nous la cherchâmes en > vain pendant longtemps. Nous perdions l'espoir de la retrouver, lorsque Allah me fit rencontrer ce sage erTendi,'

C'est à son adresse, à sa bravoure que je dois d'avoir pu sauver ma Senitza 1 . Son ravisseur a reçu le châtiment qu'il méritait ; mais la bande infernale dont cet Ibrahim Mamour était le chef semble s'acharner contre notre famille. Nous venons t'avertir de ce qu'elle trame contre toi, et poursuivre jusque dans ta maison l'infâme trafiquant qui a osé vendre Senitza. »

Isla acheva le récit de ce qui était arrivé à Stamboul , mais notre hôte Pécoutait en branlant la tête :

« Je ne puis croire, dit- il, que l'homme que j'ai chez moi soit ce brigand. Vous l'interrogerez, et vous serefc bientôt convaincus de votre erreur.

— Nous n'avons pas besoin de lui parler, s'écria Osco, nous le reconnaîtrons à première vue !

— Est-il même besoin de le voir? interrompis-je. Ton hôte est certainement Baroud el Amasat. Ibrahim Mamour se faisait aussi appeler Abd el Myrrhatta à Constantinople, et je soupçonne Hamad el Amasat d'avoir pris ce nom à Scutari.

— Mon hôte peut être le véritable Abd el Myrrhatta, objecta Houlam.

— C'est possible; mais ce n'est point vraisemblable, après tout ce que nous savons. Enfin nous allons attendre son retour. »

Nous n'avions rien de mieux à faire. Notre hôte nous conduisit dans des chambres séparées, et, suivant la coutume patriarcale, lorsque nous nous fûmes rafraîchis par le bain, nous reçûmes des vêtements neufs, puis nous nous retrouvâmes tous pour le repas : un véritable fes-

Le récit de cette aventure se trouve dans le volume de cette collection intitulé : les Pirates de la mer Rouge.

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tin en rapport avec la richesse de notre hôte. Afin de tromper notre impatience, Houlam nous fît jouer aux % échecs et ne nous quitta point, s'efibrçant de nous inté- Cf ; rcsser par sa conversation ou bien adressant mille ques- *•■ tions à Isla. Nous n'osions nous montrer en ville avanM que Baroud el Amasat fût rentré. Il pouvait avoir des /. complices prêts à l'avertir, et, en ce cas, il se serait bien V gardé de reparaître chez son hôte. <\f

Enfin la nuit vint. Nous nous réunîmes tous dans la S V pièce occupée par Isla. Houlam devait partager le repas ^ du soir avec le voyageur dans le selamlik. Il fut convenu-,, que Osco et son gendre s'arrangeraient de manière à sur- ^ prendre le fourbe pendant le dîner, tandis que les trois -; autres membres de notre petite troupe veilleraient à ce * qu'il ne pût fuir.

Deux heures s'écoulèrent encore ; puis le pas d'un che- > v val retentit dans la cour. Au bout de quelques instants j ^ un domestique vint nous avertir que son maître était à'',' table avec Abd el Myrrhatta. On ferma les portes de la* '\ maison, et l'on recommanda au portier de ne laisser sor- \ tir personne. Nous nous avançâmes sans bruit vers le' \ selamlik, alors éclairé par une forte lampe, et nous nous \ ? dissimulâmes derrière les colonnes. ^\

La conversation des convives parvenait facilement jus- rj qu'à nos oreilles. Houlam, impassible, faisait cependant >/ attention au moindre bruit: il avait dû nous entendre r approcher. Il amena adroitement la conversation de\, s manière à seconder nos projets. Il parla de Constantinople :

« As- tu souvent visité cette ville ? demanda-t-il à son hôte.

— J'y suis allé plusieurs fois. . A

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— Alors tu connais à peu près tous les quartiers ?

— Oui.

— Connais -tu cette partie de Stamboul qu'on appelle

Baharive-Keui?

— J'en ai entendu parler. N'est-elle pas située au-dessus d'Eyoub, sur la rive gauche de la Corne-d'Or?

— Oui. Il vient de se passer là un fait extraordinaire : on y a arrêté une bande de brigands et d'assassins dans des circonstances étranges.

— A llah il Allah ! s'écria le faux pèlerin en tressaillant. Et comment la chose s'est-elle passée?

— Ces brigands s'étaient installés dans une maison qui n'avait qu'une seule ouverture sur la rue. Ils exigeaient un mot de passe de leurs affidés : EINasr, je crois, et...

— Est-il possible! » interrompit l'hôte.

Le ton dont ces mots furent prononcés exprimait bien moins la surprise d'un auditeur attentif, mais étranger à l'affaire, qu'une terreur très subjective, si l'on peut s'exprimer ainsi. Du reste, nous apercevions le visage du faux pèlerin, qui se tournait parfois de notre côté, et le doute n'était pas possible.

« Le mot de passe fut surpris, continua Houlàm. C'est ainsi qu'on parvint à forcer le repaire. »

Tandis qu'il entrait dans les détails de l'événement, son commensal l'écoutait avec une visible agitation. Tout à coup ce dernier demanda d'une voix mal assurée :

« Et l'ousta est véritablement mort ?

— L'ousta ! qui est-ce? Je n'ai pas prononcé ce nom, reprit l'hôte.

— L'ousta !... Le chef, je veux dire,... celui que tu as appelé Ibrahim Mamour. »

Abd el Myrrhatta se trahissait involontairement. Hou lam s'en aperçut, mais poursuivit sans rien perdre d son calme :

« Non, le chef de la bande n'est pas mort sous le balles, comme on l'avait cru. Il feignit d'être atteint pou mieux échapper; mais on l'a revu le lendemain. Heurei sèment son crime ne devait pas rester sans châtiment i) s'est fracassé tout le corps en tombant du haut de] tour de Galata.

Ah ! c'est horrible !... Il a été tué, cette fois?

— Oui j sur le coup , ainsi qu'un Grec nommé Kollç tis, qui se trouvait avec lui. ï

— Kolletis! Ya vaï! qui donc les a précipités du haii de la tour ?

— Un Arabe venant de Tunis et originaire des enviroii du Chott el-Djerid, lequel a, dit-on, une dette de sangs faire payer. Un certain Hamad el Amasat, assassin^d'ù] négociant français et ensuite du neveu de ce négociant aurait , d'après le bruit public , tué aussi sur le chott ui guide, père du jeune Arabe. On est à la recherche de h meurtrier, et le...

— Allah kerimî interrompit Myrrhatta, de quelle détestables gens le monde se remplit à présent! Celi vient de ce que personne n'observe plus la loi du Prô phête!... Croit -on retrouver ce scélérat ?

— J'allais te le dire. Le fils de l'homme tué sur II chott prétend être sur sa trace. Hamad el Amasat a ui frère appelé Baroud el Amasat , un grand criminel aussi II a eu l'audace d'enlever et de vendre comme esclave li fille d'un de ses amis. Je connais le mari de la malhew reuse victime : c'est Isla ben Mafleï , un de mes parents, Il a pu arracher sa fiancée des mains de l'homme auquel

Hak'f, par un croc-cn-ja

fit tomber sur le sol.

elle avait été vendue. Cet homme se faisait appeler Ibrahim Mamour. C'était le chef des brigands de Stamboul , comme tu le sais. Son châtiment n'a point assouvi le désir de vengeance qui possède le cœur d'Isla : il lui reste maintenant à découvrir ce misérable Barond el Amasat. » Pendant cette explication, le malaise de l'auditeur augmentait. Il ne mangeait plus. Il ne quittait pas des yeux les lèvres de son hôte. Il demanda, en dissimulant son

angoisse

« Ton parent croit qu'il retrouvera Baroud ?

— Certainement. Il ne le cherche pas seul : Osco , le père de la jeune femme enlevée , l'accompagne ; ils ont aussi avec eux un médecin frank qui a délivré Senitza quand elle était captive sur les bords du Nil, le serviteur de celui-ci, et eniin l'Arabe dont je te parlais tout à l'heure.

— Ah !... Et ils pensent être sur la trace ?

— Ils savent le nom que ce scélérat porte maintenant.

— Ah! vraiment?... Comment donc se nomme -t- il?

— Abd el Myrrhatta. L'ousta, comme tu le nommes, se faisait appeler de même à Stamboul.

— Mais c'est aussi mon nom , murmura le misérable en tressautant.

— Eh oui ! Allah sait pourquoi ils prenaient le nom d'un homme si pieux. Ils ont mérité ainsi un double châtiment.

— Comment a-t-on pu savoir que cet homme se déguisait sous le nom d'Abd el Myrrhatta ?

— Je vais te l'expliquer : Baroud el Amasat a un fils au couvent des derviches tourneurs de Péra. Le médecin frank, après l'avoir découvert dans une visite à ce couvent, s'est présenté comme un affidé des Nasr. Le jeune

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homme, trompé par cette ruse, a tout raconté. Il a même appris à l'Européen que Baroud el Amasat se trouvait chez moi, à Andrinople, et que Hamad el Amasat était à Scutari, chez un commerçant français nommé Malingré... » ■;,

Notre homme, épouvanté, ne voulut pas en entendre ^ davantage. Il se leva en balbutiant :

« Seigneur, ce que tu dis m'étonne... C'est étrange,'^ je ne puis plus manger... La fatigue du voyage,... ces y: nouvelles... Permets- moi de me retirer... » „.'

Houlam aussi s'était levé. *,

« Certes, répondit-il, je comprends que tu ne puisses ' plus manger. Quand on sent une telle accusation peser ~ < sur soi, la gorge doit se serrer.

— Sur soi?... Je t'entends mal, sans doute... Tu ne crois pas cependant que je sois Baroud, parce qu'il a pris , ie même nom que moi ?

— Je ne le crois pas seulement, j'en suis sûr, scélérat !

— Scélérat ! répéta le faux Myrrhatta en menaçant son hôte. Tu oses me nommer ainsi ! Ne recommence pas, ou bien...

— Ou bien? » repris- je comme un écho, m'élançant soudain vers lui.

Isla, plus prompt encore, était déjà à ses côtés. « Isla ben Mafleï ! murmura le brigand stupéfait.

— Oui, Isla ben Mafleï ! Tu le reconnais, et lui aussi * te reconnaît. Puis regarde cet homme, il ne t'est pas étranger non plus. »

Et le jeune marchand désignait Osco.

Baroud tourna la tête. Il se vit perdu et tenta une fuite désespérée.

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« Que le Cheïtan t'emporte au fond de la djehenna ! » cria- t-il.

En même temps il repoussait Isla avec violence et bondissait vers la cour; mais Halef, caché derrière une colonne, se dressa tout à coup devant lui et, par un croc -en -jambe, le fit tomber sur le sol.

Quelques minutes plus tard, notre prisonnier, bien et dûment garrotté, comparaissait devant nous dans le selamlik.

Cet homme était lâche. La présence de tant d'ennemis le jeta dans l'épouvante; il ne se débattit point et resta, comme une masse inerte , à l'endroit où on le déposa.

« Eh bien ! seigneur, demanda mon petit Halef à notre hôte, le prends-tu encore pour un pieux serviteur d'Allah ? Il t'aurait volé, puis, se serait enfui.

— C'est un fourbe, un scélérat, reprit Houlam. Qu'allons -nous en faire? »

Osco étendit la main vers le prisonnier et dit : , a II m'a ravi ma fille, comme un traître infâme qu'il est. Il m'a contraint à m'exiler longtemps pour la chercher partout, le cœur dévoré de chagrin. Il m'appartient ; ainsi le veut la loi du Monténégro.

— Ecoute, interrompis -je. Cette loi régit ton pays, mais ne s'étend pas jusqu'ici ; d'ailleurs , les souverains monténégrins l'ont depuis peu abolie. Tous vous m'avez promis de ne pas vous venger vous-mêmes, mais de livrer cet homme à la justice officielle : j'espère que vous tiendrez votre parole.

— Effendi, qui peut se fier à la justice turque? s'écria Osco. Elle se laisse toujours corrompre; elle fournirait au scélérat les moyens d'une prompte fuite. Je le réclame, c'est mon droit.

23H CXE MAISON MYSTÉRIEUSE

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— Qu'en feras -tu, quand nous te l'aurons livré? » demanda notre hôte*

Le Monténégrin tira son poignard* « Voilà de quoi le punir ! s'écria- t-il.

— Je m'y oppose , car ce misérable n'a pas versé de

sanç.

11 appartient à la bande des pires brigands de Stamboul.

— C'est pour cela qu'il faut le laisser vivre. Veux-tu renoncer à châtier son fils? Veux-tu manquer l'occasion d'exterminer les affiliés de cette dangereuse bande, que' nous ne pouvons atteindre sans ruses ? II nous faut cet homme, afin d'attirer les autres.

— - Mais qui m'assure que lui aussi sera puni plus tard? - — Moi ! L'homme qui porte le nom d'Houlam n'est

pas un des moindres de cette ville. Je vais aller chez le juge , je lui demanderai de faire prendre ce brigand et de le garder en prison. Je te jure, par le grand nom d'Allah, que le juge n'osera pas manquera son devoir. '

— Soit, murmura Osco d'une voix sombre ; mais sache que te voilà lié par ton serment, et que tu me réponds de ce scélérat jusqu'à l'entier accomplissement de ma ven« geance. »

On enferma Baroud el Amasat dans une pièce voisine^ tandis que notre hôte se rendait près des autorités. Osco avait peine à retenir les éclats de sa fureur; ce n'était pas ainsi qu'il pensait agir avec le prisonnier. Houlam né tarda point à reparaître, accompagné d'une troupe de cabassers, lesquels enmenèrent notre brigand sous bonne , escorte. Je me retirai chez moi et m'endormis, très satisfait d'avoir empêché un homme dangereux de nuire davantage.

Comme la sentence d'un cadi se rend sans beaucoup de délais ni d'enquêtes, je résolus d'attendre le jugement de notre coupable, ce qui me donnerait le temps de voir la ville.

Nous visitâmes les mosquées de Sélim et de Mourad, plus une medressé turque (école supérieure); après quoi nous nous rendîmes au célèbre bazar d' Ali-pacha ; enfin nous fîmes une promenade sur la Maritza, rivière qui baigne les murs d'Andrinople.

Il était environ midi lorsque nous rentrâmes chez Houlam, où nous trouvâmes une assignation à comparaître devant le cadi. Nous étions cités pour 9 heures, suivant la manière de compter du pays, pour 3 heures à ma montre.

Nous fûmes ponctuels. L'audience venait de s'ouvrir ; un public nombreux encombrait la salle. Chacun de nous dut faire sa déposition, à laquelle assistait le prévenu.

Dès que nous eûmes terminé, le cadi, s'adressant à l'accusé, lui dit :

« Tu as entendu. Est-ce vrai ou non? »

Baroud garda le silence.

Après quelques minutes d'attente , le magistrat poursuivit :

« Tu ne trouves rien pour ta défense* donc tu es^coupable de ce dont ils t'accusent. Tu fais partie de la bande de brigands qui désole Stamboul. C'est à Stamboul que tu dois être jugé pour ce fait, et aussi pour celui du rapt d'une jeune fille; mais, comme tu as tenté ici de commettre un larcin , tu recevras d'abord cent coups sous la plante des pieds. On va te les administrer tout de suite. »

Faisant signe aux cabassers qui se tenaient autour du tribunal, le juge leur dit ;

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« Apportez la planche et les bâtons. »

Deux d'entre eux s'éloignèrent immédiatement. -Le public paraissait fort avide de jouir du cruel spectacle. •& Au même moment il se fit parmi la foule un mouvement, insignifiant pour tout autre, mais qui n'échappa point à mon attention. Un homme, placé aux derniers rangs, parvint à se faufiler en avant. Il était grand et mince. Il portait le costume ordinaire des Bulgares, mais ne me semblait pas devoir appartenir à ce peuple. Son long cou , son nez aquilin , son maigre visage , sa moustache pendante , sa poitrine singulièrement bombée , tout son ensemble me faisait plutôt supposer une origine arménienne.

Pourquoi cet homme cherchait -il avec tant d'empressement à être au premier rang ? Était-ce par simple curio- ^ site, ou avait- il un intérêt particulier dans cette affaire? Je résolus de ne point le perdre des yeux.

Les deux cabassers reparurent : l'un portait les fatals bâtons indispensables à la triste cérémonie ; l'autre tenait ^'f une planche aux extrémités et au milieu de laquelle sont . >j ' fixées de fortes cordes de chanvre pour lier les membres ;*, et le corps du patient. A l'arrière de la planche se trouve une espèce de banc placé de manière à maintenir les ^ jambes en l'air et à faire présenter la plante des pieds ?* horizontalement.

« Retirez- lui ses vêtements et ses chaussures, » comvj manda le juge.

Les cabassers se mirent en devoir d'exécuter cet ordre; %\ mais le condamné fit signe qu'il se décidait enfin à par^ ■}, 1er.

« Qu'on ne me touche pas! dit- il. Je ne me laisserai ,^ point donner la bastonnade. »

Les sourcils du cadi se froncèrent.

« Gomment! s'écria- t-il, et qui m'empêchera de te punir?

— Moi l

— Chien ! oses -tu le prendre sur ce ton ? Tu vas rece? voir deux cents coups au lieu de cent !

— Non , pas même un ! Tu viens d'interroger les plaignants ; tu m'as interrogé moi-même, mais en oubliant la chose principale, car tu ne m'as pas demandé qui je suis.

— C'est inutile. Tu es un assassin et un voleur, cela suffit.

— Jusqu'ici je n'ai rien opposé à tes dires ; mais je ne me soumettrai pas au supplice de la bastonnade, et tu ne saurais m'y condamner.

— Et pourquoi?

— Parce que je suis chrétien , et non musulman. »

En disant ces mots , Baroud se tournait vers l'homme qui s'était avancé aux premiers rangs. Celui-ci se gardait bien de manifester par aucun signe sa connivence avec l'accusé; mais il me semblait qu'il l'encourageait du regard.

On sentait l'embarras du cadi. Il se tut un instant, puis demanda :

« Tu es ungiaour, un Frank sans doute?

— Non, un Arménien.

— Alors un sujet du Padischah , auquel Allah daigne accorder mille ans de vie ! Donc je puis te faire donner la bastonnade.

— Tu te trompes ! cria l'Arménien, affectant une contenance assurée et môme provocante. Je ne dépends ni du sultan ni du oatriarche. Je suis Arménien de nais-

sance; mais j'ai embrassé la doctrine évangélique pendant que je remplissais les fonctions d'interprète à l'ambassade anglaise. Je me trouve ainsi sous la protection de l'Angleterre. J'en appellerai à l'ambassadeur, si tu oses me maltraiter. Te voilà averti , cadi ! »

La mine du magistrat s'allongeait. Il désirait beaucoup être agréable à Houlam, que sa situation et son influence dans Andrinople rendaient redoutable pour un fonctionnaire. D'autre part, l'appel au gouvernement anglais, dont il se voyait menacé, lui faisait craindre des désagréments et des vexations inextricables. Il reprit :

« Peux- tu prouver ce que tu avances ?

— Oui.

— Prouve -le donc.

— Informe -toi près de l'ambassadeur de la Grande- Bretagne à Stamboul.

Ai

— C'est à toi de me fournir les preuves.

— Le puis- je, si tu me gardes en prison ?

— Eh bien, je dépêcherai un messager à Stamboul, ïg, Si tu me trompes, tu recevras cent coups en sus. 'jt

— Je ne mens point, et quand même tu ne pourrais •*' encore me faire bâtonner : je réclame la justice du mev- / Jevit i . C'est devant ce tribunal que je m'expliquerai.

— J'ai les mêmes droits que le mevlevit pour te juger.

— Non. Je proteste, et je m'en réfère, en ce cas, au \ hilad-i-kbau%c-mollaiari*. Quand même mon affaire pour- v rait être jugée par le kasi 9 , encore faudrait -il qu'il fût 4 composé de plusieurs membres, et non représenté par le

1 La haute cour de justice religieuse chez les mahométans«

2 Le molln des cinq villes. \

3 La cour inférieure* **k

seul cadi. Un mufti, un naïb, un ayak-naïb, un bacb-kiatib, sont nécessaires pour compléter le tribunal. »

Ces magistrats peuvent être compris dans l'ordre suivant : un juge, un procureur du roi ou de la république, dont les suppléants sont : un lieutenant civil et un greffier.

La patience du cadi s'épuisait. Ses yeux brillèrent de colère.

«Drôle! s'écria-t-il, tu connais trop bien la procédure; tu es habitué à comparaître devant la justice. Prends garde, je ferai tripler la peine.

— Agis comme bon te semble, cadi ; mais songe qu'il pourra t'en cuire. Je persiste à protester contre la bastonnade au nom du gouvernement anglais! »

Le fonctionnaire turc nous regardait les uns après les autres avec anxiété. Enfin, s'adressant à l'accusé, il lui dit d'un ton furieux, mais hésitant malgré tout :

« La loi m'oblige à suspendre ton châtiment jusqu'à plus ample information. Ne t'imagine point cependant être quitte. Assassin et voleur, tu payeras tes crimes de la tête. Cabassers, reconduisez -le en prison. Qu'on l'y traite dix fois plus sévèrement que les autres. »

Tandis qu'on l'emmenait, Baroud jeta un coup d'oeil triomphant à son compatriote, qui répondit par un demisourire. Je fus seul à remarquer cette entente entre les deux complices.

Devais-je en avertir le cadi ? A quoi bon ? L'Arménien se fût- il approché plus près encore de la barre, cette raison suffisait-elle pour le faire arrêter ? Comment prouver que ces deux hommes s'étaient parlé des yeux? Empoigné et confronté avec Baroud el Amasat, l'Arménien n'eût rien avoué, c'était certain, ni son complice

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244 tfiVJ? MAISON MYSTÉRIEUSE fc

non plus. D'ailleurs, le cadi ne me paraissait pas assez ;*» intelligent pour venir à bout de gens aussi fourbes, aussi î% retors, aussi rusés. Je crus qu'il était plus sage de me .*, taire et de continuer mes observations sans les commu- «^ niquer à personne, du moins en ce moment.

L'audience terminée, les assistants commencèrent 4 fj quitter la salle, et !e cadi vint s'excuser près de Houlam. Le vieil Osco , très irrité de la tournure que- £' prenait l'affaire, les laissa s'expliquer sans se mêler à t leur conversation. M'entraînant un peu plus loin, il rae'V

dit :

« Je savais que tout se passerait ainsi. ^

— Quant à moi, je ne l'eusse pas supposé. Je ne suis -;i ni cadi ni mufti, mais il me semble que je m'y serais pris' t*

autrement.

— Et il va écrire à Stamboul pour savoir si cet homme ;?

ment ou ne ment pas ?

— C'est à quoi il s'est décidé.

■ — Combien de temps nous faudra-t-il attendre?

— Je ne sais... Armons-nous de patience. J

— Dans le cas où ce scélérat aurait été employé à :' l'ambassade anglaise , on le relâchera ? > r j

— Oh ! je ne le pense pas. Il faut qu'il soit châtié.

— Et s'il ment? * ''%

— Sa punition sera triplée. J'avoue que je ne crois pas lU un mot de son histoire...

— Pourquoi serait-elle fausse? Qu'y a-t-il d'impossible ? à ce que cet homme se soit placé sous la protection- des ^- Anglais? Une pareille invention lui serait-elle venue tout- ■ . à coup dans l'esprit?

— Hé ! quand il s'agit d'éviter la bastonnade, on devient i-' inventif. A mon avis, on ferait bien de surveiller étroite* .■/

ti

ment ce drôle. Il cherche à gagner du temps et finirait peut-être par trouver le moyen de s'évader.

— Parles -en au cadi.

— Non. Je n'en ai pas le temps; prévenez-le vousmême. Je voudrais me hâter de faire une démarche dont tu sauras le but plus tard. A tout à l'heure.. Nous nous retrouverons chez Houlam. »

L'Arménien, que je ne quittais pas des yeux, venait de sortir du tribunal. Je désirais le suivre , afin d'éclaircir mes soupçons.

Dans la rue, où je l'eus bientôt rejoint, il marchait avec lenteur et paraissait absorbé par ses réflexions. Je restai derrière lui, à une assez grande distance. Soudain il se retourna et tressaillit. J'avais été trop en vue au tribunal pour qu'il ne me reconnût pas. Il hésita une minute ; puis , continuant sa route , il fit un détour et enfila une ruelle très étroite.

J'affectais les allures d'un homme affairé qui ne prête aucune attention aux passants ni aux incidents du chemin. J'entrai résolument dans la même ruelle. Au bout de quelques pas, l'étranger se retourna de nouveau. Il me vit et dut s'étonner de mon insistance à le suivre ; cependant il ne s'arrêta point, mais il eut soin désengager au milieu d'un dédale de rues, de ruelles, de passages enchevêtrés comme les fils d'un écheveau emmêlé, se retournant de temps en temps pour s'assurer de ce que je devenais. Peu m'importait au reste qu'il me vît. L'essentiel était de le démasquer, car ses détours confirmaient tous mes soupçons : cet homme avait quelque chose à cacher.

Enfin, vers l'extrémité d'une misérable ruelle, il disparut derrière l'angle d'une maison. Je hâtai le pas et me

Tf MM, Vi

246 Z7iVA T 3/>l/S0A r MYSTÉRIEUSE \

dirigeai de ce côté. Tout à coup il se dressa en face de moi, Jj les yeux flamboyants, la respiration haletante, et me cria : « Pourquoi t'attaches-tu ainsi à mes pas? » f ,

M'arrêtant à mon tour, je le regardai avec hauteur. « Je suis libre d'aller où je veux, répondis- je.

— Non , si ta route gêne la mienne.

— Ma route est droite et honnête , elle ne nuit à personne.

— Veux -tu dire qu'il n'en est pas de même de la mienne?

— Je ne te connais pas. Je ne sais quelle est ta route, je n'ai point à m'occuper de toi.

— C'est ce que j'espère, ricana l'inconnu d'un air contraint. Fais -moi donc le plaisir de passer devant.

— Comme tu voudras. » , , *i Je continuai mon chemin sans broncher; mais mon

oreille exercée ne pouvait se tromper. J'entendis d'abord , | distinctement ses pas derrière moi, puis ils s'éloignèrent ; ~J J j'en percevais cependant encore le bruit. Enfin ce bruit s'arrêta complètement.

Je me mis à courir en revenant sur mon précédent parcours : j'aperçus l'Arménien qui fuyait à droite. Je le J filai de nouveau , me dissimulant de mon mieux. Bientôt il traversa au coin d'une rue et changea encore de direction. J'attendis un peu, et, m'étant remis à ses trousses, § je l'aperçus au moment où il prenait le chemin de la tcharchè d' Al i - pacha .

Tcharché ou tcharcbi signifie ha^ar, du mot slave Ischarschitf « charmer. » Ce terme exprime l'effet produit sur l'acheteur par un amas de belles marchandises.

Mon Arménien pensait sans doute mieux se dérober a ma poursuite au milieu de la foule et de l'encombrement

if

fr

du bazar ; mais il me permettait aussi de me cacher plus aisément pour l'épier. Malgré tous les zigzags qu'il lui plut de me faire décrire, je ne le lâchai point. Nous arrivàmes à la partie du bazar où sont les marchands d'habits. L'inconnu entra dans un caravansérail faisant face aux boutiques. Là je le tenais, car le serai n'avait qu'une seule porte. Seulement je me demandais si ma faction serait longue : l'Arménien habitait peut-être le caravansérail, peut-être aussi n'y ferait -il qu'une pause.

En m'approchant avec précaution, je vis l'inconnu appuyé derrière l'entrée, comme quelqu'un qui attend. Il ne semblait pas songer à pénétrer plus avant, regardant de droite et de gauche pour me chercher probablement. Il me vint une idée. Je m'enfonçai dans une boutique voisine et saluai le marchand :

« Salam aîeïkoum !

— Aîeïkoum ! merépondit poliment ce dernier.

— Vends -tu de la toile bleue pour turban ?

• — Oui, effendi.

— Vends -tu des mahlouta (manteaux) ?

— Tant que tu en voudras.

— Les louerais -tu aussi ?

— Oui, certes.

— je suis très pressé. Voici ma montre, mes armes, une bourse contenant cinq cents piastres, plus mon kaftan. La caution doit te contenter ? »

Le brave négociant me regarda tout effaré. Il n'avait pas l'habitude de traiter ainsi les affaires.

« Effendi, pourquoi cette hâte?... Tu agis singulièrement, » murmura- 1- il.

Je crus que le plus simple et le plus sûr était encore de s'expliquer avec franchise.

-'IH ^VA' Jl/A/SO.V MYSTÉRIEUSE

« Vite ! vite ! répétai -je. Je poursuis un individu, j'ai besoin d'un déguisement. Dépêchons, ou il m'échappera. ^

— Allah il Allah ! tu es un giyli-aramdji 1 ?

— Ne questionne pas , agis ! »

Le marchand, convaincu que j'étais un cabasser eu J

habit bourgeois, m'aida promptement à me vêtir et accepta , mes gages sans difficulté. Je me plaçai alors tranquille- ,<}" ment sur le seuil du magasin, d'où j'apercevais l'Armé- * nien toujours appuyé derrière la porte du caravanséraiL >*

Le gejindji (marchand d'habits) m'avait reconduit. IL'$ remarqua la direction de mon regard et me dit aussitôt :.

« Effendi, l'homme que tu cherches est là? Il reste immobile contre la porté ? Z

— Oui. ^

— Il vient d'entrer dans le caravansérail ?

— Oui.

— En passant, il m'a salué.

— Je ne 1 ai pas remarqué. Tu le connais ? ' /

— Il m'a vendu des habits. A-t-on des soupçons sur ';;

'lui? '*\

— Je fais une enquête... Me dirais-tu son nom? . .»"

— Puisque tu es un agent du Padischah , on ne doit .$

rien te cacher. <!">

— Les habits qu il ta vendus étaient neufs? ' *

— Non.

- — Ce n'est point un tailleur, alors? ,. S

— Pas le moins du monde... J'ai perdu avec lui, car ; les vêtements qu'il me livrait venaient de gens morts sur -^ les chemins ou dans les rues. La police les a confisqués.

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— Lui, a-t-il été inquiété? *• 'h

1 Celui qui chetche secrètement , agent de la police seciète, \

— Il a su se mettre à l'abri ou s'est tiré du mauvais pas avec de l'argent ; d'ailleurs , il est étranger.

— De quel pays?

— Arménien, quoiqu'il porte aujourd'hui un costume bulgare. Il se nomme Manach el Barcha.

— Sais-tu où il demeure?

— Il est receveur du ckaradjl i à Uskub. Beaucoup d'Arméniens, tu le sais, ont affermé cet impôt.

— Quand il vient ici, où descend -il?

— Bah ! c'est l'oiseau sur la branche : tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre. Le plus souvent il loge chez Doxati.

— Où trouverai -je ce Doxati?

— Sa haudjia (auberge) est tout près du palais occupé par le métropolitain grec. »

Cela ne me disait pas grand' chose; mais je n'osais avouer que je ne connaissais guère la ville. Au même instant, du reste, l'Arménien sortait du serai. Je saluai rapidement le marchand et repris ma course derrière l'homme suspect.

Certes, le hasard venait de me servir à souhait en m'apprenant le nom de l'inconnu; car je ne sais à qui j'aurais pu le demander, ni dans combien de fausses et dangereuses démarches mon ignorance m'eût entraîné.

L'Arménien se -retournait encore de temps en temps ; mais il ne me reconnaissait pas probablement sous mon nouveau costume, et je pouvais le serrer de plus près. Il finit par entrer dans une -maison qui offrait l'apparence d'une méchante auberge.

Aux environs j'aperçus un marchand de marrons. Je

1 Impôt par tête que doivent payer tous les non -musulmans.

if-

lui achetai une poignée de ses fruits pour avoir l'occasion 'V de lier conversation et de le questionner.

« Sais -tu qui habite cette grande maison, là, sur h gauche? demandai-je.

— C'est le métropolitain grec , erîendi. ' .£

— Et celle-ci, à côté? t?

— Cela, c'est une taverne bulgare. L'hôte se nomme Doxati. Tu voudrais peut -être loger chez lui? Les prix" sont modérés, on y est bien traité... y,

— Non. Je cherche un hôtelier du nom de Marato. ,s

— Je ne le connais pas. »

J'avais dit ce nom au hasard, afin de motiver mes- 5 ?

questions. Comme je savais ce que je désirais savoir, je m'éloignai.

Mon but se trouvait atteint pour l'instant. Il s'agissait' '[ d'empêcher l'évasion du prisonnier ; pour cela je croyais -;* utile de savoir quelles relations il entretenait avec ce *Ç Manach el Barcha. La chose n'était pas très aisée; mais,^? du moment où je connaissais la demeure, je me promettais d'avoir recours à quelque stratagème. >i'^

J'examinai l'auberge bulgare fort attentivement, de. t manière à pouvoir reconnaître le bâtiment et les envi-/' rons même dans l'obscurité. Après quoi je retournai.^" chez Houlam, dont je retrouvai la demeure sans trop de$f peine. * S?

Lorsque je rentrai, mon petit hadji Halef Omar accou-^ rut à ma rencontre en s'écriant : , >

« Sidi, j'étais très inquiet de toi. &• .

— Comment cela, Halef? ' \

— Comment cela? Hé ! ne sais-tu pas que je suis ton y ami et ton soutien ?

— Je le sais très certainement, mon bon Halef.

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tft-

— Donc tu m'as fait un double chagrin : comme ami j'aurais dû savoir où tu allais, comme défenseur je devais t'accompagner.

— Je n'avais pas besoin de toi.

— Pas besoin de moi ! répéta le brave hadji en tordant énergiquement les quelques poils de ses moustaches. Hé quoi ! tu as eu besoin de moi pourtant, dans le Sahara, en Egypte, sur les bords du Tigre, chez les adorateurs du diable, dans le Kurdistan, parmi ces ruines qui nous ont vu tant souffrir, à Stamboul, partout enfin. Et ici tu prétends te passer de ton serviteur! Non!... non! c'est impossible ! Cette ville offre autant de dangers que le désert. Tu y es aussi exposé que dans la vallée des Degrés, où nous tuâmes mille ennemis !

— En vérité, Halef?

— Oui. L'ennemi ici se cache et rampe. Mieux vaudrait mille hommes armés pour ennemis qu'un perfide aux voies tortueuses... Crois -tu que je ne sache pas qui tu poursuis, ni pourquoi tu t'es absenté?

— Comment l'as -tu su ?

— Je suis toujours le rayon de tes yeux , je vois où il va.

— Ah!... Eh bien, où a-t-il été?

— Tes yeux, tandis que nous nous trouvions devant le cadi, observaient un Bulgare qui n'est point un Bulgare. Lorsqu'ils ont vu cet homme s'éloigner, tu t'es élancé à sa poursuite.

— Halef, voilà qui fait honneur à ta perspicacité. Reçois tous mes compliments.

— O sidi, te souviens -tu du jour où nous chevauchions dans l'Oued-Tarfaoui ? Tu examinais avec soin la trace d'un voyageur,... d'un meurtrier...

252 ï/.V/i' MAISON MYSTÉRIEUSE

— Oui, je m'en souviens.

— Je me moquais de toi alors, parce que tu préfeti-» -, dais lire sur le sable. Je n'étais qu'un jeune sot. A pré- ' ^ sent je suis devenu un homme prudent et sage. ^

— A mon école, maître Halef ! » ; *v ; Le brave petit hadji éprouvait un certain embarras* $

Lui, « mon soutien , » n avouait pas volontiers ma supé- ,f riorité; cependant il comprenait qu'il aurait assez nlau- '^ vaise grâce à la nier. Il répondit habilement : ^

« Sidi, nous nous sommes instruits l'un l'autre. Ce que ')$ tu savais , tu me l'as appris ; moi aussi , je t'ai enseigné '}, mon savoir; de cette manière nous avons beaucoup pro-, \ ftté tous deux. Nous sommes devenus si sages, qu'Allah '^'\ et son Prophète mettent leur joie en nous. Si, au lieu de -;>* rester chrétien, tu consentais à devenir un fidèle croyant, . cette joie serait encore mille fois plus grande.

— Mon cher Halef, tout en reconnaissant tes mérites j./*

je trouve que tu te vantes un peu; mais nous mettrons ^ ta sagesse à l'épreuve, et nous verrons si elle est ausBi 'ï remarquable que tu le penses. » '*■;

Les petits yeux de mon Arabe brillèrent de colère. J'- « Sidi, s'écria- 1- il, veux -tu m'offenser? Je t'ai servi ;• fidèlement depuis le premier jour de notre rencontre; je > t'ai protégé contre tous les périls du corps et de l'âme.," 1 Je suis ton ami, ton guide. Je t'aime tellement, que je : ne pourrais dire auquel des deux mon cœur appartient^ davantage, à toi ou à mon Hanneh, la fleur des femmes ! ;' J'ai souffert avec toi la faim , la soif, le chaud , le froid.-/ J'ai combattu à tes côtés, je t'ai défendu au péril de nia ''. .* vie. Jamais je n'ai tourné le dos à l'ennemi, et j'aurais * /. regardé comme la plus odieuse des hontes l'abandon de, $ ta personne. Et maintenant tu parles d'éprouver hadji '>

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LA^h^H^^

Halef Omar !... Ah ! sidi, avoue que tu me fais injure... Un coup de pied de ta part serait moins cruel ! »

Halef était sérieux; une, larme mouillait sa paupière. Je l'avais fâché sans le vouloir. Pour le calmer, je lui mis affectueusement la main sur l'épaule et murmurai :

« Mon bon Halef, crois bien que je n'ai eu nulle intention de te blesser. Je me bornais à t' avertir, car l'occasion de me montrer ta sagesse est proche.

— A la bonne heure, sidi. Dis-moi tout de suite ce qu'il faut faire; tu verras si je suis digne de ta confiance !

— Ecoute : il s'agit de l'homme que tu as remarqué comme moi. Je crois qu'il est...

— L'ami du prisonnier, n'est-ce pas, sidi ? interrompit Halef, afin de me prouver péremptoirement toute son intelligence.

— Oui, c'est cela même, repris- je.

— Peut-être que cet individu vêtu en Bulgare cherche à aider notre brigand et à le faire évader?

— Je n'en doute point, Halef. Ce misérable Baroud el Amasat ne peut trouver de salut que dans la fuite. Pour le sauver, il faut que ses amis ou ses affidés tentent l'impossible. J'ai bien vu, au regard que les deux scélérats ont échangé, qu'ils s'entendaient à merveille.

— Tu as suivi l'inconnu, tu connais sa demeure-?

— Oui, son nom et sa profession aussi.

— Qui est- il donc?

— Il se nomme Manach ei Barcha ; il reçoit l'impôt pour le Padischah à Uskub et loge ici, à la haudjia Doxati.

■ — MacV Allah ! je devine à quelle épreuve tu vas soumettre ma prudence et mon adresse.

— Vraiment?

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— Oui. Je serai chargé de surveiller Manach el Barcha.

— Justement. "" -^ • — Comment y parviendrai- je? Tu ne m'as point

emmené ; je ne sais où demeure ce Doxati.

— Je te conduirai dans les environs dès que la nuit c sera tombée, et je te montrerai la maison. » >

En ce moment, Osco le Monténégrin entra dans la " & pièce où nous nous trouvions. Lorsquil fut au courant •,< de la conversation, il s'écria : £

« Moi aussi, je veillerai!

— Où donc?

■ — Devant la prison.

— Le crois -tu nécessaire?

■ — Que cela soit nécessaire ou non, je le ferai. Ce .;,

monstre a vendu ma fille comme une esclave, tandis que \ je l'avais confiée à son hospitalité ; il m'a déchiré le cœur 1 - T v pendant de longs mois, quand je la croyais perdue. Et j? je ne me vengerais pas ! Tu es catholique , tu prétends £* que Dieu s'est réservé la vengeance. Je t'ai écouté mal-. ) gré moi, en laissant conduire Baroud el Amasat chez le ?>* cadi ; mais je ne souffrirai pas qu'il échappe au châti- ) ment. Je vais disposer toutes choses de façon à le surveil- ;"J 1er de près. Si quelque incident important survenait, je i j vous préviendrais. » ',

Là- dessus le vieillard s'éloigna, sans vouloir entendre ,, mes observations.

Bientôt Halef, ayant empaqueté une partie de son four- ^\. niment de voyage, monta à cheval. Nous voulions qu'on If le prît pour un voyageur arrivant en ville. Je le précédai | à pied et m'arrêtai aux alentours de la haudjia. 4

Après l'avoir vu entrer, je me rendis au bazar, afin de - ; v. faire l'échange de mon costume avec celui que j'avais

^■^ arfa f i ■ ^^halTh^ri

laissé chez le marchand d'habits. Lorsque je revins chez Houlam, il faisait complètement nuit. Notre hôte nous proposa de nous rendre aux bains, où nous trouverions d'excellent café, des aïsvasperverdcsi (gelée de fruits très renommée à Andrinople), et où nous pourrions jouir du spectacle des karachekkr (ombres chinoises). Nous acceptâmes.

Les bains turcs ont été si souvent décrits, qu'il me semble superflu d'en parler. Le spectacle des ombres chinoises,. dont on nous régala après le bain, ne mérite pas qu'on s'y arrête. Quant aux gelées, elles peuvent être trouvées excellentes; mais elles n'étaient nullement de

mon goût.

En quittant le hammam, la soirée nous parut si belle, que nous nous décidâmes à nous promener un peu avant de nous coucher. Nous sortîmes de la ville par le côté de l'ouest , pour longer les rives de l'Arda , lequel rejoint la Maritza tout près d'Andrinople.

Il était au moins 1 1 heures quand nous rentrâmes en ville. Le ciel s'était éclairé ; il semblait transparent comme une belle voûte de cristal. Au moment où nous allions passer la porte, trois cavaliers en débouchèrent, puis continuèrent leur chemin sans paraître nous remarquer. Deux d'entre eux montaient des chevaux blancs ; le troisième avait un cheval de couleur foncée. Celui qui marchait en avant adressa quelques mots à ses compagnons. Je m'arrêtai en tressaillant, pour prêter l'oreille.

« Qu'est-ce donc? me demanda ïsla. Tu les connais?

— Je ne sais... Cette voix ne m'est pas étrangère» — ■ Tant de voix se ressemblent !

— Celle-ci rappelle la voix de Baroud.

— Il s'enfuirait ?... Déjà !

— La chose me paraît difficile , mais non imposa -g sible. - ' 1

— En ce cas , il aurait pris la grande route de Filibe 'f (Philippopoli) plutôt que ces chemins détournés et peu '. sûrs. *4

— Au contraire. Des fugitifs de cette espèce évitent les voies fréquentées. Plus j'y songe, plus je me persuade ) M que c'est lui. » At

Je sentais intérieurement que je ne me trompais points '" Je hâtai le pas; mes compagnons m'imitèrent. >)'

On nous attendait anxieusement. Osco se tenait devanfo'la porte de notre hôte. Il nous cria du plus loin qu'il nous aperçut : \

« Enfin ! enfin ! j'ai cru que vous ne reviendriez ^ jamais... Un malheur nous menace!

— Lequel ? fjfe

— J'étais en faction près de la prison. Quelqu'un se; fit ouvrir, puis en ressortit presque aussitôt, accompagné',', de deux autres personnages.

— As -tu pu les reconnaître? »£'

— Non; mais, comme ils s'éloignaient, j'ai entendu^ l'un d'eux murmurer : « Eh bien! voilà l'affaire fait^

« plus vite que nous ne l'espérions. » J'ai essayé de le suivre ; mais ils marchaient rapidement, et ils ont disparu au coin d'une place. Je suis revenu ici. N'y trouvant per?; sonne, je me désespère depuis une heure. • -X

— Il faut s'assurer tout de suite des faits, m'écriai -je./* Houlam, accompagne- moi... Que les autres nous:»,, attendent! » -.ft

• ri".

Houlam et moi courûmes d'un trait jusque chez Doxati. Son auberge restait ouverte. Nous entrâmes dans la cour,; , sur laquelle donnait une grande salle sans issue du côté «^

de la rue. Houlam ordonna à un domestique de faire venir son patron.

Doxati, un petit homme maigre au type grec très prononcé, accourut, nous salua respectueusement et s'informa de nos désirs.

« Tu as reçu , ce soir même , une nouvelle pratique ? lui dis- je.

— Plusieurs, seigneur.

— Je parle d'un homme fort petit qui est arrivé à cheval.

— Ah ! oui , avec une barbe aussi clairsemée que les plumes de la queue d'une vieille poule.

— Pour un hôte, tu t'exprimes d'une façon peu polie. N'importe, ta description est juste ; c'est bien l'homme que je cherche. Où est-il?

— Dans sa chambre.

— Conduis -moi près de lui.

— Viens, seigneur. »

Il marcha le premier, traversa la cour et grimpa une sorte d'escalier peu commode. Le corridor du haut était éclairé par une lampe. J'aperçus une rangée de portes : l'hôtelier en ouvrit une. Là brûlait aussi une lampe. Quelques vieilles nattes formaient tout l'ameublement de la pièce, qui me parut vide.

« C'est dans ce cabinet que tu l'avais logé? demandai-je.

— Oui.

— Il n'y est pas.

— C'est vrai. Allah sait où il est !

— Où a-t-on mis son cheval ?

— A l'écurie, au bout de la seconde cour.

— Cet étranger s'est -il mêlé aux hôtes depuis son

arrivée ?

258 UNE MAISON MYSTEBIEUSE

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Si

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— Je le crois. Je l'ai vu dans la cour. l -\\

— Je cherche encore un autre voyageur : Manach el Barcha. Le connais -tu?

— Oui. Il a logé aujourd'hui chez moi.

— N'y est -il plus?

— Non... Il est parti.

— Seul ?

— Avec deux amis.

— A cheval ?

— Oui.

— De quelle couleur sont leurs montures ? *

— Deux blanches, la troisième noire.

— Où vont -ils ?

— A Filibe , puis à Sofia. |

— Connais-tu les deux amis de Manach?

— Non. Il ne les a amenés que peu d'instants avant le départ.

— Les trois chevaux étaient dans ton écurie ? ^ * r

Manach el Barcha est arrivé chez moi sur un che 1 - '\

val noir ; il a acheté les deux blancs ce soir même. »

Ainsi mes prévisions se trouvaient justes : Baroud el'-;? Amasat venait de s'échapper avec l'aide de son compâ^ triote. Quel était le troisième? Peut-être le geôlier ou un» des gardiens de la prison , qui , gagné par eux , se voyait obligé de partager leur fuite. Je repris mes questions^ D'ailleurs, l'hôte répondait fort complaisamment. ■*

« L'homme dont je t'ai parlé d'abord, le petit cavalier au poil clairsemé, n'a- 1- il pas pris le même chemin que.,' les trois autres? demandai-je.

— Non. '#

— En es -tu sûr? >î

— Très sûr. J'étais près de la porte quand Manach el'^

'ifc

ry^

Barcha est parti avec ses compagnons : personne ne les a suivis.

— Conduis -moi près dû cheval qui est resté dans ton écurie. »

Nous redescendîmes dans la cour; puis l'hôtelier me fit passer dans une seconde cour. Là nous enfilâmes un couloir voûté, et nous parvînmes à l'entrée d'un petit bâtiment d'où s'échappait une odeur qui ne laissait aucun doute. Nous étions, du 'reste, au milieu d'une complète obscurité. Un léger hennissement me prouva la présence d'un cheval dans cette écurie.

« On a éteint la lumière, murmura Doxati.

— Il y avait une lumière ici ? dis- je.

— Oui.

— Et les chevaux de Manach el Barcha se trouvaientils dans la même écurie ?

— Oui ; mais je ne l'ai point accompagné quand il est venu les y chercher.

— Il faut rallumer la lanterne. »

Je tirai des allumettes de ma poche. Doxati me montra la place d'une vieille lanterne accrochée au mur, et je rallumai la mèche fumeuse. Bientôt je reconnus le cheval de Halef. Tout près de l'animal nous aperçûmes quelque chose d'informe, couvert d'un kaftan et lié de cordes. Je coupai les cordes, j'écartai le kaftan, et je vis... mon petit hadji Halef Omar !

Le malheureux petit homme fut quelques minutes avant de pouvoir reprendre haleine, car j'avais dû le délivrer aussi d'un bâillon. Enfinj revenant à lui, il ferma le poing, fit un bond de colère et s'écria :

« Allah Ma Allah ! Sidi, où sont-ils, ces chiens qui m'ont terrassé traîtreusement, ces fils de chiens, ces

!60 DA'i' iUAJSOJV MYSTERIEUSE

petits-fils de petits-fils de chiens qui m'ont renversé et lié? Q

— Tu dois le savoir mieux que moi, Halef, repris -je. }|

— Je dois le savoir? Et comment l'aurais -je su pendant que j'étais entortillé et attaché comme le saint Coran de Damas retenu par sa chaîne de fer ! %

— Pourquoi t'es -tu laissé arranger ainsi? »

Halef me regarda d'un air effaré.

« Tu me le demandes ? balbutia-t-il. Ne m'avais-tu pas /

envoyé ici pour... ?

— Pour que tu me donnes une preuve de ta sagesse,^, de ta prudence, de ton adresse... Eh bien! Halef, les '.;. voilà, ce me semble, un peu en défaut. T .

hJ

— Sidi, ne me soupçonne pas. Si tu avais Vu comment *| les choses se sont passées, tu m'excuserais. * ^f

— C'est possible , Halef; mais sais- tu que Manach el ' ^ Barcha a réussi dans son projet ? *;

Oui* Que le Cheïtan le dévore !

— Sais -tu qu'il emmène Baroud sur le chemin de Filibe?

— Oui. Que la djehenna engloutisse ce Baroud !

— N'en es -tu pas un peu cause ?

■ — Non, non, non, sidi ! 'u

— Parle donc, raconte-moi tout. X

— Oui, écoute. Quand je suis arrivé dans la haudjia*'

de ce Doxati ici présent, avec sa bouche ouverte et ses ,

yeux écarquillés comme ceux du Cheïtan, j'appris quel

Manach el Barcha avait trois chevaux, qu'il venait d'en ^

acheter deux, et qu'il partait dans quelques heures. Je^

l'espionnai. 11 ne tarda point à sortir à pied. ' <*

— Pourquoi ne pas le suivre ? !

— Je savais qu'Oscc montait la garde à la prison; " je pensai qu'il valait mieux rester ici. . <*4

— C'était assez juste.

— Là ! Tu vois, sidi, que j'ai raison. Je devinais bien ce que ferait Manach ; mais pour une évasion il faut des chevaux. Je me dis qu'if rentrerait. Me glissant dans l'écurie, je m'y cachai pour l'y surprendre.

— A quoi cela pouvait-il t'avancer ? Avertir la police , ramener quelques cabassers avec toi eût été le plus sûr.

— O sidi, le plus sûr n'est pas toujours ce qu'il y a de mieux. Prendre de pareils brigands à moi tout seul, c'eût été beau !

— Oui, et maintenant nous souffrirons tous à cause de tes bravades.

— Qui sait si Allah ne nous le remettra pas entre les mains ! D'ailleurs, écoute encore. Je les attendais donc. Ils revinrent trois ensemble ; ils m'aperçurent et me demandèrent ce que je faisais. Mais Baroud el Amasat me reconnut tout de suite, puisque j'étais un des témoins contre lui à l'audience. Il tomba sur moi avec un gourdin. Je me défendis de toutes mes forces et lui arrachai une partie de ses habits.

— Pourquoi ne te servais -tu point de tes armes?

— Sidi , songe un peu : six bras pour me retenir, me frapper, me lier! Je n'en ai que deux, hélas! Pourquoi Allah ne m'en donnait- il pas dix en cet instant? Je fus roulé à terre, piétiné, enveloppé dans mon kaftan, lié comme un paquet, bâillonné enfin, et je serais encore dans ce triste état si tu n'étais pas venu à mon secours. Voilà tout ce que je puis te raconter, sidi.

— Oh ! malheur, Halef ! malheur !

— Sidi, je pourrais bien crier aussi : Vall val ! mais à quoi cela servirait -il? Les voilà sauvés! Dans le désert,

262 CAJV/? MAISON MYSTÉRIEUSE l<

on finirait sans doute par retrouver leur trace; ici, au \

milieu de cette grande ville d'Edirneh, comment y parve- '•.

nir? ;

— Leur trace , je la connais ; je sais où ils vont. -f

— HamdouliJJah ! loué soit Allah, qui t'a donné l'intel-

ligence !

— Il semble te l'avoir obscurcie aujourd'hui, Halef..: Quand je serais sur les traces de ces brigands, cela ne "| prouve point que je les rejoindrai... Mais, tiens, éclaire-. 3 moi donc : qu'est-ce que je vois là ? »

Halef se baissa pour ramasser un assez grand morceait v.

de drap. II l'examina près de la lumière et murmura :

« Cela vient du kaftan de Baroud el Amasat que j'ai -.^ déchiré ; la poche pend après. ; '„

— Y a-t-il quelque chose dans cette poche? ' J"

— Attends... Oui, un morceau de papier. Tiens, *

regarde ! »

Je m'approchai de la lanterne. Ce que me tendait Halef , > était une lettre d'un très petit format, mais scellée d'aô V, énorme cachet. Je l'ouvris : elle ne contenait que trois ,, lignes en caractères arabes si fins , que je ne pus les lire à cette lumière insuffisante. Mettant le billet dans ma,: poche , je cherchai si quelques débris de vêtements ne J, restaient point encore dans l'écurie : je ne trouvai plûfi** rien. i

Ce qui me semblait extrêmement singulier, c'est qutf\ ces hommes n'aient enlevé à Halef ni son couteau, ni sts) pistolets. Quant au fusil, je l'avais remarqué dans tifrV, coin de sa chambre d'hôtel. : '/

« Manach el Barcha descend ordinairement chez toi? 4, Il y a sa chambre? dis-je à l'hôtelier, qui nous écoutait et î{ & nous regardait en silence, d'un air de profond étonnemerît» J

— Oui, répondit-il.

— 11 y vient souvent ?

— Oui.

— Tu le connais beaucoup ?

— Oui. C'est un receveur d'impôts.' ■ — Où réside -t- il?

— A Uskub ; mais il voyage presque sans cesse pour faire rentrer les contributions.

— Conduis-moi dans la chambre qu'il a occupée tout à l'heure. Exécute-toi de bonne grâce, car cet homme va être poursuivi par la police, et je pourrai peut-être t' épargner des désagréments. »

Je ne trouvai dans la chambre de l'Arménien aucun indice de nature à me mettre sur la voie, rien dont il fût possible de tirer la moindre conclusion.

La mission de Halef était terminée, d'une manière fâcheuse, il est vrai; mais enfin sa présence cessait d'être utile : je le renvoyai chez Houlam avec son cheval. Il s'éloigna en grommelant dans sa barbe un millier de malédictions contre les brigands.

Houlam, qui m'avait attendu dans la cour, écouta silencieusement le récit de l'aventure; puis il répéta plusieurs fois :

« Ketir, ketir (trop fort ! trop fort)! Ah! si nous avions prévu le coup ! Au lieu de nous rendre aux bains, nous serions restés a la maison, Osco nous eut trouvés; ces scélérats seraient maintenant entre nos mains.

— Cest vrai ; mais comment supposer une fuite si prompte? Allons chez le cadi. Houlam, tu me présenteras. »

Sur le chemin, mon compagnon s'exclamait sans cesse :

2GI J7iV7i T MAISON MYSTÉRIEUSE

« A quoi servira cette visite? Le cadi peut-il empêcher ce qui est fait ?

— Non ; mais il constatera l'évasion et.., J

— Le cadi dort certainement.

— On l'éveillera.

— Il ne se lèvera pas.

— Nous l'y forcerons. »

En effet, toute la maison de l'honorable fonctionnaire goûtait les douceurs du sommeil. Il me fallut déployer plus que de l'énergie pour mettre les serviteurs en mou- y^i vement. Enfin nous fûmes introduits près du magistrat, qui demanda d'un ton fort maussade pourquoi on le dérangeait ainsi pendant la nuit. Je pris la parole : *

« Nous avons remis Baroud el Amasat entre tes makis, ;

dis-je résolument. Veilles -tu à ce qu'il y reste? i *

— Tu viens pour m'adresser une telle question? \ > %

— Oui. J'attends ta réponse.

— Le prisonnier est bien gardé. Retournez donc che vous .

— Nous resterons ici , car le prisonnier s'est enfui.

— Enfui ! . . . lui ? qui ?

— Le prisonnier, je te le répète.

— Allah alibarl j'entends les mots que tu prononces,' '^ mais je ne les comprends pas. * "'Â

— Eh bien, écoute : Baroud el Amasat s'est évadé de. t * la prison. »

Le cadi se souleva brusquement sur son divan et fit < % .de grands gestes en l'air. <»

« Que dis -tu? Évadé ! s'écria- 1- il. - }$ tt

— Oui. »>.

— Evadé du \nu\an Jcachot)?

— Oui. • ^

— Coin ment le sais -tu?

— Nous venons de le rencontrer.

— Ya Allah ! pourquoi ne le ramenez -vous pas? • — Nous ne l'avons point reconnu à temps.

— Eh bien, alors, comment dites -vous que c'est lui?

— Tu ne me laisses pas achever. Nos doutes ont été confirmés par ce que nous venons d'apprendre à l'instant : c'est un receveur de l'impôt nommé Manach el Barcha qui l'a délivré.

— Manach el Barcha ? Oh ! je le connais... ïl a été collecteur d'impôts; il demeurait à Uskub. Maintenant il ne remplit plus cet emploi; il habite dans les montagnes.

— Il habite dans les montagnes ! Tu es bien honnête : cela signifie qu'il s'y cache. Ne l'as- tu point aperçu à l'audience , hier ?

— Non. Tu le connaissais donc?

— Je ne l'avais jamais vu ; mais les allures de cet homme attirèrent mon attention, je le suivis. J'appris son nom chez un marchand d'habits. Il était logé à la haudjia Doxati. Il a acheté deux chevaux hier soir, puis il est parti au commencement de la nuit avec Baroud el Amasat et un troisième cavalier.

— Quel est ce cavalier?

— Je ne sais : le geôlier ou l'un des employés de là prison , sans doute. »

Lorsque j'eus achevé le récit de l'aventure, le cadi se leva tout à fait, se fit apporter son sabre et se dirigea avec nous vers la prison. Dix cabassers eurent ordre de nous accompagner.

«• Conduis- nous à la cellule du prisonnier Baroud el Amasat , » dit le fonctionnaire, lorsque nous fûmes arrivés, en s'adressant au na%ar-hacM (surveillant en chef),

It

266 LT/tf MAISON MYSTERIEUSE

qui ne semblait pas peu surpris (Tune telle visite à ?' pareille heure.

ïl finit par obéir; mais, en ouvrant le cachot vide, le malheureux faillit tomber à la renverse.

On chercha partout le subalterne chargé spécialement f de veiller sur Baroud el Amasat : il fut impossible de le l découvrir.

La fureur du cadi devint indescriptible. Le digne magistrat eut recours à un vocabulaire d'injures si riche et si varié, que je ne saurais le traduire. Il ne s'apaisa quelque, ;f, peu qu'après avoir fait enfermer le surveillant en chef au fond du cachot le plus noir.

« Que faire à présent?... demandait -il avec inquié-

tude. Le poursuivre à linstant? ,.^

— A l'instant? répétai- je; on ne le rattraperait point. "

— Pourquoi cela ?

— La nuit le protège.

— Il faudrait attendre jusqu'à demain matin ? '•%'

— Oui.

— Il aura eu le temps de se mettre en sûreté.

— Je ne le pense pas. Sa trace serait facile à trouver, d'ailleurs. »

Le magistrat me regarda d'un air étonné, puis me demanda :

« Ne disais -tu point hier que tu es un chrétien d'Europe ?

— Oui.

— Chez vous y a- 1 - il des criminels ?

— Il y en a partout. ^

— Quand vos criminels se sauvent, marquent-ils leurs traces?

Oui, tout comme ici. Par le mot traces, on peut >'

entendre autre chose que des empreintes faites sur le sable... Je suis persuadé que je finirai par découvrir les fugitifs.

— Tu fais partie de la police ?

— Non ; il n'est point nécessaire d'en être pour cela. Les fugitifs ont dû longer les rives de l'Arda, qui sont très peuplées. On peut interroger les gens près desquels ils ont passé.

— Soit. J'enverrai dès l'aube des cabassers pour s'informer.

— Moi aussi, je me propose d'aller aux renseignements.

— A quoi bon ? Mes gens suffisent.

— Permets -moi d'en douter.

— EfTendi, tu m'offenses !

— Cela est loin de ma pensée. Cependant j'avoue que

je me défie de tes employés, car ils viennent de laisser échapper le prisonnier.

— Ils ont agi contre mes ordres.

— Très certainement; mais ils pourraient faire de même quand tu leur enjoindras de poursuivre le fugitif. Nous t'avions confié un homme à la garde duquel notre sûreté est intéressée; tu ne peux plus nous en répondre : nous usons de notre droit en essayant de rattraper ce scélérat. D'ailleurs, je te le répète, je suis presque certain de réussir.

- Mes cabassers s'y entendent mieux que toi. Si tu

tiens absolument à donner la chasse à cet homme, joinstoi aux soldats que j'enverrai.

— Je ne le puis. Leur chef voudrait me diriger, et je dois agir librement. Laisse -les s'y prendre à leur guise, moi à la mienne. Je te demande seulement de me confier un loulemr (mandat d'amener).

— As-tu besoin de cette pièce?

— Comment sans elle pourrais -je obtenir main-torte? Avec un toutemr, partout je me ferai obéir. Je te mettrai le prisonnier entre les mains au moyen de tes agents euxmêmes. »

Le cadi hocha la tête; il paraissait contrarié, Il dit brusquement :

« Tu es chrétien ?

— Oui.

— Partant tu n'es pas sujet du Grand Seigneur, a qu'Allah bénisse !

— Je possède un bouyouroultou qui me met sous la protection du Padischah ; mais en effet je ne suis point son sujet.

— Donc il m'est interdit de te confier un toutemr.

— Je le sais. Il faut être pour cela non seulement sujet du sultan, mais magistrat ou agent de police; aussi je comptais te prier de me donner en même temps quelques ,5 cabassers, porteurs du toutemr. Je tiens à ce qu'ils soient d'un rang inférieur, afin qu'ils ne me regardent point comme agissant sous leurs ordres.

— Cela ne se peut non plus.

— Pourquoi ?

— Pour deux raisons : d'abord j'envoie moi-même une '* troupe à la poursuite du fugitif, ensuite les cabassers boivent et mangent.

— Eh bien, je les nourrirai.

— Leur payeras-tu aussi leur journée?

— Volontiers. Consens à nous seconder, cela vaudra "jf mieux pour toi ; car, si tu t'y refusais, on croirait que tu ^ as contribué à l'évasion du scélérat par crainte des V Anglais. » ■ ']

if

Cet argument parut avoir une certaine force. Notre magistrat se redressa et me demanda d'une voix un peu altérée : «

« Effendi, as -tu vraiment une telle pensée?

— Ce que je pense ne fait rien à la chose. Je me permettrai seulement de t'avouer que je m'étonne d'avoir entendu condamner cet homme à la bastonnade et de l'en voir quitte, de le voir s'échapper si vile, si facilement , après que tu nous avais promis une garde sévère. Tu le sais cependant, nous pouvions prouver que l'ambassadeur de la Grande-Bretagne n'est pour rien dans son affaire.

— Cet homme a peut-être quelque relation avec les Anglais. En ce cas, je risquais de me voir inquiété en le condamnant à la bastonnade ; il m'eût fallu beaucoup débourser pour la compensation. J'ai agi avec prudence.

— Ce drôle a-t-il un im%a ou un isbat-rayanun 1 en témoignage de ce qu'il avançait?

— Non.

— Est-il indigène?

* — Tu sais le contraire.

— Alors pourquoi ne pas le contraindre à prouver sa naturalisation ? Cela lui eût été impossible. Vivant sur les terres du Grand Seigneur, sans papiers d^aucune sorte, sans références ni protection, il devait être jugé et puni selon les lois turques, puisque tu admettais la réalité du crime. Soumis à la bastonnade, cet homme ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même. Réfléchis , voh de quelle connivence complaisante on serait en droit de t'accuser. Il y va de ton intérêt personneL Tu ne te com-

1 Signature et légalisation de la signature,

promets point en m'adjoignant deux ou trois cabassers porteurs du toutemr, et tu as ainsi double chance de faire réintégrer le prisonnier dans son cachot. »

Le fonctionnaire turc devenait fort perplexe. Aucun chrétien jusqu'alors n'avait osé lui tenir un pareil langage. Ma hardiesse aurait, j'en demeurais persuadé, plus d'influence que toutes les prières ou que l'éloquence la plus raffinée.

« Effendi, murmura enfin notre homme, tu parles d'un ton peu ordinaire.

— Tu n'y es point habitué , parce que tu n'as point encore traité avec un chrétien assuré, comme moi, de la haute protection du sultan et fort de son droit. »

Il fit quelques pas en avant, marmotta entre ses dents :

« Je dois consulter le mollah, oui, oui...

— Le mollah!... le mollah, soit. Consulte, délibère tant que tu voudras; laisse le brigand se mettre hors d'atteinte. Je m'adresserai à Yai'i ordrasii (haute cour), et nous verrons ce que nous aurions dû faire l'un et l'autre dans cette circonstance.

— Effendi, connaîtrais -tu les grands juges?

— Tu le leur demanderas.

— Tes réponses sont fières, mais j'aime cela; j'aimô les hommes énergiques. Je ferai ce que tu désires.

— Merci. Moi aussi, j'aime les gens résolus. Quand me donneras -tu le toutemr?

— A quelle heure pars -tu, efiendi?

— Au petit jour.

— Dès l'aube, trois cabassers à cheval seront devant la porte de Houlam.

— Merci. N'oublie pas de m'écrire la note de ce que

i . ■ i^i ii ■■■■ ■

je dois payer à tes soldats. Je ne veux en faire ni trop ni trop peu, et j'ignore les usages à cet égard. »

Il comprit l'ironie et dit*vivement :

« Penses-tu en être importuné?

— Non. J'appartiens à la race des Saksoujali (Saxons), lesquels ne se laissent ni importuner ni tromper par les Turcs.

— Saksoujali!... La Saksouja est-elle dans le Muntchistan ou dans le Prussistan, ou...

— Mais ne sais -tu point que la Saksouja forme un royaume ?

— Non.

— Cependant tu as fréquenté les medressé. Tes professeurs ne t'ont jamais appris la situation des différents peuples ?

— Non. Peut-être n'avaient-ils jamais vu ces contrées.

— Non, très probablement ; mais il y a des livres où tous les pays sont écrits et figurés, de sorte qu'on peut les connaître sans les visiter. La Saxe se trouve bornée d'un côté par TErz-Gebirge ou Montagne d'airain. Elle est située bien loin d'ici, entre la mer Méditerranée et la mer Glaciale. C'est là qu'on boit le célèbre café des fleurs, le Imvê ichitcbethykun , comme vous l'appelez. Là aussi se trouve la grande ville de Bajuk-Lypsa (Leipzig), où vos commerçants viennent se fournir des marchandises qu'ils ne trouveraient pas à Stamboul, et où le sul^tan El Kebir 1 fut si rudement battu, qu'il oublia de réciter la huitième sourate 'du Coran, la sourate pour le butin. »

Le cadi m'écoutait avec attention. Ce que je lui disais

1 Le grand sultan, Napoléon I er ,

272 UXH MAISOX MYSTÉRIEUSE

des montagnes d'Erz et du café paraissait l'intéresser vivement. Il se figurait, j'en étais sûr, l'Erz-Gebirge comme un amas d'airain fondu s'élevant en pointe jusqu'au ciel. Quant au café, je pensais qu'il ferait quelque difficulté de l'avouer supérieur à celui de son pays. Après un moment de réflexion , il reprit :

« Si dans ta patrie il y a de pareilles montagnes, on doit y être riche... Je connais le kavé tchitchetchykun. Il est excellent, mais très cher. Le sultan, le grandvizir et tout au plus le kapoudan pacha seuls en font usage. Je vais parfois chez ce dernier; j'y ai goûté le divin breuvage. Avez -vous une poste dans votre pays?

— Plusieurs. Il y a aussi des chemins de fer, et sur les fleuves des bateaux à vapeur.

— La poste de Saxe vient-elle jusqu'à Stamboul ? » Je devinais la malice du digne fonctionnaire, et je

répondis avec empressement :

« On peut envoyer de la Saxe à Stamboul ou à Edirneh tout ce qu'on veut ; la voie est sûre.

— Pourrait -on iaire venir du kavé tchitchetchykun à Edirneh?

— Oui, certes !

— Quand retourneras -tu chez toi?

— Dans quelques semaines, je l'espère.

— Ne te serait-il pas aisé de m'adresser une corbeille ou un sac de ce café? Je payerais tout : le café, la corbeille, le sac, le port. Seulement tu n'es peut-être pas assez riche pour te procurer cette divine liqueur ?

— Sois sans inquiétude. Notre bon roi aime beaucoup ses sujets; il a soin que tous, môme les plus pauvres, puissent boire de ce café tant qu'ils veulent.

— Allah illa Allah ! quel excellent monarque ! Dans les

domaines du Padischah, le café devient de jour en jour moins bon et plus coûteux. Donc tu m'enverras du café des fleurs?

— Oui. .. Sauras-tu préparer la liqueur avec la graine ? » Je l'insultais probablement; car, agitant ses bras en

l'air, il s'écria :

« Que penses -tu de moi? Je m'entends à préparer toutes sortes de liqueurs. Envoie toujours; moi et les miens nous ferons une grande fête pour célébrer l'arrivée du kavé. Voyons : combien demandes -tu de cabassers ?

— Trois.

— Tu en auras six demain matin à la porte de Houlam, tous gens prudents, braves, capables d'empoigner les plus habiles scélérats et de ne pas trembler même à la vue du Cheïtan ! Tu leur remettras une piastre par jour, et ils se nourriront à leurs frais. Est-ce trop exiger?

— Non, certes ! Je suis reconnaissant de ce que tu fais pour nous. Je donnerai deux piastres à chacun de tes hommes.

— Bien. Qu'Allah te conduise!

— Qu'il soit avec toi , càdi ! »

Le fonctionnaire turc devërtait si aimable, qu'il nous reconduisit jusque sur le seuil de la prison et voulut attendre que nos lanternes fussent allumées avant de prendre congé de nous.

On ne pouvait, à une telle heure, s'aventurer dans les rues sans lumière. La police, très sévère sur ce point, nous eût arrêtés, et notre nuit se serait passée en société d'un ramassis de brigands, de vagabonds, de misérables de toute espèce.

Nous n'avions pas fait cent pas, qu'un individu, venant

274 t/.VB MAISON MYSTERIEUSE

en sens inverse, se jeta brusquement sur moi. Je fis un bond en arrière. Il cria :

« Prends garde ! prends garde !

— Eh ! tu aurais dû le dire plus tôt ! répliquai-je avec

humeur.

— Aman! aman! pardon! pardon! je me dépêche... Ma lanterne s'est éteinte en courant. Veux- tu me permettre de la rallumer ? J-

— Volontiers. »

Il prit la mèche de sa lanterne de papier et la ralluma", , à la mienne en continuant ses excuses : , m

« J'étais très pressé. Je cherche un médecin, un bar- ;/ bier, un apothicaire. Un hôte vient de tomber malade ^\, chez mon maître. Personne ne le comprend : il ne parle : 'î que l'allemand. » \

Il n'en fallait pas davantage pour exciter ma compas-^ f* sion : un compatriote atteint d'un mal subit chez des étrangers et pouvant à peine se faire entendre, il était de'*^ mon devoir de lui venir en aide sans délai. ,<^

« De quelle partie de l'Allemagne est-il? demandai-je. *

— Du Bavaristan. » 'r Je ne songeai pas même qu'on pouvait me tromper. ' ^ « La Bavière n'est pas si connue des habitants d'Andri- $

nople, que ce garçon la désigne ainsi,' sans en avoir' x recueilli le nom sur les lèvres du malade, » me disais-je.

Ml

Je poursuivis mes questions : - *

tf

« Quelle maladie a donc votre client?

— Une fièvre nerveuse. » '^

Cette réponse même, malgré son peu de vraisemblance, \i

ne m'ouvrit point les yeux. Je ne songeais qu'à un comr f'

patriote souffrant et isolé en un pays étranger. 4-

« C'est un négociant, sans doute? , •■£

»*tf

— Je ne le connais pas. Il est entré chez mon patron pour acheter du tabac.

— Demeurez -vous loin?

— Non.

— Conduisez -moi chez vous.

— Tu es médecin ?

— Non, mais je suis Allemand. Je pourrai rendre service à mon compatriote.

— Loué soit Allah ! Suis-moi. »

Houlam offrit de m'accompagner ; mais j'insistai pour qu'il allât chez lui se reposer, ce dont il devait avoir besoin. Je lui remis la lanterne, puis je marchai près du domestique. Celui-ci s'arrêta au bout de quelques minutes devant une porte et frappa. On ouvrit aussitôt. J'étais encore dans la rue, derrière mon introducteur, lorsque j'entendis une voix lui crier :

« Tu as trouvé un médecin ?

— Non, mais un hamcheri (compatriote) du malade.

— A quoi peut -il nous être utile ?

— Il servira d'interprète ; il parle facilement.

— Bien. Qu'il entre ! »

Je pénétrai dans un étroit couloir donnant sur une petite cour. La lanterne de papier portée par celui qui me précédait ne me permettait guère de voir à plus de trois pas autour de moi, mais j'avançais sans la moindre appréhension ; aussi je ne fus pas peu étonné quand la même voix murmura :

« Empoignez- le ! c'est bien lui. »

La lanterne s'éteignit immédiatement. On me saisit par les pieds, les jambes, les bras... Je ne sais combien de mains m'étreignaient.

Qn ne devait pas se tromper, non : c'était bien à ma

^^■^^■^i^^ifc^»aa*^i^^*É • ~~ ~~ i - • ~ —*■

personne qu'on en voulait, la voix venait de le dire. Des \ cris ne m'eussent point servi au milieu de cette cour, '* dont j'avais entrevu les hautes murailles. Une seule chance s me restait: j'essayai de lutter avec énergie pour entraîner les assaillants et les ramener vers le couloir qui don- •' nait sur la rue. J'étendis les bras, j'allongeai les jambes , autant que me le permettait ma situation, puis je les reti- • rai violemment à moi, imprimant ainsi à tout mon corps ,„ de brusques secousses. Deux des brigands me lâchèrent,; un instant, mais les autres me serraient comme dans des .-7. étaux. Ceux même qui avaient reculé revinrent plus furieux ï* à la charge.

Quels étaient ces hommes ? Ils nous épiaient sans douté ;';* dès notre entrée à la prison. ,,„£

Parlementer?... Il n'y fallait pas songer. Je m'entêttis * à me débattre silencieusement, en désespéré. Les riiains de .> mes agresseurs me froissaient les membres, m'écrasaient v la poitrine. Je résistais toujours. Enfin je dus me résigner, <£ mes adversaires étaient trop nombreux. Je me sentis lier •:;* avec des cordes aux poignets et aux chevilles. Si je refou- ,-J. lai le besoin de crier si naturel quand on est violenté; l c'est que je voulais du moins ne pas compromettre ma .' vie. De pareils scélérats n'auraient guère hésité à me faire ^ taire pour toujours, dans le cas où mes cris eussent été f un danger. J'espérais, en gardant le silence, me préser--.^ ver des dernières extrémités où ces hommes eussent pu ;"

se porter.

La lutte m'avait épuisé, je perdais haleine; mes persécuteurs soufflaient de leur côté comme des locomotives, 'ty Mes armes m'avaient été enlevées dés le premier moment; \ ma position n'offrait rien de rassurant. Bientôt les bri- '. gands se mirent à jurer et à se disputer. Je ne savais $

¥ rf .

combien ils étaient. Des ténèbres si épaisses nous enve-

loppaient, que je ne serais pas parvenu à distinguer ma main en la plaçant devant mes yeux.

J'entendis le chef sans doute qui disait :

« Etes - vous prêts ?

— Evet ! oui î

— Emportez- le. »

On me prit à bras-le-corps, on m'entraîna, on me poussa. Mes épaules et mes genoux restant libres, j'eusse essayé encore de me défendre sans la crainte de rendre ma situation pire. Je remarquai qu'on me faisait traverser deux salles. On me jeta sur les dalles de la troisième, puis ceux qui m'avaient porté s'éloignèrent.

Un peu plus tard, la porte se rouvrit : deux personnages armés vinrent vers moi. L'un d'eux tenait une lanterne. Le dernier, je l'avais vu quelque part,... dans la cour de notre hôte , autant qu'il m'en souvenait.

L'autre me demanda avec un rire sardonique :

« Me reconnais - tu ? »

Il dirigeait sur son visage la lumière qu'il avait prise des mains de son acolyte.

Certes, je le reconnaissais, et non avec plaisir en ce moment , comme on peut le penser : c'était Ali ben Baroud el Amasat, le fils du fugitif, le derviche Journeur de Constantinople.

Je ne répondis pas. Ali m'allongea un coup de pied et répéta d'un air méprisant :

« Giaour, me reconnais-tu? »

Il était temps de parler. D'ailleurs, j'avais hâte de savoir ce qu'on prétendait faire de ma personne et pourquoi ce guet-apens.

« Oui, murmurai -je.

27S VXE MAISON MYSTERIEUSE

— Avoue que tu as menti. Tu ne faisais point partie de la bande des Nasr.

— Ai -je soutenu le contraire?

— Oui.

— Pas du tout. J'ai profité de ton erreur, mais non menti. Que me veux-tu?

— Te tuer.

— Soit ! * v

— N'affecte pas de dédaigner la vie , giaour. Les chré- j tiens ne savent point mourir; ils n'ont ni Coran, ni Pro-' z phète, ni paradis pour les y encourager. » : '

Là-dessus, le charitable derviche me lança un second-, coup de pied. Ah ! si j'avais eu seulement une main";' libre, cet impertinent moine tourneur eût appris à'J danser d'une autre façon que dans son couvent. Je ré-' > pliquai :

« Si vous êtes décidés à me tuer, qu'y puis-je? Je* recevrai la mort avec autant de calme que je reçois tes" coups de pied. Chez nous autres chrétiens, personne 11e serait assez lâche pour frapper un ennemi garrotté.* Enlève-moi mes liens, nous pourrons lutter ensemble î"p on verra lequel attend un paradis plus magnifique. £

■ — Chien ! tu m'insultes ! Sache que tu descendras -*\

If

dans le me%ardji (tombeau) avant le jour. '«*

— Laisse -moi en paix jusque-là. Va-t'en.

— Non, je veux te parler. Accepterais -tu un tchP

ri

bouk ? »

Je haussai les épaules , le regardant d'un air de pitié. ,Xf « Excellent danseur et bouffon encore plus accompli, */**

murmurai- je, tous mes compliments! j'ignorais que les 7{f derviches joignissent ensemble ces deux talents de société. Tu es jeune : je t'engage, si tu veux obtenir une réponse,, ^

Il me demanda avec un rire sardoniqùc ; « Me reconnais -tu ? »

h me parler avec le respect dû à ma barbe. Souviens-toi des prescriptions du Prophète. »

En l'appelant danseur {choradji) , je lui faisais une sanglante injure. Par le mot chora, les Turcs entendent une sorte de danse qui est sévèrement interdite aux hommes.

La danse des derviches a un caractère tout différent; elle est regardée comme sacrée. Dire au jeune musulman que, dans ma pensée, rprdre des derviches dont il faisait partie s'assimilait aux danseurs et aux baladins, c'était provoquer un nouveau coup de pied. A mon grand étonnement, Ali se contenta de me regarder avec colère ; puis il s'assit près de moi, tandis que son compagnon se tenait debout à une certaine distance.

« Je pourrais t'apprendre à t'exprimer d'une autre manière; mais les injures d'un giaour n'atteignent pas un vrai croyant. Le soleil méprise la boue qu'on lui lance. Réponds à mes questions et finissons -en.

— Je te répondrai si tu m'interroges convenablement. C'est toi qui injuries.

— Tu es ce médecin frank dont les intrigues ont attiré l'ousta dans le piège, à Damas?

— Il y a plusieurs façons d'envisager les choses. Enfin, oui, c'est moi!

— Depuis, tu as rencontré l'ousta à Stamboul? ~~ Oui.

— Tu as' tiré sur lui dans l'eau ?

— Non pas moi, mais mon serviteur.

— L'as -tu revu plus tard ?

— Oui.

— Où?

— Au pied de la tour de Galata. Il n'était plus qu'un cadavre.

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— Ce qu'il me disait est donc bien vrai ! s'exclama le jeune homme en désignant son compagnon du geste;

— Tu ne le savais pas encore? repris -je.

— Non. Je croyais que l'ousta s'était caché. On prétendait que l'un des cadavres de la tour était celui de Kolletis, mais que l'autre n'avait pu être reconnu.

— Il n'y a pas d'erreur possible : c'était celui de l'ousta.

— C'est vous qui avez causé sa mort !

— Qui le prouve ? ^

— Cet homme m'a tout raconté. Je suis venu à Edir- î neh ignorant l'événement; mon père me mandait au plus vite. Je nie rendis chez Houlam sous quelque prétexte, pensant y trouver mon père : j'appris qu'il avait été traîné en prison. Comme je cherchais les moyens de l'en tirer, il s'échappa heureusement avec l'aide de nos , amis. L'homme que tu vois ici le servait et demeurait; 1 "' ■ avec lui dans la maison de Houlam. Il y a rencontré ton J compagnon hadji Halef Omar et l'a fait parler ; c'est ainsi que j'ai été mis au courant. Quand je me présentai t à la haudjia Doxati, mon père l'avait quittée déjà; mais- tf nous vous aperçûmes : vous vous rendiez à l'écurie. Tu '» devines le reste. Je sais que tu es Allemand. Un des / nôtres alla t'attendre dans la rue et te parla d'un de tés ^ compatriotes malade; tu l'as cru, et te voilà entre nos ^ mains. Que penses-tu que nous fassions de toi? »

Quoique je fusse très médiocrement rassuré, je répon- , dis tout de suite :

« Vous'ne me tuerez pas! - % %

— Qui nous en empêchera? ' .*

— Je payerai une forte rançon. »

Les yeux du derviche brillèrent. Il me regarda d'un S

air avide et demanda : , \

« Combien offres-tu?

— A quel prix m'estimes -tu?

— Toi, tu ne vaux pas pjus qu'un agreb (scorpion) ou un jyïou (serpent). On tue ces bêtes venimeuses dès qu'on le peut. Ta vie ne vaut pas un dixième de para ; mais tu nous as fait beaucoup de mal, et pour cela tu dois être puni. J'exigerai donc une forte somme. »

L'aimable jeune homme comptait me faire payer d'abord, pour me punir, puis me tuer ensuite; car alors ma vie ne vaudrait pas celle d'un scorpion. Je lui aurais volontiers crié mille injures ; mais il fallait se modérer et gagner du temps. Je repris gravement :

« Tu me compares à une bête malfaisante. Est-ce là cette politesse que j'ai réclamée pour traiter avec toi? Tue -moi, mais je ne payerai pas une piastre à celui qui m'insulte !

— Comme tu voudras; seulement plus je te parlerai poliment, plus j'exigerai une grosse somme.

— Enfin, fixe -la.

— Es - tu riche ?

— Je ne changerais pas avec toi.

— Eh bien , attends ! »

Il se leva et sortit. L'autre restait, il me surveillait en silence. J'entendis des voix s'élever dans l'appartement voisin, mais je ne compris pas un mot à la conversation. Je remarquai cependant que chacun semblait soutenir son avis avec violence. Une demi -heure au moins se

passa en discussions; puis le derviche reparut. « Tu donneras quinze mille piastres, dit- il. ■ — C'est trop , beaucoup trop ! »

Il fit un geste d'impatience et reprit :

« Pas un para de moins 1 Décide -toi, le temps presse.

if l!

— Je payerai.

— Où est l'argent?

— Pas sur moi, naturellement : vous m'avez dépouillé ; pas à Andrinople non plus.

— Comment entends -tu payer alors ? ?

— Je te donnerai une adresse pour toucher la sornpie'

— Chez qui ?

— Chez l'ambassadeur persan.

— L'eltchi du Farsistan? s'écria le jeune homme tqu| surpris. Tu me remettras une lettre pour lui ?

— Oui. *f

— Et il payera ? s

— Le représentant du Shah des shahs est- il sans Jg* sou? ' v k

— Non; mais payera- 1- il pour toi?

— Il saura que tout lui sera rendu. »

Je m'amusais aux dépens du derviche, ou plutpf j|' !

jouais mon va- tout contre quelques jours de répit. Le",-, disciple de Zoroastre n'avait certainement aucun soupçon"» de l'existence terrestre d'un plumitif alleman4 tel quel moi. Il nous prendrait, moi et mon messager, pour fies,' fous; donc je ne risquais point de lui faire du tort. « Ecris tout de suite ! ordonna Ali. J " );

— Sur quoi ? sur la muraille ?

— Attends. Je vais t'apporter ce qu'il faut et te cJélΣF les mains. »

Cette promesse me ranima soudain. Avoir les ni&iflfk libres,... saisir mon tortionnaire à la gorge, le terrasger^y m'échapper... Hélas! cet espoir insensé s'éteignjt bien-;^' tôt. Le derviche rentra. Il ne portait pas le costume de t, son ordre, il était armé. Son visage n}e partit férqpe,-., •

Quatre vigoureux gaillards le suivaient. Le moindre mouvement m'eût perdu.

On me délia les mains. Je pris le parchemin que me tendait Ali, et j'écrivis sur mes genoux, en guise de pupitre, le billet fantaisiste que voici :

« A mon frère Abbas Iesoud Haman Mirza, au rayon du soleil de la Perse qui luit à Stamboul.

« Donne, je te prie, quinze mille piastres au porteur de cette lettre, tout indigne qu'il est de jouir du reflet de ta faveur. Mon caissier te remboursera dès que tu le lui demanderas. Ne fais aucune question à l'homme qui se présente de ma part. Ne cherche à savoir ni qui il est, ni d'où il vient, ni où il va. Je suis à l'ombre de la lumière,

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