HADJI KARA BEN NEMSI
Je signai ainsi, pensant bien que le serviteur du derviche devait m'avoir désigné sous ce nom. Après quoi je mis la suscription voulue sur l'enveloppe et je rendis les deux papiers à Ali, lequel me dit avec un mouvement de tête :
« C'est bien. Tu as eu une excellente idée en lui marquant qu'il ne devait point interroger l'envoyé , quoique celui-ci soit assez habile pour ne pas se trahir. Maintenant liez-lui les mains de nouveau, le kiradji nous attend. »
Je dus subir le désagréable ligottage ; puis mes persécuteurs s'éloignèrent, me laissant dans une complète obscurité.
Resté seul, je commençai à secouer et à tirailler mes liens en tous sens sans parvenir à les relâcher. Ne pouvant continuer à travailler des mains, je travaillai de la
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tête. Pourquoi ce jeune derviche avait- il été appelé à Andrinoplc? Il ne nous suivait point, puisqu'il ignorait alors nos projets. Son père tramait sans doute de nou- ;' veaux complots nécessitant l'aide du jeune homme...,. Mais surtout où me trouvais-ie? Quels étaient ces' hommes? Faisaient- ils partie de la bande de l'ousta?/ Étaient-ils des agents, des séides, des affidés particuliers; de Baroud ei Amasat et du compère qui venait de le", délivrer ?
Cette dernière hypothèse me paraissait la plus vraisemblable. Les quatre drôles dont Ali se faisait assiste^ avaient de véritables faces patibulaires, des ArnautesJ peut-être!... Le derviche annonçait, en me quittant, V que le kiradji attendait. Qu'attendait- il?
Les kiradji sont des voituriers, des rouliers qui trans-'J. portent les marchandises ou les commissions dans toute;-/, la presqu'île des Balkans, comme autrefois les har\ar, : ces vieux voituriers allemands avec leurs chevaux cou-X. verts d'ornements de cuivre, faisaient le roulage des^ colis par tout l'empire. Le kiradji est l'expéditeur, le r i messager, le facteur, l'intermédiaire de tout le monde. Z II va partout et ne reste nulle part. Il connaît les secrets '[ de chacun ; il a une réponse à toutes les questions. Par- r{ tout où il se montre il est bien accueilli, car il sait tant" de choses! Dans les gorges sauvages des montagnes, iL| est des cabanes où, de toute l'année, on ne voit d'autre étranger que lui. Le kiradji vient s'y informer si le ber- / ger a rassemblé assez de fromages pour un chargement, \-V et il y apporte quelques nouvelles du reste du monde. .-*,
On confie souvent à ces rouliers des marchandises de< grande valeur, sans jamais leur demander de caution; '^ Jeur probité sert de garantie. Ils reparaissent après de \ t
longs mois, des années même; mais enfin ils reparaissent, rapportant le prix de la marchandise déposée entre leurs mains. Si le père est mort, le fils ou le gendre se chargent de la* commission. Jamais la famille ne s'adjuge un dépôt.
La probité de ces voituriers, passée en proverbe depuis des siècles, était demeurée intacte jusqu'à nos jours. Hélas ! tout dégénère, même les kiradji des Balkans. Les vieilles familles de kiradji , si renommés par leur honnêteté, sont presque toutes éteintes. D'autres les ont rem* placés, qui, abusant de la confiance du public, se sont mis à spéculer sur la bonne réputation de leurs prédé^ cesseurs. C'était sans doute un de ces voituriers peu scrupuleux des « nouvelles couches » qui s'entendait avec mes geôliers.
Peut-être voulait-on me faire transporter au loin. Tant que je restais en ville, je pouvais encore espérer... Le lendemain, quand Houlam ne me verrait pas revenir, mes amis, mon petit Halef surtout, qui m'auraient attendu anxieusement toute la nuit, se mettraient en campagne. Mais, si on allait m'enlever, si on me cachait dans les montagnes, leurs recherches seraient vaines.
Ah! quand je songeais à eux, à notre expédition projetée, aux cabassers que devait envoyer le cadi, j'entrais dans une rage désespérée. Je me meurtrissais les membres par des efforts sans nom pour briser mes liens, puis je retombais dans ma douloureuse immobilité.
J'avais tancé Halef pour son imprudente présomption ; mais avais -je été moins sot que lui dans cette circonstance ?
En vain, pour me consoler, je mettais mon imprévoyance sur le compte de mon bon coeur; je me sentais
néanmoins très honteux de m'être laissé prendre à un" f> piège aussi grossier. Enfin je me dis que le plus sage ,'J était d'attendre patiemment l'occasion et de la saisir adroitement, par les cheveux. Avec l'aide de Dieu, je ,i m'étais tiré déjà d'aussi mauvais pas. Ce serait un nouvel ,; ; incident de voyage intéressant à raconter. ;
En ce moment, les quatre séides rentrèrent sans mdî '-* dire, me bâillonnèrent avec de vieux chiffons, me rduV'f lèrent dans un grand tapis et me traînèrent comme un ,J * ballot.
Où me voulait-on mener? Je ne pouvais naturelle*;' ment m'en rendre compte.
J'étouffais. Le bâillon, outre la gêne qu'il m'occasion<\ nait, était imprégné d'une odeur d'ail suffocante. Mes / efforts pour respirer m'épuisaient. J'étais dans un étàt'Ç 4 semblable à celui d un homme qui se sent enterrer vif et* s entend les premières pelletées de terre tomber sur soft j* cercueil. Mes bourreaux ne paraissaient pas s'inquiéter lé i 'f moins du monde du cas où j'étoufferais entre leurs v mains.
Tout à coup le mouvement imprimé à mon corps, J cessa. Il me sembla qu'on me déposait sur une sUrfacèV solide; puis je crus percevoir le bruit des roues d'Une/ ? voiture. Des cahots me jetèrent tantôt en avant, tantôt . en arrière. Décidément on me faisait quitter la ville**-! » Impossible d'agiter mes bras; mais je pouvais remuer/^ les jambes. Je les allongeai et les retirai tant de foisj \» que mon tapis finit par s'écarter un peu dans toute sa^ longueur, de sorte que je pus avoir de l'air au moins pasK
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le nez. Le poids terrible qui oppressait ma poitrine se"| dissipa, non pas complètement, mais de façon à me>* rendre ma position moins incommode. Je pouvais en*'**
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tendre assez distinctement; maia j'avais beau écouter, nulle voix ne parvenait à mon oreille...
N'avais- je donc aucun gardien? Étais -je confié à uh conducteur seul? J'essayai de me tourner de-droite et de gauche. L'espace me parut étroit; j'en conclus que je devais me trouver dans un véhicule de petites dimensions. Ce que je sentais autour de moi étant élastique et doux, je crus qu'on m'avait placé sur un char de foin. A force de m'agiter, je m'imaginai que ma tête pouvait s'allonger en dehors de la voiture et que j'étais déposé à l'arrière. Si je parvenais à exécuter un bond jusque sur la route, j'étais sauvé. Vite je ramenai mes jambes et mes coudes, je tentai de m'élancer. Une forte résistance aussitôt éprouvée me contraignit à demeurer en repos... Il se passa un laps de temps que je comparai à plusieurs éternités... Enfin, enfin une main vigoureuse entreprit de dérouler le grossier tapis qui m'enveloppait. A force de travailler à la chose, mon libérateur me délivra entièrement de ce manteau incommode. Je me vis couché au milieu d'un char de paille. Le jour commençait à paraître. Je reconnus, penché vers) moi, le visage du serviteur de Baroud el Amasat.
« Si tu me promets le silence , me dit-il , je t'enlèverai ton bâillon. » *
On pense bien que je me hâtai d'incliner la tête en signe d'assentiment. Il me délia la bouche... Dieu merci, je respirai à pleins poumons l'air frais et pur du matin. On eût dit que je sortais de l'enfer pour entrer au ciel
« As- tu faim? me demanda mon gardien*
— Non.
— Soif?
— Non.