V-NH-.^i.lV
' : ■" ::"'"■: ',<•.. : ■ ■ ï.Ji- •"'' 'f i
^ Qu'Allah dore ton retour, mon père ! »
duisait un escalier dont la rampe était garnie de plantes grimpantes. Les fenêtres entrouvertes avaient, pour les protéger contre les regards indiscrets, des rideaux de soie ou un grillage travaillé avec beaucoup d'art.
Des femmes, assises par groupes ou à demi couchées près du bassin, se reposaient en devisant.
A notre aspect toutes se levèrent, fort épouvantées, et regagnèrent l'escalier aussi vite qu'elles purent.
Une seule était restée, une enfant à peine voilée. Toute souriante sous son espèce de mantille, elle accourut au-devant du marchand et lui baisa respectueusement les mains en disant :
« Qu'Allah dore ton retour, mon père ! »
Le brave homme pressa tendrement l'enfant dans ses bras.
« Va rejoindre ta mère, dit-il; apprends-lui que Dieu a béni aujourd'hui ma maison par la présence d'un cher hôte. Je vais le conduire dans le selamlik, puis j'irai vous voir. »
Le père et la fille s'exprimaient en turc; peut-être étaient- ils originaires de Stamboul.
L'enfant s'éloigna. Nous montâmes lentement l'escalier derrière notre hôte. Arrivés en haut, nous enfilâmes un long corridor sur lequel s'ouvraient un grand nombre de portes. Le maître de la maison nous fit entrer dans une vaste pièce, éclairée par une sorte de coupole à jour dont les ouvertures étaient garnies de verres de couleur, ce qui donnait aux reflets de la lumière des teintes d'une grande douceur. Un large et haut sofa, avec des coussins* de soie, entourait l'appartement ; dans une niche je remarquai une pendule française. Un lustre doré descendait au milieu de la voûte. Entre les draperies de soie qui
revêtaient les murs brillaient des cadres beaucoup plus précieux que leur contenu.
Ces gravures m'étonnèrent chez un musulman; elles appartenaient à ce genre d'images coloriées dont le colportage universel est une honte pour l'art européen.
Napoléon y apparaissait en costume du sacre, avec des joues rebondies comme celles d'un chérubin. Frédéric le Grand lui faisait pendant. Vis-à-vis, un Henri IV plus maigre que don Quichotte, et un Washington, orné d'une monstrueuse perruque, souriait à une lady Stanhope, le front noirci par des points figurant des mouches. Plus loin j'admirai la bataille navale de Tchesmé 1 ; un énorme tableau de fleurs avec des tournesols rouges, des bluets jaunes, des perce -neige bleus, etc.; Hercule, le dragon de saint Georges entre les jambes en guise d'hydre de Lerne; enfin la bataille de Sagonte 3 , où les deux troupes ' ennemies se foudroyaient au milieu de nuages du plus beau violet : le tout destiné sans doute particulièrement à l'exportation en Orient.
Devant le sofa, dans un angle de la salle , j'aperçus un objet plus intéressant : une gracieuse petite table couverte ■ de plateaux contenant des pipes et de mignonnes tasses à café. Au milieu de l'appartement, — j'en croyais à peine * mes yeux, - — je retrouvais, après une si longue privation, un piano ! Oui, un piano, assez élégant môme de construction, mais dans un état fort délabré. Comme jej l'eusse ouvert à l'instant, s'il n'avait pas fallu maintenir, ma dignité d'émir du Couchant !
1 Tchesmé, ville de Turquie d'Asie, près de laquelle les Anglais et f les Russes anéantirent une flotte turque en 1770*
2 Victoire remportée, en 1811, par le général Suchet, sur Fempla- , cernent de l'ancienne Sagonte, en Espagne, {Note du traducteur,) *
A peine étions-nous entrés dans la salle de réception, qu'un jeune esclave accourut, avec un vase plein de charbons allumés, pour préparer les pipes. Bientôt un second enfant apportait une grande cafetière d'argent et remplissait les tasses d'une liqueur odorante.
Le maître de la maison, dès qu'il eut tiré un flocon de fumée de sa pipe, se tourna vers nous, puis derechef nous souhaita la bienvenue. Il acheva ensuite le contenu de la pipe, qui était fort petite, et nous demanda la permission d'aller saluer les siens.
Nous continuâmes à fumer et à savourer le café de nos tasses minuscules jusqu'au retour de l'hôte, qui vint nous prendre pour nous montrer les chambres que nous devions occuper. La mienne était spacieuse et richement ornée à la mode orientale. Halef eut un petit cabinet tout près de moi. Le négociant me promit de caser aussi mes Irlandais.
Nous redescendîmes dans la cour, où un bain fut préparé, pour ainsi dire, en un tour de main. Quand nous sortîmes de l'eau, nous trouvâmes un costume complet, depuis le fez jusqu'aux babouches. Je revêtis le mien avec délices, à la place de mes habits poudreux. Deux domestiques nous avaient aidés au bain et pour la toilette ; on ne pouvait pousser plus loin les attentions de l'hospitalité orientale.
Frais et dispos, nous rentrâmes dans le selamlik, cù notre hôte s'empressa de venir me rejoindre.
« Seigneur, me dit-il, tu apportes une grande joie dans la maison. »
Il reprenait le langage arabe, me tutoyant avec la familiarité respectueuse que cette langue comporte.
« Les miens savent ton histoire, ainsi que ce que tu as
38 L'A'ii 1 JV.USOiV MYSTÉRIEUSE
fait pour mon neveu, pôursuivit-il. Toute la famille voudrait te voir. Me permettras-tu de te la présenter?
— Certainement, m'écriai -je, et bien volontiers!
— Je te l'amènerai tantôt. Pour le moment on s'occupe de préparer ton repas;... il faut surveiller les domestiques... Tu regardes mes tableaux : en as-tu jamais Vu de semblables ?
— Ils sont rares, en effet, répondis-je, non sans quelque embarras*
— Ah ! oui. Je les ai achetés à Stamboul, Personne à Damas n'en possède d'aussi précieux. Veux-tu que je te les explique?
— J'en serai charmé.
■ — On m'a tout raconté en me les vendant.
« Voici le sultan El Kebir (Napoléon), puis le plus sage émir des Nemsi... Plus loin c'est la reine d'Angleterre (lady Stanhope), avec le grand shah des Américains. Là, près du tableau de fleurs , tu vois un héros du Diarbekir (Hercule) qui tue un chien marin. Remarque aussi la prise de Jérusalem par les chrétiens et la grande bataille de Tchesmé. N'est-ce pas beau, tout cela?
— Oh! extraordinairement beau. Mais qu'est-ce que ce meuble au milieu de la pièce ?
— Cela? c'est ce que je possède de plus précieux. C'est un tcbaîgby (musique), que j'ai racheté à un Anglais. Il habitait ici ; mais il a été forcé de vendre pour partir. Veux- tu que je te montre l'objet?
— Je t'en prie. »
Le brave Levantin ouvrit son piano et se mit à attaquer le clavier à coups de poing avec une telle violence, que mes cheveux se hérissèrent. Je fis bonne contenance cependant, et je m'informai si l'Anglais
n'avait pas laissé quelques, fournitures afin d'accorder le piano.
« Oui , repartit le bonhomme , il m'a vendu du fil de laiton avec un petit marteau pour faire de la musique sans se fatiguer les doigts. Je vais te montrer ce que j'ai. »
Il sortit, puis rentra bientôt, tenant une cassette, laquelle contenait des. cordes de différentes grosseurs, plus une clef d'accordeur et des pinces. Mon hôte s'empara de la susdite clef et frappa comme un sourd deci, delà, faisant hurler, gémir, glapir le malheureux instrument de la façon la plus lamentable.
L'Anglais avait trouvé très spirituel de persuader à son acquéreur que' la clef servait à cet usage.
Du reste, le piano était en fort mauvais état ; une poussière épaisse couvrait le mécanisme ; une partie des cordes était brisée et ne donnait plus de sons.
« Voudrais -tu faire aussi un peu de musique? me demanda le marchand. Personne au monde ne doit ouvrir ce piano sans ma permission ; mais tu es chez moi , agis en maître. »
Il me tendait la clef de l'air le plus engageant. Je repris :
« Tu viens de me montrer comment on fait de la musique à Damas. Je veux, à mon tour, te faire en-tendre la voix du piano comme les Européens savent la tirer de l'instrument. Seulement permets-moi de mettre ton piano en état ; on ne saurait jouer avec ces cordes brisées, cette' poussière...
— Seigneur, tu ne ruineras pas mon instrument?
— Non, tu peux te fier à moi. »
Je pris du fil de cuivre et de laiton ; je trouvai des
pinces au fond de la boîte, et, m'arrangeant un siège avec une pile de coussins, je me misa accorder conscien» cieusement le piano de l'Anglais. Ii venait de Londres et portait comme marque de fabrique : Edward Sotttbey, Lcadenhallstreet. Lorsque j'eus commencé à faire réson^ ner les cordes et à interroger les octaves, mon hôte
s'écria
<f Oh ! tu musiques encore mieux que moi !
— Cela n'est pas de la musique : j'essaye de donner aux cordes le ton juste, voilà tout... Est-ce que l'Anglais n'a pas joué quelques morceaux devant toi en te vendant l'objet?
— L'Anglais ne jouait pas, mais sa femme savait la musique... Elle était morte. L'Anglais frappait seulement avec son poing, comme je l'ai fait tout à l'heure. Cela semblait lui plaire beaucoup et me plaisait également ; mais ce que tu joues est mieux.
— Attends, nous te montrerons beaucoup mieux encore ! »
Autrefois, quand j'étais un jeune et pauvre étudiant, j'avais souvent accordé des pianos , afin de me procurer quelque argent de poche; je m'y entendais assez. Ce jour-là, la besogne m'amusa extraordinairement : elle me rappelait tant de choses passées,... bien passées!
Pendant que je travaillais avec une grande attention, la porte s'ouvrit... Tout en affectant de m'absorber dans ma boîte, j'aperçus, rangées les unes derrière les autres, les femmes que j'avais tout à l'heure effarouchées prés du bassin. J'entendais leurs murmures admiratifs , et même, de temps en temps, un petit cri arraché par l'enthousiasme d'une telle harmonie . . . Pauvres et simples créatures !
Lorsque j'eus fini, je fermai l'instrument, puis levai les yeux : mon auditoire féminin avait disparu.
« Ne veux -tu plus jouer? me demanda anxieusement le marchand. Tu es un * grand senaidar (artiste). Les femmes étaient si heureuses de t'entendre, qu'elles oubliaient notre dîner.
— Il faut laisser un peu reposer l'instrument; mais après le repas, quand tous les membres de ta famille seront réunis, je vous jouerai quelques morceaux qui vous feront plaisir.
— Plusieurs femmes de mon harem sont sorties pour des visites : pourrai : je leur permettre de t'entendre tout
à l'heure ?
— Si tu le juges à propos. »
J'étais curieux de voir l'effet produit sur ces dames par une valse ; mais, dans l'intérêt de mon estomac, je trouvai prudent de remettre l'épreuve. Ma précaution porta ses fruits. Nous fumes bientôt servis et nous eûmes un repas splendide; grâce à l'admiration de nos hôtesses pour mon talent musical , elles s'étaient surpassées dans l'invention ou l'apprêt des mets. Seulement notre amphitryon pressait un peu la conclusion du festin. A peine eûmes-nous fini, qu'il me demanda si les femmes pouvaient se rendre au selamlik, afin de m'écouter. Sur ma réponse affirmative, il les envoya prévenir* par le jeune esclave.
Je trouvai bientôt tout le harem réuni, et de plus deux jeunes filles avec leur petit frère , garçonnet d'une douzaine d'années. Les femmes étaient voilées des pieds à la tête. On me les présenta en me les, nommant l'une après l'autre, ce qui m'avançait assez peu. Quatre femmes, amies de la maison, s'étaient jointes à celles de notre hôte.
42 UXE MAISON MYSTÉRIEUSE
Tout le monde s'assit en silence sur les coussins dès que nous fûmes entrés, puis j'entendis un léger murmure s'élever progressivement dans le camp féminin. Les têtes se tournaient vers l'instrument merveilleux que j'allais faire vibrer. Je ne voulus pas prolonger l'attente : je m'assis tout de suite et sans cérémonie devant le piano,
L'attitude de mon auditoire dès les premiers accords me parut curieuse ; puis, lorsque des sons plus puissants succédèrent au prélude, ce furent des cris, des gestes, un enthousiasme indescriptible.
ce Mach' Allah! disait Halef, tout à fait surpris.
— Bana bah ! Ecoutez ! écoutez ! » criait notre hôte en étendant les bras et en sautillant comme un fou.
Les femmes avaient de petits tressaillements très drôles; elles criaient, elles remuaient les bras et les mains, au risque de déranger les plis de leurs voiles et de montrer leurs visages rouges de plaisir.
Après quelques courts morceaux comme introduction, j'entamai la fameuse valse. D'abord mon public resta lixe et le buste immobile ; puis petit à petit le corps s'agita de droite et de gauche, les mains se mirent en mouvement, les jambes protestèrent contre la situation accroupie à l'orientale, la tête marqua vivement la mesure.
Quant à notre hôte, il s'était élancé derrière moi, regardait mes mains, joignait les siennes, faisait mille gestes admiratifs. A la fin, il saisit mes doigts en s'écriant :
« O seigneur, qu'as-tu donc au lieu de doigts ? Ils vont, ils viennent comme les fourmis d'une fourmilière. Jamais de ma vie je n'ai vu chose pareille.
— Sidi, murmurait Halef, non moins transporté, pour entendre une musique égalant la tienne il faudrait moll-
it
ter dans l'El-Djennet, où habitent les esprits bienheureux !
Allah il AU ah!»
Les femmes n'osaient manifester leurs sentiments par des paroles; mais elles gesticulaient avec enthousiasme, chuchotant entre elles d'une façon très flatteuse pour moi.
Je continuai mon programme musical, certain de ne pas lasser des gens qui étaient loin de se sentir blasés sur la musique européenne.
« Seigneur, me disait le négociant, je n'aurais jamais cru que ce piano contenait tant de musiques différentes.
— Bah ! il en contient bien d'autres ; il s'agit de savoir les en tirer. Chez nous, hommes et femmes s'y entendent, et même un peu trop : les pianos résonnent du matin au soir.
— Les femmes sont aussi bonnes musiciennes?
demanda mon hôte.
— Oui, certes !
— Eh bien, je ferai apprendre la musique à l'une de mes femmes, pour qu'elle l'enseigne ensuite à mes filles. »
Le brave homme ne se doutait guère de la difficulté de la chose ; je ne jugeai pas à propos de la lui faire remarquer. Je lui demandai :
« As -tu jamais vu danser des Européens au son du piano ?
— Non, jamais.
— Eh bien, envoie chercher mes deux compagnons, je les ferai danser.
— Eux, des hommes?
— - Oui. Les mœurs du Couchant permettent aux
44 UNE MAISON M Y S TElîl E US E
hommes de danser; "tu verras comme ils sont habiles et
légers. »
Le marchand ordonna aussitôt à son petit esclave d'aller appeler les Irlandais. Il fit faire silence autour de lui, en promettant un spectacle des plus étonnants; puis nos Irlandais apparurent.
« Savez -vous danser? » leur dis -je.
Les deux hommes avaient, comme nous, pris un excel- ; lent bain; leurs vêtements étaient tout frais, ils semblaient fort dispos. Dès qu ils aperçurent le piano, ils se regardèrent avec un sourire et se poussèrent du coude. x Ma question épanouit tout à fait leurs visages.
« High day a mime chesi ! Un piano ! s'écria Billy. Danser? Oh! oui, je sais danser. Faut- il...?
— Certainement, dansez tous les deux. 11
— Avec ces vêtements larges?
— Pourquoi pas ?
— ÏVelJ... Seulement je retire les pantoufles, j'aime mieux danser nu-pieds.
— Quelle danse savez-vous?
— Toutes : hompipe, montagnarde, siampman, polka, galop, valse ; tout en général. J'ai bien dansé dans mon temps !...
— Allons, enlevez le tapis et dansez une montagnarde ! » Les deux fils d'Erin se montrèrent infatigables. Ils s'en donnaient à cœur joie, riant comme des fous. Ils auraient dansé jusqu'à la nuit, d'autant que les applaudissements ne leur manquaient pas. J'imagine que les dames du lieu eussent bien voulu prendre une part active au divertissement ; les membres leur démangeaient.
Enfin je crus devoir mettre un terme à notre aprèsmidi dansant. Les femmes se retirèrent en saluant.
V rf
-*ta.
Notre hôte me demanda la permission de vaquer à ses affaires. Pour moi, je résolus d'aller un peu en ville avec Halef.
On nous amena deux ârres sellés, et un domestique fut chargé de nous guider. Le négociant me pria de ne pas rentrer trop tard, parce qu'il avait encore quelques présentations à me faire.
Nous quittâmes la maison, montés sur nos ânes et fumant notre pipe ; puis nous nous dirigeâmes , par la ruelle , dans une rue droite.
Avec nos habits flottants, nos babouches, notre turban un peu bas et lâche, nos tchibouks allumés, notre grave lenteur, on dut nous prendre pour des pachas. Je désirais surtout voir le quartier des chrétiens. Notre guide m'y conduisit, et, comme je remarquai beaucoup de monde attroupé près de là porte Saint -Thomas, je dis au serviteur du marchand :
« Il y a donc quelque chose à voir par là ?
— C'est aujourd'hui la fête qu'on appelle Er- Rimai (du Tir); on doit tirer de l'arc. Une fois la porte passée, on trouve tous les plaisirs réunis. Il y a là des jardins, des tentes où l'on jouit de toutes les délices qu'Allah a créées. ,
— Est-il trop tard ? Peux-tu encore nous conduire sur la foire ?
— Oh ! certainement, eifendi*
— Bien. Nous te suivons. »
Nous arrivâmes bientôt à Goutah, dont l'aspect était très animé. La fête du Tir permettait sans doute aux adhérents de toutes les religions, de toutes les sectes de s'amuser en compagnie, car la foule se coudoyait sans distinction de race ni de costumée
mm
Ce mouvement, ce bruit, rappelaient les tirs fédéraux d'Allemagne... Le guide ne sut point nous expliquer l'origine de la fête.
Sur une grande place environnée d'arbres s'élevaient beaucoup de tentes, devant lesquelles on vendait des fleurs, des fruits, des denrées de mille sortes. Dans d'autres baraques , des danseurs de corde , des jongleurs indiens, des dompteurs de serpents, faisaient un affreux tapage. Des derviches mendiants barraient le chemin et menaçaient plus qu'ils n'imploraient les passants. Les portefaix se démenaient avec les conducteurs de chameaux; les chevaux hennissaient, les chiens aboyaient, les trompettes et les cymbales assourdissaient les oreilles.
C'était la répétition de nos foires européennes sur un autre théâtie, avec des acteurs différents, mais au fond toujours semblables, car ils appartiennent à l'humanité, la même partout.
Je ne vis ni but pour le tir, ni rien qui indiquât un concours. Des hommes, des garçonnets tiraient au hasard des flèches de toutes couleurs, sans prendre garde où ils les envoyaient. La foule ne paraissait pas s'inquiéter outre mesure du procédé.
Nous passâmes jusqu'à un endroit où des marchands de fruits et de sorbets, rangés en lignes, criaient leur marchandise d'une voix nasillarde.
Tout à coup j'arrêtai ma monture. Avais-je bien entendu? Un violon, une harpe, se répondaient par des accords assez justes, puis les éclats d'une voix de soprano chantait des couplets de mon pays !
« Sidi, me demanda le petit Halef, est-ce possible !... Une femme qui chante ici !
— Eh! oui. Ecoute donc, »
La chanson allemande continuait.
« Allons, murmurai -je, il faut que je les voie,.... que je leur parle. »
Je descendis de mon âne*, faisant signe à Halef, qui me suivit. Nos montures restèrent confiées au domestique. Après avoir fendu la foule, nous entrâmes dans une tente de saltimbanques.
Un peu en arrière de îa porte se tenait un Turc, porteur d'une énorme barbe noire.
« Par personne, une piastre !... » cria rudement l'introducteur.
Je payai. Dans l'enceinte, formée de pieux et de toiles, étaient disposés en cercle des bancs larges comme des tables et grossièrement cloués , sur lesquels se trouvaient accroupis au moins une centaine de spectateurs, Arabes, Turcs, Arméniens, Kurdes, juifs, chrétiens, Maronites, bachi-bouzouks, Arnautes, etc. etc.
Tout le monde prenait des sorbets, du café, ou fumait. Quelques-uns grignotaient des fruits entre temps; le « buffet » se trouvait en arrière.
Sur le théâtre trônaient deux violonistes émérites , deux joueurs de harpe et une chanteuse s'accompagnant de la guitare. Tous les exécutants portaient crânement le costume tyrolien.
Je parvins à m'avancer jusqu'aux premières places. Repoussant sans façon une douzaine d'assistants qui se prélassaient à l'aise sur leurs bancs, je pris place avec Halef vis-à-vis des musiciens. Cette entrée attira l'attention du maître d'hôtel servant, qui me fit une profonde révérence.
« Sorbets pour deux! » lui dis -je.
Ht je payai cinq piastres ; c'était le prix de l'établissement.
48 UXE MAISON MYSTÉRIEUSE
Cependant la chanson, à laquelle personne autre que "* moi n'avait compris un mot, prenait fin. Les applaudissements éclatèrent.
La chanteuse salua avec grâce, son rouleau de musique à la main.
Le morceau suivant était un chant sans paroles, après : lequel un des violons disparut dans les coulisses. On préluda alors quelques instants, puis l'acteur revint, déguisé ' en compagnon allemand, avec les bottes déchirées et la tournure avinée de l'emploi. Il se mit à chanter d'une voix rauque des couplets de cabaret ; il mima ensuite une scène assez amusante, parce que la charge était réussie, mais dont les spectateurs ne pouvaient en aucune façon " comprendre ni le sens ni le sel. ,
Les applaudissements n'en furent pas moins unanimes .et consciencieux. ]
Ces gens devaient venir de Presnitz. Je voulus éprou- '*ver leur savoir ; je leur demandai en turc :
a Dans quelle langue chantez- vous? » ,,
Le comique de la troupe me répondit fort bien, se servant du même langage :
« Je chante une chanson allemande. »
Alors, m'adressant à la prima donna, je lui dis : « You are conséquent ly a german lady. Par conséquent,,, vous êtes une dame allemande.
— My native counlry is germait Auslrîa. Mon pays natal \ est l'Autriche, » dit- elle aussitôt.
Je repris en français :
« Et comment se nomme la ville où vous êtes née?
— Elle se nomme Presnitz, et elle est située au nord de la Bohême, répondit la jeune femme en bon '■
français.
— Vous n'êtes pas loin des frontières de la Saxe, tout près de Jœhstadt et d'Annaberg, remarquai -je, me servant cette fois de l'allemand.
— Cest cela, c'est cela même! s'écria la chanteuse. Hourra ! vous parlez allemand !
— Comme vous l'entendez.
■ — Ici , à Damas !
— Ici et partout. »
La troupe entière sautait de joie. Trouver presque un compatriote si loin de la patrie !
Il s'ensuivit une distribution de sorbets pour moi, pour Halef, même pour les voisins. Ces gens ne savaient plus ce qu'ils faisaient. La prima donna me pria de lui indiquer mon air préféré. Je ne fis point de cérémonie, et elle chanta avec beaucoup de sentiment ces strophes que j'aime tant :
Wenn sich zwei Herzen scheîden
Die sieh dereinst geliebt Das ist ein grosses Leiden
Wie's grosser keines gibt *.
J'écoutais avec ravissement cette mélodie redite par une voix jeune et harmonieuse, lorsque mon petit hadji me poussa un peu rudement en me désignant rentrée. Mes yeux se portèrent vers le point indiqué ; ils rencontrèrent un visage que je n'avais pu oublier. Ces traits si réguliers, si fins et pourtant si déplaisants dans leur ensemble; ces yeux perçants, froids, étranges; ce front
* Quand il faut séparer deux cœurs
Qui un jour se sont unis , Ah ! c'est là une grande douleur, La plus grande douleur de cette terre.
50 UNE MArSON MYSTÉRIEUSE
où se jouaient toutes les passions : haine, amour, désir de vengeance ; cette expression d'avidité et de cruauté si marquée, où donc avais-je déjà rencontré tout cela ? Ahl je me souvenais... La grande barbe que portait cet homme ne pouvait me tromper... C'était bien Daoud Ibrahim, qui , dans sa retraite des bords du Nil , se faisait appeler Ibrahim Mamour !
Comme le personnage en question examinait les assistants , son regard tomba sur moi. Je le surpris tressaillant,... puis il se retourna vivement et quitta la tente.
« Halef, murmurai- je, il faut le suivre, il faut savoir ,* où il demeure. » ^
Je m'élançai dehors, Halef m'imita.
Mais Daoud, monté sur un âne, s'enfuyait déjà au grand galop. Quant au domestique et à nos montures, on ne les voyait nulle part. Lorsque nous retrouvâmes le drôle mêlé à un groupe et occupé à écouter un chanteur ambulant, il était trop tard pour rejoindre le fugitif.
Très contrarié du contretemps, je pris le parti de rentrer en ville. Dès que j'avais reconnu cet homme, l'idée m'était venue que nous allions avoir de nouveaux démêlés ensemble ; j'aurais voulu tout de suite en finir.
Je me sentais fort vexé d'avoir perdu l'occasion qui se présentait si favorable pour connaître sa demeure et sa situation. Halef, de son côté, grommelait je ne sais quelles * imprécations dans les maigres poils de sa barbe. Il me tirait par la manche en répétant que nous serions mieux à la maison que dans les tentes des musiciens de Goulah, où l'on faisait de si mauvaises rencontres. ';
Nous reprîmes donc le chemin par lequel nous étions f venus. Comme nous passions dans la rue Droite, je m'entendis appeler, et j'aperçus notre hôte avec un tout
jeune -homme sur le seuil d'une boutique de bijoutier. Un serviteur attendait son maître devant la porte ; il tenait un âne par la bride.
« Ne voudrais -tu pas entrer ici un instant, seigneur? me demanda le marchand. Nous retournerons ensemble chez moi.
— Volontiers. »
Je descendis de mon âne, et j'entrai dans l'espèce de cave qui servait de boutique. Le jeune homme me salua avec un respect presque affectueux.
« C'est mon fils : Chafeï ibn Yacoub Afarah , » me dit le négociant, dont alors seulement j'apprenais le nom.
Cette extrême réserve n'est pas rare en Orient.
Le bonhomme, après m'avoir aussi présenté, poursuivit :
« Tu vois mon magasin de joaillerie. Chafeï le surveille avec un aide, quand je ne suis pas là. Excuse-le s'il ne peut encore rentrer avec nous ; il ne quittera pas la boutique avant ce soir, parce que le commis est à la fête. »
Je jetai un coup d'oeil sur le magasin. Il était étroit et sombre , mais contenait assez de richesses pour éblouir un pauvre diable comme moi. J'en fis mon compliment à Yacoub. Le joaillier me dit qu'il possédait encore d'autres boutiques dans différents bazars : une d'épicerie, une autre de tapis et une troisième de tabac.
Le jeune Chafeï nous offrit une tasse de café ; puis nous partîmes, le laissant à ses affaires. La nuit était venue quand nous rentrâmes à la* maison.
Pendant notre absence, on avait orné ma chambre de fleurs. La lampe qui pendait à la voûte était dissimulée dans des guirlandes ; à chaque coin de là pièce se trouvait
un beau vase rempli des'plus « jolies filles de Flore » 5 ' comme disaient nos anciens poètes. C'était trop peut- , être : tant de parfums m'effrayaient. Je regrettais , du reste, de ne pas connaître le langage des fleurs; j'aurais sans doute pu lire, d'après l'arrangement de ces bouquets, une éloquente adresse de remerciements pour mon concert improvisé.
Je m'étendis sur le sofa, afin de prendre un peu de repos; mais je ne pouvais chasser mes idées importunes : J l'image de cet Ibrahim Mamour se présentait sans cesse à mon esprit. Que faisait-il à Damas? Y conduisait-il ;* encore quelque odieuse intrigue ? Pourquoi ma vue 1 l'avait-elle mis en fuite? Qu'avions -nous à démêler s ensemble désormais ? Comment me procurer des rensei- • gnements sur ce malfaisant personnage ?
Tandis que je me tourmentais ainsi, j'entendais mi ,i bruit croissant dans la maison ; on allait et venait à tous les étages, on courait dans tous les sens.
Deux heures au moins après notre retour, on frappa à , ma porte, et Yacoub se montra, me disant :
a Est -tu prêt, seigneur, pour le repas du soir?
— Je suis à tes ordres.
— Viens! Halef, ton compagnon, est déjà avec le
hôtes. »
Il me conduisit non dans le selamlik, comme je m'y attendais, mais plus loin. Après m'avoir fait suivre de !• longs corridors donnant accès dans la partie qui constituait le devant de la maison , mon hôte ouvrit une por- $• tiere : nous nous trouvâmes au milieu d'une salle éclai- ' rée par une grande quantité de bougies. Les murs de cette pièce étaient ornés de banderoles de soie, avec des .sentences du Coran brodées en caractères noirs.
Le tiers environ de la salle avait été séparé au moyen d'une tringle à laquelle pendait un riche rideau de soie.
Je remarquai, dissimulées dans les plis de la draperie, beaucoup de petites lucarne^ pratiquées à trois pieds du sol environ. J'en conclus que les femmes assistaient invisiblcment à notre festin.
Une vingtaine de convives nous attendaient. Ils se levèrent à notre approche et me saluèrent de la main, pendant que mon hôte me présentait avec solennité. Les Jeux fils de Yacoub et trois de ses commis se trouvaient parmi l'assistance.
Au commencement, les libations de liqueurs parfumées furent plus abondantes que les paroles. On se perdit dans la fumée inévitable du tabac, et on se tut. Halef se donnait des airs dignes qui m'amusaient beaucoup. On le traitait comme mon compagnon et non comme mon serviteur ; il était enchanté.
Enfin les mets apparurent. Le brave petit Arabe n'y tint plus : il écarta avidement avec les doigts les quelques poils de barbe qui lui tombaient dans la bouche ; le geste me sembla peu distingué. On nous servit des plats que j'avais appris à connaître dans nos pérégrinations : des figues indiennes, des myrtes, de la salade faite avec une sorte de racine rouge de la famille des carottes , de l'ail cuit, un grand lézard rôti que mon hôte appelait ilobb et dont la chair me parut excellente : quand on voyage au loin, on perd tant de préjugés ! On me fera Grâce du reste.
Après le repas, les plateaux et les vases furent enlevés promptement ; puis des domestiques apportèrent le piano au milieu de la salle. Un regard suppliant de Yacoub m'apprit ce qu'on désirait de moi. Je m'apprêtai à m'exé-
cuter de bonne grâce , mettant pour toute condition que le rideau serait tiré.
Mon hôte me demanda, tout interdit :
« Et pourquoi , seigneur ?
— Parce que ces draperies nuisent à la sonorité de la pièce. Je ne puis faire de la belle musique si vous les laissez étendues.
— Mais les femmes sont là, derrière.
— Elles ont leurs voiles. »
Après beaucoup de pourparlers avec ses hôtes 1 , Yacoub se résigna en soupirant à tirer le rideau.
J'aperçus alors au moins une trentaine de formes empaquetées dans de longs voiles et accroupies sur des tapis. Je fis tout mon possible pour amuser la compagnie. Je jouai mon répertoire entier; je chantai même de nos chansons populaires, les traduisant tant bien que mal en arabe.
Lorsque je m'arrêtai, ayant épuisé mes forces et ma science, Yacoub me conduisit près d'une fenêtre grillée qui donnait sur la rue. Une foule compacte était là, pressée, bouche bée, cou tendu, écoutant encore les sons envolés.
Qu'avaient dû penser les musulmans de Damas en entendant chanter ainsi un homme reçu comme un hôte et non musicien de profession ? Quant aux convives de Yacoub , ils me paraissaient assez dégagés des scrupules de l'Islam pour ne pas me prendre pour un fou, quoique je livrasse au public le « son de mon gosier ».
Vers minuit l'assistance se leva, me salua et se retira, en demandant la permission de me rendre bientôt visite. Les dames demeurèrent assises. J'avais bien aperçu quelques bouts de nez, quelques prunelles brillant à tra-
vers les voiles ; mais je ne pus voir ni une babouche ni un pied. Mes auditrices, suivant la coutume orientale, ne bougèrent point avant que le rideau ne fût refermé.
Yacoub me reconduisit dans ma chambre avec force politesses; il parut tout joyeux lorsque j'invitai son fils aîné à nous accompagner.
Celui-ci regrettait beaucoup l'absence de son principal commis.
« Tu aurais eu grand plaisir à le voir, me disait -il. Il aime la musique, il est très intelligent... Il sait l'italien, le français et l'anglais.
— Est -il de Damas? demandai -je.
— Non, reprit Yacoub, il est d'Andrinople ; c'est le petit- fils d'un de mes oncles. Il se nomme Afrah ben Houlam. Nous n'en avions jamais entendu parler, quand il s'est présenté ici avec une lettre de son père et une recommandation de mon frère Mafle'ï, de Stamboul. On l'envoyait chez moi pour qu'il se perfectionnât dans la connaissance des affaires.
— Pourquoi ne l'a-t-on pas vu ce soir?
— Il était trop fatigué et ne se ^entait pas bien, reprit le jeune homme. Lorsqu'il est rentré de la fête, je lui ai raconté l'arrivée de Kara ben Nemsi-effendi ; je lui ai dit que tu devais, ce soir, nous faire de la musique. Il aurait été heureux d'assister au repas, si tout à coup il ne s'était trouvé indisposé. Il avait les joues plus pâles que celles d'un mort. Il est cependant rentré à la maison et a dû t'entendre jouer, car il couche dans une chambre tout près de la grande salle où nous étions. »
Nous nous entretînmes quelques instants encore après que je fus rentré chez moi ; puis mes hôtes se retirè/cnt en me souhaitant une bonne nuit.
Je me couchai avec une sorte de sybaritisme sur mes moelleux coussins. Depuis si longtemps je n'avais pour lit que le sable du désert ou les planches d'un bateau ! 1
Le biilbul (rossignol) chantait au milieu de la verdure du patio quand je m'éveillai, je me levai tout dispos. ^ Halef était déjà en train de siroter son café et de croquer des sucreries. Il descendit avec moi dans la cour, où ^ nous nous assîmes près du bassin pour fumer. Avant tout, j'étais allé voir mon cheval. L'écurie avait un revê- tement de marbre ; la litière se composait de paille de . froment, et les chevaux mangeaient d'excellentes dattes. Notre hôte traitait royalement bêtes et gens.
Le jeune Chafeï vint nous rejoindre à la fontaine ; il \ partait pour son bazar et voulait nous inviter à passer ,, chez lui dans la journée.
La maladie de son cousin devait l'y retenir jusqu'à la nuit, nous dit- il, ajoutant d'un air triste que le malade, * ne se trouvant pas mieux, gardait la chambre. K
« Ne pourrais-tu pas lui donner quelques conseils ? me *' demanda ensuite le jeune homme. Je sais que tu es un • hekim fort habile.
— Qui te l'a dit ? •<:
- — N'as-tu pas guéri beaucoup de malades pendant ton l
voyage sur le Nil ? Isla nous le racontait avec admira- '; tion. J'aurais désiré t'amener mon commis; mais il pré- , tend qu'il ne peut bouger, et que d'ailleurs il connaît sa ' maladie; elle revient souvent et ne dure que deux ou trois jours. Viens le voir. k
— Non, puisqu'il ne se soucie pas de moi. Sache bien, ' du reste, que je ne suis nullement hekim.
— Comme tu voudras, seigneur, dit le jeune négociant ~ en s'éloignant. N'oublie pas que je t'attends. » v
Nous continuâmes à fumer silencieusement. Tout à coup j'entendis un son léger tiré du piano : une main mal assurée se promenait sur le clavier, faisant résonner les cordes un peu à l'aventure.
En même temps le petit esclave vint me prier de monter dans la grande salle. Là je trouvai la plus jeune des filles de Yacoub, cette gracieuse enfant que j'avais aperçue le premier jour dans la cour, et que son père paraissait idolâtrer.
« Effendi, pardonne ! me dit- elle, je soupire après le chant que tu chantais hier. Voudrais-tu le redire encore?
— Volontiers. »
Elle s'assit à terre , dans un coin , et appuya son front contre un coussin. Je me mis au piano et jouai le beau cantique allemand :
Ici, aux pieds de ta majesté sainte, Seigneur, Dans la poussière ton peuple est prosterné !
Je répétai plusieurs fois la mélodie et chantai les paroles de toute mon âme. La jeune fille s'était retournée vers moi : elle fermait les yeux ; ses lèvres restaient entrouvertes, comme si elle eût essayé de s'abreuver à la source sacrée.
« Faut-il jouer un second morceau ? » lui demandai-je en terminant.
Elle se leva en murmurant :
« Non, effendi ; cette musique ne doit être effacée par aucune autre. Qui donc chante ainsi chez vous?
— Les hommes, les femmes, les enfants, tous, dans la maison de Dieu. Les pères chrétiens chantent avec leur jeune famille; ils lui apprennent à louer Dieu.
58 UKE MA1SOX MYSTÉRIEUSE
— O effendi, ce doit être beau dans ton pays, quand tous vont à la prière ! Vous avez la liberté de vos affections.- Vos prêtres vous permettent à tous de chanter devant le - Seigneur; les nôtres nous répètent sans cesse qu'Allah n'a point donné d'âme à la femme... Qu'ils soient maudits à cause de ce mensonge ! Merci, efFendi. »
La jeune fille quitta la salle. Je la regardai tristement s'éloigner. Oui , la femme orientale soupire depuis des siècles après la délivrance. Quand l'heure de sa réhabilitation sonnera- 1- elle donc?
Je fermai le piano ; je n'osai plus jouer. L'enfant disait * vrai : un autre air eût profané ce chant religieux, qui venait de remuer ainsi la jeune musulmane.
Je redescendis dans le patio et fis seller un âne. Nous sortîmes bientôt avec Halef. ■> ;
Le but de la promenade n'était pas absolument déterminé. Nous marchions sans nous presser à travers les ruelles, les carrefours, les passages tortueux de la ville. Nous nous égarâmes même jusqu'au milieu du ghetto ou • quartier juif. J'étudiais curieusement les habitations et '*■
les mœurs. Rien de plus délabré, de plus misérable, que la partie de Damas occupée par les descendants d'Abraham .
Entre les ruines d'anciens palais se groupent d'ignobles :i boutiques aux planches disjointes. Une population déguenillée et grouillante se presse au milieu de rues d'une, indescriptible saleté. Les hommes sont vêtus de caftans troués, pendant en loques, brillants de graisse ; les enfants f courent çà et là, couverts seulement d'un lambeau,d'étoffe ; mais les femmes portent sur leurs vêtements et sur leurs voiles, exactement fermés, tout un attirail de' •. bijouterie, clinquant, vrai ou faux, dont ne sauraient se t,
fé
le répétai plusieurs ^fois ht mélodie.
lf>*
passer les plus pauvres. Je crois bien que ces ornements féminins n'ont guère changé depuis le temps où les prophètes menaçaient les femmes d'Israël de la colère divine et disaient : *
« Le Seigneur rendra chauve la tête des filles de Sion, et il fera tomber leur chevelure.
« En ce jour-là, le Seigneur leur ôtera leurs chaussures ûiagnifiques, leurs croissants,
« Leurs colliers, leurs perles, leurs bracelets, leurs ornements de tête,
« Leurs couronnes, leurs anneaux, leurs chaînes d'or, leurs parfums , leurs pendants d'oreilles,
& Leurs bagues, leurs pierreries qui pendent sur le front ,
« Leurs miroirs, leurs bandeaux, leurs manteaux, etc. l . »
Notre visite du quartier juif terminée, nous nous dirigeâmes vers le bazar des orfèvres et joailliers, pour nous arrêter quelques instants chez Chafeï.
A ma grande surprise, je trouvai la boutique close , et deux cabassers à l'entrée qui la gardaient.
Je demandai à ces hommes la cause de leur présence ; mais ils me répondirent avec une telle grossièreté, que je leur tournai tout de suite le dos. Comme je voulais rentrer chez Yacoub , je remarquai autour de moi beaucoup d'agitation parmi la foule. Je n'étais pas arrivé à la porte du négociant, quand son fils aîné accourut audevant de nous d'un air effaré en criant :
« Effendi,... tu sais ce qui est arrivé?
— Quoi donc ?
4 Is. m, 17-23,
Nous sommes volés, indignement volés et trom- *
pes
— Je ne sais rien... Explique -toi!
— Mon père te racontera tout, il faut que j'aille...
— Mais où ? j
— Allah il Allah !... Je n'en sais rien moi-même, nous avons la tête perdue... »
J'étendis la main pour l'arrêter. Il me semblait trop hors de lui, trop exalté : je craignais qu'il ne fit quelque *imprudence.
« Attends un peu, m'écriai -je.
— Non, laisse- moi... Je le retrouverai...
— Qui? le voleur? Quel est -il?
— Le père te le dira. »
Il se débattait, cherchant à s'enfuir; mais j'avais sauté . à bas de ma monture. Je pris le bras du jeune homme et -, le forçai à marcher avec moi.
Nous entrâmes ensemble chez son père. Celui-ci se trouvait à l'étage supérieur, vêtu comme s'il allait sortir et occupé à charger deux gigantesques pistolets. !
Lorsqu'il aperçut son fils , il cria tout furieux :
« Que veux-tu encore? Il n'y a pas une minute à ' ; perdre. Va-t'en ! dépêche-toi, vite ! Moi aussi je vais me ' mettre à sa poursuite. Je tuerai cet homme, en quelque;, lieu qu'il soit ! »
Les autres membres de la famille remplissaient la mai- (/ son de leurs gémissements et de leurs cris.
J'eus beaucoup de peine à calmer Yacoub pour obte- . nir enfin de lui quelques explications sur la catastrophe. -. Afrah ben Houlam, le fameux cousin d'Andrinople si malade le matin même , avait quitté la maison aussitôt après notre départ; il s'était rendu à la boutique de J*
Chafeï et lui avait dit qu'une affaire considérable se présentant à traiter, son père le mandait au grand bazar d'Assad- pacha.
Chafeï s'était hâté d'accourir* Ne trouvant personne au bazar, il rentra chez son père. Yacoub , étonné , déclara qu'il n'avait nullement fait appeler Chafeï et qu'aucun client ne s'était présenté , ni au bazar ni à la maison , ce jour- là, pour traiter d'affaires importantes. Là- dessus Chafeï retourna en toute hâte à son magasin, qu'il trouva fermé.
Il l'ouvrit avec la clé qu'il portait sur lui. Du premier coup d'œil , il s'aperçut du ravage opéré dans ses caisses et sur ses planches.
Les joyaux les plus précieux avaient disparu , et avec eux naturellement le commis.
Le pauvre jeune homme, hors de lui, avait pourtant songé à refermer la porte et à faire garder la boutique par des cabassers avant de revenir avertir son père. On peut croire que la nouvelle qu'il apporta mit toute la maison sens dessus dessous.
Comme je l'ai déjà dit, au moment où nous rentrâmes, le second fils courait à la façon d'un fou, le père armait ses grands pistolets; mais où allaient-ils se diriger les uns les autres? Ils n'en savaient rien du tout. Yacoub parlait de tuer immédiatement le voleur ; mais il s'agissart de le retrouver.
« Je crois, opinai -je, que votre imprudente agitation peut vous être plus nuisible qu'utile. Asseyez -vous un instant, entendons -nous. »
Les deux marchands se résignèrent enfin à m'écouter.
« A combien estimez-vous la valeur <Jes objets volés? leur demandai -je,
Je l'ignore, répondit Chafeï; peut-être à plusieurs
bourses 1 ;... oh! oui, à beaucoup de bourses.
— Et tu crois que cet Afrah seul peut les avoir dérobées ?
— Certainement, lui seul. N'as -tu pas compris sa > ruse? Lui seul connaissait tous les secrets de la boutique, ; toute la valeur de certains joyaux.
— Bien. Nous n'avons alors qu'à nous inquiéter de lui..- Est- il vraiment votre parent?
— Oui. Jamais nous ne l'avions vu, nous ne le con* ; naissions point avant qu'il vînt ici; mais, je te l'ai raconté,' il s'est présenté avec des lettres et des recommandations authentiques.
— Connaissait -il le commerce de bijouterie et la^ fabrication des bijoux?
— ■ A merveille ! Il est d'une adresse surprenante dans' notre métier.
— Lorsqu'il parle de votre parenté, semble -t- il bien au courant des membres qui la composent ? • *
— Mais oui... Cependant il ne connaît pas tous lesnôtres : il a beaucoup voyagé...
— Tu m'as raconté que , quand il est revenu hier d ' la fête , il était tout pâle. As-tu remarqué sa pâleur lors de son retour, ou quand tu lui as parié de Kara ben Nemsi ?
— Par Allah !... à quoi songes-tu, seigneur? comment te connaîtrait- il ? Et pourtant tu me le rappelles :•••<■ c'est vrai, il n'a pâli qu'en entendant ton nom.
1 En Turquie, et dans le Levant en général, on donne le nom de* bourse à une certaine somme de monnaie. La bourse d'argent vau 500 piastres} la bourse d'or 30000, de 9000 à 9900 francs. Cette valeiiï varie dans les différentes provinces*
— Je suis sur la trace.
— Effendi, dis -tu vrai?
— Oui. Il s'est troublé en me sachant ici, il a refusé de me voir, il a prétexté une maladie pour éviter ma rencontre. Halef, sais-tu quel est cet Afrah ben Houlam?
— Ht comment le saurais -je, sidi?
— Je parie que c'est Daoud Ibrahim, autrement nomme Ibrahim Mamour! Cette pensée m'est venue dès hier; mais la chose me paraissait si peu vraisemblable, que je n'osais m'y arrêter. A présent je ne doute presque plus de l'identité du personnage.
— Cela est tout à fait impossible, effendi. Mon parent ne s'est jamais appelé ni Daoud ni Mamour; il n'a jamais mis le pied sur le sol égyptien, reprit Yacoub en secouant la tète. Qu'est-ce qui te suggère ce rapprochement?
— J'ai pour cela plusieurs raisons. D'abord j'ai rencontré hier à la fête ce Mamour, j'en suis certain. Décrismoi un peu l'extérieur de ton cousin : quel genre de vêtement portait- il hier? »
La réponse qui me fut faite confirma tous mes soupçons ; mais ni le père ni le fils ne voulaient se laisser persuader.
« Non , non , répétait Yacoub , Afrah n'est jamais allé en Egypte. Et puis comment un étranger eût -il pu se procurer des lettres de notre famille ?
— J'avoue que je ne me l'explique pas ; mais ces lettres appartenaient -elles réellement à Afrah ben Hou- !am , ou du moins à l'homme qui se faisait passer pour tel ?
— En ce cas , Afrah a donc été tué ? On ne livre pas des papiers comme ceux-là.
— Il n'y aurait rien d'étonnant à cela. Ce Daoud est
capable de tout... Nous le retrouverons, il le faut. Seulement la réflexion me paraît nécessaire : tout brusquer,, c'est souvent tout perdre. Le voleur s'est -il caché dans -l la ville? a-t-il quitté Damas?... Je serais assez porté à ; cette seconde supposition. Que ferais-tu, Yacoub, si cet homme s'était enfui au loin ? :
— Fallût -il pour le poursuivre entreprendre le tout' (!
du monde, je le poursuivrais! ^;
— Eh bien, envoie Chafeï prévenir la police. Qu'il donne le signalement du scélérat, afin de le faire arrêter , aux portes, s'il est encore temps ; on devra aussi le cher- cher dans les baraques de Goutah. Je t'engage, de plus, à . te munir d'un bon passeport et à demander une escorte de cabassers, dans le cas où tu devrais te mettre en route. ,
— Tu as peut-être raison, elfendi. Voudrais -tu m'ac- ) compagner ? '
— Volontiers. Conduis -moi d'abord dans la chambre, où couchait ton soi-disant cousin. »
Chafeï s'éloigna pour courir à la police; nous nous rendîmes dans le cabinet qu'avait occupé le faux Afrah. Tous les effets étaient enlevés avec l'intention de ne pas revenir; nous ne découvrîmes rien qui pût servir
d'indice.
Il fut décidé que chacun de nous, Yacoub, Halef et moi, se rendrait à l'une des portes de la ville pour interroger les guides et les loueurs de chevaux , d'ânes ou de mulets.
Je m'acquittai de ma commission sans aucun succès. Je pris un âne pour me rendre à Goutah, où je rencontrai la police , cherchant aussi , mais non moins vainement. Vers 3 heures, je rentrai tout en nagea la maison. Yacoub y était revenu plusieurs fois sans s'y arrêter. Halef parut
A S.TAMBOUL 67
bientôt, ne sachant rien de certain, mais toutefois m'apportant une petite lueur d'espoir. Il avait poussé ses investigations vers le nord de Goutah, comme nous en étions convenus, et était entré dans la tente des chanteurs tyroliens. La prima donna Pavait appelé. Cette femme , étonnée de notre brusque départ de la veille . tenait à se le faire expliquer par Halef. Elle l'avait chargé de me dire que, si je voulais l'aller voir, elle me fournirait des renseignements.
« Pourquoi ne te les a-t-ellepas donnés tout de suite ? demandai -je.
— Sidi, elle ne parle pas arabe, elle dit seulement quelques mots turcs. Nous nous sommes plutôt devinés que compris.
— Eh bien , allons ! Prenons nos chevaux cette fois ,
car les ânes n'en peuvent plus. »
Nous étions au dernier jour de la fête, qui en dure cinq.
Lorsque j'entrai dans la tente des saltimbanques, je la trouvai un peu abandonnée : la vogue commençait à se ralentir, la musique faisait une pause. Je profitai de Pentr'acte pour m'approcher de la prima donna, avec laquelle je pouvais du reste causer tout haut, car personne en ce lieu ne comprenait l'allemand.
« Pourquoi vous êtes- vous retiré si précipitamment hier? me demanda la chanteuse.
— Parce que je voulais suivre un personnage qui luimême s'était hâtivement précipité dehors» J'aurais été curieux de connaître sa demeure.
— Sa demeure , personne ne la connaît.
— Ah ! vous êtes au courant?
— Oui. 11 venait hier pour la troisième fois ici. Une
fois, il était assis tout près de la scène, à côté d'un ',; Anglais; je les entendais parler. Il ne voulut point indi- * quer sa demeure à l'Anglais.
— Il parlait donc anglais ?
— Oui ; et le gentleman l'engageait comme interprète. * • — En vérité ! Interprète pour visiter la ville ou pour
voyager ?
— Pour voyager. ,'
— Savez-vous dans quelle contrée?
— Non. J'ai seulement entendu le nom du premier endroit où ils doivent s'arrêter ; c'est, je crois, Salehieh. '
— Quand devaient- ils partir?
— Dés que l'interprète aurait terminé les affaires de „ son commerce. Il était question, autant que j'ai pu le comprendre , d'une entreprise pour conduire des huiles « d'olive à Beyrouth. »
La chanteuse ne put m'en dire davantage. Je la remer* ' ciai et la payai de sa peine; après quoi j'envoyai Halef chez Yacoub pour lui faire part de notre faible décou- : < verte. Quant à moi , je tournai par la route qui sert de -, ceinture à la ville, afin de me rendre à la porte de Dieu. Là se trouve le chemin de Salehieh, à l'ouest de Goutab» ' Cette bourgade n'est guère qu'un faubourg de Damas;/ mais la route qui le traverse conduit à Beyrouth, et de » Beyrouth à la Méditerranée. Elle aboutit aussi à plusieurs /' voies fréquentées pour le commerce avec la Palestine; <?.
Lorsque j'arrivai en ce lieu, il était déjà tard. Je me * demandais comment obtenir quelques renseignements 4 dans les rues désertes. En Orient, les habitations sont toutes construites pour l'intérieur. Il n'y a sur la rue,*; ni fenêtres ni ouvertures; on ne rencontre non plus ni ; curieux ni flâneurs, surtout après le soleil couché.
f JE/
r if
Quelques formes humaines erraient pourtant aux abords du village ; c'étaient des lépreux couverts de misérables haillons. Ils se mirent à crier d'une voix lamentable afin d'exciter macompassion. Je dirigeai mon cheval vers eux; mais ils s'enfuirent, car il leur est défendu d'approcher des gens sains. Je m'époumonnai à leur dire que j'étais un voyageur de l'Occident, que je ne craignais nullement leur contact. Ils finirent par s'arrêter, et, se tenant à la distance voulue, vingt pas environ, ils me demandèrent :
« Que nous veux-tu, seigneur? Dépose ton aumône à terre, puis éloigne-toi bien vite.
— Quelle aumône vous plairait le mieux? de l'argent
peut-être?
— Non, Nous ne pouvons rien acheter, puisqu'on ' refuse de toucher notre argent. Donne -nous plutôt du tabac, du pain, un peu de viande.
— Pourquoi errez -vous ainsi en plein air? N'y a-t-il pas des hôpitaux à Damas?
— Ils sont pleins. Il faut attendre que la mort nous fasse des places.
— Écoutez -moi. Pourriez -vous me donner des renseignements sur les voyageurs qui passent ici? Vous tecevrez demain matin du tabac plus qu'il ne vous en faudra pour plusieurs semaines, si vous répondez à* mes questions. En ce moment, je n'ai sur moi rien à vous offrir.
— Que désires-tu savoir?
— Combien de temps avèz-vous passé à Salehieh?
— Nous y sommes depuis cinq ou six jours.
-- Voyez -vous souvent des vojrçigeurs se rendant à Damas ou en revenant ?
70 UNE MA ÏS N M Y S TÙRIE US E
— Beaucoup s'y rendent depuis quelque temps; mais très peu en reviennent, caria fête ne finit qu'aujourd'hui, . * ce soir.
— N'avez-vous pas remarqué ceux qui en revenaient ?
— Oui, des muletiers allant à Ras-Heya et à Gazeïn, quelques piétons qui ont pris la route de Hasbeya, des ouvriers de Zebideni, et aujourd'hui, vers midi, un Anglais accompagné de deux hommes.
— ■ Comment savez -vous que c'est un Anglais?
— Oh! les Anglais se reconnaissent partout. Celui-là était habillé tout en gris ; il avait un chapeau très élevé de forme et un gros nez avec des verres bleus dessus. Un de ses compagnons lui expliqua qui nous étions. Il nous fit donner un peu de tabac, quelques petits pains et beaucoup de menu bois pour notre feu.
— Comment étaient les hommes qui accompagnaient l'Anglais ? »
La description du lépreux se rapportait exactement à notre voleur; quanta l'autre voyageur, je ne le reconnus point.
« Où allaient ces étrangers? demandai -je.
— Nous n'en savons rien. Ils suivaient le chemin de Beyrouth. Mais les enfants du vieil Abou Medjakh pourraient te renseigner, car c'était Medjakh qui lui servait de guide. Tu trouveras la maison de Medjakh là -bas, prés du gros palmier qu'on voit d'ici.
— Je vous remercie. Revenez demain à cet endroit, je vous apporterai ce que je vous ai promis pour récompense.
— Oh ! seigneur, puisse ta miséricorde te faire trouver grâce devant Allah ! Ne voudrais-tu pas mettre le comble à ta bonté en nous donnant aussi quelques mauvaises pipes ?
— Vous les aurez , soyez -en sûrs. »
Je m'engagai un peu plus avant dans la bourgade, et j'appris de la famille du vieux guide que l'Anglais voulait aller vers la vallée de SebdanL Abou Medjakh n'était engagé que jusque-là, ou du moins le drogman n'avait parlé que de ce but, afin sans doute de dérouter toutes les recherches. Ne pouvant en apprendre davantage , je retournai à Damas.
Mes hôtes étaient inquiets de mon absence. Ils n'avaient rien découvert de leur côté; Halef seul leur donnait quelque espérance par les nouvelles que je lui avais confiées pour eux. De plus, il ne cessait de les exhortera mettre leur confiance en ma perspicacité, dont il faisait une peinture fabuleuse. Chafeï s'était procuré un passeport et une recommandation de la police pour tout l'eyalet de Damas ; on lui fournissait en outre dix cabassers . bien armés et tout prêts à le suivre.
Je racontai ce qui m'était arrivé. Mon avis était d'attendre au lendemain matin pour partir ; mais rien ne pouvait arrêter la fiévreuse impatience de Yacoub. Il envoya chercher un guide qui se vantait de connaître les chemins aussi bien la nuit que le jour. J'eus à peine le temps de terminer quelques arrangements dans ma chambre et dans mon bagage, pendant que j'envoyais Halef en toute hâte chercher dans les bazars ce que j'avais promis aux lépreux.
Nous quittâmes la ville deux ou trois heures après mon retour. Yacoub s'était procuré plusieurs chevaux de louage pour lui , son domestique et nos provisions.
On ne pouvait dire jusqu'où nous irions, ni combien de temps durerait notre poursuite. Le marchand ne partait pas sans une bourse bien garnie.