UNE MA IS N MYS TÉ RIEUSE
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La lune se levait en son plein, brillante et claire, lorsque nous atteignîmes la porte de Dieu. Notre troupeétait respectable : elle se composait du guide et du loueur de chevaux formant l'avant-garde, de Yacoub, J de Halef et des deux Irlandais, du serviteur de notre hôte * et de votre propre serviteur, cher lecteur. Derrière nous, les dix cabassers fermaient la marche.
Le gardien de la porte nous laissa passer sans difficulté.- Nous avançâmes rapidement. Un peu avant Salehieh, je ^ me détournai pour aller à la recherche de mes lépreux. Ils dormaient au bord de la route. Le bruit des pas les ' éveilla. Je déposai devant eux un gros paquet, qu'ils saluèrent avec des cris de joie. Nous traversâmes ensuite \-\ bourgade et montâmes lentement les flancs du Koubbeten-Nasr, des hauteurs duquel on jouit de l'admirable i point de vue que j'ai déjà décrit. Je m'arrêtai près du tombeau du saint de l'Islam, et je jetai un regard en arrière ' sur Damas. La ville brillait, aux rayons de la lune, comme la demeure enchantée des fées et des djin. Les sombres verdures de Goutah l'entouraient d'un noir écrin. A droite, j'entrevoyais la route du Hauran, par laquelle ^ j'étais arrivé à Damas. Cette route continuait au delà Hes .
montagnes conduisant à Palmyre, une des cités de mes rêves à laquelle je devais encore renoncer. Je ne soupçonnais guère que mon séjour dans la ville de saint Paul- • pût être si court.
Derrière le Koubbet-en-Nasr, nous nous dirigeâmes à * droite, vers les pentes du Djebel» Rebach. Là nous attei- '' gnîmes l'étroit défilé de Rabouh. Cest de ce passage que sort le torrent de Barada, pour arroser le territoire d'un gros bourg appelé Dumar, où nous fîmes enfin halte.
Les cabassers firent lever le chef du lieu, qui nous, '
apprit le passage de quatre cavaliers au galop. La veille au soir, ils avaient traversé le bourg. Parmi eux, un Anglais vêtu de gris et portant des lunettes bleues se faisait remarquer par son aspect 'original. La petite troupe avait pris le chemin d'Es-Souk. Nous suivîmes sans délai
la même voie.
Le jour commençait au moment où nous arrivions sur le haut plateau d'El-Djedid. Nous avions à droite l'empir.ccment de la vieille cité d'Abilène , à gauche la montagne qui renferme, dit-on, le tombeau d'Abel. Nous dûmes traverser plusieurs petits villages dont j'ai oublié les noms, et nous nous arrêtâmes dans l'un d'eux pour laisser reposer les chevaux.
En quelques heures, nous venions d'accomplir ce qu'on est convenu d'appeler une journée de marche. Si nous continuions à forcer ainsi nos bêtes, il était certain qu'elles ne nous mèneraient pas longtemps. Le repos était donc absolument imposé. Nous trouvâmes, du reste, en cet endroit une population hospitalière, qui nous reçut bien et nous apporta quantité de fruits rafraîchissants.
Ces gens n'avaient pas vu passer les cavaliers dont nous nous informions ; mais dans la soirée ils avaient entendu une petite troupe arriver au trot du côté de Damas. Personne ne s'en était inquiété.
Quand les chevaux eurent soufflé suffisamment, nous partîmes pour Es- Souk, où nous ne découvrîmes pas le moindre indice qui pût nous mettre sur la trace. Un peu plus loin , nous rencontrâmes un cavalier qui s'en revenait seul. Il était âgé; une barbe de neige tombait sur sa poitrine. Notre guide le salua respectueusement et nous le présenta par ces mots :
« Voici Abou Medjakh, lechabir (guide) qui a conduit . l'Anglais. » :
— • Ah ! c'est toi !... s'écria Yacoub. Où as-tu laissé tes ' voyageurs ? , *
— Seigneur, à Sebdani.
— Combien d'hommes accompagnaient l'Anglais ? ,*
— Deux seulement : le drogman et le domestique.
— Connais -tu le drogman ?
— Non. Il se dit de Konieh, mais il ment : il n'a pas" *> l'accent de ce pays. C'est un fourbe, un imposteur.
— Comment le sais -tu?
— Je l'ai bien vu. Il a trompé l'Anglais... Si j'avais * pu parler la langue de cet homme du Couchant, je lui * aurais dénoncé son drogman. r \
— Ont- ils des paquets avec eux ?
— Oui, et un cheval pour porter ceux qu'ils ne * gardent point sur leur selle ; mais tout le bagage appar- $ tient à l'Anglais. Le drogman ne possède qu'une cassette qu'il ne quitte jamais. t
— Dans quelle maison sont- ils descendus?
— Dans aucune. Ils mont payé à Sebdani. Après ' m'a voir congédié, ils ont continué leur route du côté . des ruines, quoique leurs montures fussent épuisées. Je ' me suis reposé chez un ami, et à présent je retourne à "
Damas. »
A mon tour je demandai au guide : \
« N'as -tu point entendu prononcer le nom de l'An- *
olais ?
— Le drogman lui disait toujours sicrr (sire). C'est, ? tout ce que j'ai entendu.
— Sien* n'est pas un nom, c'est le titre de sidi en •[ anglais. Cherche un peu dans ta mémoire.
— Ah!... oui... Il ajoutait parfois : Lich... ou Linch. » J'écoutais avec anxiété... Si c'était... ?Mais non, la ren^
contre était trop invraisemblable. Je repris néanmoins :
« Lindsay?
— Oui, à peu près. Oui, c'est bien cela!
— Décris- moi cet Anglais, je t'en prie.
— îl a un vêtement tout gris et tout neuf; un chapeau gris et haut comme d'en bas jusqu'à mes genoux, des lunettes bleues devant les yeux, une petite pioche à la main, qu'il ne quitte pas, même sur son cheval.
— Ah!... mais c'est mon brave insulaire !... N'as -tu pas remarqué son nez ?
— Un nez fort gros et rouge, car il a le bouton d'Alep, Sa bouche est aussi grande et large.
— Et les mains , les as -tu vues ?
— Oui. A la main gauche il manque deux doigts.
— C'est cela, c'est cela même !.., Halef, tu entends? l'Anglais vit encore !
— HamdouWIab ! cria le petit hadji. Allah est grand et puissant. Il fait tout ce qu'il veut; il commande à la mort et à la vie ! »
Yacoub semblait assez étonné de notre joie. Je lui en expliquai brièvement la cause et lui demandai de nous remettre en route tout de suite. Je me sentais fort inquiet sur le sort de Lindsay, échappé aux mains dés larrons arabes pour tomber dans celles d'un autre brigand capable des plus mauvais coups.
Le vieux guide s'éloigna. Nous continuâmes au trot notre chemin. La contrée où nous nous trouvions offrait
le plus charmant ccup d'oeil; puis soudain la belle verdure cessa, les villages aux terrasses couvertes de fleur:, disparurent. Nous nous engageâmes dans une gorge pro-