‹ Une maison mystérieuse à StamboulChapitre 8 sur 17 · UNE MA ISON M Y S TÉ RIE US E · texte numérisé non relu

UNE MA ISON M Y S TÉ RIE US E

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fonde, au fond de laquelle courait le Barada, que nous , venions de traverser sur un pont. Notre étroit sentier^ côtoyait le fleuve. Des deux côtés s'élevaient de hautes ►" parois verticales et vraiment effrayantes ; celle de gauche < offrait les vestiges d'un ancien escalier taillé dans le roc, mais aujourd'hui presque détruit. Cette gorge se nomme"' Souk-el-Barada ; elle conduit àia vallée de Sebdani, ou nous devions trouver la ville du même nom.

Après avoir passé cet étroit défilé, nous atteignîmes le sud -ouest de la vallée. Nous traversâmes plusieurs 1 ^ villages sans nous y arrêter, et nous arrivâmes à Sebdani. ., La route avait été si pénible, nos chevaux étaient dans uq ■ tel état, que nous n'aurions pu aller plus loin.

Mon coursier noir se sentait certainement de la fatigue; * mais il faisait encore bonne contenance. Les autres" semblaient complètement épuisés. {

Sebdani est un beau village, bien construit, avec de * grandes maisons très confortables et des jardins magnifiques de végétation ; il est pourtant situé sur une hau- „ teur assez considérable, dominant la vallée. Presque tous r les habitants de ce lieu sont Maronites.

Nos cabassers nous pourvurent promptement d'un loge-, ment, où nous nous trouvâmes fort bien.

On nous apprit que l'Anglais n'avait fait que traverser i le village. Le guide seul s'était arrêté pour coucher, • comme il nous l'avait dit. Mais le maire de Sebdani * envoya un courrier dans le petit hameau de Chijit, afin;?, de prendre des informations. Le courrier rentra vers la . nuit, disant que l'Anglais avait certainement couché à-, Chijit et pris le lendemain, dès le matin, un guide pour '■ se rendre à Sogheïr. De là il était allé plus loin, mais * personne ne savait où, j

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Je dormis fort mal cette nuit-là. Aussitôt qu'il fit jour, nous remontâmes à cheval, laissant derrière nous les vignes luxuriantes et les jardins fleuris de Sebdani, pour nous diriger vers Chijit. On se "souvient que la chanteuse autrichienne m'avait parlé d'un commerce d'huiles dont Ibrahim prétextait les affaires pressantes. Je me disais que les huiles d'Ibrahim devaient être encore sur l'olivier; mais, à part ce mensonge, il paraissait probable, en effet, que le but du voyage était Beyrouth. Seulement pourquoi le drogman de mon pauvre Lindsay avait- il pris ce chemin, abandonnant tout d'un coup la voie directe de Damas à Bevrouth? Il voulait sans doute mieux se cacher. Cette manière d'agir me faisait trembler pour l'Anglais.

Le village de Chijit est situé tout près des sources du Barada, qui se trouvent sur une hauteur effrayante. Arrives !à, ce qu'on nous dit confirma les informations du messager de Sebdani, et nous poussâmes jusqu'à Sogheïr. La route allait maintenant en pente; nos cabassers s'y montrèrent bien mauvais cavaliers. Leurs chevaux, d'ailleurs, n'en pouvaient plus; ils eussent été incapables d'un second voyage entrepris du même train que le premier.

Les montures de louage ne valaient guère mieux ; nous avancions de plus en plus lentement. Ce n'était pas le moyen de rattraper des gens ayant sur nous une avance de huit à neuf heures.

Je proposai à Yacoub de partir en éclaireur avec Halef. Il ii'y consentit point, prétendant qu'il ne pouvait rester seul avec les cabassers, auxquels il ne se fiait nullement.

Je rongeais mon frein, me disant, afin de me consoler, que la passion de Lindsay pour les fouilles l'aurait rendu intraitable, et que le drogman devait avoir été contraint de s'arrêter avec lui aux ruines de BalbeL

Mais comment sir David était -il venu à Damas? Comment avait- il échappé à la mort sur les rives de l'Eu-- • phrate? Comment avait- il trouvé cet Ibrahim? Ces questions passaient et repassaient dans ma tête sans réponses, \ ou accompagnées des suppositions les plus fantastiques, et je maudissais à chaque pas notre lenteur de limaçons.

Sogheïr s'élève prés d'une cascade qui descend de la montagne pour rejoindre le Barada. Ce village est entouré r de peupliers d'Italie et d'autres peupliers au feuillage ■ blanc comme de l'argent. Malgré Pétymologie de son ' nom, la pelile, l'endroit est assez considérable. Nous * nous arrêtâmes à l'entrée du bourg et nos cabassers * allèrent aux informations. \ :

Ils nous apprirent bientôt que l'Anglais, son drogman ' et son domestique n'étaient plus à Sogheïr; ils avaient ■ pris la direction d'un étroit passage dans les mon», tagnes de l'Anti-Liban. Après une courte collation et ' quelques moments de repos, nous les suivîmes.

Il fallut traverser d'abord une vaste plaine, puis des» cendre dans une vallée ; enfin nous atteignîmes le pas* sage dont on nous avait parlé. Nous gravîmes un sentier glissant, aux flancs d'une roche qui surplombait sur notre 1 . gauche. A droite, nous avions un affreux abîme au fond ' duquel mugissait un torrent. Quand nous eûmes atteint l'extrémité opposée du passage, nous aperçûmes les ^ pentes ouest de PAnti-Liban, sur lesquelles nous étions > ^ s'étendre au loin avec une raideur beaucoup plus grande t . que celles du levant- \

Notre guide nous dit que Balbek se trouvait en droite \ ligne devant nous, à cinq heures de marche. Cinq '' heures!... Mais, en calculant la lenteur de nos chevaux

et la montée si rapide du terrain, il nous en faudrait bien davantage. Notre guide ne nous le cacha point.

En effet, nous dûmes avancer presque toujours en zigzags, traverser je ne sais combien de vallées intermédiaires, nous attarder sur les pentes trop abruptes, avant d'apercevoir, même de loin, les ruines gigantesques de la ville du Soleil, et il nous restait encore plusieurs heures de chemin pour les atteindre. Un des cabassers déclara que son cheval n'irait pas plus loin. Là-dessus le sergent de la troupe fit faire halte. Ni prières ni promesses ne purent rien. Yacoub, de son côté, ne voulait pas plus se séparer des cabassers qu'il ne consentait à nous laisser partir sans lui. Je n'avais qu'à me résigner.

Je finis seulement par obtenir que nous irions jusqu'à un joli village tout proche et très pittoresquement groupé. Une fois là, personne né voulut plus bouger, même avec la perspective des bakhchich les plus séduisants.

On nous raconta dans le village que l'Anglais tout gris s'y était reposé; qu'il semblait en querelle avec son drogman , et qu'il avait continué la route sous la conduite d'un homme du pays. Cet homme revint bientôt. Il nous dit n'être point allé jusqu'à Balbek ; on l'avait congédié au dernier village avant les ruines.

A. l'entendre, il existait entre l'Anglais et son drogman un différend assez prononcé ; mais l'Anglais, en homrrte prudent, ne quittait pas son petit pistolet,.,, un pistolet merveilleux, ajoutait le guide , qu'on peut tirer bien des fois sans le recharger. Cette arme paraissait tenir en respect le compagnon du voyageur à l'habit gris.

J'étais de plus en plus tourmenté sur le sort de Lindsay. La nuit me parut interminable. A peine fit -il jour, que j'éveillai tout le monde ; mais je ne pus faire ouvrir

les yeux à nos cabassers qu'en leur distribuant. quelques bakhehich. J

Yacoub voulait ajouter à mes largesses. Je le priai de : ne pas se montrer par trop généreux, car cela pourrait/ nuire à notre sûreté.

Nous passâmes, sans nous y arrêter, par plusieurs' petits hameaux de l'Anti-Liban ; enfin nous approchâmes ^ de Balbek. Les ruines de cette cité célèbre couvrent un vaste terrain plat. Peu de restes d'anciennes cités ont, un aspect aussi imposant.

Dès nos premiers pas dans le champ des ruines, nous," nous trouvâmes en face d'un pan de muraille formé d'un, bloc de pierre calcaire d'une grosseur énorme, mesurant v plus de trente mètres de long sur une largeur de soixante, - A lui seul, ce bloc donne une idée des matériaux employés -, dans les antiques constructions de Balbek. Son poids» dépasserait trente mille quintaux. Comment, avec les;, ressources mécaniques et techniques de cette époque,reculée, pouvait- on mouvoir de telles masses? C'est là' , l'énigme.

Le temple du Soleil dont on voit les vestiges à Balbek a été témoin du culte de Baal ou Moloch. Les Romains"

restaurèrent ses ruines, et l'on sait qu'Antonin le Pieux' dédia à Jupiter, dieu du soleil, un temple qui passait^ pour une merveille. Du reste, il y a deux temples sur'" l'emplacement de Balbek. Dans tous les deux les divini* l tés syriennes ont été adorées; mais le plus petit était * consacré exclusivement à Baal -Jupiter.

Pour élever le bâtiment primitif, on construisit d'abord j des fondations énormes dépassant le niveau du sol de^ quinze mètres. Sur ces assises reposent trois rangées âft f * blocs gigantesques, d'un poids presque égal à celui que'

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nous avons évalué plus haut. Des colonnes colossales s'élancent de ce soubassement; elles supportent une puissante architrave. Les six colonnes encore debout ont une hauteur de soixante pieds; celles mesurent, au-dessus de la base, six pieds de diamètre. Le plus petit des deux temples avait huit cents pieds de long , quatre cents de large ; il était soutenu par quarante colonnes.

La ville de Balbek existe depuis une haute antiquité. Elle se trouvait placée entre Palmyre et Sidon. Abou Obeïda, qui avait obtenu un traitement si doux pour les chrétiens de Damas quand Khalid prit cette ville , assiégea aussi Balbek. Il fit de l'acropole une citadelle, qu'il fortifia avec les débris des temples. Plus tard , les Mongols se jetèrent dans Balbek; puis, après eux, les Tartares. Ce que ces hordes sauvages laissèrent debout fut détruit en 1170 par un-tremblement de terre. Les ruines donnent cependant, aujourd'hui encore, une idée de la magnificence de l'antique cité. Mais quelle triste dévastation !

Ici, à la place occupée par la ville du Soleil, végète maintenant une misérable petite bourgade, peuplée d'Arabes fanatiques et voleurs.

La garnison entretenue à Balbek rend ces parages plus dangereux encore pour le voyageur, car en Orient chaque soldat est doublé d'un pillard.

Je pris ma longue- vue afin d'interroger les lieux.

Aucune créature humaine n'apparaissait dans le cercle visuel : comme je l'appris plus tard , la garnison s'était, de son chef, octroyé un congé. Quant aux Arabes moutawileh, habitants de la bourgade, ils ne se montraient point.

On s'étonne, on s'effraye presque de se voir seul au

If

milieu de ces gigantesques débris, devant lesquels l'homme ressemble à une fourmi. Comment retrouver Lindsay? Je priai le chef de l'escorte de disposer ses hommes autour de la place pour faciliter les recherches. Il s'y j refusa net, voulant avant tout se reposer et manger.

11 fallait bien attendre. Quand le repos et le repas eurent pris fin, je recommençai mes instances : personne ne bougea. Je priai , je me fâchai ; Yacoub en fit autant. Peines perdues! Enfin le ichamh (sergent) déclara sans vergogne que ni lui ni ses gens ne feraient un pas, à moins qu'on ne doublât les bakhehich. Yacoub mettait déjà la main à sa poche. Je l'arrêtai en lui disant :

« Ces hommes ne t'ont-ils pas été donnés parla police afin de te prêter main -forte en toute occasion? " — Certainement.

— Ne les payes -tu pas?

— Je leur fournis la nourriture et le fourrage , et je paye par jour cinq piastres au tchaneh et deux aux autres.

— Bien. Puisque tu les as pris pour te servir et qu'ils ne font rien, tu ne dois pas même payer ce qui avait été convenu. Je te laisse, je poursuis ma route. Toi, retourne à Damas et va dire au pacha quels fainéants il t'a donnés pour gardes.

— En quoi cela te regarde- 1- il? cria grossièrement le

servent.

— Sois plus poli, je te prie, interrompis-je. Je ne suis ni un cabasser ni un nefer. Voyons, veux-tu faire ou non ton devoir? Tu vois ce mur, à l'est? Va ranger tes hommes à son ombre : nous t'y rejoindrons tout à l'heure. »

Le sergent se leva en grommelant et sauta sur son cheval. Les autres l'imitèrent, et la troupe s'éloigna dans la

st

direction indiquée, mais pas précisément en bon ordre.

Un ruisseau serpentait parmi les ruines. Je pensai qu'un étranger ayant des chevaux devait se tenir non loin de l'eau. Nous nous partageâmes pour chercher dans les environs des ruines. Halef accompagnait Yacoub; je pris avec moi les deux Irlandais. Nous nous séparâmes, choisissant un point de rendez -vous.

Après avoir quelque peu erré, j'aperçus, derrière une grosse colonne brisée, un pan de mur dont les flancs étaient déchirés par une ouverture large et béante. Devant ce trou un homme était assis, vêtu d'un pantalon, d'une jaquette, et portant un fez sur la tête. Il tenait sa carabine et demeurait immobile. A cinq cents pas plus loin, un long cylindre gris s'agitait dans le mouvement cadencé que fait un homme qui pioche. Le reste du corps du possesseur de ce cylindre restait enfoui dans une fosse déjà profonde.

Je me cachai derrière la colonne et sautai à bas de mon cheval, dont je jetai les rênes à l'un des Irlandais, leur faisant sione à tous deux de se dissimuler de leur mieux jusqu'à ce que je les appelasse; puis je m'avançai près du personnage assis. Il ne pouvait me voir, car il regardait à l'opposé; mais il se retourna au bruit de mes pas, me criant en anglais :

« Stop! personne ne doit approcher d'ici !

— Et pourquoi? répliquat-je dans la même langue.

— Ah ! vous savez l'anglais? Etes -vous un drogman ?

— Non : mais laissez votre arme. Je suis un ami de l'homme qui creuse là-bas. Ne se nomme -t -il point sir David Lindsay?

— Ycs.-

— Vous êtes son domestique }

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■ — YeS. ,

— Bien ! Je le connais et voudrais le surprendre. Ji

— Quelle chance ! Allez le trouver. Il m'avait recommandé d'empêcher qu'on ne le dérangeât; mais on ne rencontre pas tous les jours des connaissances dans les ruines de Balbek. »

Je m'approchai si doucement, et l'Anglais était si absorbé, que j'avais atteint le bord de la fosse avant qu'il se doutât que je fusse là. Tout à coup il releva la tête.- Je me plaçai droit devant lui.

« S'âeaih ! qui êtes -vous? » murmura Lindsay, pétrifié, d'étonnement.

Ses yeux restèrent fixes ; sa bouche s'ouvrit démesurément, mais aucun son n'en sortit. Ses lunettes tombèrent" sur son pauvre nez, toujours malade... Ah! c'était bien' Lindsay.

« Eh bien, sir, demandai-je, pourquoi ne m'avez-vous' pas attendu près du canal Anana ?

— Oh ! que tous les bons esprits m'assistent ! murmurait enfin le brave insulaire. Qui êtes-vous ? N'êtes-vou^ pas mort ?

— Si, je suis mort; je vous apparais sous forme de^ spectre. Avez- vous peur d'un revenant qui fut votre ami" fidèle ?

— Non .... oh ! no ! » * A ces mots, sortant de son trou, le bon Lindsay?

sauta sur moi et me serra fortement dans ses bras. •>•

« Vous vivez, master ! vous vivez ! disait-il tout atten-' dri. Et Halef ?

— Halef? Il est ici, avec deux autres vieilles connais-" sances de mon ami Lindsay. - /j

— Et qui donc ?

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* Qui êtes vous ? » murmura L initia y, pétrifie d'étonnement,

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— Bill et Fred, que je suis allé chercher chez leslladdedîn.

— Âoh i est -il possible? Vous élie^ chez les Hadde-

din?

— Oui. J'y suis resté deux mois.

— Et moi, zut'Il,... jamais je n'ai pu les retrouver.

— Quel est donc cet homme, là- bas, près du mur?

— Un domestique que j'avais engagé à Damas pour... Mais venez, master, nous causerons. »

Nous nous dirigeâmes ensemble vers le mur. Lindsay pénétra dans le trou et en ressortit bientôt avec une bouteille et un verre. C'était du sherry, du vieux et excellent sherry qu'il m'apportait.

« Attendez, il y a par là deux compatriotes qui trinqueront volontiers, » dis-je à mon insulaire.

J'appelai les Irlandais; il y eut une scène curieuse.

Les deux braves fils d'Erin pleuraient d'attendrissement. Lindsay se livrait à la plus extravagante pantomime pour refouler sa joie et son émotion, pour garder sa dignité de gentleman.

Je repris enfin :

« Où est donc votre drogman ?

— Mon drogman ! Où avez-vous appris que j'en avais un?

— Ah! voilà... Je sais même que vous Pavez engagé le jour de la fête d'Er-Rimal, dans une baraque de saltimbanques.

— Merveilleux! prodigieux! Homme étonnant, vous savez donc tout ? Est-ce par hasard que vous m'avez rencontré, ou me cherchiez -vous ?

— Je vous cherchais. Nous courons sur vos talcns depuis Damas. Enfin, où est votre drogman?

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— Parti.

— Parti !... avec armes et bagages r

— No,... tout le bagage me reste. II est là. »

En même temps, l'Anglais me montrait l'ouverture de la muraille.

« En vérité! m'écriai-je, mais c'est excellent! Racontez-moi donc l'aventure.

— Quoi ! tout ce qui m'est arrivé ?

— Non, pas maintenant; dites-moi seulement ce qui concerne le drogman. Nous le poursuivons, nous sommes à ses trousses.

— Vous le poursuivez ? Et pourquoi ?

— Parce que c'est un voleur et, en outre, un drôle avec lequel j'ai un ancien compte à régler.

— Un voleur ? Ah ! ah ! c'est bien possible. Un voleur de bijoux?

— Précisément... Vous les avez vus?

— Yes /... Puisque vous le savez, je n'ai pas besoin de vous dire où j'ai rencontré le maroufle. Il m'avait reconnu pour un Anglais, et il se mit aussitôt à parler ma langue. Il avait, prétendait- il, des affaires d'huiles à traiter sur la route de Beyrouth. Comme je voulais voir Jérusalem, je l'engageai. Il me promit de me conduire. Nous devions nous embarquer à Jaffa, afin d'aller par mer à Beyrouth. Il se chargeait de louer un guide. Quand il fut prêt, il vint me chercher dans mon logement de Damas, où je l'attendais. Nous ne nous adjoignîmes de guide qu'à Salehieh.

— Je le sais. J'ai rencontré cet homme et lui ai parlé. — ■ Well! cela devait être. Donc mon drôle me fit

grimper par l'Anti- Liban. Dès le soir, je commençai à soupçonner un mauvais tour; le matin, je fus convaincu

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A STAMBOUL Sïl

que nous n'étions pas sur la route de Jérusalem. Je me fâchai. Le drogman essaya de me donner le change ; puis il prétendit avoir voulu me montrer les ruines de Balbck, où je trouverais force foivliug-bulls . Cela me radoucit un peu. Cependant ma méfiance était éveillée. Je me dis que la hâte avec laquelle ce coquin avait voulu quitter Damas et la façon insensée dont il me faisait marcher ressemblaient à une fuite. Arrivé ici, il avait l'air d'être chez lui. Il me conduisit droit à ce mur, en m'assurant que nous serions logés au mieux dans cette excavation. Les chevaux restèrent dehors ; nous nous arrangeâmes à l'intérieur pour dormir.

« La nuit n'était pas bien avancée, quand j'entendis, comme dans un rêve , les chevaux hennir. Je sentis aussi une main se glisser dans ma poche. Cela m'éveilla tout à fait. Je sautai sur mes pieds : mon portefeuille manquait. Je m'élançai dehors. Mon drôle, déjà à cheval, se préparait à décamper. Je tirai, car la nuit était claire : le cheval tomba. L'homme tenta d'enlever une boîte qu'il tenait toujours sur sa selle ; mais elle était fortement liée. Il craignit de perdre du temps, et dès que j'approchai il prit la fuite.

« Je me suis emparé de la cassette;... elle est pleine de joyaux.

— Et votre portefeuille ?

— Ah ! une véritable perte,... objets précieux : papiers à emplâtres, bobines de fil, aiguilles, toutes sortes d'instruments ! Je ne le quittais jamais. Quant à mon argent, il est dans une poche plus secrète , tuell !

— Écoutez, sir : Vous avez fait là le coup le plus heureux. L'homme à qui appartiennent ces joyaux les cherche en désespéré. Il m'accompagne. Vous allez lui rendre la vie.

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— Appelez-le, sir; je lui remettrai le tout bien

vile. » -$

Lindsay se replongea dans le trou , puis en sortit avec ,£ un paquet qu'il ouvrit. Le paquet contenait une chemise l et une toile à turban, plus la fameuse cassette remplie de i cartons et d'étuis. Je tirai deux coups de fusil : on me n répondit presque aussitôt. Nos gens n'étaient pas bien . loin. Lindsay et ses deux domestiques se cachèrent alors > dans la cave, pour me laisser le plaisir de jeter Yacoub dans la stupéfaction. Celui-ci accourait avec Halef. Tous * deux pouvaient voir le paquet près de moi. ""

« Tu as tiré, sidi? demanda Halef.

— Oui. I

— As -tu trouvé quelque objet?

— Certainement. Yacoub, développe un peu ce tur* * ban : il y a là quelque chose pour toi. »

Le marchand se pencha, puis poussa un grand cri efl .

battant des mains :

« Allah îa Allah ! répétait-il. Mes bijoux!

— Le compte y est- il' bien ? k

— Je le crois. O seigneur, où donc les as-tu trouvés? s -

— Ce n'est pas moi que tu dois remercier, Yacoub , > mais un voyageur qui est ici tout près, dans cette exca- / vation... Va le chercher, Halef. » *

Le petit hadji ne fut pas plus tôt entré, qu'il s'écria v

comme un fou :

« Allah akhar ! l'Anglais ! l'Anglais ! » ■ '}

La scène de reconnaissance se devine. Quand l'émo* .'

tion fut un peu calmée, je descendis dans Y appartement ** de Lindsay. Il était formé d'une galerie voûtée et obs- \ truée par des décombres, ce qui constituait une sorte/ V de salle divisée en deux et assez vaste pour contenir '

les chevaux, les bagages et le lit de camp de mon insulaire.

11 paraît que le cheval tué avait été enfoui dans la partie la plus reculée des décombres , pour ne point attirer les vautours.

Yacoub commençait à se montrer moins joyeux; il eût voulu saisir le voleur.

« Je donnerais beaucoup pour le tenir, murmura -t- il. Seigneur, crois-tu donc qu'il soit impossible de le rejoindre?

— N'es -tu pas assez heureux de rentrer en possession de ton bien? A ta place, je m'en contenterais.

— Non. Je veux que ce brigand soit puni.

— Eh bien , nous essayerons de le rattraper,

— Comment y parvenir ?.

— Ne penses -tu pas que cet homme reviendra? Laissera -t- il une pareille prise lui échapper sans tenter de recouvrer son vol ?

— Il aura peur de nous.

— Comment peut-il savoir que nous sommes ici? Je m'imagine qu'il reviendra sur ses pas. Il croit sir David seul avec son domestique, il essayera de le surprendre. C'est à nous d'épier son retour.

— Volontiers. J'attendrai tant qu'il faudra. Cet homme doit payer sa trahison.

— Je serais d'avis de cacher nos chevaux et de faire disparaître les cabassers. Ou peut envoyer ces derniers à la caserne du village, où ils seront enchantés de passer le temps sans rien faire. Nous trouverons bien aussi une maison où loger nos chevaux.

— Très juste, ce que tu dis, seigneur. Je vais m'en occuper tout de suite. J'ai des lettres pour le maire, ou

92 UXE MA1S0X MYSTÉRIEUSE

plutôt pour le kadja- pacha, car Balbek n'est point un C village, mais une ville. Je cours m'entendre avec les-/ autorités. »

Là-dessus le négociant enfourcha sa monture et s'éloigna rapidement.

Cependant aucun cabasser ne se montrait vers l'endroit ' que je leur avais désigné. Je soupçonnai la paresse de : nos gens : ils avaient dû , au lieu de se livrer aux <] recherches convenues, se rendre tout droit à quelque café • de la ville et se vanter d'une foule de prouesses plus ou '• moins vraisemblables. La suite justifia mes suppositions. C

En attendant le retour de Yacoub, nous nous mîmes,' Lindsay et moi, à causer du passé. Je racontai mes aventures si tragiques à mon brave Anglais. ^

« Ainsi vous me teniez pour mort? me dit- il, lorsque V j'eus terminé mon récit. De mon côté je pleurais votre' perte, car les drôles qui m'avaient fait prisonnier racon-^ taient toutes sortes de mensonges.

— Vous avez été prisonnier, sir?

— Yes,... wellï ,

— Et de qui ? *

— Ah ! voilà. Je m'en allais faire mes fouilles avec v ' les gens trouvés à Bagdad... Vous vous souvenez? L'un*d'eux était un drogman passable. Nous ne pûmes rien ■ découvrir. En revenant, j'aperçus votre feuille de papier, ' t et, d'après vos instructions, nous suivîmes le canal y Anana. C était là une sottise, une grosse sottise... t l ;

— Parce que vous avez été pris ? |

— Yes. Nous campâmes sur le bord du canal... Nous.; dormions...

— Ah ! ce fut pendant la nuit ? i

— Non, pendant le jour; seulement nous aurions dû-

A STAMBOUL ï>3

prendre plus de précautions. Enfin ils tombèrent sur nous avant que nous eussions pu nous rendre compte de rien. Nous fûmes liés et dévalisés.

— Aviez -vous de l'argent ? *

— Très peu , puisque nous devions si prochainement rentrer à Bagdad.

— Mais quels étaient ces gens ?

— Des Arabes de la tribu des Shat, disaient -ils.

— Les mêmes que ceux qui nous attaquèrent plus tard, sans doute.

— Qui sait? Ils nous cachèrent dans les^ruines, où ils nous laissèrent souffrir la faim ; puis ils nous traînèrent après eux.

— Jusqu'où ?

— Je n'en sais rien. Nous marchions au milieu de marécages terribles. Ils ne semblaient pas en vouloir à nos vies , mais seulement à ma bourse. Je dus écrire à Bagdad au banquier anglais de donner vingt mille piastres pour ma rançon. Ces drôles portèrent eux-mêmes la lettre : leur audace est incroyable! Mais je tournai l'écrit de manière à faire comprendre qu'il ne fallait rien leur accorder. John Hogman leur répondit en les remettant à trois semaines, sous prétexte de manquer d'argent.

— Mais vous vous exposiez fort !

— Point du tout... D'ailleurs, je parvins à m'enfuir. On nous avait conduits tout prés de Bagdad, pour éviter la rencontre d'une tribu ennemie. Un détachement de celle-ci vint attaquer nos brigands, qui n'étaient pas nombreux. Pendant le combat, nous nous échappâmes. Je vous dirai plus tard tous les détails de nos ruses. Toujours est -il que nous arrivâmes heureusement à Bagdad.

— Etes-vous retourné à notre logis?

94 r.V/i MAISON MYSTÉRIEUSE

- — Yes. J'y appris que vous veniez de partir pour t rejoindre les Haddedîn. Que faire ? Je voulais aller vous-'; retrouver. Le voyage par eau n'était pas praticable à ce ^ moment : je vendis ma yole , qui me devenait inutile ; v je pris un guide sachant un peu l'anglais, et je partis [ à cheval sur vos traces. Ce fut une rude chevauchée. • A Selamia, je m'embarquai afin de traverser le Tigre; J mais, arrivé à l'autre rive, plus de Haddedîn : ils étaient ' en fuite, et vous aviez été tué.

— Qui vous a dit cela?

— Les gens du pays. Ils nous racontèient que la tribu des Abou-Salmoun ravageait toute la contrée, massacrant , et pillant les voyageurs. Tout faisait croire que vous étiez -' ?u nombre de leurs victimes. Je crus imprudent de m'exposer davantage et me dirigeai vers Damas. Là je 7 congédiai le guide et demeurai plusieurs semaines à me .# reposer. Je ne faisais autre chose que de parcourir les \ rues en flânant; j'étais assez incertain sur ce que je vou- ' lais entreprendre. Si vous aviez eu la bonne idée de des- '■ cendre dans le quartier chrétien, vous m'auriez rencon- ; tré immanquablement. Le reste, vous le savez.

— Je vous remercie, master. Vous avez fait, pour me ; retrouver, une longue et pénible route.

— Pshaw ! vous auriez agi de même, n'est-ce pas? » y ; En ce moment, nous aperçûmes une troupe de gens

arrivant par le chemin que le marchand et moi avions pris pour entrer dans les ruines. Je m'avançai devant l'entrée de notre cachette : bientôt je reconnus nos cabassers.

Que signifiait cette évolution militaire? Où allaient- ( > ils? Cela me fut promptement expliqué, car Yacoub '<>" s'avançait vers nous, accompagné du kadja-pacha, vieil- "S

lard à l'aspect vénérable, dont la physionomie inspirait la confiance.

« Sala m ! murmura ce fonctionnaire en nous abordant.

— Aleïkoum ! répondîmes- nous.

— Je suis le kadja-pacha de Balbek. Je viens vous voir et fumer une pipe avec vous. »

Il tira sans tarder un tehibouk de sa ceinture. Lindsay lui présenta immédiatement du tabac.

« Sois le bienvenu, effendi ! repris-je. Nous autorisestu à séjourner quelque peu sur le territoire où tu commandes ?

— Restez -y tant qu'il vous plaira, et permettez -moi de m'asseoir ici, près de vous. Je sais que vous êtes des Franks ; j'ai lu les papiers qui vous recommandent. Je ferai tout mon possible pour vous être utile. D'abord je vous apprendrai que je renvoie les cabassers à Damas...

— Tu les renvoies?

— Oui. Us étaient tous dans un café, bavardant sur vous et vos affaires. Comment voulez-vous surprendre un voleur, si tout le monde sait que vous le guettez ? D'ailleurs , ce Yacoub Afrah de Damas m'a raconté combien ces hommes se sont montrés indociles en chemin , combien ils vous ont fatigués par leurs demandes d'argent, alors qu'ils étaient tenus de vous servir moyennant la paye convenue. C'est pourquoi je les chasse. J'ai remis \ leur tchaneh une lettre qui apprendra à son kaïmakan combien il doit être puni. Le Grand Seigneur, qu'Allah conserve ! veut que l'ordre et là discipline régnent dans ses Etats ; nous autres fonctionnaires , nous devons y veiller avec soin. »

11 y avait donc un honnête fonctionnaire dans les Etats

m uxu maison mystkjuiwsi-;

du Grand Seigneur ! Je regardais cet homme comme \ quelque chose de rare et de précieux. Dans la suite de la,/ conversation , il nous fit entendre qu'il ne pouvait rien ' n pour nous d'une manière directe, mais que sa discrétion , et son concours nous étaient assurés ; quant au reste, à . nous d'y pourvoir.

« Réjouissez-vous, ajouta -t-il, d'être tombé entre mes mains. Savez-vous ce qu'aurait fait un autre? Il vous aurait tout d'abord réclamé la cassette , sous prétexte de ' décider à qui elle devait appartenir. Il vous aurait ensuite soumis à beaucoup de formalités, soi-disant pour s'assu- 1 rer de la réalité du vol à votre préjudice, de votre qualité * de véritables possesseurs, etc. Tout cela eût demandé du,' F x temps, tant de temps, que pierreries et bijoux eussent.' fini par se fondre comme de la cire. »

Il avait raison. Yacoub pouvait s'estimer fort heureux v de rencontrer un employé du gouvernement turc gardant ' quelques notions d'honnêteté. *

Le kadja-pacha nous offrit de loger nos chevaux, nous" recommandant de les lui envoyer un par un , afin de ne . pas attirer l'attention. Après un entretien des plus ami-', eaux, il nous quitta, nous avertissant encore de prendre^* garde à ne pas trop nous aventurer dans les galeries sou-ù terraines, où il est fort aisé de se perdre.

Yacoub avait laissé déjà son cheval chez le pacha. Nous-, sellâmes les nôtres et les conduisîmes l'un après l'autre, à la ville.

La ville de Balbek est petite et d'un aspect que Ies L imposantes ruines des alentours rendent encore plus chétif.

Les habitants font un médiocre commerce de soie. Ils' élèvent aussi des chevaux et des mulets renommés dans* la province.

Le pacha possédait une maison assez confortable; il nous fournit pour nos bêtes une écurie dont nous fûmes très satisfaits. Après avoir passé quelque temps en ville, je m'en retournai aux ruines, mais par un autre chemin.

Afin de ne point éveiller les soupçons du voleur, dans le cas où il se tiendrait aux aguets dans les environs, je marchais lentement, affectant de m'occuper des magnifiques restes de la vieille cité, lesquels, en réalité, m'impressionnaient vivement.

Quelle différence entre ces races antiques qui élevèrent de pareils édifices, et la race abâtardie qui végète dans les misérables huttes modernes de Balbek !

Des serpents fuyaient à mon approche au fond des fissures des murailles ou derrière les fûts de colonnes. Un caméléon me regarda d'un œil curieux. Un faucon planait dans les airs ; il descendit par une ligne oblique et vint se poser sur une haute colonne encore debout, où il avait son nid.

J'avançais toujours. Soudain je crus voir une ombre se glisser au loin , l'ombre d'un nuage sans doute. Cependant je résolus d'interroger la place et m'y rendis sans me. hâter, affectant même quelques circuits,

Derrière une double colonne s'ouvrait une sorte de caverne fort longue ressemblant à un tunnel. La curiosité me prit. Cette galerie conduisait peut-être aux salles mystérieuses où, à la lueur rougeâtre des torches, on immolait les victimes de Baal. Pourquoi ne ferais-je point quelques pas dans ce corridor étrange? Tant que je verrais derrière moi la lumière "de l'entrée, je ne courrais aucun danger de m'égarer.

Je ne résistai point à cette envie. Le couloir eût été assez large pour laisser passer quatre personnes de front;

une voûte admirablement construite le couvrait. L'air y ; était pur et même sec.

Je plongeais mon regard dans ces ténèbres ; j'écoutais *>. ce silence séculaire. Je songeais aux terreurs des mal- , heureux entraînés jadis dans ces galeries.

Ah ! si tout à coup le fond de ce passage obscur s'était éclairé de torches, si les ombres des prêtres du Soleil '> étaient apparues pour me lier et m'égorger aux pieds de s. Moloch !

Je frissonnai malgré moi et ne voulus pas aller plus loin. Je me retournai afin de regagner l'entrée, et je saluai avec un soupir de soulagement la belle lumière * du jour. Le soleil... Mais quel choc!... Quel est ce bruit 'derrière moi ? Un coup violent m'atteignit à la nuque. I Je chancelai , j'étendis le bras pour me défendre, puis je ** ne sentis plus rien : la nuit se fit complète autour de moi.

Combien de temps restai- je évanoui ? Je n'en sais rien. \ Je repris lentement mes sens, et il se passa encore long- ^ temps avant que je pusse me rendre compte de ma situation. Je ne me souvenais pas même de ce qui m'était arrivé.

Je gisais à terre, les quatre membres solidement liés./ Où donc étais -je? Une obscurité profonde m'environ-* nait. Deux petits points ronds et brillants se montraient " non loin de moi. Ils disparaissaient parfois, puis je lesj* voyais de nouveau. C'étaient des yeux, deux yeux ter-" ribles fixés sur les miens et se fermant par instants : non pas les yeux d'un animal quelconque, mais les yeuxd'un^ être humain ! *

Quel était cet homme? Celui dont l'agression m'avait si traîtreusement surpris sans doute. Mais pourquoi mei

traitait-il ainsi ? J'allais formuler mes questions en arabe ou en turc, lorsque mon ennemi prit lui-même la parole :

« Ah ! tu te réveilles, dit -il. On peut te parler ! »

Cette voix, je la reconnaissais. On ne l'oubliait guère quand on l'avait une fois entendue : monotone, sourde et menaçante dans son uniforme tonalité, elle ne ressemblait à aucune autre.

J'étais en face d'Ibrahim Mamour... Devais -je lui répondre? Pourquoi pas? Il prendrait mon silence pour de la peur. Je ne voulais pas, du reste, lui demander grâce, je le méprisais trop pour cela.

« Parle, repris- je simplement.

— Me reconnais -tu?

— Oui.

Je ne le crois pas. Comment me reconnaîtrais -tu

ici r

— A la voix. Tu es Ibrahim Mamour.

— Bien. Tu me reconnais; mais tu apprendras à m'apprécier mieux encore. Tu souviens-tu de l'Egypte?

— Oui.

— Te souviens -tu de Guzula 1 ?

— Oui.

— Le fleuve ne m'a point englouti, lorsque je suis tombé au milieu de ses flots soulevés. Allah me réservait pour la vengeance !

— C'est moi qui t'ai sauvé la vie. Allah ne permet pas que je te craigne.

— Tu crois cela? Pourquoi donc alors vient -il de te

[ Ou Senitzn, nom de la fiancée cTIsla ben Mafleï, que M, May avait enlevée des mains d'Ibrahim Mamour.

UXE MAISON MYSTÉRIEUSE

livrer entre mes mains ? Je t'ai cherché au Caire et ne t'ai point trouvé. A Damas, je ne te cherchais pas, et je t'ai rencontré.

— Dis que tu m'as fui !... Ibrahim Mamour, ou plutôt , Daoud Ibrahim , tu es un lâche !

— Tais-toi, scorpion ! Je suis le lion qui te dévorera ! ■*. Je t'ai fui parce que je savais que tu allais me trahir. Je * voulais mettre le fruit de mon labeur à l'abri; je n'aban- j donnais pas ma vengeance pour cela. Quant à la cassette, ' sois tranquille, ton allié ne la tient point encore : je sau- . rai la reprendre !

— Essaye- le !

— Oui, je l'essayerai,... je ferai le coup. Tu verras les ; l pierreries du joaillier en ma possession, puis tu mourras ! N es-tu pas la cause de tous les tourments de mon cœur?.. Tu m'as pris Guzula! Avec elle, je serais devenu un autre homme. Sa perte m'a replongé dans mon ancienne % vie. Je me vengerai. Tu mourras non par une balle, ni i par le poignard , mais lentement. La faim déchirera tes * entrailles, la soif torturera ton âme. Tu souffriras comme^ on souffre dans la géhenne avant même d'y tomber. Tu ne peux m'échapper, Si tu savais qui je suis, tu resterais"' pétrifié de terreur ! Y

— Je ne te demande pas ton histoire.

— Mais je veux le la dire , afin de voir ton désespoir? * afin d'entendre tes dents claquer d'effroi. Sais-tu ce que-; c'est qu'un icbouvaldar* ?

— Oui. J'ai entendu parler des exploits de ces tchou-«. valdar, qui naguère ont épouvanté Constantinople.

1 Mot à mot, homme de sac* Celui qui porte dans un sac sa victime^ pour la jeter a l'eau*

— Sais -tu qu'ils forment une caste gouvernée par un chef tout - puissant ?

— Je l'ignore.

— Ce chef, c'est moi !

— Tu te vantes !

— Non. Est-ce que tu n'as pas vu mes richesses en Egypte? Comment aurais- je acquis une telle fortune, moi le petit fonctionnaire disgracié ?

« Afrah ben Houlam, d'Andrinople, subit un jour la peine du sac parce que mes gens avaient su combien il portait d'argent sur lui. Ses papiers me furent, remis. Je résolus de m'en servir en prenant la place de l'assassiné. Je me rendis à Damas pour piller la boutique du riche joaillier dès que j'en trouverais l'occasion. J'allais réussir, quand ta présence a dérangé mes plans, giaour maudit ! Il a fallu me hâter, me contenter de peu, tandis que j'aurais eu une somme immense. Puisse le Cheïtan ouvrir sous tes pieds les plus cuisantes profondeurs de l'enfer !... Mais tu verras la cassette entre mes mains, tu sauras que je ne me laisse pas reprendre ce que j'ai volé !... Oui, ce sera la dernière chose que tes yeux verront en ce monde !

« Comprends-tu bien où tu es? Tu es dans un lieu d'où tu ne peux sortir, et où personne ne viendra te secourir. Je connais ces régions souterraines : je suis né tout près d'ici, à Sogheïr. Mon père vivait dans ces ruines, lorsque le pacha d'Egypte vint en Syrie pour forcer les hommes et les jeunes gens à faire partie de sa milice. Nous nous cachâmes au milieu des murailles à demi écroulées; nous vécûmes dans ces ténèbres, dans ces galeries tortueuses. Enfant, j'appris à connaître les moindres détours de ces couloirs. Je sais la place où peut pourrir un vivant, après de longues tortures, sans que

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jamais ses cris soient entendus, sans que son cadavre trahisse le meurtrier.

— Allah seul connaît le lieu où je dois mourir!

— Allah ne peut t'aider, giaour ! Ta mort est certaine,

— Dis -moi, en attendant, où est à présent ce Baroud el Amasat qui t'avait vendu Senitza.

— Je ne te le dirai pas.

— Tu vois bien que ma mort n'a rien de certain ; autrement que t'importerait de confier un secret à un mourant?

— Je ne crains pas ta langue ; mais tu ne dois plus voir aucune de tes demandes exaucée. Je serai inexorable ^ pour toi. Maintenant tais-toi, je veux dormir; demain la ', besogne sera rude.

— Tu ne dormiras pas, ta conscience te tiendra éveille. • ï

— Les giaours ont peut-être une conscience, un vrai ■ croyant n'en a pas ! »

Je l'entendis alors s'étendre près de moi. Voulait-il {réellement dormir? Etait-ce une ruse? Ne cherchait -il " point à jouer avec moi comme l'enfant avec le malheu- h reux hanneton qu'il tient au bout d'un fil ?

Je l'examinais attentivement. Non , il n'essayait pas de .' dormir. Ses yeux se fermaient quelquefois; mais il les ' , rouvrait aussitôt pour me regarder, et certes sa prunelle n'avait rien d'endormi ni de fatigué. Du reste, sachant la ■; manière dont j'étais lié, il ne pouvait guère se livrer au ' sommeil. Pourvu sans doute de cordes insuffisantes, ilavait simplement attaché mes deux pieds au-dessus des chevilles et mes mains au poignet. Une corde réunissait les deux ligatures ; mais je parvenais, sans trop de peine,

à remuer les bras en avant et même à toucher mes pieds.

Si seulement j'avais eu un couteau ! Hélas ! mes poches et ma ceinture étaient vides. Me fallait- il donc, comme ii le disait, mourir de cette , misérable et cruelle mort? Comment ! je ne trouverais pas un moyen de me défendre !

11 avait des armes, lui... Ah ! si je pouvais lui arracher son couteau ! En quelques secondes je serais libre!

Pourquoi cet homme ne m'avait-il pas tué ? Le temps écoulé denuis mon évanouissement avait dû être assez long. Pourquoi attendait-il ainsi? Où me traînerait-il ensuite? Mes liens étaient- ils vraiment aisés à rompre?

Je réfléchissais à toutes les circonstances de ma captivité. Le désir, le besoin de vivre, surexcitait mes forces. Si j'étendais le doigt pour chercher son couteau ?..* impossible ! L'étrangler?... impossible! Je n'aurais pas réussi à étendre assez les doigts pour saisir le cou de cet homme vigoureux.

Si je me servais de mes pieds? Si j'essayais de lui briser la tempe par un effort suprême ?

Non ! car, dans le cas où je me tromperais d'endreit je serais perdu.

Alors j'en revenais à ma première idée. Il me fallait son couteau, son poignard : sans cette arme, toutes mes tentatives restaient vaines.

Je me courbai doucement, doucement, pour interroger la place du prétendu dormeur; puis je me relevai plus doucement encore.

Il fallait que pas un pli de mes vêtements ne bougeât, que pas un souffle de ma respiration ne me trahît.

Jeiermai les yeux : ils devaient briller dans l'ombre, puisque je voyais les siens.

Ce tut long, pénible, terrible... Je mç redressai enfin

if

sur mes pieds. Rouvrant les paupières, je vis ses prunelles dans l'obscurité. J'attendis qu'elles ne brillassent . plus.

Un cri retentit : je m'étais jeté sur cet homme. Mon genou gauche serrait sa poitrine, l'autre sa gorge. Il leva ' instinctivement les bras pour se débarrasser de l'oppres- x , sion ; j'en profitai, et, de mes mains liées, je parvins cependant à saisir le manche du poignard placé dans sa ' ceinture. Je le tirai rapidement.

Ibrahim comprit le danger. Il se dégagea par un violent effort et me jeta par terre en s'écriant :

« Chien ! tu ne m'échapperas pas ! »

Il ne me toucha que du bout du doigt, car je m'étais ». t jeté de côté. En de pareilles ténèbres, les mouvements •portent souvent à faux. >

Devinant par son geste la place où il se trouvait, je parvins à me glisser derrière lui. Il grommelait, plein - 1 de rage :

« Giaour, où es - tu ? Oh ! tu ne m'échapperas pas ! »

Je me hâtai de trancher les liens de mes pieds. Je pus ; v faire alors plusieurs pas. Mais où aller? de quel côté fuir? 4 Je n'avais guère le temps d'y réfléchir. Fallait-il m'enfoncer dans ces couloirs ? Le pacha, m'en avait peint tout le y danger. . . Devais - je lutter contre mon ennemi pour ' le contraindre à me servir de guide ?

Il devait avoir des armes à feu. Il eût fallu être sûr de • le vaincre, et, mort, en quoi eût -il pu m'aider?

Ce fut, je l'avoue, un moment d'angoisse aifreuse. Que faisait-il? Se trouvait-il devant ou derrière moi, à ma droite ou à ma gauche? Allait-il se précipiter sur moi?

Bah ! ces galeries ne pouvaient indéfiniment s'étendre. ';

SATAMBOUL 105

■!■! ' "- ' *"~ "- ' — ^ ■- ■ ■ ^ . ^1 - t - T T rT ,-r,^, -, g Tlll W^ Mil I I I ■

Je m'avançai, tâtant des mains et du pied. Je parvins à faire environ deux cents pas ou glissades, car je ne marchais qu'avec précaution , en me soutenant aux murs.

L'air devint plus froid, plus humide. Je redoublai d'attention. Après avoir fait encore quelques pas, je trou- ; vai que le sol manquait. Je tâtai soigneusement : il y avait là une sorte de vide aussi large que la galerie. C'était un puits, sans doute, dont l'eau causait le rafraîchissement de l'air. Quelle profondeur avait -il ?...

Je frissonnais. Sauter au-dessus du trou?... Mais que rencontrerais -je au delà? Il me fallait donc revenir sur mes pas. Ah ! le péril était le même. Le silence de mon ennemi m'effrayait plus que le reste. Il épiait probablement mon retour. Peut-être me croyait -il enfui ; peutêtre m'attendait -il près de la sortie.

Mais je ne pouvais rester où j'étais. Je pris le poignard entre mes dents et marchai à quatre pattes, avançant toujours la main afin de tâter avant de m'engager plus loin.

Je glissai ainsi lentement, bien lentement. Je comptai deux cents fois en levant le genou ; donc je devais me retrouver à la place que j'avais quittée. Je crois qu'il me fallut une heure pour ce trajet.

Je continuai encore pendant une demi-heure approximativement; après quoi je sentis que le mur offrait un angle à droite et à gauche. Se poursuivait- il plus lofa? Se croisait-il avec une autre galerie? Était-ce le point central de plusieurs voies? Ibrahim m'attendait- il là?

J'écoutai anxieusement : silence complet. Devais- je essayer de suivre ma galerie? Je tentai de me diriger dans ce sens, et je finis par en rencontrer le prolongement, qui se croisait avec d'autres galeries. Aux trois ouvertures que j'interrogeai, l'air me sembla aussi humide ;

la température et l'obscurité étaient les mêmes. Que faire ? < Si mon ennemi m'épiait en ce lieu, il se trouvait cer- , tainement devant la galerie conduisant vers la sortie... * S'il n'y était plus , il avait dû pourvoir à la défense de ' cette sortie tant désirée.

Il n'était pas devant le prolongement de l'ancienne } galerie, je venais de m'en assurer. Restaient les deux autres. Je me tournai vers la gauche, plus indécis que, ;* jamais, et je reculai, tâtonnant ligne par ligne, retenant, ■ mon souffle... Il ne se trouvait pas non plus à cette ] place.

J'essayai alors vers la droite. J'étais arrivé à peu près< au milieu du carrefour, lorsque j'entendis un bruit fort ;' léger. Je prêtai l'oreille "et reculai encore d'un pied au < : moins. Le bruit,... je m'en rendais compte maintenant,^ 4 c'était le tic tac de ma montre,... de la montre que ce \ voleur m'avait prise. Il était là : je savais maintenant de \ quel côté je pouvais sortir. Mais sortir n'était pas chose y * aisée. Où passer? à côté de lui ou par-dessus son corps? . Était -il debout ou couché?

En de pareils moments il faut tout risquer. J'avançai ; v la main... Je tâtonnai alentour. S'il n'avait plus son poK; ornard. il devait garder mes deux revolvers... Ma main^ faisait l'office d'une corne de limaçon : elle explorai^' avec une délicatesse sans pareille. Le tic tac de 1% montre devenait de plus en plus distinct. Psitt ! je tou-," chais le bord de son vêtement... Il était tout près : s*il£ étendait seulement le bras, c'en était fait de moi. Je^ devinai qu'il était couché au travers du passage. Quç,^ faire alors? *.

Un coup d'audace était nécessaire... Je tâtonnai encore* pour me rendre compte de la situation, puis j'enjambai/^

ce corps qui ne bougeait point... Désormais je pouvais marcher debout. Après avoir fait quelques pas, je sentis un air moins frais, et j'aperçus une faible clarté.

Enfin j'atteignis la sortie ! Elle donnait sur un petit bosquet de sureaux dont l'odeur aromatique me ravit.

Dieu soit béni ! j'étais sauvé. Seulement je me trouvais à l'opposé du lieu où campaient mes gens. Le soleil descendait vers l'horizon. Je courus de toutes mes forces, m'orientant de mon mieux pour rejoindre mes amis. Quand ils m'aperçurent, les exclamations de surprise commencèrent, menaçant de ne plus finir.

Le kadja se trouvait là. Il était venu pour présider aux recherches qu'on allait entreprendre à mon sujet. Je racontai toute mon aventure.

« Allah soit loué ! s'écria Yacoub quand j'eus terminé, le brigand n'échappera plus. Il faut cerner ces galeries à l'instant même.

— Attendez, interrompit le fonctionnaire turc. Ces galeries sont dangereuses... Je vais chercher des hommes à la ville.

— Ne sommes-nous point assez ? demanda Halef impa- . tiemment. Ibrahim ne me fait pas peur !

■ — Oh ! il faut prendre garde : ces couloirs ont des ramifications et des issues secrètes... Cinquante hommes ne seront pas de trop pour cerner les ruines.

— Nous en viendrons à bout à nous seuls , interrompit Yacoub. Qu'en dis -tu , sidi ? »

J'étais d'avis d'agit promprement. Lindsay m'appuya tlès qu'il comprit ce dont il s'agissait. On se décida à entreprendre immédiatement la chasse.

« Je vais chercher des lumières, dit le kadja.

— A la ville?

vm n

— Non. Il y a dans les ruines un panbukdji (teinturier) ? qui a des lampes. »

Il s'éloigna. Nous concertâmes le plan.

L'entrée de la galerie devait être gardée, ainsi que ' notre campement. Trois hommes suffiraient pour cela. * Deux autres durent se poster près de la double colonne : '- cinq en tout. II en restait quatre pour courir sus au * voleur et le maintenir en cas d'arrestation. :

Ces quatre furent désignés : Lindsay, Halef, le fonc- y tionnaire et moi. Je voulais que Lindsay demeurât près des bagages : il s'y refusa énergiquement. On donna ce,> r poste à Yacoub, en lui adjoignant le domestique de sir David. Les deux Irlandais furent envoyés à la colonne ; le serviteur de Yacoub eut pour consigne de veiller à, t l'issue du couloir. Quant au loueur de chevaux , il était " à la ville avec ses bêtes. V

Il s'agissait d'armer tout notre monde. Je me contentai d'un pistolet, pour donner à Bill mon martini et ma, carabine à Fred ; après quoi nous nous mîmes en mouve- ' ment.

Une demi -heure ne s'était pas écoulée depuis notre* fuite, que nous atteignions déjà le bosquet de sureaux,' Le kadja et Lindsay portaient les lampes, mais non allu-A. mées.

Nous enlevâmes nos chaussures; puis Halef et moi;' nous pénétrâmes les premiers dans la galerie. Je donnais ^ la main au petit hadji , me tenant de l'autre contre la^ muraille. Il en faisait autant.

Malheureusement le kadja, qui nous suivait, marchait; mal : on entendait craquer ses orteils.

Nous arrivâmes à rendrait où se croisaient les galeries.*. Je fis signe à nos deux compagnons de s'arrêter. Halef et

moi nous nous couchâmes à terre afin de ramper, serrant nos armes dans nos mains et portant des cordes pour lier notre gibier.

Nous avancions avec précaution ; . . . mais Mamour avait disparu. Nous interrogeâmes l'entrée des galeries : rien! Avait-il trouvé un passage secret ?. . . Il fallait revenir vers nos compagnons , qui nous attendaient avec impatience.

« Personne, leur dis-je. Reculez de quelques pas, et allumez les lampes. Tenez-les de façon qu'on ne puisse apercevoir la lumière dans les galeries.

— Que voulez -vous donc faire? me demanda Lindsay.

— Nous allons explorer les galeries.

— Sans lumière ?

— Oui. Une lumière nous exposerait trop ; elle nous désignerait aux balles du fugitif. Il ne peut tirer dans les ténèbres.

— Mais si vous êtes seuls ?...

— Soyez tranquilles, nous vous appellerons. »

Nous recommençâmes nos tâtonnements, nous dirigeant non sans peine ni précautions, car je pensais au puits formant la limite de la première galerie. Nos recherches furent vaines... Décidément, Ibrahim avait pris la fuite ou se cachait dans un endroit introuvable*

La seconde galerie n'offrait pas moins de périls, puisqu'elle était encore inexplorée. En un quart d'heure d'efforts, nous arrivâmes au bout et nous rencontrâmes le mur de fondation du temple du Soleil. Après avoir fait cette constatation avec nos mains, nous retournâmes, tout aussi peu avancés dans nos recherches.

« Personne ? murmura Lindsay en nous entendant revenir. Il y était pourtant tout à l'heure, yes!

— Il peut avoir quitté la place dès qu'il s'est éveillé,/ 4 , après ma fuite. Prenez les lampes, nous irons explorer v le puits. »

Tout le monde se remit en marche. Nous arrivâmes '; au bord du puits. Penché sur le gouffre, j'en interrogeai * la profondeur. Mes yeux se perdaient dans une nuit» ( épaisse :... Ibrahim n'avait pu s'enfuir par là...

Nous reprîmes alors par l'autre couloir. Tout au bout > se trouvait un escalier dont la première marche était si/ élevée, qu'en me baissant je ne réussis point à en trouver l'extrémité avec mes doigts. ~

« Est-ce que nous allons descendre? demanda le** kadja.

— Oui , certes. C'est la seule voie qui nous offre .

encore quelque chance. .*

— Mais s'il tirait d'en bas ?

— Nous marcherons les premiers, sois tranquille* » \ Nous descendîmes. Je comptai vingt marches; puis ,

nous rencontrâmes une longue galerie s'enfonçant dans •les profondeurs de la terre. Elle se terminait par un esca-.^ lier semblable , dont nous profitâmes pour remonter. v

En haut, nous étions dans une galerie nouvelle aussi • vaste que les autres. Il fallut la suivre assez longtemps* ; Enfin se présenta un rond -point semblable à celui que • nous venions de quitter. Une voûte fort belle s'élevait i en cet endroit.

Nous tînmes conseil pour savoir si nous nous divise- *■, rions ou si nous continuerions nos explorations en .-> troupe. On décida qu'il valait mieux se séparer. Lindsay \ resta en compagnie du kadja pour garder le rond-point. Je continuai mes explorations avecHalef, muni de l'autre lampe.

Nous ne vîmes autre chose que de longs corridors voûtes et se terminant par une sortie sur l'extérieur. C'est ainsi que nous nous retrouvâmes devant la double colonne. *

Les Irlandais que nous avions postés là n'y étaient plus.

« Sidi ! s'écria Halef, notre homme se sera échappe de ce côté : ils l'ont pris î

— Ils nous eussent avertis par l'autre entrée, remarquai -je. Allons voir. »

Nous nous hâtâmes de nous rendre à l'endroit où devait être le domestique de Yacoub. Là, personne non plus.

« Ils sont retournés au campement de l'Anglais , soutenait Halef. Viens, sidi.

— Allons d'abord chercher Lindsay et le kadja. » Nous courûmes derrière les colonnes où nous avions

laissé notre lampe; puis nous rentrâmes pour appeler nos compagnons. Dès qu'ils furent sortis avec nous, on éteignit les lumières, puis on se dirigea vers le campement.

Les deux Irlandais et le domestique anglais y étaient réunis, gesticulant de toutes leurs forces, tandis que le serviteur arabe, tranquillement assis, les laissait jaser dans un langage qu'il ne comprenait point. Du plus loin que Bill nous aperçut, il se mit à crier :

« Sir, il est parti.

— Qui?

— Master Yacoub.

— Où donc ?

— Là -bas, avec l'autre.

— Quel autre ?

— Celui qu'on cherche.

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— Que signifie tout cela ? Vous ne le tenez pas ?

— Pas du tout. Nous ne l'avons pas vu. Nous croyions/ que master Yacoub le prenait parce que nous l'enten- < dions tirer. Nous sommes accourus pour aider à la cap- \ ture.

— Mais pourquoi Yacoub tirait -il?

— Demandez-le-lui, » reprit Bill, désignant le dômes- \ tique anglais qui était resté avec le négociant. , ..

Celui-ci, gesticulant toujours et s'expliquant assez mal, finit par nous faire comprendre les faits.

Lui et le marchand de Damas nous attendaient dans la salle souterraine tout en gardant les bagages, quand '■ un craquement retentit derrière eux.

Ils virent s'écrouler une partie de la muraille qui bar- j rait la galerie en formant une sorte de salle. Croyant à " l'effondrement des ruines, ils sautèrent dehors. Au bout > de quelques instants, comme l'éboulement paraissait ; s'arrêter, ils rentrèrent dans le trou pour se rendre "\ compte des dégâts ; mais ils furent à demi renversés par \ un cavalier s'élancant à cheval du fond du souterrain. Ce j cavalier s'enfuit au grand galop.

Yacoub, revenu de sa stupeur, courut détacher un des '> chevaux de l'Anglais, le sella et se mit à la poursuite du ,J Voleur, qu'il avait bien reconnu. Il tira deux coups de sa y carabine, mais le manqua. Le fugitif avait beaucoup ', d'avance.

Dans le premier moment, je pris ce récit pour une' ' fable. Il fallut bien y croire lorsque je fus entré dans la galerie. Les paquets étaient bouleversés, la cassette du '; joaillier manquait, deux chevaux avaient disparu. \

« Oh ! ah ! criait Lindsay, venant derrière moi, vite à -7 ses trousses ! Le drôle ! le scélérat! Partons, sir,.. » *

Il s'emparait déjà d'un des chevaux restants. Je l'arrêtai et lui dis :

« Où allez-vous, master?

— Eh ! mais poursuivre ce brigand.

— Bavez-vous où il se dirige?

— Xo /

— Alors attendez au moins jusqu'au retour de Yacoub; Il ne peut tarder. Nous nous concerterons avec lui.

— Sidi, qu'est-ce que cela? me demandait en cet instant Halef, me montrant un petit carré de papier.

— Où l'as -tu trouvé? dis -je.

— Collé sur la tête d'un cheval: »

En effet, le papier était encore humide de salive. J'y lus ces mots turcs : Dieîe hop iehit dini. « J'ai écouté et tout entendu. » C'était un peu fort! Ibrahim n'aurait pas eu le temps d'écrire en ce lieu. Le papier était donc préparé?

Je m'approchai de la cloison éboulée. Cette chute n'était pas naturelle ; on l'avait provoquée par le haut, et les décombres formaient une sorte de monticule de dix pieds environ vers la base. Près de la voûte j'aperçus un large trou et deux autres très petits, par lesquels on avait pu facilement épier.

Ibrahim Mamour connaissait cette disposition depuis longtemps, sans doute. Réveillé en sursaut de son involontaire sommeil quand j'enjambai son corps , il s^était dirigé en toute hâte vers cette galerie, dont il savait l'issue secrète de l'autre côté.

Dg là il pouvait surprendre notre conversation. Dès

qu'il avait vu Yacoub seul avec le domestique anglais, il

s'était empressé d'élargir le trou des décombres- pour

s'élancer au milieu de la salle. La fuite des deux hommes

114 tfA r £ MAISON MYSTÉRIEUSE

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lui laissait beau jeu. Il descendit au lieu où étaient les bagages : prendre la cassette, monter l'un des chevaux, fut sans doute l'affaire d'un instant.

Cet homme me faisait l'effet d'un hardi compagnon , digne chef de brigands.

Pendant que je m'absorbais dans mes réflexions, Lindsay continuait à s'occuper de son cheval.

« Ce que vous faites me paraît fort inutile, remarquai -je non sans humeur.

— Oh ! 110 ! très utile, au contraire.

— Pouvez -vous le rattraper aujourd'hui?

— Eh ! nous verrons.

— Voyez plutôt la nuit qui arrive.

— Ah! hum ! yes. Alors,... c'est fini?

— Qui sait? »

Le kadja- pacha s'approchait au même moment.

« Permettez- moi une proposition, dit -il.

— Parle.

— Cet homme a dû s'enfuir dans les montagnes. Comment pourriez -vous l'y rattraper? J'ai des gens qui connaissent tous les sentiers, toutes les roches, tous les fourrés d'ici à la mer : voulez-vous que je les lance sur sa trace?

— Oui, certes ! s'écria Lindsay quand je lui eus traduit la proposition. Je payerai, yes ! Qu'on me ramène mon cheval avant tout !

— Effendi, il faudrait envoyer vers les ports de mer,

afin d'empêcher l'embarquement du voleur.

— Cinq hommes suffiront pour fouiller les routes de

Tripoli, Beyrouth, Saïda, Zor et Abra. Il ne saurait ^ échapper que par là. Rester dans le pa3's lui serait impossible. Voulez -vous donner des lettres aux envoyés pour les autorités maritimes? 4

— Oui.

— Écrivez -les vite. Je vais dépêcher mes gens pour les prendre et s'entendre avec vous. »

Le brave fonctionnaire se hâta de retourner en ville. J'écrivis mes lettres; puis, voulant me rendre compte de la manière dont Ibrahim avait accompli son coup , je me mis à explorer les lieux avec Lindsay, laissant les domestiques à la garde du campement.

Nous prîmes une lampe et grimpâmes sur la partie éboulée. La galerie dans laquelle nous parvînmes conduisait au croisement des voies que nous connaissions déjà, et dont un des couloirs nous avait menés, Halef et moi, près de la double colonne. Seulement l'entrée de cette galerie nous avait échappé, car elle se dissimulait derrière un second amas de décombres.

Tout s'expliquait sans peine.

Le kadja revint une heure après, accompagnant les courriers. Il les avait pourvus de provisions en nature. Lindsay y ajouta un bakhchich dont ils parurent fort contents. Ils se mirent tout de suite en route, quoique la nuit fût complète.

Quelques heures plus tard, nous entendîmes le pas d'un cheval fatigué se rapprochant de notre retraite. Nous sortîmes aussitôt et reconnûmes Yacoub Afarah. Il semblait fort abattu. Après être descendu de cheval, il s'assit à terre dans la salle souterraine et laissa tomber sa tête dans ses mains. Nous attendions qu'il parlât.

« Allah m'a abandonné , murmura enfin le marchand. Il a permis que mon esprit se troublât et se perdît.

— Allah n'abandonne jamais l'honnête homme, repris- je. Console -toi, nous finirons par te ramener le voleur. Des

116 tfJVA 1 MAISON MYSTÉRIEUSE X

courriers le poursuivent déjà sur les chemins de Tripoli, Beyrouth, Saïda, Zor et Abra.

— je vous remercie d'avoir pris ce soin ; mais il eût été inutile si Allah ne m'avait délaissé. J'aurais déjà le brigand entre les mains, si... ^

— Jusqu'où es-tu allé?

- — Jusqu'aux environs du village de Djead. Dans sa

hâte, il avait volé un des chevaux de l'Anglais, mais non le meilleur ; moi je montai le cheval même de sir Lindsay. Je rejoignis le drôle, malgré ses efforts, et le serrai de prés. Nous allâmes toujours au galop vers le nord et traversâmes Djead comme des fous. Un peu plus tard j'étais si rapproché de lui, que je l'aurais presque touché de la main.

— Et tu n'as point tiré?

— Je ne pouvais pas. Les deux coups étaient partis, et je n'avais aucune munition. Je me sentais tellement hors de moi, que j'aurais eu la force de le faire tomber de cheval; mais, arrivé prés d'un petit bois de noyers qui bordait la route, il se jeta à bas de sa monture, mit la cassette sur son épaule et se sauva dans les buissons. J'essayai de le poursuivre à pied. Hélas ! il est meilleur '* coureur que moi. Il fit un détour pour m'écarter, revint reprendre son cheval, ou plutôt le mien, me laissant la "îmauvaise monture.

— Ah! le drôle! -*

— La partie n'était plus tenable, je le perdis de vue. La nuit tomba. Je me reposai un instant dans le village, et me voici. Puisse Allah changer chacune des pierreries que m'a volées cet homme en autant de charbons ardents pour le torturer ! »

Le pauvre négociant me paraissait vraiment digne de

Et

compassion: perdre deux fois son bien, et la seconde fois au moment même où il était si heureux de le recouvrer ! Ibrahim Mamour, d'après la direction prise, devait avoir atteint maintenant Tripoli. Toute poursuite de notre part eût été vaine en ce moment.

Lindsay se montrait peut -être encore plus mécontent et plus furieux que Yacoub. Il tenait à son cheval. La fuite du scélérat l'exaspérait.

« Je le ferai pendre, welî! grommelait -il sans cesse.

— Celui qui a votre cheval à cette heure? demandai -je.

— Ycs! qui voulez -vous que je fasse pendre?

— Je craignais que ce ne fût Yacoub.

— Yacoub ! pourquoi Yacoub ?

— Parce que c'est lui qui le premier s'est emparé de votre cheval.

— Aohï expliquez-moi cela. »

Je le mis au courant des circonstances ; mais c'était jeter de l'huile sur le feu au lieu de l'éteindre. L'Anglais avait un air courroucé que je ne lui connaissais pas encore. Il criait avec colère :

« Ah! c'est ainsi? Terrible! abominable! ridicule! Comment ! Yacoub avait le meilleur cheval , et il n'a pas eu rattraper son voleur, et il s'est laissé berner de la sorte ! »

Yacoub, remarquant les gestes de l'insulaire, vit bien qu'il était question de lui.

« J'achèterai un autre cheval à votre ami, «soupira le pauvre homme.

— Que dit- il? s'écria aussitôt Lindsay.

— Il veut vous acheter un cheval.

— Lui? à moi? à David Lindsay? Un cheval! encore

US UXH MATSOX MYSTÈRIEUSK

mieux ! Comment ! un brigand me dérobe un cheval , puis ce marchand est cause qu'il me vole le meilleur de mes autres chevaux! Je me fâche, et pour comble il * parle de me payer ! ... Misérable contrée ! Partons, retournons dans la vieille Angleterre. Ici on ne trouve rien qui

vaille. »

J'étais alors assez de cet avis , et il me semblait que i* nous n'avions rien de mieux à faire pour l'instant que de -» décamper au plus vite. **

Le kadja promit d'envoyer un loueur de chevaux, puis il s'éloigna. Nous essayâmes de dormir.

Minuit était à peine passé , qu'un appel retentissant nous réveilla. Le fonctionnaire revenait déjà avec les chevaux et le guide. Yacoub fit de riches présents à l'obligeant kadja, et nous quittâmes Balbek avant le jour. Nous en emportions un fort désagréable souvenir.

L'aube se levait quand, laissant derrière nous la verte plaine qui fait suite aux ruines, nous atteignîmes un plateau sur lequel croissent, au milieu d'une terre aride, quelques vignes bien entretenues, qu'entourent des haies embaumées. Enfin nous étions à Djead. Nous nous y reposâmes un peu pour prendre nos informations. Aucun étranger n'avait traversé le village, la veille. On n'avait pas vu non plus notre courrier ; mais un habitant qui ?} revenait de Aïn-Ata assura avoir rencontré, le soir, un cavalier seul.

Nous poursuivîmes notre route. Les gens d'Aïn-Ata nous dirent qu'effectivement un cavalier s'était arrêté chez eux. Il avait loué un guide pour aller à Tripoli par la plus courte voie.

Nous en fîmes autant. Nous gravîmes les pentes à l'est de la montagne, puis descendîmes à l'ouest sans nous

ui

arrêter. Ce n'était pas ainsi que j'espérais visiter ces montagnes, si célèbres dans l'histoire chrétienne. Je ne me consolais pas surtout d'être contraint de renoncer à voir les cèdres du Liban.

Cependant la magnifique teinte bleue de la Méditerranée étincela à l'horizon. Sur le rivage , au pied du Liban, se groupe la ville de Tripoli, la Tarabous des Arabes.

La cité proprement dite s'écarte un peu de la mer. Le faubourg, ou plutôt la partie maritime de la ville appelée le port d'El-Mina, s'avance seul sur la Méditerranée.

Entre les deux groupes de constructions s'étendent de superbes et odorants jardins, qui offrent au voyageur un agréable aspect, non démenti par l'intérieur de la ville.

Comme nous approchions de Tripoli, nous aperçûmes une jolie goélette quittant le port. Peut-être arrivions nous trop tard; peut-être Ibrahim était-il déjà hors d'atteinte.

Nous pressâmes le pas des chevaux et descendîmes droit au port. Dès que nous fûmes assez proches, je braquai ma lunette sur le pont. Les visages des passagers étaient reconnaissables au bout de la longue -vue. L'un d'eux me frappa aussitôt : c'était celui d'Ibrahim Mamour. Cet homme paraissait furieux; il frappait du pied sur les planches. Près de nous, je remarquai un matelot. Je lui demandai :

« Qu'est-ce que ce vaisseau?.

— Mach 1 Allah! c'est un vaisseau à voiles, » répliquat-il du ton de l'homme du métier auquel on adresse une question maladroite ; puis il me tourna le dos.

rf

120 UNE MAISON MYSTERIEUSE v

Un peu plus loin je reconnus à son costume un vieux Umandar (employé du port). Je lui fis la même interro-

gation .

« C'est la Bouhtisc, de Marseille, reprit cet homme.

— Où va-t-elle ?

— A Stamboul.

— Trouverait -on au port un autre bâtiment faisant le

même trajet?

— Non 9 aucun. *J

— Nous le manquons d'une heure ! » s'écriait Lindsay> jurant en sa langue ainsi que ses domestiques.

Yacoub jurait en turc. J'eusse pu y mêler des imprécations en plusieurs langues. A quoi cela nous eût- il avancé ? <

« Allons à Beyrouth, dis-je. Nous trouverons des vaisseaux pour Constantinople. ' {-

— Bonne idée! fit remarquer le marchand; mais, \ seigneur, tu désirais te rendre a Jérusalem? '*

— La saison est trop avancée maintenant. D'ailleurs, je tiens à te savoir rentré dans la possession de ton

bien. »

Halef me supplia de l'emmener encore jusqu'à Stamboul. L'Anglais, bien entendu, ne voulait pas me quitter. Les choses furent promptement décidées. On paya <f le loueur de chevaux et le guide, on en prit de nouveaux j dans la ville, et le lendemain notre petite troupe partait '.& allègrement pour Beyrouth. Yacoub seul restait un peu

taciturne.

Nous trouvâmes un beau schooner américain qui allait retourner à Constantinople. Nous l'examinâmes. Solide- ft ment campé sur sa quille, il était muni d'agrès pour affronter les écueils. Ce devait être un fin voilier; on $-

ri

Kk

Ai

pouvait s'y confier quand on ne craignait pas trop le mal de mer ni les passages périlleux.

Nous parlâmes au capitaine et fûmes reçus immédiatement à bord.

Adieu! fier Liban, adieu ! Cette fois je dois te quitter sans admirer tes beautés, sans gravir tes cimes glorieuses * mais je reviendrai. Adieu jusqu'au retour!

Deux hommes étaient assis dans une chambre de l'hôtel Pest, à Péra, buvant de l'excellent rouster 1 que l'hôtelier, M. Totfasluschi, venait de leur servir de l'air le plus gracieux. Ils fumaient et causaient comme de vieux amis.

Rien d'élégant dans le costume des deux étrangers : il consistait, pour l'un, en un pantalon brun, une veste de même couleur, de grandes et fortes bottes en cuir de Russie. La tête bistrée et rasée comme celle d'un Bédouin, les mains noires du personnage, ne relevaient pas du tout cette simple toilette. L'autre convive, tout de gris habillé, avait le teint à peu près de la même nuance, sauf la place dunez, qui était un peu rouge.

Les deux amis buvaient, puis fumaient; fumaient, puis buvaient. La conversation tombait progressivement, et le silence commençait à s'établir. Ce silence venait -il d'une certaine tristesse, ou bien les deux interlocuteurs, préoccupés par des idées capables de remuer l'univers , ne trouvaient- ils pas de mots pour les exprimer?

1 Vin de Rouste, en Hongrie, fort doux et d'une belle couleur rouge.

Peut-étre... Tout à coup l'homme gris ouvrit la bouche, se gratta le nez, ferma les yeux, et, comme s'il lui paraissait impossible de taire plus longtemps le résultat de ses * t profondes méditations, s'écria d'un ton triomphant : /

« Master, que pensez- vous de la question d'Orient?

— Je pense qu'il ne faut pas la terminer par un point d'interrogation, mais par un point d'exclamation, » *\ reprit en souriant l'homme au teint bistré. *

L'autre écarquilla les yeux, ouvrit une bouche à avaler un in-folio; puis il secoua la tête sans mot dire.

Le lecteur nous a reconnus tous deux, sir David Lindsay , et moi, j'en suis sûr; une plus longue présentation serait inutile. Quant à la question d'Orient, comme malheureusement je n'ai jamais eu le loisir de m'occuper de ;-' r politique, je la trouvais fort obscure. Je songeais parfois que celui qui parviendrait à la définir nettement l'aurait résolue du même coup.

Dans l'entrain des conversations les plus animées , je m'étais toujours abstenu de toucher à ces choses et de parler de ce qu'on est convenu d'appeler « l'homme malade », n'ayant point étudié suffisamment la médecine politique pour donner un nom à la maladie dont souffre cet homme , sachant seulement et éprouvant tous les jours, dans mes voyages, qu'en vérité il n'est- pas sain... ,'|

Là-bas, dans la Corne-d'Or, la Bouteuse était à l'ancre,

les voiles pliées , la chaîne attachée au rivage.

C'était un fin voilier que la Bouteuse; elle l'avait bien prouvé en arrivant, un jour avant notre klipper américain , dans le port de Constantinople. '•'*

Lorsque nous débarquâmes, le premier obj-et qui frappa mes yeux fut ce petit navire, auquel je m'empressai de ' J rendre visite. Le capitaine me reçut avec cette courtoisie .

aimable que les Français apportent dans les relations sociales.

« Vous désirez visiter mon vaisseau ? me demanda-t-il.

— Non, capitaine. Je voudrais vous demander quelques renseignements au sujet d'un des passagers de votre dernier voyage.

— Je suis à votre service.

— N'avez -vous pas pris un homme à bord en passant à Tripoli ?

— Oui, un seul.

— Oserai -je vous demander son nom ?

— Ah ! vous êtes de la police ?

— Non. Je suis un simple particulier, un Allemand. L'homme que je cherche a commis un vol considérable chez un de mes amis de Damas. Nous le poursuivons depuis longtemps. Il nous a échappé à Tripoli en montant sur votre vaisseau. Nous avons dû courir jusqu'à Beyrouth pour nous embarquer et vous suivre. Ma visite près de vous n ? a pas d'autre motif... »

Le capitaine tenait son menton entre ses doigts et paraissait réfléchir.

« Je regrette, dit- il enfin, de ne pouvoir vous aider, et je plains votre ami de tout mon cœur ; mais je ne vois pas comment je parviendrais à vous être utile.

— Cet homme a quitté le bord ?

— Aussitôt arrivé... Ah! oui, je me souviens même qu'il a fait signe à un hammal, lequel s'est empressé de venir prendre son paquet. Ni lui ni le hammal n'avaient rien d'extraordinaire. Son bagage consistait en un unique ballot; cependant il me semble que je reconnaîtrais le porteur. Quant au passager, il se nommait Afrah ben Houlam.

12fi UNE MAISON MYSTERIEUSE - i

— C'est un faux nom.

— Probablement. Revenez ces jours -ci à bord. Je vous promets de faire mon possible en vue de retrouver ce hammal, que je vous enverrai. »

Je Je remerciai et rejoignis mes compagnons; ils m'attendaient sur le quai. Yacoub se mit à notre tête pour nous conduire chez son frère.

Ni Lindsay ni moi, n'avions l'intention de descendre chez Mafieï ; mais nous ne pouvions nous dispenser de nous y faire présenter dès l'arrivée.

Le négociant habitait les environs de Yeni-Djami, la nouvelle mosquée. L'extérieur de la maison ne faisait point soupçonner sa grande fortune.

Nous fûmes introduits tout de suite et sans avoir à décliner nos noms. Le maître du logis vint nous recevoir dans le selamlik.

Un peu étonné à la vue de si nombreux visiteurs j ij Mafieï, quand il eut reconnu son frère, oublia la gravité que le musulman s'impose ordinairement en toutes cir- \, constances devant le public. Il se jeta au cou de Yacoub .*î, avec impétuosité, l'embrassa de toutes ses forces et ,r *

s'écria

« Mac)) Allah ! c'est toi, mon frère ! Allah donne-t-il à mes yeux le jour ou l'illusion ?

— Tu vois clair, reprit Yacoub , c'est bien moi !

— Qu'Allah bénisse ton entrée et celle de tes amis !

— Oui, ce sont des amis que je t'amène.

— Tu viens à Stamboul pour affaires? "

— Non, ou plutôt...; mais nous parlerons de cela après. Dis -moi d'abord si le fils de ton cœur, Isla, esta Stamboul ou en voyage.

— Il est ici. Son âme se réjouira à la vue de ton visage.

te

fi*

— Son âme goûtera encore une autre joie. Fais -le appeler.

— Je vais le chercher moi-même. »

Mafleï rentra promptement, accompagné d'Isla. Je me tournai de manière qu'il ne me vît point en arrivant. Le jeune homme embrassa son oncle, puis jeta un regard autour de lui. Tout à coup il reconnut Halef.

« Allah bon! s'écria- t-il, hadji Halef Omar-aga! toi ici, à Stamboul ! Je te salue, toi le serviteur et l'appui de mon ami Kara! L'aurais -tu donc quitté?

— Non, murmura Halef.

— 11 est ici?... en ville?

— Oui.

— Pourquoi ne vient- il pas avec toi ?

— Regarde mieux. »

Isla tourna la tête, puis, poussant un cri joyeux, me serra dans ses bras.

« Effendi ! répétait le brave jeune homme, tu ne sais pas quelle joie tu me causes. Père, regarde ce voyageur : c'est Kara ben Nemsi-efTendi, dont je te parle si souvent. Voici Halef Omar-aga, son ami, son serviteur. »

La scène de reconnaissance fut des plus touchantes ; Lindsay lui-même en pleurait, le bon Lindsay, malgré ses grands airs. Les domestiques se mirent tous en mouvement pour apporter du café et des pipes. Les deux Mafleï déclarèrent qu'ils ne recevraient aucun client ce jour-là. Tout le monde s'assit sur les coussins du selamlik, et l'on causa.

« Mais, mon oncle, comment se fait- il que tu sois venu avec ces efiendis? demandait Isla.

— Kara ben Nemsi- effendi a été mon hôle à Damas, reprenait Yacoub.

128 t/JV7i MAISON MYSTÉRIEUSE

— Nous apportes-tu le ,m//ïw d'Afrah ben Houlam, le \ petit-fils de mon oncle? dit le père Maflei.

■ — ■ Non. Je vous apporte sur son compte d'étranges [ nouvelles. Il s'est présenté chez moi un homme qui pre- ^ nait le nom d'Afrah ben Houlam, mais ce n'était certai- nement point notre parent.

— Allah il' Allah ! que dis -tu? Nous lui avons donné \ des lettres pour toi. Ne les as-tu pas vues?

— Si, j'ai vu ces lettres. J'ai reçu dans ma maison celui \ qui les portait, je lui ai donné une place dans mon cœur, : et lui, il m'a dépouillé, il m'a volé pour plusieurs bourses^ de diamants, »

Les Mafleï gardèrent d'abord un silence plein de stu-' peur ; puis le père se leva en disant avec gravité : \

« Tu te trompes, Yacoub ! un homme qui a dans les^ veines du sang de notre aïeul n'eût pas fait cela. /

— Je suis de ton avis; aussi, je te le répète, celui qui 1 s'est présenté chez moi avec vos lettres et sous le noni\ d'Afrah ben Houlam n'était pas le véritable Afrah.

— Crois-tu que j'aurais donné une pareille recomman-* dation à un étranger? ,.£

— Il n'y a pas de ta faute, mon frère. Et pourtant cet.homme était certainement un étranger! Il a porté bien, des noms : Daoud Ibrahim,... Ibrahim Mamour... »

A ce nom , Isla se souleva d'un bond en répétant : « Ibrahim Mamour ! Que sais-tu de lui? Où est-il ? oit ; l'as -tu vu? tf

— Où je l'ai va? Mais dans ma maison. Le scélérat a dormi sous mon toit... Je lui confiais mes joyaux. Il avait;entre les mains plusieurs millions de mes valeurs... Et| je n'ai pas un instant soupçonné dans cet homme votrp

mortel ennemi !

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Al

ij r

— ^//a/; foriw / mon âme devient comme de la pierre , . . . murmurait le vieux Mafleï. Quel mal a causé ma lettre ! Mais comment cette lettre a- 1- elle pu tomber aux mains Je Mamour ?

— Ne le devines -tu pas? Il a assassiné notre cousin et s'est emparé de ses papiers. Il a appris dans ces lettres à rien jouer son rôle. Je me suis laissé tromper, et un beau our la boutique s'est trouvée vide. Sans cet efFendi, je ne serais pas encore sur la trace du voleur.

— Mais ne Tas- tu point poursuivi?

— Il s'est échappé au moment où nous le tenions Dresque. Il est venu ici sur un navire français. Songez ju'il a maintenant un jour d'avance sur nous.

— Je vais aller parler au capitaine français, interrom- Dit Isla.

— C'est fait, dis-je. Le capitaine promet son concours Dour nous aider à découvrir ce misérable ; mais la chose ;era malaisée. Il a quitté le bord, cela va sans dire.

— Ne mets pas notre âme à la torture, raconte -nous :oute l'affaire , » demanda le père Mafleï.

Son frère s'acquitta de la narration avec de grands létaîls et commentaires. Mafleï voulait courir aussitôt ;hez le cadi et même faire sa déposition devant un tribuîal supérieur. Il marchait, il s ? agitait dans le selamlik :omme un lion dans une cage.

Isla ne se montrait pas moins ému. La colère gonflait es veines de son front ; il perdait tout sang-froid et allait ;e porter à quelques démarches plus dangereuses qu'utiles.

Il me semblait prudent de ne point encore appeler la )oIice turque à notre aide et de commencer nous-mêmes 'enquête, sauf à recourir plus tard aux autorités dans le :as où nos recherches échoueraient.

130 tfiVtf MAISON MYSTÉRIEUSE

Mes auditeurs finirent par m'approuver.

Lorsque je voulus me retirer avec l'Anglais, ses domestiques et Halef, Mafleï et son fils se récrièrent bien haut.^ Ils exigèrent de nous la promesse de rester leurs hôtes., pendant tout le temps du séjour à Constantinople. Afin que nous ne fussions ni dérangés ni fatigués, ils nous offrirent un pavillon assez vaste, construit au milieu dè^ leur jardin. Leurs instances furent si pressantes, que" Lindsay lui-même me fit signe d'accepter. \

Le pavillon dans lequel on nous conduisit était situé? dans la partie la plus reculée des jardins. Distribué à là' turque, il constituait une habitation très commode. Nous pouvions y vivre chacun selon nos habitudes sans nous; gêner mutuellement, sans déranger non plus les cou^ tûmes orientales de nos hôtes. . *"'

Nous commençâmes par nous reposer; puis nous parlâmes des mesures à combiner pour retrouver le fugitifs 1 " Ce n'était certes point aisé dans une ville comme Constantinople. Nous n'avions guère d'autre parti à prendre-, que de nous abandonner au hasard et de parcourir la cit avec un soin minutieux. C'est ce que nous fîmes bientôt»'

Au bout de trois jours, un hammal se présenta pour* nous parler. ïl venait de la part du capitaine français^ à qui j'avais donné l'adresse de Mafleï.

Nous interrogeâmes le portefaix sur le passager dont il avait débarqué le bagage. Il nous dit avoir accompagné ce voyageur dans une maison de la Grand'Rue de Péra.^ 11 se souvenait parfaitement, assurait- il, de l'aspect exté-» rieur de la maison et pourrait la retrouver au besoin. Je*le pris immédiatement pour guide. ^

Dans la maison où il me conduisit se trouvait un kitàk'*; (agent de placement) qui se rappela avoir eu affaire,"

ij.

quelques jours auparavant, avec un individu répondant assez au signalement. Cet étranger désirait un logement en ville. Le kitak l'avait mené dans différents endroits ; mais rien ne paraissait lui convenir, et l'on s'était séparé sans rien conclure. L'agent ignorait ce que son client était devenu.

Ces renseignements, on le voit, m'avançaient peu; mais, en revenant chez moi, je fis une intéressante rencontre. J'étais entré dans un café pour prendre une tasse de moka et fumer une pipe. Je m'installais sur mon coussin, quand une voix m'interpella en allemand passable.

« Eh! je ne rêve pas ! Est-ce bien vous ou un autre? »

Je me retournai et vis une figure barbue qui me rappelait un souvenir fort vague , je l'avoue.

« C'est à moi que vous parlez? demandai -je.

— Oui. A qui parlerais- je ainsi ? Vous ne me reconnaissez donc pas ?

— Il me semble, en effet, vous avoir déjà vu ; mais aidez ma mémoire, je vous prie.

— Avez-vous oublié Hamsad el Djerbaya, qui vous a chanté une si belle chanson, là -bas, près du Nil, et qui... ?»

Je l'interrompis en m'écriant :

« Ah ! c'est juste ! Votre grande barbe me trompait'. Dieu vous aide, cher compatriote! Asseyez-vous près de moi, si vous en avez le temps.

— Eh! oui, j'ai le temps d'accepter une tasse de café... Je suis, comme on dit, peu à mon aise, voyez-vous. »

11 s'assit à mes côtés. Nous pouvions causer tout haut :

personne vraisemblablement ne nous comprenait dans ce café.

132 UNE MAISON MYSTRIEUSE -,*

« Racontez -moi ce que vous êtes devenu depuis notre ,* rencontre, dis -je à l'ancien barbier.

— Ce que je suis devenu ? Hélas ! pas grand'chose. ;, r C'est bientôt raconté. Isla ben Mafleï, que je servais, m'a"? renvoyé parce qu'il n'avait plus besoin de moi. Je me suis * rendu alors à Alexandrie, puis j'ai suivi un Grec dans„V l'île de Candie. Là j'ai dû devenir à moitié matelot pour { vivre. Enfin je me suis établi ici. • »*

— Et qu y faites -vous ? J-

— Bah! un peu de tout... Je sers d'intermédiaire, dëguide, de truchement, de domestique à l'occasion. Je T me présente partout où il y a quelque menue monnaieV à gagner. Mais le métier chôme six jours sur huit; les* étrangers courent tout seuls par la ville ; personne nV besoin de mon aide, et je me promène le plus souvent' les mains dans les poches, l'estomac creux. J'espère que' vous accepterez mes services, vous, monsieur, mon compatriote. Vous connaissez tous mes petits talents, mon zèle, mon activité, mon... jjj

— Nous verrons cela. Pourquoi n'avez -vous pas demandé à Isla ben Mafleï de vous trouver quelque emploi? Il habite ici, et il... '-;

— Grand merci ! Il ne veut pas entendre parler de moi/ D'ailleurs il m'a blessé, il m'a même insulté. Je ne met-., trai jamais les pieds chez lui.

— Ah! c'est chez lui que je demeure pourtant.

— Voilà qui est désagréable, car je ne pourrai vous*'

if

aller rendre visite.

— Vous ne verrez que moi. V

— Oh! n'importe, je ne veux point entrer dans cette maison... Employez -moi quand vous sortirez en ville. *,"

— Il est possible que je vous emploie. Dites-moi, vouf

souvenez -vous d'un certain Ibrahim Mamour, à qui nous avons fait rendre une jeune fille qu'il avait enlevée ?

— Certes, je m'en souviens. Je le connais. Il se nomme à présent Daoud Ibrahim ; il n'est pas loin d'ici.

— Il est à Constantinople ?

— Comme vous le dites, car je l'ai vu hier.

— Et où ?

— Là-haut, à Dimitri. Je l'ai rencontré tout près, mais il ne m'a pas reconnu. »

Je savais que San Dimitri, Tatavola, Jenima et Ferikjœi sont les quartiers les plus mal famés de Stamboul. Je demandai :

« Allez-vous quelquefois à San Dimitri ?

— J'y habite... »

J'étais édifié : l'ex- barbier de Juterbogk était devenu ie compère de la plèbe grecque et des chevaliers d'industrie qui forment, du reste, la population la plus nombreuse de Constantinople. Les rues qu'ils occupent sont aussi dangereuses que la célèbre Wasserstrasse de New- York ou le Blackfriar de Londres.

On n'oserait s'y rendre la nuit; en plein jour même, on ne s'y aventure qu'avec précaution. Rien n'égale l'horreur de ces sentines de tous les vices, de ces maisons, 4e ces bouges, où l'orgie et la misère se coudoient, où la saleté soulève le cœur, où les plus hideuses maladies dévorent une population corrompue au moral comme au physique.

« Vous habitez à San Dimitri? repris- je avec dégoût. M'auriez -vous pu trouver à vous caser ailleurs?

— Non, c'est trop cher. Et puis Dimitri serait un très joli endroit tout de même, si Ton avait de l'argent*

13î UNE MAISON MYSTÉRIEUSE

— Quand vous avez rencontré dernièrement Ibrahim^ Mamour, sortait-il de quelque maison ? Avez-vous remar- » que ce qu'il faisait, où il était? je tiens à le savoir. ^

— Ah ! je l'ai bien laissé courir. J'étais trop content; de voir qu'il ne me reconnaissait pas. Nous sommes mal J ensemble. Je sais où il habite le plus souvent. Je puis;^ m'y informer, si vous le désirez.

— Seriez-vous disposé à m'accompagner dans cette' maison ? •/

— Oui , certes !» < > Je payai notre consommation. Nous louâmes deux.

chevaux sur la place voisine, et nous nous acheminâmes: yers San Dimitri en traversant Pcra, puis Tèpè-Baya. ;"

On assure que Copenhague, Dresde, Naples et Côns-^ tantinople sont les plus belles villes de l'Europe. Je ne» contesterai point cette opinion. Je me permettrai seule- j. ment de remarquer que Constantinople n'est belle qu'auj dehors et vue de la Corne-d'Or. A mesure qu'on pénètre J. dans l'intérieur de la cité, toute illusion s'évanouit. ^ -

Qui ne connaît l'histoire de ce lord anglais, visitant? Constantinople sans sortir de son yacht ? Il partait de^ Rodosto, sur la rive nord de la mer de Marmara, debout chait dans la Corne-d'Or, remontait jusqu'à Eyoub et. Soulidjé, et retournait dans la mer Noire par le Bos^'

phore.

Il se vantait d'avoir une idée complète de la fameuse > cité, sans la gâter par des vues de détail désagréables ou ,* même répugnantes. **

On ne peut guère donner le nom de rues aux ruelles^ étroites, sales, enchevêtrées, de Stamboul. Les pavés y ) manquent presque partout ; les maisons sont en bois poufc^ la plupart et n'ont aucune fenêtre sur la façade. On reni \

contre à chaque pas des chiens hideux et efflanqués que la police laisse pulluler. L'étroitesse du passage est telle, qu'on risque d'être mille fois renyersé dans la boue infecte par les portefaix, les cavaliers, les ânes et autres animaux, ou par les passants eux-mêmes, qui s'inquiètent peu du prochain.

Nous suivîmes une quantité de ces ruelles pour arriver à San Dimitri, heurtant, poussant, trébuchant sans cesse, passant sur des tas de fruits gâtés , de poissons en putréfaction, de lambeaux de viande, de côtes de melon, de détritus de toutes sortes jetés sur la voie publique. Devant les portes des boucheries , de larges flaques de sang restaient stagnantes sans que personne s'en inquiétât. Par-ci par- là, des cadavres de chiens, de chats, de rats, empestaient l'air; des quartiers d'un cheval abattu la veille ou le matin traînaient sanglants dans la boue. Les vautours et les chiens, qui seuls s'occupent de la voirie, y mettent une certaine négligence , leur butin étant trop abondant.

Nous ne savions comment nous garer des hammals, portant ou traînant de grosses pierres , des poutres , des planches, des ballots. En nous jetant de côté, nous nous heurtions contre un âne chargé de colis, nous renversions presque un gros charretier musulman conduisant des femmes dans un chariot traîné par des boeufs. Rien ije peut donner une idée de l'art et des peines nécessaires pour se tirer heureusement de cette cohue, de ces zigzags, de ces rencontres périlleuses, pour échapper à un écrasement complet.

Enfin nous voici à San Dimitri. Nous sautons à bas de nos montures, que nous rendons au loueur. L'ex-barbier me fait voir sa demeure en passant.

Il habite les derrières d'une hutte à demi ruinée. Son

appartement ressemble à une étable pour les chèvres. La porte est en papier collé par morceaux de toutes dimensions et de toutes couleurs ; la fenêtre consiste en un, simple trou. Quant au mobilier, il n'existe point, sauÉ une cruche cassée sur l'ouverture de laquelle l'araignée* tisse sa toile, et un fragment de voilure pourrie qui sert de lit, de divan, etc.

Je n'ai pas le courage de complimenter mon compaf triote. Nous reprenons notre chemin en silence. Le bar* bier s'arrête devant une maison dont l'extérieur n'a rie de rassurant. Nous entrons. L'intérieur ne détruit pas m^ première impression. C'est une auberge et un café grec^ un coupe -gorge où l'on risque sa peau une fois le seui, passé.

Toujours précédé de mon Allemand , je parviens a, milieu d'une salle basse dans laquelle on joue aux carte et où l'on fume de l'opium.

Les fumeurs étaient accroupis sur un mince divan de paille divisé par gradins et disposé le long du mur, dé£ deux côtés de la salle. Au moment où nous entrions, u, vieillard d'une affreuse maigreur était occupé à allume ■ le poison. Son corps squelettique se redressait, ses yeux brillaient avidement, sa main tremblait, ses dernière forces se concentraient dans cette suprême passion % fumer, fumer encore !

Je sentis le dégoût s'emparer de moi.

Non loin du vieux fumeur, un jeune drôle de vingt ans à peine subissait l'influence enivrante de l'opium. Il riait d'un air hébété, comme s'il entrait en possession) de toutes les délices du paradis musulman. Le démon de l'opium le tenait sous sa griffe, griffe terrible qui ne lâchtf

jamais sa proie* -$

Ap nioment où nous entrions, un vieillard d'une affreuse maigreur

étflit occupé à allumer le poison.

Je remarquai aussi un malheureux Dalmate, tout décharné , qui semblait arriver au paroxysme de l'ivresse ; puis la hideuse figure d'un ,derviche échappé de son couvent et venu dans cette taverne pour y sacrifier sa jeunesse à la folle jouissance des rêves délirants que procure cet infernal narcotique.

« Fumez-vous aussi? demandai- je à mon guide.

— Oui; mais il y a longtemps que je ne suis venu

— Ah ! pour l'amour de Dieu , renoncez à l'opium. Connaissez-vous les terribles effets de ce poison? Ils sont vraiment diaboliques.

— Diaboliques ? On voit bien que vous n'en avez pas goûte. L'opium vous transporte dans le ciel, au contraire... Essayez.

— Dieu m'en garde! Mais que pourrait -on boire ici?

— Du vin. Je vous tiendrai compagnie. »

On nous servit du vin grec , un vin épais , très rouge , d'un goût détestable, ce qui a lieu de surprendre quand on connaît les délicieux raisins de la Grèce. Je fis mine d'en boire. Le barbier était là pour m'aider.

C'était dans ce bouge que se retirait Ibrahim Mamour. La demeure valait l'homme. Je m'informai' près de l'hôte du personnage en question; mais, comme je n'osais le nommer, ne sachant pas sous quel nom il s'annonçait en ce lieu et craignant de me compromettre, je dus procéder par de vagues indications, sur lesquelles je n'obtins aucune réponse satisfaisante.

Il ne me restait qu'à, charger l'Allemand d'espionner avec soin , puis de me prévenir dès qu'il aurait des nouvelles. Je lui remis une petite somme, et nous nous séparâmes après quelques conventions.

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Mais il ne sortit point avec moi. Je le vis se mêler aux joueurs pour dépenser son gain ou pour le doubler et pouvoir fumer alors de cet opium maudit qui l'abrutissait. Le malheureux me sembla perdu corps et âme. Je cherchai le moyen d'essayer une conversion , mais elle me sembla malaisée.

Le lendemain était un vendredi. Isla, ayant affaire dans Péra, m'offrit de l'y accompagner.

Comme nous revenions, je remarquai la mosquée construite tout près de l'ambassade russe. Une grille l'entoure et sépare les bâtiments de la rue. Isla s'arrêta pour me demander :

« Effendi, as -tu jamais vu les derviches tourneurs?

— -Non.

— Voici leur mosquée et leur monaslyr. Veux- tu y entrer un peu ? Nous sommes justement à l'heure des exercices. »

J'acceptai volontiers. Nous poussâmes la porte grillée, puis nous nous trouvâmes dans une sorte de parvis dallé de marbre. A gauche, j'aperçus un cimetière. Je m'approchai de la grille, pour regarder à travers les barreaux. Sous l'ombre épaisse des cyprès se détachait la blancheur des pierres tombales, toutes surmontées d'un turban sculpté et couvertes d'inscriptions. Ici les noms des morts sont toujours accompagnés de versets du Coran.

Les femmes turques adoptent les cimetières comme lieu de promenade. Des formes indécises, enveloppées r î de voiles blancs et de burnous aux couleurs éclatantes, passaient derrière la verdure. Les Turcs, en général, aiment les lieux où leurs morts font leur éternelle sieste, leur &£/ (sommeil, repos de midi) comme ils disent. Chez eux, le champ du repos n'est jamais désert.

Au fond du parvis dallé s'ouvre le pavillon sacré; il est circulaire et surmonté d'une coupole. A droite s'élève le bâtiment où habitent les derviches , simple corps de logis d'un seul étage, que surmonte également un toit en forme de dôme. Un des côtés de cette construction donne sur la rue.

Au milieu de la cour j'admirai un magnifique cyprès , dont le tronc et les branches sont tout entourés de lierre.

Une foule de fidèles remplissait le parvis; ils se dirigeaient vers la mosquée. Isla m'introduisit dans l'intérieur du couvent de derviches, que j'étais curieux de visiter.

Derviche est un mot persan qu'on peut traduire par « pauvre » ; il a la même signification que le mot arabe fakir. Les derviches forment une sorte d'ordre religieux mahométan. Cet ordre compte des membres nombreux, qui du reste ne s'engagent par aucun vœu. Les promesses d'obéissance, de pauvreté, de chasteté, leur sont absolument inconnues. Les îekié et les khangab, couvents richement pourvus presque tous de biens-fonds, de capital et de rentes, offrent une existence facile à ceux qui les habitent. Le clergé turc, tant régulier que séculier, n'entend point du tout vivre de privations. Les moines musulmans sont en grande partie mariés. Manger, boire, dormir, jouer, fumer, se reposer : tel est le résumé de leurs principales occupations.

Autrefois les derviches avaient une grande influence politique et religieuse; leur prestige diminue tous les jours. Le petit peuple seul leur témoigne encore quelque respect. Afin de maintenir ce reste de considération , les derviches ont recours à l'art magique. Ils sont passés maîtres en jonglerie ; ils multiplient les spectacles extra-

ordinaires et les prestidigitations ; ils étonnent la foule parleurs danses, leurs contorsions, leurs hurlements.

Derrière la porte d'entrée du monastère, nous trouvâmes un grand vestibule frais et bien aéré, qui tient i toute la largeur du bâtiment. A gauche s'étend une galerie parallèle à la longueur, sur laquelle s'ouvrent les cellules, dont les fenêtres donnent de l'autre côté, sur la cour.

Du seuil de ce couloir, nous pouvions plonger nos regards dans les cellules ouvertes. Leur ameublement, il faut l'avouer, est d'une simplicité primitive : un coussin fort mince disposé alentour, c'est tout ce que je vis. Les derviches étaient pour la plupart accroupis sur ce coussim Plusieurs, coiffés de chapeaux en pain de sucre semblables à ceux des clowns dans nos cirques européens, fumaient gravement; d'autres procédaient à leur toilette pour la prochaine cérémonie ; d'autres encore se tenaient aussi immobiles que des statues de bronze.

Après avoir tout examiné à notre aise, nous nous ren- *f dîmes dans le pavillon par une sorte d'antichambre carrée , qui donne entrée sur la salle principale. Le plafond en coupole de cette salle est soutenu par de sveltes colonnettes. De larges baies entourent le bâtiment. Le sol est dallé de marbre poli. Deux rangs de loges ont vue sur la salle : le premier rang se trouve au rez-de-chaussée, le second à la demi-hauteur de l'édifice. Ces loges contournent les huit pans de la muraille. Quelques-unes ont % un grillage doré; elles servent pour les femmes. Une troisième galerie, occupée par l'orchestre, touche presque ' la coupole.

Les loges étaient combles. Nous eûmes peine à nous placer. Après quelques instants à 'attente, la comédie,

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imaginée sans doute par le diable en guise d'office divin, commença.

La porte du fond s'ouvrit : une trentaine de derviches s'avancèrent, précédés d'un maître des cérémonies. Celuici, âgé déjà, les cheveux tout gris, s'enveloppait dans un manteau noir. Les choristes avaient des tuniques brunes et le long bonnet ou chapeau de feutre conique.

Les derviches firent lentement, par trois fois, le tour de la salle avec une certaine dignité; puis ils s'accroupirent, le chef au milieu, quinze à sa droite, quinze à sa gauche, en demi-cercle. Aussitôt une effroyable musique retentit, suivie d'un chant capable, comme dit un auteur allemand, « de fendre les pierres et de rendre les hommes fous. »

Quand le vacarme eut cessé, les derviches se livrèrent aux mouvements les plus singuliers : ils se saluèrent mutuellement, saluèrent surtout leur chef, et s'agitèrent avec mille contorsions.

Les jambes croisées sous eux, ils remuaient le haut du corps à droite, à gauche, en avant, en arrière, ébranlant leurs hanches, hochant la tête, levant les bras, se tordant les mains, les frappant l'une contre l'autre. Enfin ils se jetèrent a plat ventre sur les dalles, les frappant si fort du bout de leurs bonnets de feutre, qu'on entendait le claquement.

Tout cela servait sans doute de prélude et dura une demi -heure.

La musique, le chant, le vacarme, reprirent de plus belle; après quoi les derviches se reposèrent, toujours accroupis, immobiles comme des souches.

Ce premier exercice m'avait porté sur les nerfs ; je me croyais dans une maison de fous. Pour les Turcs, ils

suivaient les phases de la cérémonie avec un grand recueillement et paraissaient fort édifiés.

La musique retentit de nouveau ; ensuite les derviches

se levèrent, jetèrent loin d'eux leurs tuniques brunes et ? parurent vêtus de blanc. >

Ils re commencèrent à saluer leur chef, à se saluer * entre eux avec différents degrés dans la profondeur de j. la prosternation ; enfin ils se mirent à exécuter la danse <•> qui leur vaut le nom de derviches tourneurs. Chacun, sans quitter sa place, tourne lentement sur lui-même, en *» se tenant toujours sur un seul pied.

Les bras, restés croisés pendant le second exercice, s'agitent dans celui-ci avec rapidité. Les mains sont jetées en «avant, en arrière, de droite, de gauche. La musique presse de plus en plus son rythme. Les mouvements circulaires des derviches deviennent extrêmement rapides; ils finissent par une telle volubilité, que je ferme les yeux pour ne pas tourner moi-même. Je n'en puis plus,' les derviches non plus; car au bout d'une demi-heure ils tombent l'un après l'autre : la cérémonie est terminée. Je me promis bien de ne plus courir après un tel spectacle. Quant à la foule qui remplissait les loges et qui »' s était composée de menu peuple, elle me parut enchantée.

Isla me demanda : ' Y

ce Que dis -tu de cela, efîendi? , '■»

— Je crois que je vais me trouver mal. '-\

— Tu as raison. Je ne sais si le Prophète a commandé <*} de pareils exercices ; je sais encore moins si la loi tout % entière de Mahomet a été profitable aux Ottomans.

— N'es-tu plus musulman ?

— Effendi, Senitza, ma chère femme, est chrétienne. »

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Il m'avouait ainsi, d'une façon 'détournée, ce -qu'il

n'eût point osé exprimer ouvertement, prouvant une fois de plus qu'une femme pieuse est Pâme d'une maison et le plus irrésistible apôtre de la vérité.

Au moment où nous quittions le parvis des derviches-, je sentis deux mains se poser sur mes épaules, je me retournai, et, reconnaissant le jeune homme qui s'était élancé vers moi d'une façon si amicale, je m'écriai :

« Omar ben Sadek ! est- ce possible !

— Qu'Allah soit loué de la joie qu'il m'accorde , car je revois la lumière de ton visage, reprit le jeune homme. Mon âme soupire souvent après toi, depuis que nous nous sommes séparés si brusquement. »

C'était Omar, le fils de ce Sadek qui m'avait guidé à travers le Chott-Djerid, où le malheureux était resté enfoncé après avoir été atteint par la balle d'Abou el Nasr. Omar, on s'en souvient, disparut à mes yeux^ poursuivant le meurtrier de son père, que le. vekil de Kibili laissait traîtreusement échapper 1 .

« Comment es-tu venu à Stamboul? lui demandai-je. Qu v lais -tu?

— Ne vois -tu pas, sidi, que je suis hammal? Entrons dans un café, je te conterai tout. »

Isla ben Mafleï connaissait nos aventures en Tunisie. Il lut curieux d'entendre le récit d'Omar, et nous accompagna dans un des meilleurs cafés du voisinage. L'Arabe nous raconta ainsi son odyssée. *

Monté sur le chameau que lui avaient donné ses amis-; il courut sur les traces du fugitif, presque sur ses talons, jusqu'à Dénia. Là, force lui fut de laisser reposer sa

1 Voir le volume intitulé : les Pirates de la mer Rouge.

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bête. Lorsque plus tard il arriva à Bomba, le meurtrier venait de se joindre à une caravane légère en route pour Siouah. Omar dut attendre une occasion pour continuer ses recherches; il se vit même obligé de troquer son chameau contre un moins bon et un peu d'argent, afin d'avoir de quoi vivre. Trois semaines plus tard, il partit en compagnie d'une caravane qui se rendait aussi à Siouah. Il passa au nord, par le désert de Barkah et l'Oued- Djezahib.

Arrivé à Siouah, il se livra aux plus minutieuses investigations et finit par apprendre que son ennemi était parti du côté d'Om-es-Seghir et Moghara, avec l'inten* tion de se rendre au Birket-el-Keroun 1 .

Le voyage que l'Arabe entreprit en ce sens n'eut aucun résultat. Omar se persuada qu'Abou el Nasr avait pris au sud, par El-Kasr-Farafreh, ou Dakhel peut-être. L'infatigable Arabe explora cette route sans plus de succèsi Enfin, à Tafah, où il s'arrêta pendant quelques jours, il recueillit des indications assez précises : le fugitif était monté, sous un faux nom, sur un vaisseau qui allait en aval du fleuve. En vain le jeune homme parcourut-il tous les bourgs, tous les villages de la rive : rien ne le mit sur la trace. Il se rendit au Caire.

Omar se reposait depuis quelques jours dans cette ville , lorsqu'il aperçut par hasard l'homme dont il avait juré la mort. Il lui donna la chasse tout le long du boulevard Méhémet-Ali jusqu'à Esbékieh, puis le perdit de

vue.

A partir de ce moment, le fils de Sadek guetta son ennemi jour et nuit dans tous les coins du Caire, sans

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- Lac EUKeroun*

rien découvrir. Un jour pourtant il reconnut Abou el Nasr qui s'embarquait. Omar s'élança sur le même vaisseau; il fut repoussé, ne pouvant payer sa place. On refusa de l'admettre comme *man œuvre, quoiqu'il offrît ses deux bras avec les plus instantes supplications.

Fou de rage et de douleur, le malheureux vit s'éloigner le navire qui emmenait son ennemi. Un cheikh arabe, témoin d'un tel désespoir, fit cadeau d'un cheval au jeune homme : Omar se mit à suivre par terre le trajet du vaisseau.

11 passa par Terraneh, Giza, Nadir, Neguilah et Dahari, sur la rive du bras de Rosette, pour arriver à. Romanieh. Là, sachant que le vaisseau avait pris l'autre bras du Nil, celui de Damiette, Omar suivit la route de Kafr-el-Madjar et Mehallah-el-Kebir, pour couper le Delta en biais. Hélas ! le vaisseau avait dépassé Samannoud et continuait à descendre le cours du fleuve. Ben Sadek alla jusqu'à

Damiette : le fugitif s'y était embarqué sur un bateau qui transportait du blé à Adalia. Omar manquait de ressources. Il lui fallut travailler sur le port ; il dut même vendre son cheval ; Enfin il put s'embarquer pour l'île de Chypre , où il resta quelque temps ; puis un pêcheur le passa en Asie, à Anamour. Il fit à pied le trajet de Selindi, Alaia, Adalia, toujours sans succès. L'Arabe était trop pauvre pour employer les moyens rapides : le fugitif lut échappait partout.

Et pourtant Omar ne renonçait pas à sa vengeance; c'était un devoir sacré dont rien ne pouvait le délier. Il crut, d'après quelques indices, que le meurtrier avait dû se cacher à Constantinople : il partit en mendiant pour la capitale de l'empire ottoman.. Il traversa toute l'Anatolie et s'achemina lentement vers Koutahia. Épuisé, ne

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