‹ Une maison mystérieuse à StamboulChapitre 9 sur 17 · US UXE MAISON MYSTERIEUSE · texte numérisé non relu

US UXE MAISON MYSTERIEUSE

pouvant plus se traîner, dévoré de fièvre, il lui fallut bien s'arrêter dans un couvent de derviches, où il reçut des soins et se refit un peu. C'est ainsi que, d'étapes en étapes, ce malheureux avait gagné Constantinople, tan- • dis que j'accomplissais moi-même le grand voyage que „ l'on sait.

Certes, ce dévouement, ce culte filial, avait un côté , respectable chez un homme auquel sa loi commandait la , ;

vengeance.

Omar me dit qu'après plusieurs mois de recherches constantes dans la ville il n'était pas encore sur une trace bien certaine.

Cependant il ne se sentait point découragé. ïl ne renoncerait à sa poursuite que s'il lui fallait renoncer à la vie. Il voulait frapper le meurtrier de son père, ou mourir à la peine.

Pour gagner sa vie et mettre un peu d'argent de côté, l'Arabe libre du désert s'est fait porteur de fardeaux. Il lui en coûtait moralement et physiquement; mais il acceptait tout afin d'atteindre son but.

Lorsque je lui demandai s'il comptait rester encore longtemps à Constantinople, il me répondit en secouant la tête :

« Sidi, je quitterai peut-être bientôt cette ville. Allah vient de me faire une grande faveur, car j'ai découvert un nom qui, je l'espère, me sera très utile.

— Quel nom ? I 1

— Ne me disais-tu pas, au Chott-Djerid, que cet Abou el Nasr s'appelle véritablement Hamad el Amasat ?

— Oui, certes!

— Eh bien , j'ai trouvé un homme dont le nom est -V^ Ali Mana ben Baroud el Amasat,

il*

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— Que fait -il?

— C'est un jeune derviche du monastyr. J'allais justement lui parler quand je t'ai rencontré et reconnu.

— Ali Mana ben Baroud* el Amasat ! s'écria Isla, dont l'agitation était telle, que je fus obligé de l'avertir que tous les assistants le regardaient. Ben Baroud el Amasat ! mais c'est le fils de ce Baroud el Amasat qui vendit ma femme en la faisant passer pour esclave. Oh ! je cours au monastyr : il faut que je le voie !

— Ne fais pas cette folie ! m'écriai-je en lui saisissant le bras. Amasat n'est point un nom rare, on le rencontre souvent parmi vous. Le derviche n'a peut-être aucun rapport avec l'homme que tu cherches. Sois prudent. Te voilà trop agité, tu te trahirais. Veux -tu me confier cette démarche ?

— Oui, effendi. Mais va tout de suite, nous t'attendrons ici. »

J'avais plusieurs renseignements à prendre avant de tenter l'aventure. Je demandai à Omar :

« Comment sais -tu que ce jeune derviche se nomme Amasat ?

— Je l'ai su hier. Je voyageais en kaïk avec deux derviches, se rendant comme moi à Baharive-Keuï. L'un d'eux appelait son camarade Amasat. Il faisait presque nuit lorsque nous descendîmes sur la rive. Je suivis ces hommes. Ils s'arrêtèrent devant une maison soigneusement close. Lorsque la porte se fut ouverte, une voix demanda : « Qui est là ? » Et les derviches répondirent : « El Nasr ! » J'attendis plusieurs heures, blotti derrière un pan de mur. Beaucoup de personnes se présentèrent; toutes répétèrent le même mot : « El Nasr ! » Que distu de cela , sidi ?

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il 1

AV

— Avaient -ils des lanternes?

— Non, quoiqu'il soit défendu de sortir sans lumière. Mais est-ce que les cabassers vont dans ces quartiers -là? Je reconnus les deux derviches quand ils sortirent ; je les suivis encore jusqu'à leur couvent.

— As -tu bien entendu le mot de passe?

— Oh ! très bien, sidi, j'en suis sûr. »

Cette circonstance me donnait à réfléchir. Je me rappelai ce que Mamour m'avait dit dans les ruines de BaU bek. II croyait alors n'avoir plus rien à dissimuler visà-vis de moi, car il regardait ma perte comme certaine. Pour se vanter autant que pour me terrifier, il m'avouait être le chef des plus dangereux brigands, des hommes au sac. S'il avait dit vrai, son influence devait s'exercer aussi bien à Constantinople qu'à Damas ou en Egypte.

Constantinople n'est jamais un lieu très sûr; mais, à l'époque où je m'y trouvais, les attentats contre les biens et les personnes s'y multipliaient d'une manière effrayante. Tous les jours on signalait des maisons déva- * lisées, des individus assassinés. On trouvait, sur les flots ' de la Corne-d'Or ou du Bosphore, quantité de cadavres portant des traces de mort violente ; des incendies éclataient simultanément à des points très éloignés l'un de l'autre et semblaient tous avoir la même cause ; des vols considérables étaient commis pendant la confusion du sauvetage. On rencontrait chaque nuit des ombres rapides passant sans lanternes. Quand les patrouilles essayaient ")$ d'arrêter ces ombres , une troupe nombreuse se formait - 3 en un clin d'œil et mettait en fuite les soldats ou la police.

L'attitude des autorités turques, en présence de tels

faits, devenait incroyable. *4

Une fois, on avait réussi à prendre une certaine quantité de malfaiteurs. Le sultan les envoya tout simplement à Tripoli. Quelque temps après, l'intendant du port accourut pour porter plainte : les vaisseaux étaient dévalisés, le commerce souffrait, la terreur régnait à Tripoli. L'autorité turque ordonna que tous les voleurs trouvés à bord fussent aussitôt noyés. On publia dans la ville que la chose était faite; mais, au bout de deux jours , les noyés se promenaient tranquillement sur le port et dans les rues ; personne n'en paraissait surpris.

Je ne crus pas devoir communiquer mes soupçons à mes compagnons, me bornant à prendre des informations sur le jeune derviche, qui habitait, me dit Omar, la cinquième cellule après la porte d'entrée.

Sans perdre de temps, je courus au monastyr. Personne ne s'occupa de mon entrée dans le parvis ni dans le couvent. La porte étant ouverte , je pénétrai jusqu'au fond de la galerie, que je parcourus plusieurs fois en examinant les cellules , avec une complète liberté.

Sur le divan de la cinquième cellule se reposait un jeune derviche de vingt à vingt- deux ans, répondant au signalement donné par Omar. Ses yeux étaient fixés sur la fenêtre, tandis que ses doigs faisaient glisser les quatrevingt-dix-neuf grains du chapelet musulman.

Je saluai le jeune moine d'un air grave :

<<. Salant !

— Salam aleïkonm! répéta-t-il. Que veux -tu?

— Je viens d'une province éloignée, et j'ignore les usages de cette maison. J'ai assisté à votre danse sacrée. Elle m'a beaucoup édifié ; je voudrais vous en remercier. Oserai -je t'oftrir un présent?

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— Oui, donne. * *

— Doit- il être considérable ?

— Nous ne refusons rien. Donne, ne serait-ce qu'un para... - '*

— Prends donc. »

Je lui tendis une petite somme, car je n'avais pas "4 grand'chose sur moi. Il parut content et me dit : '

« Je te remercie. Ce don est- il pour la maison ou pour moi?

— Fais-moi la grâce de l'accepter personnellement.

— Je te remercie... Puis-je savoir ton nom?

— Le Prophète a dit : « Le présent d'une main dis-

« crête vaut deux fois celui de l'homme qui se vante. » Permets -moi donc de taire mon nom; mais dis -moi le tien, afin que je sache à quel pieux fils de l'Islam j'ai parlé et que je m'en souvienne.

— Mon nom est Ali Mana ben Baroud el Amasat,

— Et quel est le lieu de ta naissance ?

— Iskenderieh (Scutari) est ma patrie. »

C'était bien cela : Isla m'avait raconté en Egypte que

Baroud el Amasat habitait Scutari ; c'était dans cette ville qu'il avait vendu Senitza. Je continuai : ;,

« Tes pieux parents sont-ils encore à Iskenderieh ?

- — Non. »

Je n'osai poursuivre mes questions, elles eussent éveillé ses soupçons. Je conclus par quelques formules de politesse et m'éloignai.

Omar et Isla, qui m'attendaient avec une vive impa- " tience dans le hawehdji (café), me crièrent dès qu'ils me ,f virent :' * •

« Eh bien! qu'as -tu appris? "

— Il est le fils de ce Baroud el Amasat que tu ne con- *

nais que trop. Sa famille vient de Scutari, et, si je ne me trompe, Abou el Nasr serait son oncle.

— Effendi, il faudra qu'il nous dise où se trouve son père.

— Il faudra!... Peux-tu l'y contraindre? .

— Je l'appellerai devant le cadi.

— Il indiquera un lieu imaginaire, ou bien il fera sous main avertir les siens. Laisse-moi voir la maison de Baharive-Keuï, dont Omar parlait tout à l'heure; puis nous aviserons mieux, il me semble.

— J'y consens. Omar va te conduire... Je retourne à la maison ; mais ramène avec toi l'Arabe. Je veux qu'il demeure chez moi et ne travaille plus dans la ville. Nous en aurons besoin; d'ailleurs, la cause nous est presque commune. »

Isla nous quitta. Nous allâmes prendre un kaïk à la Corne -d'Or, et nous abordâmes à Eyoub. De là nous nous rendîmes à pied à Baharive-Keuï , la partie nord de Constantînople.

Le chemin qu'il nous fallut parcourir n'était pas aisé, à cause des courbes des rues , de la boue , des immondices amoncelées , etc. Enfin nous arrivâmes dans une sorte de cul-de-sac à l'angle duquel Omar me montra la maison en question. Nous passâmes sans nous arrêter, de peur d'attirer l'attention; mais j'avais bien examiné. Le bâtiment, fort étroit, paraissait profond. L'étage supérieur avançait sur le rez-de-chaussée. La porte me parut solidement verrouillée. Il n'y avait sur toute la façade que deux ouvertures : celle de la porte et une lucarne carrée presque sous le toit. Les murailles sombres ressemblaient à celles d'une prison.

La maison voisine, de construction presque identique,

était plus délabrée encore. Un chiffon de papier collé à *„ la porte présentait ces mots : Arar-im bir lùraâji : « Je "cherche un amateur. »

Ma résolution fut aussitôt prise. Je tournai la clef dans < la serrure et j'entrai, suivi d'Omar, un peu surpris de •■! cette prompte démarche.

Nous avançâmes au fond d'un corridor si noir, qu'on * ne pouvait aller qu'en tâtonnant.

Je rencontrai une porte : je l'ouvris. Elle donnait sur v une cour qui mesurait huit à dix mètres de largeur, sur, ; deux fois autant de longueur. Les deux côtés et l'extré- *; mité de cette cour étaient garnis de bâtiments en planches dans un état de vétusté complète. A droite et à/ gauche de la porte du fond de la cour se trouvaient d'étroits couloirs conduisant à deux jardinets, vraies v places à fumier. On parvenait au second étage par un '. * escalier en bois pourri , comptant treize marches , dont • la moitié au moins manquait.

Le sol de la cour avait dû être primitivement un bour- > bier, solidifié à la longue par le soleil. Dans le milieu ;. j'aperçus un bloc de bois sans forme et d'un usage ; inconnu, sur lequel était assise une masse si étrange, que../ je ne devinai sa nature qu'à la fumée d'un vieux tchi-"î bouk. Cette masse ressemblait à une boule : elle était * v enveloppée d'un kaftan aussi vieux que le tchibouk et'' surmontée d'un turban d'une nuance indéfinissable, sous * lequel sortait un nez long comme la pipe du fumeur. >J

A notre approche, cet être informe se mit à pousser;

kaftan s'agita avec lenteur.

« Salami murmurai -je machinalement.

— Sssssss.., hmmml.k. souffla l'étrange personnage»

— Cette maison est à louer? » poursuivis- je.

En un clin d'œil cet amas de turban, de kaftan, la boule, le nez, tout se redressa, se releva et présenta un aspect plus humain. Puis l'étrange personnage se mit à dire avec une volubilité sans pareille :

« Oui, certainement, et tout de suite, elle est à louer. Belle maison, maison superbe, digne d'un pacha, presque toute neuve. Voulez-vous visiter, seigneur? »

Ce bonhomme semblait élastique à la façon des diables enfermés dans une boite pour amuser les enfants.

Nous proposions une affaire, de l'argent à gagner : l'Oriental se montrait accueillant. Il est probable qu'il nous eût fort mal reçus si nous n'avions point invoqué ce prétexte. C'était certainement un juif, un vrai patriarche , auquel on ^ût volontiers donné « deux cents ans et plus ».

Petit, gros, rond comme une boule, on ne distinguait en dehors de sa rotondité que ses deux babouches de paille, son turban et son nez. Le tout avait l'air du temps de Mathusalem. Les souliers laissaient voir les dix doigts des pieds; le turban était plus plat qu'une galette; le kaftan montrait la corde ; quant à la pipe , il n'en restait plus que le bout, adapté à un os creux de vautour, en guise de tuyau.

Le kaftan n'avait pas de manches, et pourtant, à en juger par le soin avec lequel son propriétaire en relevait le col et en serrait les pans autour de lui , il devait constituer à peu près le seul vêtement du petit juif. Celui-ci ra'ayant honoré du pronom vous, je repris sur le même ton :

« Vous êtes le propriétaire ?

— Non ; Sa Hautesse peut croire cependant que je ne suis pas trop pauvre pour..*

— Je vous en prie, interrompis-je, répondez-moi aussi 5 brièvement que possible. A qui appartiennent ces bâti-~ments ?

— A l'opulent boulanger Mohammed , du quartier de Kassim-Pacha ; il les a eus en héritage. "r

— Et que faites -vous ici ?

— Je farde la maison en attendant un locataire.

— Combien recevez -vous pour cet office? f

— Une piastre par jour, plus une demi-piastre de pain,,*

— La maison est- elle entièrement inhabitée?

— Oui. Je demeure à côté.

— A quel prix s'élève la location ? .!

— A dix piastres par semaine, payées d'avance.

— Montrez -moi les bâtiments. » / Nous jetâmes d'abord un coup d'œil sur les jardinets;*

vrais cloaques de boue et d'immondices ; puis nous montâmes l'escalier. Les trois pièces que nous visitâmes,, me firent l'effet d'un colombier, d'un poulailler et d'un^ chenil. K

« Voici, dit notre homme aussi gravement que s'il eût montré un palais, voici le selamlik, la chambre à cou,? cher et le harem.

— Bien ! approuvai -je avec le même sérieux. Et qu ? jk a-t-il dans les bâtiments en planches, là-bas, autour dç Ja cour? "

— Rien. Ce sont des écuries et des logements pour Iâï domesticité. * ?

— Comment vous appelez- vous, s'il vous plaît? tt %

— Je m'appelle Baruch Chebet ben Baruch Chere$ ben rabbi Baruch Mizchah. Je vends des brillants, des" parures, des antiquités. Si vous avez besoin de jnes\*.

services, je puis tous les jours nettoyer vos chambres,*

vos habits, taire vos courses, vous conduire dans la

ville, etc.

— Vous avez des noms magnifiques. Où se trouve le magasin de vos brillants, parures et antiquités?

— Votre Hautesse saura que, pour le moment, j'ai tout vendu.

— Ah! Eh bien, voulez -vous aller dire à l'opulent boulanger Mohammed que je suis prêt a louer sa maison? Voici dix piastres d'avance; chaque semaine je lui en payerai autant. En voici aussi dix pour vous, afin que vous puissiez acheter un peu de tabac.

— Je remercie Votre Hautesse î s'écria tout joyeux le petit juif. Je vois qu'elle sait comment il convient d'agir envers un homme dont le négoce est si relevé : des pierreries et des antiquités. Je ne vends rien autre chose... Mohammed me demandera qui vous êtes et quel est votre nom : que dois -je répondre?

— Tout d'abord, ne me donnez pas le titre de Hautesse. Mes habits sont neufs, il est vrai; mais je n'ai que ceux-là. Je suis un pauvre ianjdj (écrivain), fort heureux quand il trouve à employer sa plume. Mon ami est un simple hammal, qui gagne fort peu. Nous habiterons ici ensemble ; peut-être même amènerons-nous un troisième locataire, afin que le prix de la maison, ainsi partagé, soit moins lourd pour chacun de nous. Nous verrons plus tard si nous avons besoin de vos services : nous devons être ménagers. »

J'aftectais la pauvreté pour ne point éveiller les convoitises de notre dangereux voisinage. Le juif s'écria :

« O effendi, je ne suis guère exigeant. Donnez -moi deux piastres par jour, et je ferai toute la besogne.

— Nous verrons. Si je gagne assez, je vous donnerai

-jj

les deux piastres. Pouvons-nous entrer tout de suite dans la maison ?

— Certainement , effendi.

— Eh bien , nous reviendrons tantôt. J'espère que nous ne trouverons pas la porte fermée? »

Après quelques autres arrangements et conventions, nous nous séparâmes de Baruch, fils du rabbi Baruch, et nous retournâmes chez les Mafleï, auxquels je racontai toute notre aventure. Il fut convenu que j'irais m'installe^ ,avec Omar et Halef, dans notre nouveau logis.

Lindsay voulait à toute force nous accompagner. Je m'y opposai, car il nous eût gênés en mille façons. Il en fut si furieux , qu'il ne consentit pas à demeurer une minute de plus chez les Mafleï. Il partit avec ses domestiques pour Péra, où il trouva un hôtel assez confortable.

Quant à nous, après avoir fait un paquet de nos armes* nous retournâmes à Baharive-Keuï, non sans nous être- ' minutieusement entendus avec nos hôtes et Yacoub. Je ;{ laissai mon cheval chez les Mafleï* ■<

Le juif nous attendait avec impatience. Il avait fait . nettoyer un peu la maison par sa femme. Je lui en expri mai ma satisfaction, ce qui parut le rendre fort joyeux* ^ Je le chargeai de nous procurer du pain, du café, de Ia~^' farine , des œufs , du tabac , quelque vaisselle et deux ou, ^ trois couvertures. Son absence nous permit de déballer nos armes et de les cacher dans un petit réduit inoccupé; v

Baruch heureusement ne rentra que quand l'opération fut terminée. Il ramenait sa femme pour l'aider. Celle-ci v ^ ressemblait à une véritable momie, noire et parcheminée' '^ à faire peur.

Le couple m'invita pompeusement à prendre chez lui le repas du soir. J'acceptai, pensant qu'il fallait être bien '\

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avec ces gens. D'ailleurs , la manière dont je les traitais m'acquit tout de suite leurs bonnes grâces. Sans que nous leur eussions manifesté aucun désir à ce sujet, ils apportèrent, en le traînant et poussant comme ils purent, un énorme sac rembourré de paille pour nous servir de divan. Le susdit objet était en loques ; cependant l'attention me toucha. Ces bons vieux nous croyaient pauvres, ils cherchaient à nous procurer quelques douceurs : cela partait d'un bon naturel.

Lorsque le couple se fut retiré, nous allumâmes nos pipes à une petite lanterne sourde qu'Isla nous avait donnée et qui nous rendit de grands services. Il fut convenu qu'en mon absence Omar irait guetter dans la rue. Halef fut désigné pour le poste de la cour. En pénétrant dans les bâtiments qui en faisaient le tour, on n'était plus séparé que par une mince cloison de la maison contiguë.

Je me rendis chez Baruch. Il était sur le seuil de sa porte, à gauche de notre demeure. Le petit juif occupait, avec sa femme, une hutte abandonnée de son propriétaire. Le cas n'est pas rare à Stamboul.

La petite gratification que j'avais octroyée paraissait avoir mis les deux époux en joie. Ils me reçurent aveG un mélange singulier de cordialité et de respect. Décidément mon arrivée dans la maison voisine était fort opportune ; je vis qu'on comptait un peu sur nous pour sortir de misère.

La vieille juive se montrait moins sale que je ne l'avais craint, de sorte que je mangeai avec assez d'appétit. Les mets ne furent pas nombreux, du reste. Je donnai à la ménagère une petite provision de café, et au mari un peu de tabac, ce qui acheva leur bonheur.

Rien de plus pauvre que le logis et le costume : de

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près, le kaftan et la jaquette à manches de Baruch étaient, de vraies guenilles; l'habillement de sa femme ne valait,^ guère mieux. Quant au commerce de brillants, de joyauxj.» d'antiquités, on n'en voyait nulle trace. Le malheureux^ avait menti, mais, je crois, sans mauvaise intention.

Je résolus d'aider un peu ces pauvres vieux et leur" promis de les employer à raison de cinq piastres par* \pur, une vraie fortune pour eux ! ^

Dans le cours de la conversation, je cherchai à faire V parler mes hôtes sur le voisinage ; j'y arrivai après bien des détours.

« ErTendi, soupira Baruch, cette ruelle est habitée par des misérables. Quelques-uns sont honnêtes, mais il y* en a d'autres qui ne valent pas grand'chose. Vous êtes^ un écrivain : vous ne trouverez rien à gagner par ici , je? le crains... Il faut que je vous avertisse aussi de prendre* garde à la maison de droite. \

— Et pourquoi ? '-:

— Il est dangereux d'en parler.

— Je suis un homme discret. - ;*»

— Je vous crois. Cependant, si je parlais, vous vou-3* driez peut-être quitter votre logement tout de suite: j'en;' serais peiné. ' y-

— Non, rien ne me fera quitter la maison, et j'espère?V que nous serons de bons voisins, prêts à nous rendre de& mutuels services. Je ne suis pas riche, mais les pauvreaf-v ont aussi les moyens de témoigner leur reconnaissance.**

— Eh bien, effendi, il faut vous satisfaire. Tous les?*; habitants de cette ruelle savent que la maison dont je'u parle ne vaut rien; ils ne s'en inquiètent pourtant pas]:, beaucoup. Une fois, un curieux essaya d'espionner chetf^ vos voisins ; il croyait le nid vide. Le lendemain matin,?;!

on ne le vit pas revenir. Un peu plus tard, on le trouva pendu derrière sa demeure. Ce n'était pas lui qui avait

fait cela.

— Ce sont donc des assassins, des... ?

— Peut-être. Défiez -vous.

— Mais enfin , quelle sorte de gens occupent cette maison?

— Un Grec avec sa femme et son fils. Ils vendent du vin, ils logent des jeunes gens : des garçons et des filles, qu'on ne voit jamais sortir dans la ruelle. Ils ont des commissionnaires qui vont en ville et ramènent des hôtes. Souvent des gens distingués de Constantinople ou des étrangers viennent ici ; on entend chanter et faire de la musique. Je crois que tous ceux qui entrent n'en sortent pas. Parfois on a entendu des cris, puis le bruit d'armes à feu. Il n'est pas rare de voir, non loin de cette maison, des cadavres flottant sur l'eau. Bien souvent aussi, il vient, la nuit, quantité de gens sans lanternes et portant des paquets de toutes sortes ; ils entrent à la sourdine dans la mystérieuse demeure. Ceux qui les rencontrent passent bien vite. Personne n'ose en parler.

— Vous paraissez pourtant bien instruit. Auriez -vous guetté quelquefois ?

— Effendi, si je l'avais fait, je ne l'avouerais pas... Je serais perdu.

— Mais à moi ?

— A vous non plus, effendi. Peut-être voudriez -vous voir aussi, et il vous arriverait ce qui est arrivé à l'homme pendu.

— Vous avez sans doute l'intention de m' effrayer, Baruch. C'est pour cela que vous exagérez les choses. Vous n'avez rien vu.

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nu m nim i ii^-r- nu — i " ^^" ■ *- ~ '

- Effendi,,.. j'ai vu. Je ne mens pas.

- Eh bien, vous avez rêvé. -^

- Effendi, je ne dirai plus qu'un mot : ne mettez, \

jamais votre œil contre les trous des planches.

— Quelles planches? Baruch, vous avez eu des hallucinations !

— Moi? oh!... Écoutez. Du côte droit de la muraille f

du selamlik, se trouve une planche percée qui ne tient .* plus qu'à un clou; on peut la pousser sur la planche ,,' voisine et se glisser dans un petit espace entre la maison f et celle d'à côté. Là aussi les planches de la cloison v tiennent mal; j'ai moi-même détaché quelques clous. '' En écartant une de ces planches, on aperçoit une salle ^ "où se réunissent les fumeurs d'opium. Souvent les verres,/ se choquent; on entend les voix des jeunes garçons et>, des jeunes filles. ;

— Ah! vous avez guetté?... Quelle imprudence! Si- f on vient à s'apercevoir de l'état de la cloison mitoyenne ?,>

— Je voulais voir pourtant ce qu'on faisait. Je pouvaisretirer le clou, les voisins ne le peuvent pas. ^

— Pourquoi ne point vous contenter de percer un \ petit trou?

— Je n'aurais rien vu. Il y a encore une perche qui £ descend dans la maison voisine et pourrait servir d'échelle.;' Elle se trouve au milieu des étançons qui servent à sou--|' tenir la maison mystérieuse; je la connais. Dans les bâti- -^ ments de la cour, je vous montrerais bien aussi des^f fentes par lesquelles on a jour sur une grande salle basse,- , où ils se partagent le butin. *?

• — Mais je ne vous comprends pas. Votre devoir était | de dénoncer ce repaire depuis longtemps.

— Effendi, dois-je risquer ma vie ? Ils m'auraient pendu* ^

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iïn«iP4)

— La police vous protégerait.

— Seigneur, vous habitez Stamboul depuis peu. J'ai reconnu parmi ceux qui fréquentent la maison des fonctionnaires de haut rang, des derviches, des cabassers, de puissants mamoubli (chefs de police). Les officiers de police, les employés des administrations ne sont guère payés par le gouvernement ; ils ne vivent que de bakhchich qu ; ils extorquent comme ils peuvent. Que deviendraient-ils, quand les profits manquent, si... ? Croyezmoi, effendi, porter plainte à un karavender ou à un cadi serait aussi dangereux que de se risquer au milieu des voleurs... Non, non! Ici il faut savoir brider sa langue et laisser ses voisins agir à leur guise. Je vous ai confié le secret, parce qu'il fallait vous avertir. Pour vous, comme pour moi, je vous conjure d'imiter mon silence. »

J'en savais assez. Je me gardai bien de presser davantage le juif ou de l'inquiéter par mes observations. Je comprenais maintenant fort clairement notre situation : nous ne pouvions rien attendre de la police. Les Grecs sauraient bientôt que la maison contiguë à la leur était louée : ils nous feraient certainement surveiller, cela leur était aisé.

Nous avions donc besoin d'user d'extrême prudence : nous renfermer chez nous, tandis que le juif ferait nos commissions. Ne nous montrer ni dans la cour ni dans la rue me paraissait surtout nécessaire.

Une pensée vint me tourmenter : Si mes compagnons avaient placé leur lanterne sans précaution ? si la lumière allait être aperçue par les voisins et trahir trop vite notre présence ? Je me hâtai de donner mes instructions à Baruch. Il fut entendu qu'il répondrait le lendemain

à toutes les questions en nous présentant comme de '^ pauvres gens : un écrivain, un hammal, un Arabe du J* désert, associés pour gagner leur vie et fort occupés, -f gens des plus inoffensifs. >'£

Notre logis étant attenant d'un côté à la hutte du juif, ^ Baruch m'assura que nous pouvions l'appeler en frappant .& un simple coup contre le mur.

Lorsque je rentrai, j'aperçus Omar, qui, se glissant-^ le long des maisons , vint me dire qu'il avait vu , comme * la veille, des ombres mystérieuses se faire ouvrir la porte en prononçant le mot : El Nasr. J'invitai l'Arabe à -me T suivre chez nous.

Halef était dans la cour; il n'avait rien vu ni entendu* ^ Nous remontâmes au selamlik à tâtons.

Je racontai ma conversation avec le juif; puis je pas-v'ç sai les mains sur le mur et parvins à déplacer la planche*) comme Baruch me l'avait enseigné. En étendant le bras j'atteignis l'autre cloison , séparée par la largeur d'une -? forte poutre. Les planches se mouvaient aisément. J'en/ poussai une avec précaution, mais ne pus rien voir, carV la saîle sur laquelle donnait cette ouverture n'était point * éclairée. Je remis les planches dans leur situation naturelle. Nous nous assîmes sur notre divan de paille et; attendîmes en silence.

ir 1

Une heure se passa, après quoi nous perçûmes un^

bruit léger. Je repoussai doucement mes planches :..^>

des pas, des voix, des exclamations, des menaces, reten*^

tissaient chez nos voisins. -^

« Ici, bien! Hassan, prépare-toi à partir! » disait-onrV

Une pause eut lieu. La voix reprit : A"

« Drôle ! ne peux -tu donc écrire ? :**

— Si..., répondit une autre voix tout effrayée.

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— As -tu de l'argent chez toi?

— C'est de l'argent que vous voulez ? Mais pourquoi m'avoir attiré ici? pourquoi me lier? Je ne vous ai rien fait...

-- Non, rien du tout. Nous désirions ta bourse, ta montrej ton anneau, les voici; nous avons même tes armes. Ce n'est point assez. Si tu ne peux nous procurer ce que nous souhaitons de toi, demain ton cadavre flottera sur l'eau.

— Allah kcriml combien exigez-vous?-

— Tu es riche. Cinq mille piastres, ce n'est pas trop, je pense?

— Ah ! c'est plus que je ne possède.

— Combien as -tu chez toi ?

— A peine trois mille piastres.

— Nous les remettra-t-on si nous allons les chercher de ta part? Ne mens pas, ou ta dernière heure sonnera bientôt.

— Allah il Allah ! on vous les remettra sur la vue

d'une lettre écrite et cachetée par moi.

— Déliez -le. Apportez une plume, prêtez -lui son anneau. »

Un profond silence succéda à ces ordres. Je me rassis en approchant le divan tout contre la muraille. Avec des précautions infinies, je réussis à écarter un peu les deux planches et à voir distinctement dans la salle voisine.

Juste en face de moi et me tournant le dos , était assis un homme, la tête découverte, les vêtements déchirés... Il avait dû lutter vigoureusement contre ses agresseurs. Autour de lui se tenaient trois scélérats armés. L'un d'eux portait le costume grec; les autres étaient des Turcs

16G E.WJ2 MAISON MYSTÉRIEUSE ^

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fort misérables. Le Grec devait être le propriétaire du,^ bouge. - ;

Le malheureux captif écrivait sur ses genoux. ■";,

Bientôt les voix s'élevèrent de nouveau.

« Maintenant reliez -le, portez- le là -bas. S'il ne se/ tient pas tranquille, un coup de poignard dans la gorge :,. vous entendez ? »

Une porte s'ouvrit : tout le monde disparut.

Je décrivis la scène à mes compagnons.

« Une caverne de voleurs ! disait Halef. Ils sont.; capables de le tuer. Que veux -tu faire, sidi ? i\

— Aller à son secours. \ f

— Comment s'y prendre ? , |

— Ah ! voilà... Briser cette cloison et nous précipiter y en armes pour le défendre n'aboutirait qu'à nous faire * égorger les premiers. Avertir la police...; mais où esl- ,; elle, la police ?... Il faudrait nous glisser sans bruit dans; la salle et enlever le prisonnier.

— Nous n'avons point de tenailles pour déclouer les,

planches.

— Un couteau suffira. Le difficile est d'éviter le bruit.':

— Sais -tu où l'homme se trouve enfermé? ?

— J'ai vu qu'ils le traînaient dans la salle. Ils ont dû , le pousser dans un cabinet situé vis-à-vis de nous. Allons,^ à l'oeuvre ! » A .

Je tâtai de nouveau la muraille. Les planches étaient** clouées dans le haut; mais les clous, de notre côté, se$ détachèrent par un simple effort du couteau. Je déplaçai^ trois planches, qu'Omar souleva et mit de côté. Le plus? malaisé consistait à déclouer les planches de la cloison^ voisine à la sourdine et à tâtons. Plusieurs clous tenaientf si fort, qu'il me fallut les limer, La besogne était longue*,.

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et fatigante ; je me servais tantôt d'une main , tantôt de l'autre. Par instants je n'en pouvais plus.

Enfin j'entrevoyais un résultat, quand une porte s'ouvrit de côté : le Grec s'avança dans la salle, se dirigeant de notre côté, et tira des verrous. Le prisonnier était bien au Heu où je le supposais. J'écoutai avec anxiété.

« Avez-vous l'argent ? demandait le malheureux, tremblant.

— Oui , dit le Grec.

— Alors délivrez -moi!

— Pas encore : demain matin. Je viens pour t'avertir. Cette salle va servir à une réunion nombreuse. On ne doit pas te savoir ici. Je suis obligé de te bâillonner. Si tu te tiens tranquille, demain tu seras libre... Sinon...! »

Le captif suppliait. Il voulait sortir, il promettait un silence absolu. Il conjurait son bourreau , repoussait le bâillon, se débattait d'autant qu'il semblait soupçonner le sort qui l'attendait, malgré les promesses du Grec.

Tout fut vain. Le brigand bâillonna sa victime et ajouta de nouveaux liens aux premiers; il tira ensuite le verrou, puis s'éloigna.

Nous n'avions plus à balancer, les moments étaient précieux.

Armé de mon revolver et de mon couteau, j'entrai dans la salle avec l'aide de mes compagnons , qui enlevaient ou tiraient les planches. Une lampe suspendue éclairait alors ce lieu d'orgies.

Je ne fis qu'un bond jusqu'à la porte du cachot, que j'ouvris. Coupant rapidement les liens du captif, je lui dis tout bas :

« Pas un mot ! pas un seul mot ! Suis -moi ! » \ ',

Je coupai aussi son bâillon. Il consistait en chiffons-/ maintenus avec la bande d'un vieux turban. ?

L'homme, à moitié étouffé, murmurait entre ses dents ; . « Mach' Allah ! qui es - tu ?

— Silence! Suis-moi. »

Je le fis sortir, poussai le verrou et l'entraînai par le V*

trou béant.

Halef nous accueillit avec des gestes joyeux. Je n'avais " pas le temps de lui répondre. 1

Il fallut replacer les planches en grande hâte. Je -les' fixai avec mon couteau de poche et mon poignard, plan- il tés en croix, la pointe dans la poutre. <K

Je terminais à peine, quand nous entendîmes qu'on, entrait dans la salle... Je regardai par une fente : oh* apportait un homme ivre-mort, qu'on jeta sans façon sur' le plancher.

Personne ne sembla s'inquiéter du prisonnier : on le { croyait en sûreté.

Nous nous enfermâmes dans la pièce qui faisait suite à notre selamlik ; la lanterne fut allumée. Nous examinâmes notre hôte; lui-même nous regardait avec atten-> tion.

C'était un homme de cinquante ans , aux traits réguliers, à l'air intelligent, à la tournure assez martiale. ;t

« Soyez le bienvenu parmi nous, dis- je à l'étranger. \ Nous avons entendu ce qui se passait dans la maison voi- * sine, et, vous le voyez, nous venons de vous délivrer d'une manière inespérée. . £

— Crois -tu réussir? f

— Je suis convaincu qu'on ne s'apercevra pas de ton Ç évasion avant demain matin. Certes, d'ici là on pourrait ^

Le malheureux captif écrivait sur ses genoux,

faire cerner le tripot par la police ; mais la police s'entend avec le Grec, et...

— La police! répéta l'homme d'un air méprisant; mais la cour voisine est remplie de cabassers ! Non, ce n'est point à la police que je m'adresserai... Je suis un labit (officier), je vais amener mes soldats. Le procès ne sera pas long, je vous le promets ! »

La résolution de cet homme m'arrangeait et me contrariait à la fois. Il était évident que, le nid détruit, nous aurions plus de peine à retrouver notre fugitif, dans le cas où Mamour ne serait pas compris dans la prise de cette nuit. Cependant je ne pouvais et ne devais rien objecter. Je me contentai de demander qu'on nous laissât inspecter les prisonniers.

L'officier le promit avec empressement.

j'ajoutai :

« Il est une circonstance qui peut te mettre sur la voie. Pour entrer dans cette maison, le mot de passe est : El Nasr.

— Ah ! c'est le mot que mon compagnon a prononcé quand il m'a fait entrer... Mais vous, comment le savezvous? »

Cette question fut prononcée d'un ton qui trahissait à la fois la défiance et l'habitude d'un haut commandement. Je répondis sans me troubler :

« Omar ben Sadek épiait à la porte depuis deux soirées. Pour te prouver combien je désire la destruction de ce repaire, laisse -moi te, donner un avis. Il me semble qu'à ta place je diviserais ma troupe en deux bandes : l'une, se servant du mot de passe, pénétrerait dans la maison ; l'autre entrerait ici pour garder toute issue.

— Je vois que tes intentions sont bonnes. Avez -vous

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un fez à me prêter? Ces scélérats n'ont pas craint de découvrir la tête d'un croyant. Puissé-je les punir comme

ils le méritent ! *ï

— Accepte ma propre coiffure. Prends aussi ces pistolets, car tu es sans armes. \

— Je te remercie, Frank, tout cela te sera rendu. Dans ^ une heure vous me reverrez à la tête de mes hommes. »

Je l'accompagnai jusqu'à la porte d'entrée. 11 s'éloigna *\î rapidement, en prenant du côté opposé à la maison du

Grec.

« Sidi, me demanda Omar quand je rentrai près de mes compagnons , si Abou el Nasr se trouve parmi les prisonniers, me l'abandonnera -t- on?

— Je n'en sais rien.

— Alors ma vengeance m'échappe !

— Tu t'entendras avec l'officier.

— Oh ! je sais ce que je ferai. Te souviens -tu de mon serment au Chott-Djerid, devant la place où s'était englouti mon père, frappé par la balle du scélérat?, Regarde mes cheveux et ma barbe : je ne les ai point coupés depuis cette heure. Crois -tu que je me laisse enlever mon ennemi, quand je suis si près de l'atteindre? » £

Il alla s'asseoir dans le selamlik , contre les planches '» mouvantes de la cloison. Malheur à Abou el Nasr s'il se f trouvait chez nos voisins ce soir -là!

Après avoir soufflé la lanterne, nous suivîmes Omar et nous prêtâmes l'oreille. Plusieurs personnes devaient «? se trouver dans la salle voisine. J'entendais une sorte de ronflement et des soupirs échappés qui annoncent le commencement de l'ivresse de l'opium. Trois quarts d'heure se passèrent ainsi. Je descendis près de la porté d'entrée pour attendre l'officier en dehors. '%

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L'heure était grandement écoulée lorsque enfin j'aperçus, malgré l'obscurité, une troupe considérable s'avançant avec précaution dans la ruelle. Les mesures semblaient bien prises. La tête de la colonne s'arrêta seulement au seuil de notre demeure ; la queue resta en arrière. Je reconnus l'officier qui commandait. Il n'avait point changé de vêtements, mais il portait des armes fort riches.

« Tu nous attendais? murmura- 1- il en m'apercevant* Voilà ton fez et tes pistolets : merci... »

Il prit les objets en question des mains d'un aide de camp qui me parut avoir le grade de capitaine.

Je conduisis trente hommes de la troupe dans notre maison. L'officier supérieur resta un instant dans la rue pour donner des ordres , puis vint nous rejoindre. Quoique notre escalier branlât un peu sous les pas, l'entrée des soldats s'effectua sans encombre et sans bruit.

« Donnez -moi de la lumière, commanda le chef.

— Tu as fermé la porte d'en bas aux verrous et tu y as mis une garde? demandai- je.

— Une garde ! Et pour quoi faire ?

— Je te l'ai dit : habitant cette maison depuis quelques heures seulement, je connais mal l'état des lieux. Il se pourrait que, pendant l'attaque de la maison voisine, les brigands enfonçassent les cloisons de la cour et cherchassent à s'échapper par notre porte.

— Ne t'inquiète pas... Je sais ce que j'ai à faire. »

A peine avais- je allumé la lanterne, que l'officier turc commandait l'attaque. Les soldats les plus rapprochés commencèrent à briser les cloisons du selamlik à coups de crosse. C'était assez sot, à mon avis, car les coups

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allaient donner l'éveil, et les oiseaux s'envoleraient avant qu'on eût pu pénétrer dans le nid. Un seul des hommes V se montra plus avisé : détachant mon couteau et mon ■ *\ K

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