I.E SOUILLARD
rapidité, en défiant les chevaux, les chiens et les hommes !
Chacun resta ébahi.
— Allons, monsieur de Marillac, dit le Roi, d'un ton railleur , nous faites-vous donc aujourd'hui chasser des bétes charmées? Certes, ce ^/x-co/',9 a rajeuni en route. Voyons, messieurs , je parierais que les chiens ont pris le change , et que nous sommes encore une fois dupes de mon vieux routier.
On vérifia les traces , on chercha la connaissance du cerf. Ce n'était plus le même !
— Cependant , sire , dit Marillac , à la longueur de ses andouliei's , à sa paumure l ...
Le Roi, étant de belle humeur, le laissa dire : mais Marillac se trouvait au bout de sa science, et se donnait au diable intérieurement de son double métier de veneur et de mari , se reconnaissant très-incapable sur celui qu'on lui faisait exercer , tandis qu'on lui interdisait l'autre, pour lequel il commençait à se sentir quelque penchant. Cependant il en voulait venir à son
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honneur , et ne point entièrement échouer dans sa première chasse , sous les yeux de toute la cour.
— Le brave chien greffier resté là-bas, près du taillis, poursuivit- il, nous remettra facilement sur la voie.
— Oui , dit le roi , car lui seul ne s'est point trompé , et il sait mieux son métier que vous le vôtre.
— C'est qu'il y est né , et qu^il l'exerce depuis plus long-temps , sire.
— C'est juste , répondit Louis xiii, qui , malgré son désir de se venger par des moqueries de ce mari , assez maladroit pour se laisser surprendre auprès de sa femme, ne voulait pas cependant ridiculiser aux yeux de tous le choix qu'il avait fait d'un tel commandant de vénerie.
Les chiens recouplés , abandonnant tout-àfait le cerf faussement mis en route , on regagna les voies qu'on venait de quitter. Les aboiemens du souillard se font bientôt enten-
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dre de nouveau , et servent de point de direction à la chevauchée.
— Voilà un chien, dit le roi, qui aura eu aujourd'hui tous les honneurs de la chasse ; aussi je veux qu'il ait première et double part dans la curée , si curée il y a ; ce dont il est permis de douter , n'est-il pas vrai , monsieur de Marillac?
Le commandant allait répondre, lorsqu'un jappement douloureux et prolongé frappe l'air, et les aboiemens du pauvre souillard n'arrivent plus que faibles et à rares intervalles.
Le vieux cerf était d'abord demeuré non loin du tailHs, où son jeune compagnon , trompant les piqueurs , avait pris sa place. Là , au miheu de hautes fougères, il se reposait, peu soucieux du seul ennemi qui lui restât , et s'apprêtant en cas de besoin, lorsqu'il aurait réparé ses forces , à rendre à son remplaçant le service qu'il en avait reçu.
\ue souillard, en arrêt , le col ramassé, la
tête basse , les yeux ardens , se tenait à distance, appelant à son aide la meute des greffiers ; puis , quand le bruit de la chasse se perdit au loin, n'espérant plus de renforts, mais ne voulant point quitter son poste , il se coucha devant le cerf, les pattes étendues, prêta l'attaque comme l'autre à la défense ; et immobiles , se mesurant de l'œil, ils firent une trêve, en attendant la lutte nouvelle.
Après ce moment de repos, au bruit sourd que rendit la terre , tous deux se levèrent aux aguets, tous deux battant des flancs, l'un de crainte , l'autre d'espoir ; et tandis que le cerf , l'œil effaré , redressant l'oreille , prenait le vent pour juger de la direction du bruit , le soiiillard, recommençant à sonner a la meute, retrouvant sa haine d'instinct, le poil hérissé, le harcela avec rage, et le voyant se retourner pour fuir, il se jeta en avant, afin de lui fermer la retraite.
Le cerf fit entendre un sourd bramement de colère , prévit l'attaque , baissa vivement la tête, et, lorsqu'il la releva, le roi des chiens
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greffiers , tournoyant en l'air, retombait san glant et décousu à la place même qu'il venait d'occuper.
Quand les chasseurs arrivèrent, le pauvre souillard vivait encore , jappait encore , et, traînant après lui ses entrailles qui lui sortaient du ventre, essayait de suivre le chemin que le cerf venait de prendre. A la vue du maître piqueur , un éclair de joie brilla dans ses yeux : il fit un effort pour se relever, mit le nez contre terre , indiqua la trace, poussa un dernier jappement, et mourut.
— Allons , dit Louis xiii , le brave souillard n'aura pas sa double part de la curée , comme je la lui avais promise ; mais je crois que de ce côté il n'y perdra rien : nos chiens aujourd'hui dîneront de bonne soupe.
Un éclat de rire général salua ces paroles , qui étaient une nouvelle attaque contre Marillac.
— Je jure par saint Hubert, sire, répliqua celui-ci, excité par la raillerie, que dussé-je le
jf) tT\E CHASSE ROYALE.
relancer seul, aujourd'hui, n'ayant pour monture qu'un âne rétif, et pour meute, que deux roquets de dames , vous aurez ce soir le pied du maudit cerf!
— Dieu vous assiste! monsieur. En attendant le pied du cerf, je veux que les pattes de l'intrépide souillard mort à mon service, soient honorablement clouées dans le chenil de Versailles.
— Et moi , dit le jeune Nemours , je retiens un de ses os pour faire un sifflet de vénerie.-
— Et moi, sa peau, poursuivit madame de Guéménée j j'en veux avoir une paire de gants que je ferai broder et blasonner d'or, et qui figureront au bal de la cour.
— Les morts sont insensibles à tant d'honneurs, ajouta de Rieux. Quant à moi , je vote une quête au profit de sa veuve et de ses orphe- Ihis, s'il en laisse.
On rit encore, et le roi tout le premier.
Jamais Louis xiii n'avait pris si gaîment une chasse mal menée. Cependant, contre son or-
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dinaire, il déclara renoncer à poursuivre. Peut-être ne cherchait-il qu'un prétexte pour regagner Versailles , où Louise l'avait précédé.
— Je vous engage à persévérer, messieurs, dit-il aux chasseurs. Pour moi, je parierais ma couronne, et mon renom de bon veneur, qu'un cerf qui a eu de telles /-e^o^ee^ peut nous défier tous. Mais vous devez continuer la promenade avec monsieur de Marillac ; il s'entend fort bien à la rendre agréable et salutaire. Vrai Dieu ! jamais je ne me suis si bien porté ! Il y aurait de l'inhumanité à vous, messieurs, de ne point l'aider à remplir le serment qu'il nous a fait de par saint Hubert! Au revoir donc et bonne chance !
Il invita les daines de la chasse à l'accompagner , et , suivi seulement de quelques gentilshommes de son service, il partit, laissant Marillac et les autres dans un grand étonnement.
6 2 UNE CHASSE KOYALE.
j^f liftour.
A. son arrivée au château , le roi se fît habiller, puis il rejoignit les dames, qui, dans la plaine, prenaient plaisir à lancer le faucon.
Madame de Marillac, les traits encore un peu languissans , était parmi elles , assistant à leurs jeux comme spectatrice, et se reposait sur un tertre, couvert, vu l'humidité du sol, d'un de ces anciens tapis mélangés de laine et de chanvre. A l'approche du roi, elle voulut se lever ; mais il ne le souffrit point , et