LE RETOUR
poiir la décider à rester , il s'assit auprès d'elle^ ayant mademoiselle d'Hautefort de l'autre coté.
ha, il semblait exclusivement s'occuper de cette dernière j mais ses regards se tournaient souvent vers Louise. A plusieurs reprises , il s'informa de sa «anté , sans plus songer à celle de mademoiselle de Chémerault qui l'avait si fort intéressé deux heures auparavant ; et il contemplait cette bouche si fraîche et si pure que dans un mouvement involontaire ses lèvres avaient touchée !
C'est à ce baiser qu'il doit cette chaleur d'ame, ce bien-être qui l'anime en ce moment; c'est ce baiser, neutre cependant, négatif, car il ne fut ni donné , ni reçu , qui a rendu l'activité à son sang et la sérénité à son esprit. Il se le dit, et, malgré la chasteté habituelle de sa pensée , il en vient à désirer de pouvoir entièrement savourer ce doux remède, qui, mieux qu'aucune panacée , guérit si vite et si bien !
Louise se sent fière et heureuse de cette amitié, de cette protection royale qui, se montrant enfin ouvertement, ont éclaté pour
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elle, deux fois dans la même journée; au milieu des femmes les plus illustres de la cour, comme dans la cabane du bûcheron. Une telle distinction ne lui permet-elle pas de se croire presque l'égale des hautes et puissantes dames qui l'environnent ? Les désirs ambitieux commencent à se réveiller au cœur de Louise plus fort que jamais ; et déjà sa vanité charmée lui fait oublier les ennuis de son ménage.
Une collation avait été préparée au château. Toutes les dames y prirent part indistinctement; et pour leur mieux prêcher l'oubli de l'étiquette, leroi voulut rester debout , et les servir lui-même. Il avait assez souvent coutume d'en agir ainsi dans les parties de chasse ou de campagne ; mais jamais on ne l'avait vu de si galante humeur, tant il était empressé auprès de toutes également, trouvant des paroles polies et flatteuses pour chacune, quoique au fond il ne les adressât qu'à une seule ! Les dames se regardaient entre elles , puis regar-
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daient mademoiselle d'Hautefort à la dérobée , se demandant comment elle avait pu faire pour mettre le roi dans un si parfait contentement.
En racontant les choses de la chasse, sa gaîtë se montre surtout plus vive ! Marillac en fait encore tous les frais; et Louise, malgré elle, en éprouve une certaine gêne; car, quels que soient les torts de leurs maris , les femmes prennent toujours une partie de la responsabilité attachée au nom qu^elles portent. Mais le roi, tout à son récit, ne s'aperçoit pas du dépit qui se peint sur un joli visage , et s'égaie de plus belle aux dépens de son nouveau commandant de vénerie.
Comme il parlait , un cor éloigné se fait entendre; puis il se rapproche, et bientôt vingt autres cors y répondent, sonnant le retour, sonnant le triomphe, sonnant l'halali! Les aboiemens des meutes , encore en chasse , retentissent dans la plaine ; les chasseurs débouchent de la foret, décrivant un cercle, serrant
de l'éperon , lançant avec ardeur leurs chevaux couverts de sueur et d'écume. Les fanfares éclatent au milieu des clameurs bruyantes poussées par des milliers de spectateurs , paysans, valets, soldats, accourus de tous côtés. Le roi et les dames se placent aux fenêtres ; et, tout à coup, épuisé, haletant, cerné de toutes parts, réduit aux abois, un cerf relancé, forcé, le vieux cerf lui-même, traversant une double haie de curieux qui hurlent de joie à ses oreilles, fait un dernier effort, et les yeux hors de leur orbite, la langue pendante, les jambes roidies, secouant les chiens qui déjà le déchirent , se précipite dans la cour du château , comme dans son seul refuge ; et là, au bout de ses forces, il s'arrête, et, la tête basse, tombe sur ses genoux, en laissant échapper un cri plaintif de détresse.
Aussitôt Marillac , accablé par la fatigue , mais rafraîchi par la victoire, leste et joyeux, entre à sa suite , ainsi que le reste des chasseurs , et les dames applaudissent à leur arrivée et à leur succès !
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Le roi n'avait plus si bonne chance à poursuivre sa raillerie. Il hocha la tête d'un air confondu. — Vous devez une belle chandelle à saint Hubert, monsieur de Marillac, lui cria-t-il. Me l'amener jusque dans les cours du château ! ceci tient du prodige.
— Sire, répondit Marillac, c'était bien assez d'humiliations pour lui que vous nous ayez abandonné le soin de sa poursuite : il n'a pas voulu du moins mourir d'une autre main que de celle du Roi !
— Bravement répliqué, monsieur. Mais, ajouta Louis xiii, en clignant de l'œil, pour relever l'importance de ses paroles , comme s'il allait d'un mot renverser toute la gloire des chasseurs. — Est-ce bien notre cerf de meute ?
— Ah ! sire , ne le reconnaissez - vous pas à sa double paumure, à ses longs andouliers P . . .
— Il suffît , monsieur, nous allons voir; mais il ne faut pas le faire attendre.
Ces paroles avaient été échangées entre le roi et Marillac , tandis que l'un était encore au
balcon de la galerie du château , et l'autre sur son cheval. Le roi descendit, etMarillac, faisant momentanément les fonctions de grand- veneur, lui présenta le couteau de chasse, en cas qu'il voulût mettre lui-même le cerf à mort.
Louis XIII n'avait nulle répugnance pour ces sortes d'opérations; et quoiqu'à vrai dire, le cerf n'ayant point été forcé par lui , il eût pu et dû se dispenser de cette triste besogne, y trouvant une secrète jouissance, il ne s'en défendit aucunement, et d'une main ferme enfonça le couteau dans le flanc de l'animal, qui , les yeux fermés, le corps ruisselant d'une sueur froide, déjà engourdi par les approches de la mort, un instant releva la tète, poussa un rauque gémissement, et tomba étendu.
Tout le monde admira la prestesse et la dextérité du maître dans ce cruel office : un murmure louangeur circula dans l'assemblée, même parmi les dames , qui , du balcon et des fenêtres du château, prêtaient toute leur attention à ce spectacle.
Restait à faire la part de chacun. Le chef
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des piqueurs détacha le pied gauche du cerf, le remit au Heutenant de vénerie en service , qui le passa à Marillac , lequel le présenta au roi, selon l'usage.
Louis XIII l'examina et dit : — Il a bien la connaissance . C'est de fait notre vieux cerf de meute !
Le maître-piqueur eut pour lui la nappe du cerf, c'est-à-dire sa peau. Puis vint le tour des chiens, qui firent bonne et large curée, au grand plaisir des assistans; après quoi, les dames descendirent dans les cours^ et se mêlèrent parmi les chasseurs, pour les féliciter.
— Ils ne dîneront donc pas que de soupe seulement, dit le roi. Recevez nos complimens, monsieur de Marillac ; nous prendrons soin de vous dédommager des railleries que nous nous sommes permises.
Le commandant de vénerie , surpris autant qu'enchanté de son succès, vida sa bourse dans celle du vieux piqueur.
— Vrai Dieu! ajouta Louis xiii, nous voulions ce matin parier notre couronne ; nous
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l'eussions donc perdue à ce jeu , et le roi de France aujourd'hui serait un Marillac, et non plus un Bourbon !
— Jamais royaume ne se serait si mal trouvé d'un changement, répondit Marillac, devenu courtisan.
Louis XIII se penchant vers Louise, placée non loin de lui, et qu'enorgueillissait, quoi qu'elle en eût, le triomphe de son mari, lui dit à demi-voix :
— Une couronne de comte suffira , je l'espère , pour nous acquitter de notre gageure ; et nous nous acquitterons bientôt, madame la comtesse.
Louise regarda le roi avec l'expression du bonheur et de la reconnaissance.
Un singulier incident vint alors mettre dans une position assez ridicule les deux principaux acteurs de cette scène.
Selon l'usage encore, le maître piqueur s'avança révérencieusement vers le commandant de la vénerie , et lui remit entre les mains la
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tête de cerf de la part de Sa Majesté. Il s'agissait seulement de la préparer , et d'inscrire sur le massacre la date du jour et le nom de la forêt. Mais Marillac fut d'abord tenté de prendre cette offrande, faite à lui devant toute l'assemblée, pour une dernière et sanglante raillerie. Fort embarrassé de son attitude, et tenant toujours le bois de cerf entre ses mains , ému d'avance des quolibets qu'il présumait devoir pleuvoir sur lui à cette occasion, il regarda le roi ; leurs yeux se rencontrèrent ; tous deux , aussi gênés l'un que l'autre , se troublèrent, et se détournèrent aussitôt.
Ce fut là ce qui termina les fêtes et le cérémonial de la journée. Un instant après , on sonnait le départ. Et le soir, rentrée dans ses appartemens du Louvre, Louise, malgré sa solitude, se laissant aller à de vaniteuses pensées, murmurait en s'endormant : Comtesse !