‹ Une maitresse de Louis XIII (volume 2)Chapitre 13 sur 52 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Ce iilûtin.

Le roi tint parole. Des deniers de l'épargne on racheta au comte de Maure la terre d'Attichy,près Compiègne, qui depuis long-temps était dans la famille des Marillac, et, par brevet

royal, elle fut érigée en comté. Pour donner à cette faveur un air de restitution , l'arrêt de séquestre rendu par la chambre de l'Arsenal contre les biens du maréchal, fut annulé en partie, en faveur de son neveu ; et du domaine d'Olinville , tout ce qu'il n'avait pas aliéné par lui-même, fît retour à celui-ci.

Louise de la Porte , comtesse de Marillac , dame d'Attichy et d'Olinville , entourée de ce que le luxe alors pouvait inventer , habitant de beaux appartemens , foulant de riches tapis , ayant une voiture , des valets à ses ordres , ses entrées aux concerts et aux bals du château , bien traitée de la reine , comme amie de mademoiselle de la Fayette , mieux traitée du roi, avait-elle encore quelque chose à souhaiter ? N'étaient-ils pas comblés , ces désirs de faste qui tourmentaient déjà sa jeune tête autrefois, lorsqu'à Tours , sur les bords de la Loire , fatiguée de sa société de vieux hobereaux , et de son obscurité de province, elle ne rêvait que Paris et la cour ?

Mais Louise avait derrière elle une tante qui

lui répétait sans cesse que s'arrêter dans le chemin de la faveur, c'était s'exposer à reculer 5 qu'en redoublant d'attentions et de prévenances auprès du roi , elle se trouvait en passe de tout obtenir.

Puis, la Chenaye, dont le principe immuable était que toutes les âmes honnêtes devaient être ambitieuses. — On l'est pour ses amis , si on ne veut l'être pour soi, disait-il assez naïvement. Là gît le mérite.

Puis , elle comptait en plus, parmi les membres de son conseil privé, un vieux prêtre, qui ne sortait point de chez elle, et vivait son commensal, le père Pradines, cordelier, nommé, vu sa haute capacité, confesseur de M. le Dauphin , encore à la bavette.

Auprès de Louise, le père Pradines avait pour grande occupation , de débiter à tout propos l'éloge des vertus de Louis XIII , et de sanctifier les discours de la Chenaye et de madame de Saint-Cernin , en les répétant ; ce qui faisait de lui , presque à son insu (le bonhomme

66 rNE JOURNÉE DE LOUISE.

était fort borné) l'apôtre du luxe et des vanités mondaines.

Puis enfin, on peut désigner, comme dernier satellite de la garde de la comtesse, une vieille demoiselle de compagnie qui ne la quittait pas, tant le roi avait pris soin de bien arranger son entourage ! Cette vieille fille passait son temps à surveiller sa maîtresse, ou à se confesser au père Pradines, n'ayant rien de mieux à faire. Comme les autres, elle prêchait les maximes de cour.

L'occasion s'offrait de monter d'un degré de plus sur l'échelle de la fortune.

Le vieux marquis d'Humières, premier gentilhomme de la chambre, par quartier, venait d'être disgracié, victime d'une singuhère bizarrerie de Louis XIIL Celui-ci ne pouvait supporter la vue des cheveuxrouges. M. d'Humières était rousseau; et, connaissant l'aversion du roi pour cette couleur , il avait pris ses précautions, avant d'arriver à la cour. Depuis dix ans, il y exerçait paisiblement sa charge, en

beaux cheveux châtains, quand un jour, se trouvant à la promenade, près du roi, la tète découverte , une forte pluie survint qui lui enleva tout son faux apprêt , et mit sa teinture à néant. C'en fut assez pour que le roi l'éloignât de sa personne , comme il en avait éloigné M. de Bellegarde , à cause de la roupie qui lui pendait sans cesse au nez, et M. de Tilly, coupable seulement d'une toux trop fréquente.

La place du marquis d'Humières était vacante. M. le comte de Marillac resterait-il donc simple commandant de la vénerie? non! et le maître ne refuserait rien si l'on savait s'y prendre.

Solliciter pour son mari qui la repoussait , semblait à Louise une lâche action. Mais on lui faisait sentir que l'élévation de M. de Marillac pouvait seule faire la sienne j que s'ils vivaient séparés dans leur intérieur, comme bien d'autres ménages, qui n'en passaient pas moins pour des modèles de vertu conjugale, ils devaient du moins être unis sur la route

de la fortune , et marcher en s'y donnant la main.

Si elle gémissait des insultans procédés de M. de Marillac, on lui disait alors que, lui devant tout, richesse, honneurs, il reviendrait bientôt à elle.

Depuis quelque temps , la reine ne témoignait plus que de la froideur à Louise.

— Vous n'êtes point encore assez grande dame pour l'approcher souvent et vivre dans son intimité, observait-on.

Mademoiselle d'Hautefort, mademoiselle de Guise, et d'autres encore, affectaient de s'éloigner de la nouvelle comtesse.

— Elles sont fières de leur rang à la cour , et jalouses de votre jeunesse et de votre beauté, répétaient les mêmes voix : il faut les humilier en devenant plus même que leur égale !

Louise a dix-huit ans; le souvenir de son premier amour paraît s'être entièrement effacé au milieu de ce mouvement de vie nouvelle qui l'occupe, et des sentimens étranges

LE MATIX. 69

qui l'agitent aujourd'hui. A son âge et dans un cœur de femme, les idées ambitieuses se développent facilement, quand elles ont pour but un intérêt de coquetterie ou de vanité. Elle se laissa persuader.

Dès-lors, entraînée par le tourbillon de désirs sans cesse renaissans qui régnait dans l'atmosphère du Louvre , elle ne dut plus se défendre que faiblement contre les séductions de la puissance et les efforts des intrigans subalternes qui l'environnaient.

Le roi la venait toujours voir, et quoiqu'il ne lui parlât encore que d'amitié, il la contemplait parfois d'une façon singulière, lui caressant les cheveux , lui prenant la main, et il s'oublia même un jour jusqu'à y poser ses lèvres 3 ce qui mit Louise dans un grand embarras; car, par respect, elle dut aussitôt en faire autant d'un air humble. Elle baisa donc la main du roi , qui lui baisait la sienne , et à ce jeu, le diable allait se mettre de la partie, lorsqu'heureusement, l'angelus sonnant.

Louis XIII rentra chez lui sur-le-champ , en faisant le signe de la croix.

Se tromper plus long-temps sur le sentiment qui le dirigeait devenait difficile à madame de Marillac.

— C'est peut-être là, se disait-elle, ce qu'on nomme l'amitié des rois ! Puis s'occupant de toilette, de ses riches parures, se mirant dans de hautes glaces de lice , souriant à sa beauté comme à sa fortune, innocente encore assez pour ne pas trop s'alarmer, elle ne voyait que l'éclat qui l'entourait, oubliant le sort de mademoiselle de la Fayette, et ne se souvenant que de sa vertu ! Puis la tête penchée sur sa poitrine, elle réfléchit long-temps j et durant son temps de rêverie, une joie d'enfant , une vague terreur brillèrent tour à tour dans son regard. Pour la première fois alors, elle en vint à se remémorer certains discours ambigus que madame de Saint-Cernin avait tenus quelques jours avant. Elle se rappela ces duchesses , ces grandes dames qui , sous les règnes précédens, gouvernaient les rois comme

les rois gouvernaient la France! — Presque Reine! se dit-elle.

L'heure de la tentation était arrivée.

Cependant, pensa-t-elle encore, ces anciennes amies de Louis , mesdemoiselles d'Hautefort et de la Fayette , elles n'étaient point mariées ! Elles pouvaient se croire libres de disposer de leur cœur ! Mais moi !

Il n'y avait plus que Marillac entre Louise et le tentateur.

Pour éclaircir ses doutes, pour dissiper cet ennui dont elle était tourmentée, elle chercha des amis à qui elle pût se confier, et n'en trouva pas : mademoiselle de Chémerault était absente. Il lui fallait cependant un soutien pour enhardir ou éclairer sa conscience. Les confesseurs de cour, elle les connaissait trop bien pour se fier à eux. Quant au père Pradines , elle n'y songea même point.

Un matin, accompagnée de la demoiselle de compagnie et d'une autre de ses femmes, la jeune comtesse se rend auprès de Nanterre ,

au mont Valérien, lieu renommé pour les saints ermites qu'y avaient attirés les exemples pieux de l'illustre récluse Guillemette Faussart et du vénérable Jean du Houssai, tous deux morts depuis peu en odeur de sainteté, et enterrés sur la montagne aux Trois Croix.

La cellule de Jean du Houssai était alors occupée par un saint homme , mais qui ne recevait point à confession. Sans vouloir connaître la cause des ennuis de Louise, il essaya de les adoucir et lui conseilla l'aumône , comme devant apporter un grand soulagement à son cœur.

Encouragée par lui, elle osa, malgré une terreur puérile qui la prenait à l'aspect de la misère, aller de chaumière en chaumière pour y distribuer des secours.

A la dernière qu'elle visita, le tableau qui s'offrit à sa vue était plus fait encore pour exciter l'admiration que la pitié.

Entre quatre murailles presque nues , mais proprement blanchies à la chaux , ornées seu^

lement de rameaux de buis , d'un Christ dans un cadre vermoulu et de quelques études de tète dessinées par une main ferme et habile; dans une chambre dont tout l'ameubtement consistait en un saloir en menuiserie , une huche, un bahut, des chaises de bois et des banquettes à lits , était un vieillard centenaire, qui avait servi sous cinq rois de France. Assis devant un petit feu de sarmens, costumé d'une vieille casaque de soldat rapiécée, mais non trouée, et qu'il avait portée pour la première fois sous Henri III, immobile, et ses longues mains décharnées appuyées sur ses genoux osseux et vacillans, il grommelait encore quelques vieilles chansons de guerre , qu'il entremêlait de psaumes et de meâ culpâ.

Près de lui , de l'autre côté de l'âtre , sur une étroite banquette , se tenaient serrés les uns contre les autres , trois petits enfans rougeots , blondins, qui l'écoutaient d'un air tout étonné , se regardaient en riant aux éclats , et n'interrompaient leur rire que pour manger

de longues tartines de crème qu'ils avaient à la main.

Une femme déjà âgée, mais alerte, à la taille courte, aux hanches rebondies , à la physionomie vive encore, habillée d'étamine grossière, allait et venait dans la chambre, faisant résonner le double cordon , garni de cisailles , pendu à ses côtés ; s'occupant d'entretenir le feu , d'y préparer le déjeûner du vieillard, de couvrir ses genoux d'une étoffe plus chaude , pour le préserver du froid , et de relever les cheveux d'un de ses blondins qui s'étaient blanchis de crème ; puis après , elle se mettait à son rouet et travaillait avec constance.

Cette femme n'a là, devant elle, ni son père ni ses fils. Ce vieillard est son aïeul ; ces trois petits blondins sont ses petits enfans. Une génération manque ainsi entre eux j le lien qui les a réunis s'est brisé, mais non détruit ; et tout cela n'a eu pour vivre que le travail de la pauvre veuve ! Mais déjà un secours lui est ar-

rivé , et quand madame de Marillac s'offre de venir à son aide :

— Ma belle demoiselle, répond la bonne femme , en faisant une profonde révérence , que Dieu vous conserve riche, puisque vous venez ainsi au devant des pauvres gens ; mais pour le moment la faim ne frappe plus à notre porte. Soyez néanmoins cent fois la bien venue. Vous arrivez sans doute de Paris ou de Saint-Germain, n'est-il pas vrai? Moi aussi, j'ai habité Paris la grand' ville, et j'ai été à Saint- Germain voir dîner le roi. Vous voilà presque en même temps que le soleil dans nos pays ; et se lever bon matin pour faire des œuvres charitables , c'est quasiment commencer sa journée comme le bon Dieu lui-même. Sa bénédiction doit être avec vous ; et la seule grâce que je vous demande, mon enfant, c'est de vous reposer un instant sous notre toit, pour nous porter bonheur.

Louise eut beau faire , il lui fallut s'asseoir, et la maîtresse du logis lui apporta bientôt d'un lait pur dans une petite sébile de bois.

— Oh ! ne me refusez pas, ma belle demoiselle, vous me feriez grand'peine. Je veux vous offrir quelque chose , pour pouvoir accepter de vous , si toutefois la faim revient frapper à la porte de céans .

A cette condition, Louise consentit : elle s'approcha des enfans , et les baisa, tout barbouillés qu'ils étaient. Elle adressa ensuite la parole au vieillard ; mais celui-ci répondit à peine , la regarda en souriant, et fit son meâ culpâ.

— N'y prêtez point trop attention, mon enfant. A bon droit je l'appelle grand-père : c'est vous dire que ça n'est plus jeune , et sa raison court parfois les champs. Ce que c'est que de nous ! Il me souvient de lui lorsque j'étais petite ; c'était un beau hallebardier de notre roi Henri m. Qu'il était fier et brave alors, avec ses chausses à bandes, son grand feutre à la g/oriot ! Il n'y avait point assez de place pour lui lorsqu'il marchait dans les rues de Paris. C'était monsieur du Train , marquis de l'Embarras î II ne pouvait voir une jolie fille sans taper du talon , ni se laver les mains dans la

Seine sans éclabousser les quais. Maintenant, ma fine! on ne le reconnaît plus qu'à son nom.

— Et c'est vous, dit Louise émue de compassion, qui prenez soin de lui, ainsi que de ces pauvres enfans ?

— N'est-ce pas mon devoir? Ce sont les fils de mon fils ; et lui, il est le père de mon père !

— Mais votre travail ne peut suffire à tant de besoins! Ces enfans grandiront. Avez-vous donc quelque quartier de terre en propriété ?

— Nenni , ma belle demoiselle ; mais naguère , lorsque défunt mon fils le tailleur d'habits vivait (que Dieu et tous les Saints du paradis le protègent! dit la grosse femme, en poussant un soupir et regardant ses petits enfans), il gagnait pour nous tous. Nous étions alors de la noblesse de Cussy , la soupe et le bouilli. A sa mort, nous avons quasi passé dans celle de Firou-Martin , va te coucher, tu souperas demain. J'ai vu se lever des jours qui menaçaient de nous faire dîner d'après la coutume de Nor-

mandie ou de Provence , avec des cliats lardés ou des rats en broche.

Louise fît un geste de dégoût.

— Par Notre-Dame ! dit la vieille, ne mange pas qui veut du pain blanc et des gelinottes.

— Mais enfin, bonne femme, dit la comtesse , pour que vous refusiez mes offres , faites de si bon cœur, quelqu'un est donc venu à votre secours ?

— Ne vous l'ai-je pas dit ? Mais non . Eh bien ! après mon fils, il me restait mon fîeu, mon nourrisson, un grand et beau gars que j'ai nourri de mon lait, et qui est colorieur d'images saintes pour les églises. Mais depuis quelque temps je ne le voyais plus : le pauvre enfant avait des peines! Cependant son métier allait bien j mais fortune n'empêche pas chagrin.

— Non , dit Louise avec un soupir , et en faisant un retour sur elle-même.

— Avez-vous donc des peines aussi , ma noble demoiselle ? reprit la grosse et excellente femme. Vous, si jeune, si belle! Mais lui aussi était bien avenant ! Jeunesse et gentillesse , le

malheur tombe sur tout ça ! Bon mouton que celui qui a été mordu par le loup , comme dit le proverbe. Mon pauvre fieu fut si bien mordu qu'il en quitta Paris. La misère nous vint, et nous ne le retrouvâmes plus.

— Il est donc revenu depuis? demanda Louise, avec une sorte d'intérêt instinctif.

— Nenni, mon enfant, et il ne reviendra peut-être jamais ! Il est si loin ! Mais un garçon du pays , qui l'avait vu souventes fois chez mon fils le tailleur , se trouva face à face avec lui , là-bas , du côté de la province du Dauphiné, et lui conta notre gêne. Il n'en fallut pas plus : il nous fit aussitôt passer une lettre, avec ce petit papier.

Elle tira le papier de so-n bahut , où il était soigneusement enveloppé dans cinq ou six enveloppes différentes, et le remettant à Louise : — Vous savez sans doute lire, ma belle demoiselle; moi je ne suis qu'une pauvre femme. Mais lisez-le tout haut, pour vous et pour moi; car ce m'est toujours une joie nouvelle de l'en-

tendre, quoiqu'il me fasse toujours pleurer.

Louise lut ce qui suit , mais non sans s'interrompre avec une violente émotion ; car dès la première ligne elle avait reconnu l'écriture et interrogé la signature.

« Par le présent acte, fait à Giers, près de

» Grenoble , province du Dauphiné , par-de-

» vaut maître Girard , tabellion-notaire , moi ,

» Eustache Lesueur, peintre, j'autorise la

» femme veuve Madeleine Cormier , ma

» bonne mère nourrice, à faire vendre, à son

» bénéfice et profit , tous les meubles, usten-

)) siles , armes et objets d'arts , garnissant mon

» atelier, rue de la Harpe, à Paris, en face de

» celle de la Parcheminerie , n'en exceptant que

» mon esquisse du grand Raphaël Sanzio , les

» deux dessins de Michel- Ange, et mon tableau

» du Dominiquin, dont elle pourra disposer

» cependant , si la fin de cette année \ 639 ar-

» rive sans qu'elle reçoive d'autres nouvelles de

» moi. »

« Eustache Lesu EU n. )^

— Hein ! dit la dame Cormier, interrogeant Louise du regard , et essuyant une larme : les anges du ciel valent-ils mieux que lui ?

— La lettre ! s'écria Louise , en rendant le

papier d'une main tremblante la lettre qui

accompagnait cet acte!... ne l'avez-vous pas?

Madeleine Cormier, toute surprise de ce vif mouvement d'intérêt, mais ne l'attribuant pourtant qu'à l'admiration causée à la jeune dame par le noble trait de son Jieu, alla chercher la lettre et la lui remit. Elle contenait ces mots :

« Pardon , bonne mère , si je suis parti sans )c vous revoir : je suis bien malheureux ! Je « travaille avec ardeur, dans l'espoir de tout » oublier , excepté mes amis et vous ; mais rien » n'y peut. Mon seul bonheur aujourd'hui est » dans la religion : aussi ai-je communié hier , » espérant que mes peines en seraient adoucies. » Non : car il y a toujours quelque chose qui » se place entre Dieu et moi. Adieu.

» iV^. B. Voici un acte ci-joint qui pourra

» VOUS tirer de l'état de gêne où vous vous » trouvez. Ne craignez pas d'en faire usage. » Je n'ai plus besoin de rien , et mes pinceaux » me suffiront toujours. »

Puis il y avait un dernier post-scriptum :

« Pour la vente de mes tableaux , consultez » quelqu'un qui s'y connaisse. Il y en a parmi » eux qui ont une vraie valeur . Adieu encore » une fois, bonne mère. »

Louise avait le cœur comprimé pendant cette lecture ; mais elle n'y trouvait point ce qu'elle y avait cherché. Une peine profonde désolait Lesueur : quelle en était la cause? A quelle époque s'était-il éloigné de Paris ?

Elle adressa la première de ces questions à Madeleine Cormier, non sans hésiter et se troubler un peu ; mais celle-ci n'eut pas le loisir d'y répondre sur-le-champ; car Louise lui parlait encore , qu'elle fit tout à coup de ses petites jambes trois bonds vers la cheminée, oii le vieillard, toujours grommelant des chansons, et chantonnant des psaumes , venait avec son pied

de faire rouler les sarmens enflammes jusque sous sa chaise ; ils lui eussent brûlé les jambes si elle ne fût arrivée à propos. Un des petits blondins tombé de son banc, à la renverse, avait une forte contusion à la téte^ et la bonne femme, occupée à faire reprendre l'équilibre au vieux soldat , et à l'éloigner du feu , songeant en même temps à relever l'enfant , à lui frotter la tête , à le faire taire ( il criait à fendre l'oreille), n'avait guère le loisir de choisir les expressions, et mêlait tout ensemble ses réponses à la jeune dame aux exclamations qu'elle adressait aux deux maladroits.

— Allons , taisez-vous , petit braillard ! — Quelle est la cause de son chagrin , dites-vous, mon enfant ? — Ça ne sera rien , mon p'tit nini, mon p'tit nono ! .. . — Oh ! tête d'oisillon , tête folle! chagrin d'amour dure un jour ! — Aussi, mon père, vous n'êtes pas sage; vous avez les jambes sèches comme des échalas , ne plus , ne moins, et vous les fourrez toujours dans le feu !

— Quoi! c'est une peine d'amour ? demanda

8i UNE JOURNÉE DE LOUISE.

avec plus de fermeté Louise, résolue de tout éclaircir, et enhardie par le bruit même qui se faisait dans la chandjre.

— Oui , mon enfant, répondit la vieille, en frottant toujours la tète de son petit-fils, et repoussant du pied le sarment dans Fâtre : — Une amourette avec une coureuse. . . Du moins, je ne vois que celle-là. Dans les mauvais filets, le bon gibier. Aussi mon fieu s'en guérira facilement.

— Ma tante et monsieur de la Chenaye avaient donc raison, pensa Louise j et reprenant un maintien plus froid et plus réservé : — Il n'importe, ma bonne femme, dit-elle à Madeleine Cormier, jusqu'à ce que vous m'ayez revue, ne faites point usage de votre acte, pour vendre les tableaux de monsieur Lesueur, je vous en prie. Me le promettez- vous ?

— Hélas! ma mignonne, il n'est plus temps. Le maître tailleur avait laissé des engagemens à payer ; de mon côté, les dettes étaient venues. Je n'entends rien à la chicane ni aux affaires, et les miennes étaient dans un hourvari complet.

LE MATIN. 8à

Cette chaumière , où mon père est né, où défunt mon mari est mort , où mon fils a pris naissance, la justice allait s'en saisir ! Je n'aurais pu vivre ailleurs d'abord ; car ici, je crois les revoir tous trois, et la famille est complète encore. Sans cela, jamais je n'aurais songé à livrer ses peintures , à ce pauvre ange , pas plus qu'à me faire juive. Mais le temps pressait : grande hâte, grand malheur î

— Quoi ! tout a été vendu ! dit Louise avec un profond regret.

— A l'exception de ceux qu'il a marqués lui-même, reprit la mère Cormier. Mais béni soit Dieu ! à peine si je pouvais croire que toutes ces vieilles toiles fourniraient de quoi remplir la mesure. Par la grâce du ciel, j'ai eu bien au-delà de ce que j'espérais : tant la Providence est grande ! Aussi j'ai de l'argent de côté maintenant . C'est pour mon fieu ; cet argent l'attend, il est à lui, ainsi que cette chaumière, et tout ce que nous possédons !

Et la bonne vieilleporte de nouveau la main à ses yeux.

La jeune comtesse, cachant son émotion , et prenant aussitôt congé de sa nouvelle connaissance, alla derechef embrasser les trois petits marmots , à chacun desquels elle laissa pour adieu un écu d'or dans la main.

LE MWI. 87

Ce mm.

Après le bal et la comédie, il n'avait été question, durant tout cet hiver, à Paris, que de lettres. Chacun était en correspondance : on s'écrivait des lettres , on se demandait des lettres, on se promettait des lettres. Une lettre galamment tournée suffisait à la réputation d'un bel esprit. On se disait : — Je vous écris une lettre dans ce moment ; j'y travaille. Trop heureux s'il n'en était pas du sujet de cette lettre comme de l'ode de Malherbe à monsieur le

premier président de Verdun , sur la mort de sa femme ; ode que le poète travailla tant , si bien et si long-temps, qu'elle trouva le veuf inconsolable remarié , et sa seconde femme près d'accoucher.

Celui qui , dans ce genre, avait acquis le plus de renommée , et dont les lettres étaient citées comme modèles de beau langage , d'expressions mignarde^ et de ton de cour, c'était Voiture. On en faisait le plus grand cas dans la haute société des hôtels de Créqui et de Ventadour,surtoutdanscelledufameuxhôtel de Rambouillet, oii se tenait le tribunal àç& précieuses, présidé par la grande Arthénice, pour juger les beaux-esprits de l'époque.

Aussi Voiture est-il couru de tous : une lettre de lui met en faveur, dans un certain monde, à l'égal d'un titre accordé par le roi ; et sa triple réputation de beau joueur , de grand poète et de chef des écrivains épistolaires, l'a placé si haut , qu'il y a gagné un droit d'impertinence dont il use largement, jusque dans les plus nobles maisons.

Il venait d'arriver d'Italie et de visiter Rome, après sa mission pour signifier au duc de Toscane la naissance du dauphin. Ayant appris le mariage de Marillac , et les heureux changemens survenus dans sa fortune, il l'alla complimenter , le priant de le présenter à sa femme , de nt il avait entendu vanter la charmante figure. Mais Marillac était las des complimens de cette espèce; puis le temps lui manquait^ disait-il; on ne le trouvait plus que sur la route d'Attichy à Olinville ou d'Olin ville à Attichy, toujours par monts et par vaux , dans l'intérêt de ses affaires et de celles du roi.

Voiture résolut de se présenter lui-même.

La comtesse, à son retour de Nanterre, retirée dans les appartemens qu'elle occupait au Louvre , songeait aux dernières paroles de la mère Cormier , et s'attristait d'être forcée de mépriser Lesueur. Elle eût préféré avoir seule tous les torts. Qui pourrait-elle donc estimer dorjénavant , si celui-là, si dévoué dans

ses autres affections , si reconnaissant , si généreux, savait tromper aussi! A quelles paroles ajouter foi désormais, puisque celui-là savait mentir ! Néanmoins un doute secret combattait encore dans son ame en faveur du soupçonné. Louise, qui avec une certaine facilité avait ajouté foi aux témoignages accusateurs de la Clienaye, et de madame de Saint- Cernin contre le jeune peintre , y> croyait moins aujourd'hui , qu'une preuve de plus cependant lui était donnée !

Dans son orgueil , elle hésite à penser qu'il ait mis ainsi en balance Louise de la Porte et Jeanne la Brabançonne !

Mais sa propre nourrice , qui lui doit tout, l'accuse elle-même! — Au surplus, qu'importe ! dit-elle , je saurai bien achever de l'oublier !

Et pour se distraire de toutes ces idées, elle s'approche de sa fenêtre donnant sur la grande cour du Louvre, et là, à travers ses rideaux de moire, accoudée sur de larges re-

bords de velours, redevenue vaniteuse et frivole, elle s'occupe à regarder les riches carrosses , escortés de pages , de valets et de gentilshommes. — Voilà de hauts et puissans seigneurs qui se rendent chez le roi, penset-elle ; et, malgré leur grand nom et leur éclat, leur voix peut-être aurait sur lui moins d'empire que la mienne , si je le voulais !

Dans ce moment monsieur de Voiture lui fut annoncé.

On lui en avait tant parlé ! elle avait lu de ses lettres et en savait par cœur; malgré sa tracasserie d'esprit, elle le reçut.

— Madame la comtesse , dit celui-ci en entrant, pardon si je m'offi^e seul à vous; mais cependant tout est dans l'ordre. Monsieur de Voiture, introducteur des ambassadeurs chez Son Altesse Royale Monseigneur le duc d'Orléans , a l'honneur de vous présenter le poète Voiture, très-désireux de faire la connaissance de deux beaux yeux dont....

Il allait poursuivre sa phrase préparée,

mais , au relevé de sa troisième révérence d'entrée, ayant examiné Louise plus attentivement, il se jeta en arrière, et, levant les bras , s'interrompit par une exclamation de surprise.

— Par le roi de cœur ! je certifie, madame, que ce n'est point la première fois que j'ai le bonheur de jouir de votre vue! Pardonnez à ma curiosité; n'avez-vous point dernièrement séjourné à Lyon?

— Je n'y ai jamais été , monsieur.

— Cependant je vous y ai admirée, adorée... en peinture.

— Je ne me suis jamais fait peindre , dit Louise , en rougissant aussitôt j car le souvenir de la Visitation lui revint.

— Eh bien ! madame , c'est un miracle de l'art! reprit Voiture. En cherchant la beauté idéale , ce sont vos traits que le peintre a rencontrés ; et la chose mérite que je vous la raconte; tout en est nîystérieux et mervcilleu::.

Louise le fit s'asseoir ; et^ prenant un ton et des gestes de narrateur ;, il commença.

— Il y a quelques semaines , un jeune homme , négligé dans ses vétemens , mais aux manières nobles , à la figure régulière , et qu'à son air taciturne on eût pris plutôt pour un amoureux au désespoir, que pour un artiste en tournée , traverse Lyon sans se faire connaître. Il y reste à peine trois jours. Un peintre de ses amis , chez lequel il était descendu , venait de mourir , laissant à peine esquissé un tableau de sainte Ursule, commandé pour l'église de Saint-Nizier , et sur le prix duquel sa famille, dans la gêne, avait inutilement compté. Notre jeune homme prend les pinceaux du défunt, travaille nuit et jour, et en quarante-huit heures enfante un chefd'œuvre ! oui , madame la comtesse , un chefd'œuvre! au dire des connaisseurs. Le curé de Saint-Nizier, expert en peinture, se rend auprès de lui, se défiant peut-être du travailleur; émerveillé de l'ouvrage , il en veut doubler le prix! L'artiste accepte, mais noblement, et

1)4 l \E JOURNÉE DE LOUISE.

pour la famille de son ami ; quant à lui , il ne demande qu'une faveur : c'est que son tableau ne soit exposé aux regards du public que placé sur l'autel, afin, dit-il, qu'on ne puisse le contempler qu'à genoux ! C'est là le fait d'un enthousiaste , j'espère , ou d'un fou ! Vous voyez que l'inconnu avait assez bonne opinion de lui-même! A mon retour d'Italie, arrivé à Lyon, j'allai, comme les autres, voir cette sainte Ursule, car la foule y était j et je vous le jure, madame la comtesse, j'ai dit mes prières devant votre image ! Je vous regarde , je me rappelle je compare! une ressemblance plus parfaite est impossible !

Voiture l'entretint encore quelque peu d'anecdotes sur les beaux esprits du temps, la félicita, la complimenta, lui proposa même de lui écrire une lettre ; mais il ne prolongea guère sa visite, car Louise paraissait sout^ frante. Dès qu'elle le vit dehors :

— Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle , veulentils donc tous que je l'aime encore ! N'enten-

yj

drai-je dans toutes les bouches que l'éloge de ses vertus! Ce jeune peintre si enthousiaste, si bienfaisant, si malheureux! c'est lui! Puis-je douter de son amour maintenant ! Et oii était mon esprit d'aller s'imaginer que cette fille l'avait pu contraindre de s'exiler ainsi de Paris ! Non : mon mariage a tout fait ! en vain je voulais me tromper moi - même , pour me déguiser ma propre déloyauté! C'est moi qui l'ai trahi , qui ai causé son désespoir ! Mais il n'est plus de remède ! cet amour eût été ma gloire, il serait ma honte aujourd'hui. Je suis mariée !

Mariée ! Elle se dit alors tous les devoirs renfermés dans ce mot, et se jura de les observer.

Par la crainte d'aimer encore Lesueur , elle s'efforça de justifier de nouveau, à ses propres yeux , les torts de Marillac ; elle se dit que sa soumission le désarmerait s'il croyait avoir des raisons de la fuir comme il faisait.

Cependant n'avait-elle pas déjàassez compromis sa fierté? Vingt fois, Louise lui avait souri,

essayant de le retenir, lorsque, au début de leur mariage, i! venait escorté de ses amis qu'il lui présentait. La sœur de monsieur de Marillac , la comtesse de Maure, en partie témoin de son abandon et de ses peines, en avait dû gourmander son frère. Et tout cela s'était pratiqué vainement et à la honte de Louise ! N'importe ! aujourd'hui le péril presse ; il la presse des deux côtés à la fois : il s'agit de son repos , de son honneur peut-être ! Elle ira le trouver , s'il le faut , lui tout dire , lui tout avouer , et le prier à mains jointes de la défendre contre elle-même !

Sur-le-champ, elle manda une de ses femmes, et la chargea de s'informer oii était le comte. Celle-ci sortit j et un instant après , madame de St-Cernin arriva tout en émoi, comme si elle venait d'apprendre que sa nièce était devenue folle.

— Qu'y a-t-il donc, et que se passe-t-il?

— Je veux voir mon mari !

— Votre mari?

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