ORAGE
observer que des nuages arrivaient de tous côtés, et ne tarderaient pas à modérer ce vif éclat de lumière qui l'importiyiait ; que même, dans la crainte d'une de ces averses subites^, communes au printemps, peut-être serait-il prudent de regagner le château. Sa compagne rit beaucoup de cette crainte, et en fit deS' moqueries.
Cependant les nuages allaient toujours s'amoncelant. Madame de Marillac ne disait plus mot , attendant presque avec résignation la pluie qui devait justifier ses prévisions. Bientôt mademoiselle de Chémerault fut entièrement de son avis, et prétendit même avoir déjà reçu quelques gouttes sur la figure. On n'avait plus le temps de retourner sur ses pas. Elle ouvrit l'avis de se diriger sur-le-champ vers la maison du garde , située non loin de là, et d'y chercher un abri. Louise s'épouvanta d'abord de se risquer ainsi , deux femmes , dans la forêt ; mais son amie , moitié la rassurant, moitié l'entraînant, y entra avec elle^ se chargeant de la conduire.
Elles n'avaient pas fait deux cents pas que tout à coup , au détour d'une allée , un homme se présente. C'est Marillac ! Il prend Louise par la main, bénissant tout haut l'heureux hasard, et tout bas mademoiselle de Chémerault. Celle-ci , feignant un grand effroi h sa vue , se sauve , les laissant seuls , et , grâce à sa fuite habile, ne tarde pas de faire ellemême rencontre du jeune Cinq-Mars.
Louise , interdite , émue , abandonnait sa main à Marillac, n'osant témoigner de son mépris en présence de mademoiselle de Chémerault. Mais elle se retourne et ne la voit plus. Elle veut retirer sa main, il la retient, aussi ému , aussi troublé qu'elle.
La comtesse promena sur lui un regard effaré et s'effraya encore plus en voyant l'expression de sa figure , ne sachant comment interpréter cette grande émotion dont il paraissait agité. Elle tente de nouveau de se dégager; et cette fois elle y parvient.
Déjà Louise s'éloigne, lorsque, précédé d'un
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éclair éblouissant , un premier coup de tonnerre retentit. Elle s'arrête ; car le bruit de la foudre est pour elle une cause de terreur invincible. Par un mouvement machinal, elle s'est même rapprochée de son mari, qui, recouvrant quelque espoir , reprend ses esprits , et commence enfin sa justification.
Mais Louise haletante, un pied sur la route, les yeux fixés à terre, a collé ses deux mains à ses oreilles. Et comment les paroles de Marilîac lui arriveraient-elles au milieu de ces mille échos de la forêt qui répètent les bruits du ciel ? Chaque fois qu'il tente de parler , elle recule, et, chaque fois, un coup de tonnerre la lui renvoie plus pâle et plus tremblante. Elle semble n'avoir d'ame que pour comprendre la peur. Marilîac, autant par pitié que par amour, essaie delà saisir entre ses bras, plutôt pour l'y abriter que pour l'y presser. Louise lève les yeux ; la terrible révélation du roi lui revient dans la pensée; son aversion pour l'homme qui l'a vendue triomphe de sa terreur. Elle le repousse, et, malfjré une pluie glaciale,
mêlée de grêle, elle part, elle fuit, seule, et le front à peine abrité.
Une rumeur de chevaux s'était fait entendre. Quelques officiers des chasses du roi traversaient le chemin où se tenait Marillac : il n'osa faire un pas , confondu , anéanti , en voyant l'effroi qu'il inspirait.
Sans chercher une route , sans la voir , Louise marche au hasard , droit devant elle , suivant, sans hésiter, la chaussée rocailleuse qui déchire sa légère chaussure, ou l'étroit sentier coupé de longs jets de ronces ; elle poursuit sa course, malgré les terrains fangeux , malgré la pluie qui redouble et tombe comme en plaine à travers ces feuilles tendres et légères du printemps, malgré le tonnerre qui gronde de nouveau. Elle marche, sans terreur au milieu de tous ces bruits qui tout à l'heure la glaçaient d'épouvante, sans fatigue sur cette route qui semble se prolonger sans fin. Puis enfin elle se trouve devant le château, la tête brûlante et les membres agités par le frisson : elle a la fièvre.
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Le soir cependant , en dépit de ses pieds endoloris , faible , courbaturée , il lui fallut se rendre au cercle de la reine.
Anne d'Autriche n'accueillit sa révérence que d'un regard froid et hautain, et ne l'autorisa même point par un geste à s'asseoir en sa présence , ainsi qu'elle avait fait pour les autres dames. La comtesse de Marillac dut ainsi rester debout , le front baissé, rouge de fièvre et de honte. Mademoiselle de Chémerault qui avait passé le temps de l'orage dans la maison du garde , en meilleure disposition qu'elle, vint à son secours, l'entraîna dans une pièce voisine oii elle la fit se reposer, et parvint facilement à se justifier à ses yeux.