‹ Une maitresse de Louis XIII (volume 2)Chapitre 19 sur 52 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Cf 6ai0fr.

Le lendemain^ en commémoration du jour où trois ans auparavant, elle avait été à pied, et comme suppliante , demander à sainte Geneviève de Nanterre de la rendre mère d'un

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dauphin , la reine devait aller remercier cette patrone des Parisiens, dont l'heureuse intercession avait fait se réaHser ses désirs les plus chers .

Dans sa chambre de toilette , richement tapissée d'une étoffe brochée de soie et d'or, mais dont de simples coffres de bois , ciselés assez grossièrement , composaient presque tout l'ameublement ; sous un plafond soutenu par vingt poutres saillantes , chargées d'arabesques, Anne d'Autriche , alors seulement en société de mesdemoiselles d'Hautefort et de Saint-Louis , ses confidentes, se tient à la mode de son pays, à demi couchée sur d'épais coussins de velours. Un long miroir de Yenise, pivotant sur son pied doré, est placé devant elle; ses rideaux de moire , rejetés en draperies sur leurs patères, permettent au jour de pénétrer chez elle à travers les petits carreaux plombés de sa croisée .

Elle en fit ouvrir un des châssis pour respirer plus librement l'air du matin qui la pouvait rafraîchir et soulager , et froissant entre

LE BAISER. lel

ses mains une lettre qu'elle venait de lire, portant tour à tour les yeux vers son miroir et sur la forêt de Saint-Germain qui s'ouvrait devant elle :

— Elle a donc été bien mouillée ? commença-t-elle par dire.

— Qui ? madame , demanda mademoiselle de Saint-Louis.

— Cette femme ! répliqua la reine d'un ton de mépris . - — Quand sa promenade en forêt n'aurait eu que ce seul résultat, c'en est un déjà.

— Vraiment, dit mademoiselle d'Hautefort, elle m'a fait peine hier à la soirée, et Votre Majesté ne s'est guère montrée pitoyable envers elle.

— Vous prenez mal votre temps pour être bonne, ma mie. Au surplus, Chémerault a été charitable en mon lieu , et l'a vitement tirée de sa gêne. — Et chiffonnant avec plus de force la lettre qu'elle tenait : — Je crois que Chémerault l'aime dans le fond de son cœur. Elle a bien pris sa défense hier au retour.

— Qu'importe la nature de cette amitié , di^

162 iVANTERRE.

mademoiselle de Saint-Louis, puisque l'elt-'et en est favorable à Votre Majesté? Lui pouvezvous reprocher, madame, d'avoir voulu opérer une réconciliation entre la comtesse et son mari? si elle n'y a point réussi —

— La faute en est au ciel ! interrompit mademoiselle d'Hautefort en riant.

— Oui, repartit la reine avec un soupir; si ce monsieur de MariUac pouvait détourner la belle T^isitandine de son côté , et que le roi s'en aperçût, nous serions sauvés : mais le mari et la femme se perdraient en même temps j car le roi est d'une nature plus vindicative encore qu'amoureuse. C'était folie que de songer à cela. La comtesse a trop d'ambition dans l'ame pour compromettre ainsi par une sottise tout le fruit de ses menées et de ses coquetteries. Il n'y faut plus penser.

Puis , penchant sa tête sur sa main , tandis que le coussin sur lequel son coude plongeait laisait ressortir la blancheur et la beauté parfaite de son bras, donnant à sa figure ce carac-

LE ISAISEK. 163

tère de douceur qui lui était naturel , et à ses yeux une expression de prière :

— Il n'y a plus que vous , ma mie , qui puissiez nous tirer de là , dit-elle , en se tournant vers mademoiselle d'Hautefort.

— Moi , madame ! ai-je donc un si grand pouvoir ?

— Oui;, ma mie, peut-être.

Mademoiselle d'Hautefort vint aussitôt d'un

air leste et joyeux s'agenouiller devant la reine, pour se trouver plus à portée de l'entendre ; et celle-ci de la main qui lui restait libre, jouant avec la belle chevelure de son amie, lui caressant ses blanches épaules :

— Certes, il n'y a plus que vous, repritelle, en lui souriant. Cette femme, je la hais, je la redoute ; mais vous , ma bonne Marie, je ne vous crains pas. Vous m'aimez plus que jamais vous ne pourrez aimer le roi.

— Oh ! pour cela c'est la vérité , madame. Et mademoiselle d'Hautefort baisa le beau bras qui était si facilement à sa portée.

— Eh bien ! ma mie, il faut que vous veniez

ICt IVANTERRE.

à bout de réveiller le pencliant qu'il avait pour vous , et dont il semble encore donner parfois des témoignages.

— Toutes les saintes du paradis me soient en aide ! s'écria Marie d'Hautefort;, en se rejetant en arrière, les bras croisés, et s'asseyant sur ses talons. — Mais, madame, on n'hérite point de son successeur ! Un règne est déjà écoulé depuis le mien ; un autre commence : le moyen de faire lutter un amour mort et enterré, contre ce jeune amour frais et dispos ! Si le roi votre époux paraît encore m'honorer de quelques attentions , c'est pour mieux cacher son jeu. S'il me chante encore quelques-unes de ses chansons , c'est pour une autre qu'il les compose. Croyez-moi , les douze travaux d'Hercule n'étaient rien en comparaison de celui que vous me proposez !

— Vous vous méprenez, Marie. Je crois que vous avez toujours été sa seule amour véritable. Il n'a d'abord fait choix de mademoiselle de la Fayette que par dépit. Et, malgré cette autre, je crois que vous pouvez encore beau-

coup j si VOUS voulez ; et. . . il faut vouloir ... je vous en prie.

— Je ferai mon possible , madame , puisque vous l'exigez ^ dit mademoiselle d'IIautefort d'un air gaîment résigné. Mais, pour Dieu, ma bonne maîtresse , si je n'en viens pas à bout^ comme je le crains , ne vous désespérez pas trop à ce sujet. Le roi n'a sans doute pour madame de Marillac que ce goût innocent et passager qui l'a tenu pour mademoiselle de ia Fayette et pour moi.

— Non ! celle-ci peutobtenir plus de pouvoir sur son cœur et même sur ses sens , car il la voit sans cesse, en secret; puis, il l'a mariée... Au surplus, que m'importe l'innocence de ses goijts ? ne s'agit-il donc ici pour moi que d'une affaire de vanité d'épouse ? Ne suis-je donc point reine et mère aussi ; et n'ai-je plus rien à redouter de mes ennemis ? Cette femme leur est acquise , je n'en saurais douter.

— Mademoiselle de Chémerault assure le contraire, répliqua mademoiselle de Saint- Louis ; — la comtesse n'a point une idée poli-

I!i6 XANTERBE.

tique dans la tête. C'est ainsi qu'elle en parle. — Chémerault ! Chëmerault! répéta la reine, avec une sorte d'aigreur. Chémerault ellemême peut-être ! . . . — Elle n'acheva point sa phrase; et^ reprenant la lettre placée sous un de ses coussins , parut vouloir tout à coup changer le sujet de la conversation. — Voici un message, dit-elle, écrit en langage narquois ^ qu'on m'a fait officieusement passer ce matin, et qui a été trouvé sur l'escalier même du cardinal, à Ruel. L'écriture en est déguisée; mais voyez, ma mie, si elle vous est tout-à-fait inconnue : je ne le crois.

Mademoiselle d'Hautefort prit le papier et le lut. C'était une personne affidée de la reine qui y rendait compte au cardinal, dans ce langage de convention que parlaient Sirois et la Chenaye, de ce qui se passait chez Sa Majesté. La liseuse hésitait à nommer la personne à qui l'écriture semblait appartenir, lorsque mademoiselle de Chémerault entra vivement, annonçant le roi , dont la visite , à cette heure, ne laissa pas que d'étonner.

LE BAISEK. lf.7

Mademoiselle d'Hautefort, qui tenait encore la lettre, jeta un regard singulier sur mademoiselle de Clîémerault , et s'abstint de prononcer le nom de celle qu'elle voulait désigner comme auteur de cette correspondance.

Mais la reine devina son silence , et apostrophant la nouvelle arrivée :

— On m'a affirmé, Clîémerault, que vous étiez au cardinal, dit-elle. Je n'en veux rien croire; néanmoins, rappelez-vous que si la preuve m'en arrivait, malgré toute sa puissance sur la volonté de son maître, il ne vous sauverait pas de ma sévérité ! '

Repoussant avec force une telle inculpation, mademoiselle de Clîémerault rappela à la reine avec quelle ardeur elle l'avait servie encore der-

' V Aurore a obligé Ce- Madame de Hautefort a obli-

phale à commander à Platon gé le Roi à commander à la

de ne se mêler plus de ses af- Chenaye de ne se mêler plus

faires avec Y Aurore. V Aurore de ses affaires avec elle. Ma-

croit être ruinée dans l'esprit dame de Hautefort croit être

de Céphale par les mauvais ruinée dans l'esprit du Roi par

offices que r Orr/c/c lui a faits, les mauvais offlccs que tous

Procris y prend part, et est lui avez faits. La Reine y prend

si mal satisfait de V Oracle, part, et est si mal satisfaite de

nièrement, et mit en avant toutes les bonnes raisons qu'elle put trouver , comme preuve de son dévouement. Anne d'Autriche se laissa persuader^ et lui donna sa main à baiser, en signe de réparation .

Il n'en était pas moins vrai qu'auprès d'elle, comme la Chenaye auprès du roi, mademoiselle de Chémerault, jeune, belle, gracieuse, spirituelle, jouait ce double rôle infâme que lui imposait le cardinal , comme prix de son établissement futur; et pauvre et sans patrimoine, elle avait consenti par amour pour Cinq-Mars, qu'elle croyait déjà voir son époux.

qu'il ne se peut davantage, etc. vous qu'il ne se peut davantage, etc. Procris a dit au Bon- Ange : La Reine m'a dit, etc. Je sçai bien que vous êtes l'espion de V Oracle; mais soyez assurée que si je le découvre jamais, rien ne fut si maltraité que vous le serez.

( Lettres de mademoiselle de Chémerault ^ trouvées dans la cassette de M. le cardinal , après sa mort. ) ( Recueil de pièces hist. et curieuses ^ t. 5, de la Fie du cardinal de Richelieu , par Leclerc. )

Lorsque le roi arriva , mademoiselle d'Hautefort cacha avec vivacité la lettre dans la poche de sa robe, et se leva pour saluer Sa Majesté.

Louis XIII paraissait d'abord d'humeur assez grave et mélancolique. Après avoir parlé de la dévote promenade à Nanterre , il demanda à la reine quelles dames devaient l'accompagner; et dès qu'il en eut vu la liste :

— Mais il en est que vous oubliez , ce me semble ;, dit-il. Et il nomma madame de Guéménée, madame de Montbazon .

— Avez-vous oublié, sire, reprit la reine, que l'une est à Paris, malade, et l'autre dans ses domaines de Bourgogne?

— Et madame de Marillac ! dit le roi , en paraissant n'attacher qu'un faible intérêt à sa question.

La reine rougit , et se redressant avec fierté :

— Qui donc m'obligerait à l'admettre sans cesse auprès de ma personne?

— Qui , madame ? Certes , ce n'est pas moi :

170 nanterhe.

ce serait, je crois , une faible recommandation pour elle que la mienne. Mais vous avez été dure hier à son égard, m'a-t-on dit; vous l'avez laissée, quoique souffrante, seule debout, tandis qu'autour de vous toutes les dames étaient assises. Est-ce donc parce que la comtesse est la femme d'un de mes bons serviteurs, que vous en agissez ainsi avec elle ?

— Non, sire, ce n'est point parce qu'elle est la femme de monsieur de Marillac : ce n'en peut être la raison! dit ironiquement Anne d'Autriche.

— Je pense, répliqua le roi, qu'eu dédommagement, vous lui pourriez, dans ce jour de dévotion pour vous, faire un bon accueil; cela se doit.

— Puisque vous l'ordonnez , reprit la fille altière de Philippe II, cela sera, sire. Pour vous complaire, et vous prouver mon obéissance , je consens même à l'embrasser devant toute ma cour ! Qu'exigez-vous encore ?

— Je n'exige rien , madame , dit le roi. Que m'importe à moi ! mais ne puis-je vous donner

un avis , que je crois juste, lorsque moi-même, tous les jours, je consens à en recevoir d'hommes, nës mes sujets.

Afin qu'on ne pût croire qu'il était venu seulement dans cette intention de demander une réparation pour la comtesse, Louis xiii alla s'asseoir près de la belle d'Hautefort, après avoir engagé la reine à commencer sa toilette devant lui , ce qu'il permettait ; et tandis que mademoiselle Filandre, la première fille de chambre de Sa Majesté , la coiffait , il affecta des empressemens auprès de son ancienne favorite.

Marie d'Hautefort , à qui l'on venait de faire sa leçon , ne repoussa pas cette fois , par des railleries , celui qu'elle voulait s'efforcer de ramener à ses pieds. Elle se montra gaie, d'humeur facile , et plutôt excitée qu'intimidée par la présence de l'épouse, traita le roi avec cette légère privante qu'il souffrait autrefois, le contraignant par ses propos et ses avances , à s'occuper d'elle.

il 2 NANTERRE.

Le roi lui demanda alors , avec curiosité et à voix basse , ce que contenait ce billet qu'elle avait tant pris de soin de cacher lors de son arrivée.

Sur ce point , n'osant le satisfaire sans autorisation, elle s'en défendit en riant, déclarant ne plus s'en souvenir, et ne point savoir ce qu'il était devenu.

Louis XIII , lui indiquant la poche de sa robe : — Il est là , dit-il .

Et comme elle refusait encore de le lui montrer, poussé par la curiosité, il fît un mouvement pour y porter la main. Mais elle se leva aussitôt, prit elle-même la lettre, et l'agitant en l'air, s'enfuit dans une galerie contiguë à la chambre de la reine.

Le roi l'y poursuivit.

— Est-elle du marquis de Gêvres ? lui criat-il.

— Eh! qui pense aujourd'hui au marquis de Gêvres !

— Montrez-la-moi donc, je la veux voir, je le veux !

— Nenni; vous savez, sire, — répondit mademoiselle d'Hautefort , avec une révérence , et en lui disputant toujours la lettre qu'il s'efforçait de saisir , — qu'il a été , une fois pour toutes , convenu entre nous , que votre volonté et autorité royales ne viendraient jamais se mêler à nos débats.

Et comme il insistait de plus en plus, finissant même par prendre un ton de fâcherie et de vivacité.

— Vous la voulez voir , dit-elle , en la cachant aussitôt dans le milieu de son corset; — eh bien, prenez-la donc vous-même !

Et elle s'avança bravement vers le roi.

Mais il ne fut pas assez osé, ou assez désireux pour l'aller chercher là. Il resta interdit, et cessa d'insister.

— Oh ! le beau roi ! le bel amoureux ! s'écria mademoiselle d'Hautefort , en reprenant tout à coup son caractère de moquerie. — Voire, sire ; on vous soupçonne à tort de bien des choses dont je vous crois vraiment incapable !

Lorsqu'ils revinrent auprès de la reine , on venait de lui apporter le Dauphin, elle le présenta au roi , qui le baisa et partit.

Dès qu'il fut dehors : — Eh bien , ma mie ? demanda Anne d'Autriche.

— N'en étais-je pas sûre, il n'a plus rien pour moi! J'ai été aussi loin qu'une honnête fille puisse aller ; mais, malgré tous mes beaux semblans de fine coquette , il n'a point eu souci de mes bravades !

— C'est cela , dit l'épouse , en laissant paraître sur ses traits contractés l'expression d'un amer dépit. — Il n'a plus en tète que cette femme que je déteste ! N'est-elle pas parente du cardinal ?

— On le dit, madame.

— Il ne lui manquait que cette parenté !

— Oh! je me vengerai! — Et, après avoir respiré d'une petite fiole de menteca pour se remettre: — Mademoiselle Filandre, ajouta la reine, en s'adressant à sa fille de chambre, qui rentrait pour lui ajuster ses pendans d'oreilles ,

— transportez-vous chez madame de Marillac ,

et l'invitez, au nom du Roi et au mien, de se trouver aujourd'hui à la chapelle de sainte Geneviève de Nanterre.

Deux heures après , la grande voiture d'apparat partait du château vieux de St-Germain . Louis XIII et Anne d'Autriche s'y montraient l'un près de l'autre, ainsi que le jeune Dauphin, entre les bras de sa nourrice, la dame Amelin, et accompagné de sa gouvernante , madame de Lansac. Deux compagnies de gardes et de mousquetaires , commandés par TréviUe et par Guitaut , escortaient la voiture.

La petite église de Nanterre, consacrée à sainte Geneviève, et construite, dit la tradition , à la place même où se trouvait la maison de Sévère et de Géronce , parens de la sainte fille, était ce jour-là décorée avec recherche, et surornée encore par les riches parures des dames qui garnissaient le chœur de la chapelle. Les présens de la reine , consistant en linge , dentelles et argenterie, avaient été placés devant l'autel, sur une riche estrade, recouverte

17C NANTEBRE.

d'étoffes magnifiques , données quatorze ans auparavant par Henriette-Marie de France , reine d'Angleterre et sœur de Louis XIII. Les violons du roi , les musiciens des paroisses de Paris, qu'on distinguait à leurs collets de maroquin , étaient déjà sur leurs échafaudages , prêts à saluer l'entrée de Leurs Majestés.

Elles arrivèrent enfin avec le cérémonial ordinaire , et le prieur des génovéfains alla les installer sous le dais qui leur avait été préparé.

Dè^ qu'Anne d'Autriche a fait quelques pas dans l'église , elle aperçoit madame de Marillac placée non loin du siège qui lui est réservé. Un tel malaise la saisit, que le comte de Charost, alors près d'elle , s'inquiète si elle ne se sent pas mal.

— Ce n'est rien, lui répond la reine. En route , j'ai eu comme l'idée d'une odeur de rose, et vous savez que je ne la puis souffrir. En effet, les émanations de cette fleur lui étaient insupportables.

— Mais, madame, lui dit Charost, on a pris

soin cependant de faire détruire jusqu'aux boutons des rosiers qui se trouvaient sur votre passage.

— Il suffit 3 je suis mieux.

Elle entre alors dans le chœur, et s'assied auprès du roi.

La messe dite, on présenta le Dauphin à la bénédiction , mais sans le faire encenser , car pour les personnes royales on avait renoncé à cet usage , depuis qu'une funeste expérience avait appris que des poisons subtils et mortels pouvaient se mêler au milieu des parfums de l'encensoir.

Anne d'Autriche alors se leva, et la tête haute , relevant encore par son air de dignité naturelle la richesse de son costume , elle s'avança seule , d'un pas ferme , jusqu'au pied de l'autel.

Yêtue à l'espagnole plus qu'à la française, et telle à peu près que lorsque , pour la première fois, elle avait été présentée à son jeune époux, elle avait une robe de satin brodée d'or et d'ar-

178 NANTEaKK.

gentj ses manches pendantes et doublées de martre , se renouaient sur ses bras par de gros diamans. Une fraise fermée encadrait sa figure, et faisait ressortir avec plus de vivacité la fierté de son regard, tempérée par la douceur de son sourire , comme la plume noire de héron, qui, retenue dans une agraffe de pierreries, lui ombrageait la tête , opposait habilement son contraste au blond cendré de ses cheveux.

Qui l'eût étudiée alors dans son sourire et dans sa démarche , eût reconnu certain air de triomphe vaniteux et de résolution hautaine , peu d'accord avec l'acte religieux qu'elle allait accomplir.

Debout , et tournée vers la châsse de la bergère de Nanterre, elle éleva ses mains jointes, et d'une voix ferme, qui trahissait cependant une émotion secrète :

— Ici, moi, Anne d'Autriche, infante d'Espagne et Reine de France, je remercie, dit-elle, Dieu d'abord, et ensuite ma sainte protectrice, Geneviève , la bienheureuse et la bien honorée.

de la faveur grande qu'ils m'ont faite en permettant que je devinsse mère d'un fils , mon orgueil , l'espoir et la consolation de la France, mon pays adoptif ! En reconnaissance de ce bienfait que je leur dois , et pour leur témoigner en chrétienne ma vive gratitude , je pardonne de bouche et de cœur à mes plus cruels ennemis, à ceux-là même qui m'ont le plus vivement blessée dans mes affections. Pour preuve de ma sincérité , — ajouta-t-elle , en se tournant vers Louise, et la désignant du doigt, — approchez - vous , madame de Marillac, et recevez de moi publiquement ici ce baiser de paix et de pardon î

Un murmure d'étonnement circula dans l'assemblée. Louise, ébahie, frappée de stupeur, n'attachant encore qu'un sens douteux à cette terrible invitation, s'était approchée. Mais dès qu'elle eût reçu ce cruel baiser, et que la pensée lui revint, elle regagna, en chancelant, son siège, se couvrit les yeux de ses deux mains, et resta long-temps immobile et glacée.

Anne d'Autriche avait déjà franchi la porte de l'église; chacun s'empressait à sa suite, en remarquant les regards de colère que Louis XIII jetait autour de lui.

Mesdemoiselles d'Hautefort et de Chémerault , restées en dernier près de la comtesse , lui prodiguèrent leurs soins ; mais forcées de rejoindre le cortège , elles s'éloignèrent à leur tour , et bientôt Louise se trouva seule , seule à cette même place oii tout à l'heure le baiser de la Reine de France venait de s'imprimer sur son front comme un stigmate de honte !

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