VN HASARD. I8I
Mn l^asarîr.
Lesueur , en quittant Paris , y avait laissé toutes ses espérances de gloire et d'amour. Désolé du prochain mariage de Louise, mais ne l'accusant pas , il essayait encore de trouver en son cœur une justification pour la jeune fille. — Non, se disait-il, je n'ajouterai pas à mes malheurs le plus grand de tous , celui de la croire fausse et perfide. Je l'aimais, je l'aime encore, je veux toujours l'aimer! Et de quoi i'accuserais-je ? Est-elle coupable des illusions
qui m'ont bercé. La pression d'un bras, inspirée par la frayeur sans doute, et non par l'amour, un doux regard d'amitié, sont-ils donc des aveux? Dans cette église du couvent, sa main s'est levée après la mienne , lorsque , du plus profond de mon ame, je lui jurais une adoration de toute la vie. Mais ce n'était là chez elle qu'un geste d'imitation; sa main, elle l'a bientôt laissée retomber, ne comprenant rien sans doute à mon transport, et sa pensée ne répondant plus à la mienne! Au milieu de ce bal, ai-je bien pu , sous son masque, deviner ses vraies émotions? Si ses yeux brillaient en me regardant, c'était l'enivrement de la fête, et du bruit et de l'éclat qui l'entouraient; si son cœur battait à mes paroles d'amour, si son front rougissait', si son cou se marbrait sous mon haleine, c'était de pudeur! Non, Louise, je ne vous accuse pas ! Vous n'avez pu mentir à cette angélique candeur écrite sur votre visage. Un jour, vous m'auriez aimé, peut-être; mais une volonté plus forte que la vôtre n'a pas laissé ce temps venir. Eh bien ! à moi tou-
l'N HASARD. i83
les les peines et tous les regrets ! Soyez heureuse : ce me sera une douceur du moins de ne point cesser de vous estimer !
Poussé par le besoin de s'éloigner de Paris , ou, pour lui, toutes les joies eussent été une insulte à son tourment , où les cloches de toutes les églises n'auraient à ses oreilles sonné qu'un seul mariage, il gagna Lyon, puis Grenoble , et se retira dans un village , aux environs de cette dernière ville.
Là, il s'oubliait dans sa douleur , traçant à peine quelques rares esquisses, où toujours, comme dans ses rêves d'autrefois , les traits de Louise reparaissaient sous toutes les formes, lorsqu'une rencontre fortuite mit fin à ce profond découragement. Il apprit l'état de gêne de sa mère nourrice , et le péril où elle était de voir vendre sa chaumière héréditaire. Il comprit alors qu'il lui restait des devoirs à remplir, et se remit au travail.
Son beau-frère , Thomas Goulay , peintre aussi, revenant de Rome, le rejoignit à Grenoble, et ne contribua pas peu a ranimer
184 ^ANTERRE.
en lui l'amour des arts , en lui apprenant que le nom d'Eustache Lesueur venait d'être inscrit parmi ceux des maîtres , à l'ancienne académie de St-Luc. Il devait cette noble récompense accordée à son talent, à la franchise et à l'amitié de Simon Vouët, qui n'avait point tardé à rendre à son véritable auteur la Yierge de la Visitation , et avait lui-même envoyé à Rome un rapport sur les peintures du château de Conflans.
Lesueur retourna à Lyon. Il n'y était encore bruit que de sa sainte Ursule. Il n'y put rester long-temps inconnu , et ne tarda pas à se voir entouré d'une société de peintres et de connaisseurs.
C'est dans cette ville , alors célèbre par son école de peinture , oii l'admiration pour Raphaël semblait être devenue un culte, qu'il s'inspira de la manière de ce grand maître, et s'efforça d'atteindre à cette merveilleuse simplicité de trait et de composition qui, plus tard, lui valut le glorieux surnom de Raphaël français .
La aussi il commença la première ébauche
UN IIASAKU. 185
de son tableau de saint Paul imposant les mains aux malades , qu'il destinait, comme remercîment, à Facadémie de St-Luc. Ne s'occupant plus que de sujets religieux, et pénétré lui-même d'un vif sentiment de piété , il essayait encore de l'exalter dans son ame, y croyant trouver un allégement à ses peines. Mais la vue d'une église, une Vierge sur l'autel, ne faisaient que le ramener à ses constans , à ses éternels souvenirs. Sans espérer d'être plus heureux, il voulut retourner à Paris, et dès qu'il s'en rapprocha ses angoisses redoublèrent.
Il arrive enfin, et se rend à son ancien logement de la rue de la Harpe, à son atelier qu'il va revoir nu, dévasté. Ses tableaux qu'il aimait tant, ses armures, il ne les retrouvera pas, et le vide qu'ils laisseront doit augmenter encore la solitude autour de lui !
De quel étonnement n'est -il pas frappé en y entrant! Tout est en place, rien ne manque; on croirait qu'il n'en est jamais sorti, tellement
186 NANTEBRE.
l'arrangement de tous ces objets , le désordre apparent et habituel qui règne entre eux, attestent qu'une main étrangère n'a pu les disposer ainsi. Sa chaise à escabeau est là, devant son chevalet apprêté , sur lequel se trouve encore sa dernière ébauche. Ses bustes , ses toiles, ses cartons , sa Yierge à la coquille , ses étoffes bigarrées, ses trophées d'armes, ils y sont! propres, luisans, époussetés. Il semble que la mère Cormier vienne à l'instant de les passer en revue, son houssoir à la main. L'horloge même n'a pas cessé de marquer les heures : il est midi.
Lesueur croit rêver. Son voyage, et la cause qui le força de s'exiler de Paris, n'ont-ils donc été qu'un rêve affreux ! Mais il regarde ses habits fatigués de la route , ses souliers poudreux , et l'illusion ne dure guère.
Cependant ses tableaux ont été mis en vente; ils ont été achetés , ainsi que ses armures : sa mère nourrice l'en a instruit par une lettre. Etait-ce donc une tromperie, une surprise