‹ Une maitresse de Louis XIII (volume 2)Chapitre 34 sur 52 · UN ACCÈS DE FIÈVRE · texte numérisé non relu

UN ACCÈS DE FIÈVRE

grins ; et dans son élégante parure , une cliaîne d'or au cou et des plumes sur la tête, mais n'y songeant guère , elle était devenue tout à coup chambrière, garde-malade^ servante ; elle montait, descendait les escaliers, courant dans le voisinage, de maison en maison , de boutique en boutique, pour chercher des secours, un médecin, des remèdes ; car en arrivant au logis, Lesueur, succombant à la douleur et à la fetigue, était tombé en faiblesse.

Aujourd'hui Jeanne, presque aussi simple dans sa mise que du temps où elle se rendait chez l'artiste en quai ité de modèle , s'y présente le cœur contristé.

Craignant pour son malade, avant d'ouvrir la porte, elle écoute, attentive, pleine d'anxiété, et ne sait comment s'expliquer certain bruit monotone , et régulièrement répété, qui vient de la chambre. Elle entre enfin, et se trouve face à face avec la mère Cormier , qui , déjà son houssoir à la main , reprenant ses anciennes habitudes, époussetait les tableaux et les armures de son Jieu .

La bonne femme était accourue de Nanterre pour le soigner , laissant son centenaire et ses marmots sous la surveillance d'une commère, et à la garde de Dieu.

A la vue de la Brabançonne , elle resta interdite , le bras en l'air , jeta un regard interrogateur sur le jeune homme étendu alité dans un coin de la chambre. Le voyant se soulever légèrement à l'approche de Jearrhe, et l'accueillir d'un regard de gratitude et d'intérêt, Madeleine Cormier reprit sa besogne, continua d'épousseter et de ranger les meubles , évitant de se tourner vers la nouvelle venue , qui dut se passer de sa révérence. \

Cependant le médecin arriva : il examina le malade, fit une longue ordonnance en latin, et sortit en hochant la tête d'un air significatif, qui jeta la consternation dans l'ame des deux pauvres femmes.

En effet, Lesueur, foudroyé par cette révélation inattendue de la galerie d'Apollon, était en proie à une fièvre dévorante , qui menaçait de gagner le cerveau , et de priver à la fois le

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jeune homme de sa force et de sa raison. Le savant docteur avait recommandé qu'on ne le quittât pas d'un seul instant ; et la mère Cormier, se rappelant alors le proverbe : — un peu d'aide fait grand bien , — se décida enfin à regarder Jeanne , et, toutefois sans lui adresser la parole , d'un geste elle lui montra l'ordonnance , que celle-ci se hâta de porter chez l'apothicaire.

La soirée et une partie delà nuit se passèrent ainsi dans les soins continuels que toutes deux prirent de leur malade, mais sans échanger un mot. Seulement, quand Lesueur, plus fortement étreint par les accès de la fièvre , ou plutôt par un souvenir douloureux, poussait un sourd gémissement , l'une et l'autre y répondaient ensemble par un soupir ; puis ensemble encore elles s'agenouillaient au pied du lit, et priaient Dieu avec la même ardeur, d'accord du moins dans les vœux qu'elles adressaient au ciel.

Malgré la vieille et profonde antipathie que ressentait la mère Cormier pour la Braban-

çoniie , une espèce de convention tacite avait fini par s'établir entre elles , au sujet des soins qu'elles donnaient à l'artiste. C'était tour à tour que chacune lui présentait sa tasse de tisane, ou siégeait à son chevet, pour étancher la sueur glacée qui lui coulait du front.

La nuit s'avançait. Aucune des deux n'avait encore quitté son poste. La bonne femme , que la fatigue et le sommeil gagnaient , commençait à reconnaître l'utilité de la présence de Jeanne. Elle chercha du com de l'œil dans l'atelier une place favorable pour y prendre quelque repos , tandis que l'autre , plus jeune , plus alerte , continuerait la veillée ; et bientôt Madeleine Cormier, étendue sur un vieux fauteuil à l'antique , entre deux trophées d'armes, dormait paisiblement, quoique à grand bruit.

Lesueur semblait avoir perdu jusqu'au sentiment de la douleur : immobile et les paupières abaissées , le sourire sur les lèvres , murmurant par intervalle quelques paroles , où les mots de peinture et damour .se trouvaient mêlés, on

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eût dit que le sommeil lui était aussi venu , et qu'un doux rêve le berçait.

Assise sur un petit tabouret, accoudée sur ses genoux, et la figure entre les mains, Jeanne le contemplait aux pâles reflets d'une lampe, et cherchait à pénétrer la cause de sa maladie, et de ce grand désespoir où elle l'avait vu la veille. Tout à coup le malade s'agite, se dresse sur son séant, ouvre les yeux, les promène autour de lui d'un air hagard , sans paraître distinguer les objets. La fièvre s'est portée au cerveau . Des sons inarticulés s'échappent de sa poitrine: il veut s'élancer hors du lit. Jeanne le saisi i avec force entre ses bras .

^^^ — Ohl laissez-moi, — dit-il d'une voix douce

et suppliante; — Marillac mon ami de

grâce, écartez- vous ! ce pilastre ne les dérobet-il pas assez à ma vue ! . . . Qu'elles sont belles, toutes ces femmes ! Que leurs poses sont gracieuses ! Comme on respire ici un air embaumé!. . . Et la Reine. . . que de calme dans son regard, que de majesté sur son front ! Et cette autre qui s'avance... oh! c'est la plus belle'.

C'est ma Louise , ma Louise que j'aime tant ! . . . Mais quel nom lui ont-ils donc donné ? — Puis , avec un mouvement convulsif, s'appuyant sur ses bras roidis , il abaisse soudainement sa tête. Ses yeux agrandis , allumés de fièvre , semblent curieusement examiner un objet vague , qui se meut au-dessous de lui ; puis enfin , poussant un cri déchirant :

— Louise î s'écria-t-il , Louise mariée ! . . . la maîtresse du roi ! , . . Elle , ma Louise ! . . . Non , non ! je blasphème, j'ai blasphémé ! . . .Oh ! tuezmoi ! . . . tuez-moi !

Et après cet accès de délire, le malheureux retombe accablé sur son lit.

Bientôt il a recouvré sa raison : il tourne la t^ vers Jeanne, vers Jeanne qui maintenant a pénc tré enfin le secret du mal qui le dévore. Il la trouve en larmes , agenouillée près de lui , il la reconnaît. Elle essuie aussitôt ses pleurs, et lui pressant la main, souriant, essayant de donner à ses paroles l'accent de la persuasion :

— On vous a trompé , lui dit-elle ; vous pouvezl'aimer, l'estimer encore, monsieur Lesueur .

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