L ARRIVEE
Le ciel éclatait dans sa magnificence, à travers une de ces légères vapeurs rosées du printemps; et la nudité des arbres, un morne silence régnant dans la profondeur des bois, attestaient seuls que l'hiver finissait à peine. Chacun semblait renaître sousla douce influence de l'air. Une impatience de chasse et d'activité se décelait parmi les hommes comme parmi les animaux, et les regards, se tournaient curieusement vers le côté d'où le roi devait venir.
Un ordinaire, dépêché en avant, à franc étrier, annonça son arrivée. Ce cri : le Roi ! le Roi! retentit partout, donna à tout une nouvelle impulsion ; et bientôt, accompagné des dames de la cour , et suivi de quatre cents gentilshommes, vêtus de rouge, le fouet à la main, et le couteau de chasse au côté, il traversa la foule déguenillée des paysans , presque entière à genoux sur le sol humide , et fit son entrée dans les cours du château.'
Pour les dames qui voulaient suivre la chasse de près , on amena de belles haquenées , richement ( aparaçonnées , et elles s'y élancèrent
hardiment, le fouet en main, comme Jes hommes, habillées aussi de couleur, et coiffées d'une toque entourée de plumes , pour se garantir du soleil. Les autres restèrent dans les voitures. Et le grand nombre d'équipages et de chevaux ne permettant pas à chacun de suivre Sa Majesté dans l'intérieur du château, la plus forte partie resta dehors, tandis que le roi se bottait, s'équipait, et prenait quelque repos.
Parmi les cavaliers, afin d'occuper le temps, les uns s'amusèrent à jeter quelques poignées de menue monnaie aux paysans, et aies voir lutter et se battre pour les ramasser; les autres caracolèrent autour des voitures où se tenaient les dames, et lièrent conversation; d'autres encore se contentèrent de parcourir la ligne et d'examiner les plus beUes.
Il ne manquait pas là de visages dignes d'exciter leur curiosité ; car ils y purent remarquer la belle duchesse deMontbazon, vive et coquette, avec certain air de hauteur qui ne lui messéyait
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point; la princesse de Condé, Charlotte de Montmorency , qui , malgré son âge raisonnable , conservait encore une partie de ces charmes pour lesquels Henri IV avait fait tant de folies, lorsque j à son intention, essayant du damoiseau , parfumant sa barbe grise , il courait la bague avec un collet de senteur et des manches de satin de la Chine. Mademoiselle de Bourbon-Condé , sa fille ^ depuis si célèbre, dans les guerres de la Fronde , sous le nom de duchesse de Longueville, était à son côté, et promettait de rivaliser bientôt de beauté avec elle. Dans un autre carrosse, se trouvaient madame de Rohan, de même près de sa fille, laquelle , six ans plus tard , devait transmettre l'immense fortune du duc son père et le grand nom de Rohan à un simple gentilhomme , qui, alors au nombre des examinateurs , feignait à sa vue la plus complète indifférence. On les eût prises pour les deux sœurs , si un ton de fierté et d'aigreur , peint sur le visage de la mère , n'eût effacé en partie cet air de jeunesse que le temps avait respecté.
Dans un autre, étaient Marie de Gonzague , fille du duc de IVevers et future reine de Pologne , et mademoiselle d'Hautefort, railleuse impitoyable , qui , n'épargnant pas même son roi , devait peu ménager cette foule d'étourneaux, voltigeant en troupe à sa portière. Aussi, Marie de Gonzague, occupée de cacher avec sa main le rire dont elle est prise à chaque sarcasme de sa compagne , ne laisse-t-elle voir que ses yeux et son front aux curieux qui passent ou s'arrêtent devant elles.
Dans une autre voiture , mesdemoiselles de Guise et de Vendôme, toutes deux belles, toutes deux jolies.
Dansuneautre, mademoiselle de Chémerault, l'une des filles d'honneur intimes de la reine, et que Louis xiii souffrait à peine ; car il l'accusait d'avoir dirigé mademoiselle d'Hautefort dans la conduite tenue par cette dernière envers lui ; enfin, madame de Marillac, qui, nouvelle venue à la cour , n'y connaît que le roi , et prend plaisir à la conversation d'une personne aimable, spirituelle, (|ui parait vouloir près-
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que d'assaut enlever sou amitié et sa confiance.
Le hasard les avait réunies. Madame de St- Cernin se disposait à accompagner Louise : atteinte d'un malaise subit, il lui fallut renoncer à la partie. Louise voulait rester, pour tenir compagnie à sa tante ; mais on lui fît entendre qu'on ne se dispensait pas pour si peu d'une invitation personnelle du roi; que de plus il était convenable qu'elle assistât à l'entrée en fonctions de son mari. Donc elle dut prendre place dans une voiture, où se trouvaient déjà mademoiselle de Chémerault , madame de Guéménée, et madame d'Escars, la sœur de mademoiselle d'Hautefort ; mais ces deux dernières ayant préféré , pour la chasse, le cheval au carrosse , madame de IMarillac se trouva forcément en tête-à-tête avec mademoiselle de Chémerault.
Celle-ci , adroite , galante , nécessiteuse , profondément dissimulée, aimant l'intrigue, car elle y pouvait habilement jouer son rôle, attendait sa fortune et son mari d'un haut et
puissant personnage, dont elle se disait ouvertement l'ennemie, mais qui la tenait à gages; et , dans l'empressement témoigné par elle à Louise, peut-être ne faisait-elle que se conformer à des instructions secrètes.
Parmi les cavaliers qui contemplaient avec le plus de soin tant de belles et nobles personnes, se trouvaient deux futurs écrivains : Montglat, qui, sous la forme de mémoires, nous laissera l'histoire des guerres civiles de son temps ; La Rochefoucauld , qui nous en formulera en maximes la morale désespérante. Ses yeux s'arrêtent alors sur mademoiselle de Bourbon-Condé , astre naissant et fatal, sous l'influence duquel il doit connaître l'amour et le calomnier. Auprès d'eux est ce jeune marquis de Rieux, dont un coup d'épée au cœur terminera bientôt la vie folle et inutile ; le duc de Nemours^ qui mourra de même mort sous les coups de son beau-frère; ce jeune d'Effiat Cinq-Mars , maintenant maître de la garde-robe du roi, et réservé à jouir de la plus haute faveur sous ce prince , qui ne lui don-
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liera pas cependant un seul regret, lorsque le bourreau fera tomber sa tête; et vingt autres,^ comme eux, jeunes, brillans , ne songeant qu'à leurs amours et aux plaisirs de la journée , se réjouissant sous le soleil, sériant du sort, le défiant , et dont l'avenir est aussi plein de sang et de larmes !
A cette époque, Cinq-Mars était épris de la belle Chémerault; ses regards la cherchaient : il la découvre. Il voit auprès d'elle une jeune femme ^ une jeune fille! dont la beauté lui semble parfaite , et dont les traits lui sont inconnus. Il la signale à ses compagnons j on la nomme, on l'admire, et la troupe écarlate , se dirigeant de son côté, l'accable de salutations, decomplimens sur son mariage j et même sur son mari ; car Marillac n'a pas encore d'ennemis en cour.
Louise rougit et s'embarrasse. Fille ou femme, elle s'est vue trompée dans ses espérances.
Profitant d'un dépit d'amour, sa tante l'a décidée à consentir à l'hymen de Marillac.
Chez les jeunes filles pures , et dont les sens ne sont pas encore éveillés , la parfaite innocence préserve de la violence des affections. L'autorité de la famille peut déployer encore sa puissance persuasive ; l'habitude de la soumission les rend plus dociles au changement. Louise aimait Lesueur; elle s'était livrée avec abandon à l'entraînement de son amour ; mais la passion dans son cœur n'était pas entrée énergique et tenace comme dans celui de l'artiste. Puis, elle s'est crue abusée par lui ; puis encore, noble de race et de figure, élégant dans ses manières et dans son costume , Marillac s'est présenté pour épouser; il avaitun rang, un titre, il devait ouvrir le chemin de la cour ; et les désirs ambitieux, ressentis par Louise dans son enfance, s'étaient réveillés facilement.
Mais aujourd'hui , si l'éclat qui l'entoure l'a charmée, si la faveur, si la confiance du roi, l'ont flattée , si les fê^^^es , si les spectacles auxquels elle assiste , ont encore à ses yeux de novice cette pleine valeur du mouvement et de la nouveauté, il s'en faut de beaucoup cependant
LAUKIVEE. 17
que le mariage ait réalisé niéiiie les faibles espérances qu'elle y attachait.
Son intérieur au Louvre est toujours pour elle celui de la rue du Colombier. Elle y \Tt en compagnie de sa tante et du sieur de la Clienaye , entourée de valets plus façonnés à l'espionnage qu'au service. Seulement, parfois , le soir, le roi vient par un conduit secret. S'il est d'humeur triste^ il lui dit ses peines et ses plaintes comme au couvent : sinon , pour tout divertissement, il lui enseigne la marche de réclîiquier ; il lui apporte des vers qu'il a faits et mis en musique pour elle ; il lui raconte les histoires de la cour, et médit du cardinal , en s'occupant de dessiner ou d'enluminer des grotesques. Mais c'est là l'unique téte-à-tête fju'elle ait encore eu ! La société du roi est précieuse à Louise sans doute ; mais le mystère dont il environne ses visites ne doit-il pas en ôter de la valeur ? les vers qu'il compose à son intention, si on les exécute, chacun croit que, comme autrefois, sous un nom supposé de bergère, c'est à mademoiselle d'Hautefort
qu'ils sont dédiés , et il le laisse croire volontiers pour dérouter les soupçons, se prêtant même, lorsqu'il va chez la reine, à donner cours à ces idées , en causant bas avec son ancienne favorite , qu'il n'entretient guère que de chiens ou d'oiseaux.
La vanité de Louise en est blessée ; car ne voyant encore dans l'amour du roi qu'un sentiment pur de douce amitié , elle voudrait pouvoir s'en vanter hautement. Sa tante lui répète si souvent qu'il est beau d'être l'amie du roi ! mais l'être sans le paraître, cela suffit-il ?
Elle n'est donc point encore parfaitement heureuse non plus de ce côté ! Quant à son mariage, ce n'est là, jusqu'à présent, pour Louise qu'un veuvage anticipé : aussi ne répond-elle aux félicitations qu'on lui adre.<îse à ce sujet, qu'avec la rougeur sur le front.
Pour l'ordonnance de sa chasse, Marillac venait de sortir de l'enceinte du château : la troupe folle court au-devant de lui.
l'arrivée. 19
-— Pardieu , mon gentilhomme , ta femme est belle et avenante autant que qui que ce soit au monde !
— Heureux Marillac ! mieux vaut pour vous faire l'amour que la guerre , hein ?
— Où as-tu découvert une si blanche colombe? S'il en reste de la nichée , j'en retiens une pareille !
— Vous êtes un fortuné mari , monsieur !
— Dix-huit ans au plus, n'est-il pas vrai ?
— Et des yeux !
— Elle doit être d'un naturel aimant , je le gage.
— Tu me présenteras à elle ; je lui veux faire ma cour !
— Un air d'innocence !
— Qui prouve en votre faveur, monsieur.
— Il a raison ! il ne faut pas trop vite émanciper les jeunes femmes !
— Oh! avec un raffiné d'amour tel que lui, cela ne tardera guère !
Et Marillac ne sachant quoi répondreà toutes
ces interpellations, cherche à s'y soustraire en prenant un ton affairé. Il aperçut alors Louise, seule avec mademoiselle de Chémerault. Courant vers le carrosse, d'un air tout-à-fait galant et empressé , il s'apprêtait à tenir quelque discours doucereux à sa femme, quand une vive rumeur, qui éclata parmi cette foule de nobles et de grands seigneurs , lui apprit que le roi franchissait la porte du château.
Après cette halte de trois quarts-d'heure , Louis XIII reparut dans le costume qu'il aimait le plus à porter, donna le signal , et l'on entra en chasse.
Ce Départ.
Dès la veille , on avait découvert la retraite des cerfs, à leurs Jiimées et à leurs abattwes. Et le matin même chaque veneur avait fait sa quête y jetant des brisées auprès des traces récentes.
Les chiens jappant, conduits par compagnies , ou hardes, après avoir traversé les buissons et prolongé une partie du bois, mirent tout à coup le nez à terre; et les valets, entraînés par les meutes, eurent grand'peine à les con-
22 UNE CHASSE IlOXALE.
tenir. Arrivés enfin près des brisées qui marquaient la rentrée du cerf , ils les découplèrent.
Aussitôt greffiers et limiers, chiens rouges et chiens fauves, excités par la trompe, s'alongent par bandes et gagnent à travers bois. Les cavaliers, en poussant une clameur, s'élancent sur leurs traces. Sur toutes les routes parallèles, à travers la colonnade des arbres, on voit passer à la file, en formant une espèce de courbe, les casaques rouges , les toques, les chapeaux emplumés. Aucun bruit ne se fait plus entendre (jue le bruit que rend la terre sous les pieds des chevaux; les meutes sont muettes, et, flairant, courant, furetant, semblent elles-mêmes , dans leurs recherches, aiguillonnées par la vanité. Les chasseurs attentifs osent à peine échanger entre, eux un regard, tant ils s'inquiètent de la réussite, comme si le salut de l'Etat en dépendait. De Rieux, seulement , en passant près du commandant des chasses, répète, en lui envoyant un signe de félicitation : — Heureux Marillac , elle est charmante !
Mais à peine si Marillac a cherché à com-
prendre le sens de ces paroles, tourmenté qu'il est de ne point avoir encore de nouvelles du cerf. Jamais un jour de combat il ne s'est senti en pareille émotion ; car il craint les moqueries, et elles ne lui seraient pas épargnées, s'il allait débuter par une chasse blanche.
Enfin, comme on débouchait dans les bois de Breuil, un jappement significatif résonne au loin ; d'autres jappemens y répondent.
— Les chiens y sont, dit le roi; le cerf est lancé ; en avant , messieurs !
Aussitôt, tous ces bruits qui, le matin, remplissaient le château, plus grands, plus forts, plus prolongés, retentissent dans la i y rêt . Le son de la trompe , les cris d'excitation, le galop des coursiers, répétés par les échos, forment une vaste et puissante rumeur , dont elle est ébranlée. Sur le sommet dépouillé des chênes , les hiboux et les frésayes, s'éveillant, battant des ailes, mêlant leurs cris à tous ces cris, s'élèvent comme une nuée bruyante à l'approche des chasseurs. Les chiens s'acharnent, glissent et
volent sur la terre ; on croirait les voir s'y multiplier , sortir de tous les taillis et de tous les terriers. Rien ne ralentit leur course; ils traversent par élans les buissons de houx et de ronces , les oreilles en lanières , la peau déchirée et sanglante. Emportés sur leurs traces avec la rapidité de la flèche, les cavaliers, pressant de l'éperon, se précipitent, de toute la vitesse de leurs chevaux, par les fuites du cerf; ils tournoient, franchissent les fossés et les ruisseaux , s'abîment tout à coup sous le sol , et tout à coup reparaissent sur la hauteur, plus nombreux, plus animés, selon que le terrain serpente, se creuse ou remonte.
Intrépid 3 amazones dans cette guerre de plaisir , les femmes ne sont pas les moins actives; surtout la belle Guéménée, si jalouse cependant de la fraîcheur de son teint. Elle a déjà, sans regret, laissé son voile aux rameaux de la foret, et, le front en sueur , les cheveux collés aux tempes, dans cette ivresse de chasse qui la transporte, en oublie jusqu'à sa beauté î
La route, couverte de débris de plumes, dç
fragmens de pourpoints rouges , déchirés par les épines , se déroule interminable sous les pas des chevaux.
Soudain, à l'extrémité de la longue avenue, ouverte en clairière , le cerf, sous un rayon de soleil qui fait reluire son poil fauve, se montre un instant et disparait, la tête renversée sur le dos, et détalant, sans toucher terre, de toute la flexibilité de ses fuseaux.
Cette vue redouble l'ardeur des assaillans , et , dans leur impétuosité , quelques-uns s'oublient jusqu'à dépasser le roi. Mais bientôt, avant même qu'ils aient pu modérer l'emportement de leurs coursiers , Louis lâchant toute bride au sien, le visage animé, la longue plume flottante , regagne champ, et, non de son droit , mais de sa dextérité , se retrouve en tête de la chasse !
Pendant ce temps , la ligne des voitures qui contenaient les dames avait, sous la garde de deuxécuyers, pris une route, praticable d'ordinaire, mais alors en partie défoncée par
riiuiriidité, et se dirigeait, en traversant le rond-point de la forêt, vers l'étang de Satory, où l'on espérait pouvoir forcer le cerf.
Les chiens haletans le relançaient toujours , quand , abandonnant la route découverte dans laquelle il s'est jeté, il feit un détour à droite, et les meutes, entraînées par l'impulsion qu'elles se sont d'abord donnée , sautent la trace j et le fuyard reprend son avance.
La troupe des cavaliers obéit à ce mouvement qui vient de mettre le désordre dans ses rangs, et de déplacer son front de bataille; mais la victoire n'en est pas moins certaine, ils l'espèrent j car, animés de nouveau par le cor, par la trompe , et par les cris des piqueurs , la meute des chiens noirs de Saint-Hubert , et celle des blancs greffiers , toutes deux: guidées par un chef de leur espèce , un roi des chiens chasseurs, que les veneurs nomment souillard, paraissent s'exciter mutuellement et se porter un défi. Ils se remettent en campagne de plus belle, et ne tardent pas à rejoindre le cerf, dont
la marclie s'est ralentie dans un épais fourré. Déjà ils sont près de Tatteindre, ils le pressent, ils rétonnent; leur haleine lui brûle les pieds. Le pauvre animal est aux abois !
Mais , non loin de là , une large ravine , creusée par les eaux, descendues de tous les plateaux de la forêt, crevassée par les pluies d'automne et la fonte des neiges récentes , se présente devant lui. Rassemblant un reste de forces, d'un bond il la franchit. Les chiens acharnés s'élancent comme pour le relancer dans les airs ; ils retombent à court , roulent dans la fondrière, et leurs pattes, plongées dans une vase épaisse et glaiseuse , leur refusent tout à coup service.
Dans cette position , les yeux en feu , la langue pendante , battant des flancs , ils semblent quelque temps encore poursuivre leur proie en idée , jusqu'à ce que le sentiment de leur impuissance et de leur humiliation vienne se peindre dans leur attitude et sur leurs traits.
Tandis que les piqueurs descendent, les
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retirent du bourbier, et que , la tète basse , les pauvres limiers confus , tournant l'œil d'un air de honte, vont se blottir et se cacher derrière un buisson , le cerf détalait toujours.
Il jeta un regard derrière lui, modéra sa course, s'applaudissant peut-être de sa ruse et de son adresse, et s'éclipsa derrière des taillis.
On fît une halte forcée.
— Par la messe ! dit le roi , voilà un maître cerf , vieux routier, qui , si je ne me trompe , m'a déjà joué un tour pareil il y a deux mois.
— Il est aisé de le reconnaître à la longueur de ses andouliers, dit Marillac, ravi de pouvoir faire usage de son savoir, nouvellement acquis. Je lui certifie la double paumure !
— Il a de plus une connaissance ' au pied. OIi ! nous le retrouverons ! mais , monsieur de
' On dit qu'un cerf a une connaissance , quand il se peut faire distinguer par quelque marque. Par exemple, lorsqu'il a au pied une pince plus longue que l'autre.
Vocabulaire du valet de limier.
J'ai beau lui faire voir toutes les différences Des pinces de mon cerf et de ses conn.Tissances.
Molière, les Fâcheux, act. 2, se. 7.
LE DÉPAKT. 29
Marillac, ne négligez pas de faire suivre sa voie, tandis que nous allons un instant ici laisser reposer les chevaux , ajouta le roi , sans prêter autrement d'attention à l'érudition du commandant ; car Louis xiii , chasseur consommé dès son enfance, crovait la science de vénerie innée chez tous les hommes, spécialement chez ses nobles , où effectivement , avec la science du blason , elle formait le complément indispensable d'une bonne éducation.
Marillac avait fait exécuter les ordres de Sa Majesté , grâce au vieux piqueur qui ne le quittait point , et l'aidait de ses conseils, lorsque le roi avisa , de l'autre côté de la ravine, un homme qui venait à eux, en les croisant, au grand galop de son cheval.
— Ohé ! monsieur Fécuyer ! lui cria-t-il ; oii allez-vous donc ainsi tout seul, à l'encontre de la chasse?'
— Je vais au château , sire , chercher un médecin, répondit l'écuyer.
— Un médecin! Qu'est-il donc arrivé?
— Une des voitures de la suite s'est bri-
sée dans le chemin de traverse qui conduit à l'étang , et deux dames ont été rudement émotionnées.
— Lesquelles?
L'écuyer nomma d'abord mademoiselle d«> Chémerault, et il parut hésiter à nommer l'autre, sans doute à cause de la présence du mari .
— C'est madame de Marillac , dit le jeune Cinq-Mars , que la première nouvelle avait fort tourmenté : — elle était dans la même voiture.
Le roi prit soudain une attitude contrainte , sa figure exprima l'anxiété. . . et il s'inquiéta beaucoup de mademoiselle de Chémerault , témoignant ses craintes qu'il ne lui en fut arrivé malheur; et quoique l'écuyer essayât de le rassurer , en lui certifiant qu'elle était la moins souffrante , il dit :
— -' Allez donc voir, messieurs! Deux d'entre vous peuvent bien se distraire de la chasse pour les dames !
De Rieuxet Cinq-Mars s'élancèrent en avant, par un chemin qui tournait la ravine, et se bâtèrent de gagner la place oii stationnaient les
voitures. Ils revinrent bientôt vers le roi, lui annonçant qu'il y avait eu plus de peur que de mal.
— Cependant, ajouta Cinq-Mars, madame de Marillac s'est évanouie , et nous avons cru devoir discrètement nous retirer, tandis qu'on la délaçait , la laissant aux soins empressés des autres dames, et à ceux de son mari.
— De son mari ! s'écrie Louis xiii ; et jetant brusquement un coup d'œil sur ceux qui l'environnent, il voit qu'en effet Marillac a disparu.
— Il nous a précédés, dit Cinq-Mars. Nous l'avons vu de loin , enlevant son cheval à toute course ; il allait comme d'instinct : c'est lui qui nous a ouvert et montré la route.
— C'est d'un bon mari ! ajouta de Rieux ; à tout seigneur , tout honneur !
Et le roi, impatienté, le front rembruni, piqua aussitôt des deux vers la voiture renversée, s'inquiétant toujours de mademoiselle de Chémerault , qu'il n'aimait guère cependant.
32 Uj\E CHASSE IIOYALI;.
€a €abûuc ^u biuiicron.
La première personne que Louis xiii rencontra sur la route où stationnait encore la file des carrosses vides, ce fut mademoiselle de Chémerault, entièrement revenue de la frayeur qu'elle avait éprouvée, et respirant des essences, que lui prodiguaient mesdames de Rolian et de Montbazon. Il fut bien forcé de s'arrêter, et de lui balbutier quelques paroles de condoléance ; ce à quoi elle ne comprit rien , car il avait toujours affiché une grande dureté à son égard.