LE CARROSSE
événemens se préparaient à Paris et à Saint- Germain , et devaient , en passant , changer la destinée de l'artiste , comme celle de bien d'autres.
ÇHAPiTAB XIX.
Oô 'item lortf igre.
Dès la veille , un bruit avait circulé dans la ville. On se le disait à l'oreille , on ne le répétait qu'en famille , à ses amis les plus intimes ; et sous cette apparence de mystère , il s'était
propagé rapidement des hôtels aux échopes, et de la place Royale aux faubourgs. Ce fut bientôt le secret de tout le monde. Richelieu venait d'être soudainement frappé de maladie grave à son arrivée à Noyon. On avait vu des courriers et des médecins se succéder sur la route. Les courriers étaient revenus avec de fâcheuses nouvelles ; les médecins étaient restés. Le mal empirait.
Le lendemain, un autre bruit se répand partout. Des lettres de l'armée ont été remises au Père Caussin, au Nonce du Pape, à Monsieur, frère du roi;, à la reine Anne d'Autriche. Voici ce qu'elles racontent de cet événement qui annulait la conspiration, en réalisant, en dépassant même le but qu'elle s'était proposée
Tous les abords de la ville de Noyon se trouvaient encore occupés par les troupes dirigées sur Hesdin , et la surveillance des portes avait été confiée à des officiers dévoués aux projets de la reine, lorsque, déjà souffrant, le
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cardinal s'en approcha avec son cortège ordinaire de cavaliers. Les troupes lui avaient rendu les honneurs militaires , selon la coutume ; le pont-levis de la Porte du Sud s'était levé devant lui, s'était abaissé derrière lui, et le chat- tigre, pris au piège, enfermé au milieu de ses ennemis , ne devait plus compter que sur leur miséricorde ou sur le secours de Dieu.
Dès le soir tout fut prêt pour l'exécution du complot; les régimens de Monsieur, les gardes et les mousquetaires du roi, échelonnés sur la route de Flandre , allaient , au passage du ministre, se resserrer autour de lui comme un réseau de fer , dissiper ou détruire son escorte, et s'emparer de sa personne. Cependant la division menaçait de se mettre parmi les chefs de cette importante entreprise. Les uns voulaient qu'on suivît à la lettre les instructions , en se contentant d'envoyer le cardinal, captif, et bien accompagné de mousquets et de lances, sous la haute tutelle d'un geôlier de Sedan; les autres ne voyaient là qu'une
demi-mesure, dont les résultats pouvaient devenir désastreux pour les affidés , et pensaient qu'un cercueil était la seule prison convenable pour un tel lutteur , qui déjà, plus d'une fois , avait repris force en touchant terre.
Mais la nuit s'écoula, et le cardinal ne quitta point Noyon ; le lendemain , on apprit qu'un mal terrible venait de l'attaquer subitement, et mettait ses jours en péril. Tréville , Tilladet, Fontrailles, le virent, et le trouvèrent privé de la voix, et dans un état presque complet de paralysie. Néanmoins les plus ardens des conjurés, craignant encore son retour à la santé , voulaient qu'on aidât au mal. Mais Richelieu s'était logé dans la petite tour de Saint-Géry que sa compagnie de soldats suffisait seule à défendre quelque temps ; et les gens raisonnables du parti^ n'eurent pas de peine à faire entendre aux autres que ce n'était pas le moment de changer ses premiers desseins, lorsque Dieu lui-même semblait se mettre de moitié dans le complot.
Un matin, un bruit sinistre se répandit sourdement dans Noyon : on paraissait d'abord en vouloir faire un mystère , car la raison politique exigeait que le roi Louis XIII fût le premier instruit de ce grand événement : les officiers du cardinal le démentaient tout haut , mais le confirmaient tout bas ; on voyait ses serviteurs les plus intimes , ceux qui d'ordinaire ne quittaient point sa personne , se promener tristes et inoccupés sur la plate-forme de Saint-Géry ; enfin , le capitaine de ses gardes, la Houdinière lui-même, abandonna Son Eminence pour se rendre à Saint-Germain. Il n'y avait plus à en douter : le cardinal-duc, le cardinal-ministre, le cardinal-roi, le prélatguerrier, le grand-timonier de l'Etat, Richelieu était mort !
La nouvelle ayant précédé la Houdinière à Saint -Germain, on avait pris les mesures nécessaires pour s'opposer à ce qu'il obtînt surle-champ une audience du Roi, dans la crainte qu'il ne fût chargé d'instructions secrètes , et que les dernières volontés de Richelieu ne fus-
sent encore toutes puissantes sur l'esprit de son maître.
Cependant ces bruits de mort qui venus de la route de Flandre , se répandaient avec tant de rapidité, étaient arrivés aussi jusqu'au Roi. Il n'avait jamais aimé le cardinal ; mais il le croyait nécessaire au bien de l'Etat, et cette nouvelle , dont de minute en minute il s'étonnait davantage de ne point recevoir le démenti ou la confirmation, le livrait à un trouble, à une anxiété tels ^ qu'à l'exaltation de son cerveau, croissant de plus en plus, on l'eût cru dans le délire. Agité, tourmenté, parcourant à grands pas ses appartémens, mille pensées contrastantes surgissaient à la fois de sa tête. Tantôt il désirait que la nouvelle se réalisât. — Il serait le maître enfin, il serait Roi ! Il se mettrait à la tête de ses armées, il gouvernerait par lui-même! Tantôt l'idée seule de la perte de son ministre l'abîmait dans une désolation profonde. Les affaires du royaume se montraient à lui comme un labyrinthe inex-
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tricable an milieu duquel il devait se perdre , comme un fardeau qui devait l'écraser ; puis il en revenait à ses accès de royauté, pour retomber ensuite dans un accablement complet.
En ce moment sa porte s'ouvrit. La Reine , sa femme , accompagnée du jeune dauphin , et son frère Gaston d'Orléans, parurent; leur présence seule suffît pour le convaincre de la mort du cardinal. Ils voulurent se prosterner devant lui -, il leur ouvrit ses bras avec effusion, et se mit à pleurer. Et c'était Richelieu qu'il pleurait, en pressant ses ennemis sur son cœur. Les affections de nature lui revinrent dans l'ame ; le premier, il parla de sa mère , et rejeta sur le ministre défunt tout le blâme qu'avait mérité sa propre conduite envers elle. Par un nouveau revirement de son esprit, il écouta alors, en les approuvant, tous les reproches adressés à la mémoire du cardinal, et jura, sans croire offenser la vérité , car il n'était pas homme à mentir sciemment, que la fin inattendue de Richelieu seule lui avait laissé l'hon-
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rieur de mourir ministre , car il se préparait , disait-il, à le chasser avant peu.
Anne d'Autriche et Gaston, au comble de leurs vœux en retrouvant le Roi dans ces dispositions favorables ; certains désormais d'exercer une puissante influence sur les volontés du monarque, croyaient déjà tenir les destins delà France entre leurs mains. Gomme un vaisseau sans pilote et sans voiles, Louis XIII semblait s'abandonner à la direction qu'on voudrait lui imprimer et ne devoir plus marcher qu'à la remorque.
La Reine lui dit qu'à la nouvelle de l'événement , les plus hauts seigneurs de l'Etat étaient accourus au château , qu'il fallait les recevoir, et se montrer Roi devant eux. Il les reçut aussitôt , et prononça en leur présence l'oraison funèbre du cardinal, de manière à décourager ses partisans , s'il avait pu lui en rester.
On lui fit comprendre ensuite que Paris , dans un grand émoi , manifestant déjà sa joie bruyante , universelle , comme au jour d'un
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triomphe, la vue du souverain devenait nécessaire pour diriger cette exaltation , et comprimer les excès qui pourraient s'ensuivre. Sur-le-champ il se mit en route pour Paris.
En effet , cette ville avait déjà revêtu sa physionomie émeutière et turbulente. Soit pour une naissance , soit pour une mort , pour une fête, comme pour un désastre, tout paraissait alors aux Parisiens une occasion de mouvement et de tapage , qu'ils se gardaient bien de laisser échapper. Sur les ponts et dans les carrefours, des groupes nombreux se formaient j on s'y racontait les événemens de Noyon,les derniers instans du cardinal, les dernières paroles qu'il avait prononcées. Les uns le déclaraient mort assassiné , les autres mort empoisonné ; aucun ne songeait même qu'il eiit pu mourir naturellement et comme tout le monde. Ceux-ci s'en félicitaient ; ceux-là s'en attristaient , mais sans le laisser paraître, car déjà le cri : aux cardinolisies ! aux cardinalistes ! retentissait au milieu de la foule. Des bandes forcenées.
en manière d'amusement , avaient été briser les vitres de ses principaux partisans ; mais elles ne devaient pas s'arrêter là. Les hôtels de Brézé et d'Harcourt furent pillés et dévastés de fond en comble. En voulant s'opposer à ce saccage, les soldats du guet avaient été battus, les archers de la prévôté mis en déroute. Dans les maisons attaquées , parfois la défense s'organisait d'elle-même : on faisait feu sur les assaillans , et déjà , à la suite de ces réjouissances populaires, chaque parti comptait ses morts.
Derrière les moulins de la butte Saint-Roch, au moulin de Saint-Marceau, vers la vallée de Fécan , aux cultures du Marais , au grand pré aux Clercs, là enfin où restaient encore la solitude et les ombrages de l'ancien Paris , le meurtre s'était organisé aussi, mais d'une façon plus calme et plus noble. Tous les duels, retardés par la frayeur qu'inspiraient les ordonnances de RicheUeu, avaient repris leur cours^ comme si la loi était morte avec le ministre, ou qu'il ne restât plus personne pour la faire exécuter.
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A la vue de ces désordres , les honnêtes gens s'épouvantaient ; et quand le Roi fit son entrée à Paris , il put lire sur les fronts et dans les regards consternés du vrai peuple accouru à son passage, cette silencieuse et terrible interrogation:
— Qui nous gouvernera maintenant •*
Aussi Louis XIII ne trouva-t-il pas les Parisiens dans une aussi grande émotion de plaisir qu'on le lui avait dit. Cependant il fit bonne contenance, ne voulant point qu'on pût lire sur son visage l'inquiétude dont il était tourmenté.
Si le Roi, non sans effort, affecte un maintien calme et ferme, Gaston et ceux de sa suite n'ont pas besoin de se contraindre pour montrer des figures radieuses et pleines de confiance dans l'avenir. Couverts de costumes riches et brillans, rubannés, empanachés , caracolant en tête du cortège, ils semblent plutôt exciter le peuple à manifester sa joie impie, qu'à se contenir par décence et respect public. Parmi cette troupe dorée , le comte de Maril-
lac, lui seul, l'air soucieux, la tête penchée sur l'épaule, se livre à des méditations graves et sérieuses. Cependant est-ce un si grand malheur pour lui que le cardinal ait passé de vie à trépas ? la fatale sentence n'estelle pas levée à tout jamais? Oui ; et une tranquillité plus grande encore résulte pour lui de la mort de Richelieu. Sans cesse veillant sur les démarches de sa femme, Marillac n'a pu rester long-temps sans entrevoir de quelle nature était ce Hen mystérieux qui avait rallié Anne d'Autriche à la comtesse. Il a épié les démarches de cette dernière ; il l'a vue au confessionnal du père Caussin, et il ne doute plus que l'on n'ait tenté de se servir de l'influence exercée par elle sur l'esprit du rôi, pour l'entraîner dans une lutte contre le ministre. Alors Louise courait à sa perte. Aujourd'hui, rassuré de ce côté, oubliant le cardinal, puisqu'il n'est plus à craindre , au milieu de cette cour qui vient tout à coup de changer de face, en présence des grands intérêts du moment, entouré de cette foule s'écoulant sous ses yeux avec ses
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mille physionomies, avec ses silences terribles, avec ses cris d'amour qui ressemblent à des menaces, si le comte médite, c'est sur sa rencontre d'hier, c'est au souvenir du carrosse de la place de la Sorbonne; c'est sur Louise et sur Lesueur !
Il a enfin acquis la douce certitude que la comtesse a su résister au roi ; mais, victorieuse de l'amour qu'elle inspirait , le sera-t-elle de celui qu'elle ressent? Les dangers de Louise maintenant naissent de son pr opre cœur : une imprudence peut la perdre ; car Louis XIII serait inflexible, s'il venait jamais à savoir qu'un autre lui fut préféré. Placé entre ses deux rivaux, Marillac a déjà osé lutter contre le roi lui-même, et le faire échouer dans sa tentative la plus hardie ; il paralyserait facilement aussi les efforts de l'artiste : mais Louise , Louise , comment étouffer dans son ame ce premier sentiment d'amour qui s'y développe aujourd'hui avec tant de violence? Pour l'arracher au péril qui la menace de tous les côtés à la fois , il ne voit plus qu'un seul moyen, extrême, dé-
sespéré: puisse-t-il ne pas échouer ainsi que les autres! Un dernier projet vient de naître dans sa tête ; ce projet, il le caresse, il le mûrit, il Texécutera : c'est d'enlever sa femme !
Quoi ! l'Espagnol Villa-Médina , amoureux de sa souveraine, dans un fête qu'il donnait à son roi, n'a pas hésité de livrer aux flammes son magnifique palais, ses riches galeries de tableaux, pour emporter à travers l'incendie Elisabeth de France, sacrifiant tous ses trésors au bonheur de la presser un seul instant dans ses bras \ et lui, le comte de Marillac, lorsqu'il s'agit du salut de Louise , quand il la faut sauver du danger et de la honte, il hésiterait à rompre avec les honneurs, avec la fortune , avec cette infamante opulence , le prix d'une lâcheté! Non. Bien des difficultés se présentent encore pour l'accomplissement de cette grande résolution , mais il en triomphera !
Telles sont les idées qui tiennent absorbé dans une rêverie si profonde le mari de la favorite, tandis que le cortège royal, parti du bastion des Tuileries, et côtoyant la grande muraille for-
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tifîée de l'enceinte du nord, vient de tourner la rue Montmartre , au milieu des acclamations du peuple descendu des faubourgs.
Néanmoins un vif mouvement qui se fit sentir autour de Marillac , une halte qui s'ensuivit pour les carrosses de la cour comme pour les cavaliers de l'escorte, le força de lever la tête et d'ouvrir les yeux , pour rechercher la cause de cette interruption.
Un homme en costume de guerre, à travers la foule et les rangs des archers , a tenté de se frayer brusquement un passage jusqu'à la personne du Roi : repoussé, maltraité par les gardes , sans casque , son épée arrachée , les agrafes de sa cuirasse brisées, en désordre , d'une voix retentissante il s'écrie :
— Sire , au nom du Cardinal !
Le roi s'arrête stupéfait , et reconnaissant la Houdinière , capitaine des gardes de Son Eminence, il ordonne qu'on le laisse approcher.
— Vous arrivez tard, monsieur, lui dit-il , pour nous apporter la grande nouvelle.
— Sire, répondit la Houdinière, — la parole émue, et rajustant son justaucorps mis en lambeaux dans la lutte qu'il venait d'engager avec les gens de l'escorte , — j'étais arrivé devant le jour au château de St-Germain ; mais je n'ai pu pénétrer auprès de Votre Majesté , par les grands empêchemens qu^on y a mis. Tête-Dieu ! — pardon, sire , — on a poussé les choses à mon égard jusqu'à me tenir enfermé , pour s'opposer à ce que je parusse en votre présence, me violentant pour obtenir de moi les dépêches dont j'étais chargé; mais, par la Sainte-Ampoule ! je les avais déposées à l'abri, sire , et les voici !
Le roi fronça le sourcil , jeta un regard sévère sur la reine ^ assise auprès de lui dans la voiture, sur son frère qui s'était rapproché, et se retournant vers la Houdinière :
— Capitaine, lui dit-il, je suis disposé à prendre connaissance de ce dernier message et à vous entendre ; car vous devez en avoir à me raconter, au sujet de la perte que l'Etat et moi nous venons de faire.
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Louis xm descendit de son caiTOsse, et avisant une maison d'assez bonne apparence , non loin de la nouvelle porte Montmartre, il ordonna au capitaine de l'y suivre, agissant ainsi d'après une coutume assez ordinaire des rois ses prédécesseurs ; car la haute étiquette royale en France ne date que de Louis xiv.
Cette maison était celle d'un marchand drapier.
Au bout d'une demi-heure , le roi en sortit. Cette fois il n'alla pas tenir compagnie à la reine : montant à cheval, il se mit aussitôt à la tête du cortège, qui stationnait en l'attendant. Louis XIII semblait bouleversé de colère, moins de la fâcheuse impression que lui avaient d'abord causée les justes plaintes de la Houdinière, que du contenu des dépêches dont il venait de prendre connaissance ; car on l'entendait nmrmurer le nom de l'ancien ministre, en l'accompagnant d'épithèles sévères.
Aussi la joie et la belle humeur ne tardèrent
pas à revenir dans les rangs de la troupe dorée. Gaston avait craint d'abord, de la part de Richelieu, quelque grande révélation, ou de sages conseils, touchant la ligne politique à suivre après lui; et il savait que la parole des mourans est puissante sur les esprits timides et religieux.
Mais , à en juger par l'air dépité et mal content du maître , les adieux de Son Eminence à Sa Majesté n'avaient compromis que la mémoire du cardinal-duc.
Le cortège se disposait à se remettre en route, en descendant la rue Montmartre, pour gagner le Louvre par la pointe St-Eustache et la rue St-Honoré, lorsque, sur l'ordre du roi, la marche fut changée. On remonta vers les anciens remparts, côtoyant toujours la grande muraille, qui allait se rattacher aux fossés et défenses de la porte St-Denis.
En ordonnant ce changement , Louis xiii avait pris son air de raillerie mélancolique , et s'adressant à son frère et à ceux qui l'entouraient :
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— Suivons la ligne, avait-il dit; peut-être, messieurs , ferons-nous par-là quelque bonne rencontre qui vous maintiendra en joyeuse disposition .
Sans trop chercher à pénétrer l'intention de ces paroles, on poussa en avant, ne rencontrant d'autres obstacles que ceux apportés par la presse du peuple et par les cris qui parfois épouvantaient les chevaux et les faisaient se cabrer. Comme le Roi arrivait sur le monticule, ancien emplacement du village de Ville-Neuve, détruit durant le dernier siège de Paris, et où s'élevaient alors les constructions récentes de Notre-Damedes-Bonnes-Nouvelles, un grand bruit éclata tout à coup. Une troupe de laquais, de porteurs de chaises , de tireurs de bois , revenant du pillage des hôtels de Brézé et d'Harcourt, firent Irruption par la rue Saint-Denis, à moitié ivres de l'hypocras et des bons vins épicés, musqués, aromatisés, dont ils s'étaient abreuvés largement. Encore affublés de leurs voleries , vraies figures de carnaval, les uns portaient des souquenilles délabrées et des chapeaux à plumes;
les autres des tabliers de cuir, des vestes de bure , et des manteaux brodés , et des hautsde-chausses de soie. En guise de bannières et de drapeaux , ils agitaient en l'air de longs bâtons avec une pancarte, sur laquelle ils avaient tracé une inscription ou une devise moqueuse contre le défunt. On y lisait :
l,^- diable cardinal, Richelieu-Lucifer, Est retourné en enfer.
puis encore :
Celui qui meurt a toujours tort ; Vive le Roi !... s'il n'est pas mort.
Longeant les fossés Jaunes , ils s'avancèrent ainsi en tumulte au devant du cortège , et acclamèrent un vivat forcené en l'honneur du souverain qu'ils venaient d'insulter sur leur pancarte.
L'escorte royale s'arrêta sur le versant de la hauteur où elle se trouvait placée en ce moment.
En présence du monarque , on ne pouvait employer la force pour dissiper les turbulens.
Le gouverneur, duc de Montbazon , descendit vers eux , accompagné de quelques archers , l'épée engaînée : — Tout beau, messieurs, leur dit-il ; vous offensez le roi : le roi est mécontent; retirez -vous.
Mais avant qu'ils se fussent rendus à l'invitation , une autre bande se joignait à eux , en faisant retentir le nom àe maître Gonin ! C'était cette même troupe d'écoliers et de pages, qui, la veille , faisait danser son mannequin sur la place de la Sorbonne. Après s'être présentés devant le petit Luxembourg , devant le palais Cardinal, devant la porte Richelieu, da-ns tous les lieux enfin auxquels se rattachait le nom ou le souvenir du Ministre , ils viennent prêter main-forte aux tapageurs. Le feu de joie s'allume devant la porte Saint-Denis, en présence du Roi et de la cour ; mais là, le mannequin , habillé de rouge, n'en devait pas être quitte pour foire le tour du brasier. Les cris : Au feu, au feu, maître Gonin ! sont proiéres par la bande tumultueuse , vingt perches se dressent pour l'abattre : on apporte du bois , on apporte de
la paille ; les bonnets sautent en l'air, et bientôt la gigantesque effigie de Richelieu tombe dans les flammes , aux applaudissemens et aux vociférations de la populace , auxquels se mêlent même les rires et les railleries des jeunes seigneurs anti-cardinalistes , qui marchent à la suite de son altesse royale Gaston ; tous enchantés d'assister à cet auto-da-fé de leur ancien ennemi.
Le roi restait silencieux et attristé à la vue de ces excès : son nom méconnu, ses ordres méprisés, le livraient à des réflexions pénibles. Il croyait lire encore dans les yeux de la foule muette cette même interrogation accablante pour lui :
— Oui donc nous gouvernera maintenant ?
En ce moment, les regards des gens de l'escorte se portèrent à l'extrémité du boulevard, vers cette légère colline devant laquelle ressortait la porte Saint-Martin, avec ses tourelles et son pontlevis; sur le plan incliné de la colline, alors horizontalement éclairée par le soleil couchant, on vovait briller des lances, et une voi-
tiire de couleur sombre descendait entourée de cavaliers.
— Je crois que la bonne rencontre nous arrive , dit le roi d'un ton de sarcasme, en se retournant vers les gens de sa suite ^ dont la figure exprimait encore la jubilation.
Aussitôt une vive commotion se fit sentir dans toutes les masses de peuple formant la haie le long des remparts.
— Le cardinal! le cardinal! s'écria-t-on. Mais on ne savait encore quel sens attacher
à ces paroles. La troupe dorée pensa que le corps du ministre était ramené à Paris, et que c'était là son convoi. Les tapageurs crurent à une nouvelle excitation adressée à eux, et se démenèrent en dansant autour de leur feu de joie.
Un vaste rideau de fumée, causé par l'incendie du mannequin , sépara alors les deux cortèges ; et l'on entendait derrière ce noir rideau comme une mer mouvante qui s'agitait , avec ses rumeurs, ses murmures, son clapotage, ses bruits orageux ; et le nom de Richelieu , dans
.160 SECO.AjDE JOURNÉE DES ULPES.
ce grand retentissement de voix hujnaiues, éclatait comme la foudre au milieu de la tempête.
Parmi les gens de cour , les regards devenaient inquiets, les fronts s'abaissaient. Marillac surtout en demeura consterné : le nom de Richelieu parut, comme autrefois, plu.s qu'autrefois, exercer sur lui sa puissance terrible; car aujourd'hui c'était pour Louise qu'il tremblait.
Enfin, le voile de fumée se déchire, s'anéantit, emporté dans les airs, et l'on voit tout à coup sur l'éminence du rempart Saint-Denis , en tête de sa petite escorte , un homme , le front nu, en habillement de guerre, précédé de deux pages à cheval, dont l'un porte son casque et l'autre ses gantelets; cet homme , c'est Richelieu lui-même , Richelieu ^^vant !
Sa voiture de suite ne contenait que ses médecins qu'il avait retenus prisonniers.
A cette vue, toutes les bandes de pillards, de pages et de tapageurs , saisies d'épouvante ,
LES DEUX COKTEGES.
se mêlant , se heurtant pour fuir . disparaissent en tumulte. Le désordre se met parmi les spectateurs; un mouvement d'hésitation, d'ondulation, de flux et de reflux se fait sentir. On croirait qu'ils craignent que le regard perçant du ministre ne plonge dans leurs cœurs pour y lire leur pensée secrète ; puis la foule , après avoir quelque temps tourbillonné indécise, chassée par la frayeur , mais retenue sur place par un sentiment invincible de curiosité , s'arrête : un profond silence règne soudainement surcettenombreuseassembléepopulaire.Latête découverte , le cou tendu , la bouche béante , chacun tient ses yeux fixés avec stupeur sur cet homme qui semble avoir triomphé , même de la mort ; ce qu'on croit voir de merveilleux dans son retour agit sur les imaginations et les lui rallie; près de lui, ou se sent plus fort pour résister aux lipans, à la guerre civile, à la tyrannie des grands , à l'insolence des petits ; puis un cri s'élève, puis un autre j puis enfin sur toute la ligne des remparts qui se prolonge du pont-levis Saint-Martin aux fossés Jaunes ,
une acclamation immense , universelle , spontanée, part des rangs pressés du peuple :
— Vive le grand cardinal !
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€a loi ^'al>ulth•f.
Le roi restait vivement heurté de ce que, dans cette grande comédie de la fausse mort du ministre, il avait d'abord joué, comme les autres, le rôle de dupe. En vain Richelieu s'en était excusé, en appuyant sa défense sur la nécessité absolue pour lui d'accréditer ce bruit à Noyon , afin de se débarrasser de ses ennemis , et de sortir vivant du piège oii il se trouvait pris; sur ce que si la HoudinieTe n'était pas arrivé à temps auprès de sa personne royale,
la faute en était à d'autres ; Louis XIII gardait sa rancune ; et , le soir , lorsque le ministre quitta le Louvre , les adieux qu'il y reçut annonçaient une disgrâce complète.
Au petit coucher , toute la cabale anti-cardinaliste se rassembla autour du Roi . Dès la matinée du jour suivant, accourus dans les antichambres du château , les courtisans se disaient à l'oreille — qu'à l'instant même le cardinal-duc allait recevoir l'ordre de se retirer dans ses domaines de Richelieu ; — que le comte de Charost, alors enfermé avec le maître , devait , avant dix minutes , à la tête des archers écossais, balayer le palais-cardinal; et Von s'embrassait , on se félicitait , en votant des actions de grâces à la reine, à monseigneur d'Orléans , à mademoiselle d'Hautefort, et surtout à la jolie comtesse de Marillac , dont on s'exagérait facilement le pouvoir sur l'esprit du monarque.
D'Espenan , capitaine de service , sortit de !a chambre du roi au milieu de cette rumeur.