‹ Une maitresse de Louis XIII (volume 2)Chapitre 45 sur 52 · LA LOI D ADULTERE · texte numérisé non relu

LA LOI D ADULTERE

Tous y l'oreille avide . l'œil inquiet , l'entourèrent pour le questionner.

— L'affaire est faite^ messieurs, répondit-il, sans s'arrêter. — Charost vient de recevoir l'ordre, ce qui le met en grand émoi, car il est la créature de Richelieu ; mais, mordieux ! il faudra bien qu'il obéisse. Quant à moi, j'ai chargé de faire défendre au ci-devant ministre l'accès même du Louvre !

— Vive le Roi ! s'écrièrent unanimement les seigneurs anti-cardinalistes.

Au même instant , la porte d'entrée s'ouvrit j la voix de l'huissier fit résonner ces mots :

— Son Eminence le Cardinal-Duc !

Et Richelieu , à la tête de plus de soixante gentilshommes des premières maisons du royaume , traversa les antichambres d'un pas grave et lent, la main appuyée sur l'épaule d'un page, en laissant tomber sur les assistans ébahis quelques mots de bienveillance et de protection.

Comme il arrivait d'un côté , de l'autre , le

comte de Charost, pâle, la figure boule ver- 2. 24

sée, sortait de chez le roi. Le ministre et le capitaine des gardes chargé de son expulsion^ se trouvèrent en présence. La foule attentive, en éveil , fit rumeur autour d'eux, attendant avec une grande perplexité le résultat de ce face à face.

Richelieu paraissait soucieux et souffrant : son attitude avait été d'abord celle d'un homme abattu par la maladie et les ennuis. Néanmoins à la vue de Charost , il se redressa , et l'apostrophant d'un air à la fois impératif et familier : — Venez à moi , Charost , et prêtez-moi le bras pour me soutenir. Vous allez m'accompagner chez le roi : nous avons des ordres à vous donner. — Puis se retournant vers les groupes de courtisans restés stupéfaits, les yeux grands ouverts, et la bouche béante, en voyant Charost obéir à son injonction, quoique avec trouble et malaise : — Messieurs, leur dit-il, je reçois vos salutations.

Et incontinent on entendit la voix de l'huissier du cabinet retentir comme celle de l'huissier des antichambres, pour annoncer au roi :

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— Son éminence le Cardinal-Duc !

La porte s'était refermée ; le rideau de velours aux franges d'or avait glissé sur sa tringle , séparant ainsi par une double barrière les acteurs principaux de ce drame, des acteurs secondaires. La bande anti-cardinaliste, déconcertée, inquiète, s'effaçant contre les murailles, murmurait encore des paroles d'espoir et d'encouragement, d'une voix basse et tremblante, tandis que les partisans de Richelieu, la tête haute et le poing sur la hanche, semblaient attendre avec calme le résultat de cette entrevue.

Le cardinal connaissait la difficulté de sa position j il n'ignorait pas les résolutions du petit coucher ; il savait que le roi ne l'aimait guère , et qu'entraîné par les événemens de la veille, à montrer le fond de sa pensée, il lui rendrait difficilement ce pouvoir contre lequel il avait protesté lui-même devant une partie de sa cour. Le ministre, dans les occasions périlleuses pour ♦son crédit, feignait toujours de

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vouloir se retirer des affaires, et d'en laisser le poids au faible monarque. Cette fois il se garda bien d'employer ce moyen : c'eût été mettre le roi trop à l'aise. Mais si aujourd'hui Richelieu se trouvait privé du secours de son arme familière , il ne s'en présentait pas moins au combat avec de bonnes provisions de guerre.

Suivi de Charost, quand il se montra devant le roi , il le trouva faible et languissant aussi , malade enfin d'une nuit passée sans sommeil, et la tète bouleversée par cette grande détermination qu'on lui avait fait prendre. A la vue du cardinal, Louis xni se lève, saisi de surprise , adresse à Charost un regard de colère ; mais avant qu'il eût pu exprimer la pensée qui l'agitait :

— Sire , s'était écrié RiclieUeu , malheur à nous ! L'une de vos armées royales vient d'être battue devant Thionville ! Feuquières , le brave marquis de Feuquièr es , qui la commandait, est mort frappé d'une mousquetade ! Le maréchal de Châtillon, au lieu de lui porter secours,

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comme il le devait , est resté inactif dans ses lignes î Picolominij à la tête des Impériaux, s'avance sur Verdun ! Le cardinal-infant tente d'opérer une jonction avec lui par la Meuse ! J'en ai reçu la terrible nouvelle au milieu de la nuit. Sire, si nous ne faisons tête à l'orage, avant quinze jours peut-être on pourra voir du haut des tours de Notre-Dame flotter les bannières espagnoles! — Et sans attendre que le roi fût revenu de sa stupeur : ■ — Déjà mes mesures sont prises , ajouta-t-il ; il n'y a point un moment à perdre : que les gardes-suisses et les archers écossais soient dirigés à l'instant sur Verdun ; de nouvelles levées provinciales vont être publiées ; des changemens sont à faire dans l'armée de Champagne. Voici les ordonnances préparées : que Votre Majesté daigne y apposer sur-le-champ sa signature.

— Feuquières battu ! Feuquières mort ! . . . murmura le roi-, terrifié, anéanti, en retombant sur son siège.

Puis, sans plus songer à ses griefs contre le

ministre, il parcourut les papiers que celui-ci lui présentait; et quand il eut vérifié de ses propres yeux l'authenticité du récit de ce nouveau désastre, il signa.

Un éclair de joie et de triomphe brilla sur le front pâle de Richelieu. Par un nouvel acte de puissance, il s'était rattaché à la royauté : la date du jour allait attester à tous qu'il était Ministre encore ! Un souffle de sa bouche avait suffi pour renverser ce vaste échafaudage péniblement élevé par ses ennemis. Il ne lui restait plus qu'à se venger d'eux !

— Comte de Charost, dit-il, en se tournant vers le capitaine des gardes , qui , après s'être trouvé placé entre l'enclume et le marteau, commençait à reprendre courage, — portez ces ordres au secrétaire-d'état Des Noyers, et qu'il en soit fait ainsi qu'il est dit.

Puis il déposa une autre liasse de papiers devant le roi en ajoutant :

— Ceci est l'arriéré, Sire.

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Charost sortit. Le ministre et le roi restèrent seuls.

Feuqiiières s'était fait battre, s'était fait tuer bien à propos pour sauver l'omnipotence du cardinal. Cependant les premières impressions subsistaient encore dans l'esprit de Louis XIII. Il garda quelque temps un silence glacial , interrompu seulement par une toux sèche dont il était tourmenté. Le cardinal ne se trouvait guère dans un meilleur état de santé. Fatigué par tant de secousses , épuisé par le travail , par la fièvre, par le dernier effort qu'il venait de faire, il restait debout devant le roi, à moitié courbé par la souffrance, s'appuyant d'une main sur le haut dossier d'un fauteuil, et de l'autre étanchant avec son mouchoir la sueur qui lui coulait du front.

Le roi lui fît signe de s'asseoir. Et lui adressant aussitôt la parole :

— Si l'Etat court des dangers aujourd'hui, à qui la faute? N'en peut-il retomber une par- . tie sur vous ?

— Sur moi, Sire!

— Si vous vous étiez trouvé à visiter nos armées du Nord lors du désastre de Thionville , comme cela était convenu , peut-être eussiezvous prévenu ou réparé cet échec ! Mais il vous a plu de perdre trois jours à Noyon, et de venir ensuite....

— A qui la faute? interrompit le cardinal en prenant une attitude plus lîère; — vous le demandez, Sire ! Est-elle à moi ou à ceux qui, en voulant attenter à ma personne, m'ont forcé de m'abriter derrière les murailles de Saint- Géry, et qui par-là ont mis empêchement à ce que j'exécutasse les ordres de Votre Majesté ?

• — Fort bien ! monsieur le cardinal , répliqua le roi avec vivacité ; vous allez encore nous parler de conspirations, de complots! je devais m'y attendre. Par la messe! ne dirait-on pas que la France entière n'est qu'un repaire d'assassins, occupés à vous tendre des embûches , et que ma noblesse elle-même ne tire l'épée du fourreau que pour en diriger la pointe contre votre poitrine ! Remettez-vous de cette pani-

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que, cardinal-duc, vous n'êtes point encore autant détesté que vous le croyez. Au surplus, tout complot suppose des chefs. Ces chefs , qui sont-ils ?

— Plus tard je pourrai les convaincre, répondit Richelieu; aujourd'hui je ne puis quele^ nommer.

Et il articula lentement les noms de Tréville, de Tilladet et de La Salle.

Et à chacun de ces noms la physionomie du roi s'assombrissait de plus en plus. Une expression de douleur se répéta trois fois sur ses traits. Sa voix prit le ton du sarcasme, bientôt après de la colère.

— Vous ne pouviez , monsieur le cardinal , vous choisir des victimes parmi des serviteurs plus fidèles et plus dévoués à ma personne : ceux que vous venez de nommer sont capitaines de mes gardes. Ce serait se tromper étrangement que de croire que j'éloignerai de moi sur de vagues accusations ce qui fait ma sûreté. — Il attacha alors fixement ses yeux sur ceux du cardinal, et reprit : — Ceux-là vous

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gênent-ils donc aussi ? et dois-je enfin ajouter foi aux discours qui m'ont été tenus sur vous ?

— Et quels sont ces discours , Sire ? dit le cardinal légèrement troublé, moins encore des paroles du roi et du ton dont il les prononçait, que de ce regard fixe contre lequel Richelieu n'avait pas l'habitude de lutter; car Louis XIII, conservant la timidité de ses manières jusque dans la vie privée, levait rarement les yeux vers ses interlocuteurs.

— On m'a affirmé , poursuivit le roi , et la personne qui m'a parlé ainsi n'avait aucun intérêt à médire , que vous aviez formé le dessein de devenir mon maître, et peut-être bien aussi le maître après moi! que c'était pour cela que vous m'aviez excité à déclarer la Reine déchue du droit de régence ; que vous m'animiez contre mon frère Gaston ! . . . pour cela encore que vous vous étiez opposé à ce que ma mère revînt en France ! Vrai Dieu ! rien de tout cela ne se passera comme vous l'entendez ! J'ai rendu ma confiance à mon frère, mon affection à la Reine, et ma mère reviendra ! Vous

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vouliez , dit-on , rester le personnage le plus considérable du royaume, quand je ne serai plus ; car vous avez aussi la prétention de me survivre. Mais halte-là, mon cousin!... nous sommes plus jeune que vous !

Richelieu s'apprêtait à répondre. L'irritation nerveuse qu'il ressentit en ce moment lui comprima la gorge avec une telle force , que les mots ne purent s'en échapper; le spasme qui s'en suivit le laissa quelque temps muet et sans force. Le roi, de son côté, après ce mouvement de vigueur et d'audace, fut pris d'une toux tellement violente, que le sang lui vint à la bouche. Il en perdit tout à coup sa ferme contenance, tomba dans un profond abattenaent ; et ces deux hommes rivaux, chargés des destinées d'un grand peuple, ces fiers athlètes, tout à l'heure se disputant la puissance suprême pour l'avenir, semblaient deux moribonds arrivés du même pas à la même tombe, et qui se demandaient lequel y descendrait le premier.

Quand le cardinal se fut remis de sa gêne ,

il comprit que la crise maladive du roi avait dii suffire pour éteindre en lui cette vigueur de volonté qu'il venait de manifester. Il pouvait oser, il osa.

— Quoi ! reprit-il en élevant la voix à son tour ; — j'aurai consumé les forces de mon ame et de mon corps à vous servir vous et l'Etat, et voilà comment Votre Majesté m'est en aide auprès de mes calomniateurs ! Et ils n'auront qu'à m'accuser pour trouver votre oreille complaisante à les entendre ! Dans toute autre circonstance un seul parti me resterait à prendre : celui de me retirer. — Il ne donna pas au roi le temps de l'interrompre, et poursuivit d'un ton plus ferme : — Mais le royaume est en danger ; il y va de votre gloire. Sire, et du salut du pays... je dois rester encore... je resterai !

En entendant ce dernier mot, Louis XIII se rappela ses déterminations du matin , ses engagemens delà veille. Il releva la tête vers son interlocuteur ; mais cette fois ce fut le Roi

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