‹ Une maitresse de Louis XIII (volume 2)Chapitre 48 sur 52 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Ces Effl)crfl)f6.

Tandis que ces choses se passaient au Louvre, Marillac nt pensait qu'à nicttie à oxecution son rapt projeté. Il avait parcouru la ville dans tous les sens ; une voiture était prête, des clie-

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vaux retenus, de l'or mis en sac. Dans cette audacieuse entreprise d'un mari qui veut enlever sa femme, ce n'élait ni la colère, ni les faveurs du roi , qui faisaient broncher sa résolution ; mais Louise ! quelle ne serait pas sa irayeur lorsqu'elle se verrait tout à coup abordée par des hommes masqués, insensibles à ses cris, à ses larmes, violemment séparée de sa tante ou de sa vieille camériste, jetée dans un carrosse, et entraînée loin de Paris et de la cour ! Cependant en pouvait-il être autrement? Se laisserait-il arrêter par les premiers obstacles qui se présentaient à lui? Non! Il fallait franchir les barrières qu'on ne pouvait tourner, briser celles qu'on ne pouvait franchir; puis, au milieu des assaillans, des ravisseurs , Marillac serait là, invisible d'abord, mais présidant à l'attaque , la modérant ou l'activant , selon la nécessité, et donnant à la violence même un certain air de gentilhommerie. Puis encore, une fois hors des enceintes de Paris, il deviendrait le compagnon de voyage de Louise; il la rassurerait; il la calmerait par de

douces paroles, par ses témoignages de respect, par sa soumission à ses autres volontés, à ses refus même 5 il lui ferait bientôt comprendre que c'est pour sauver son honneur, sa vie peutêtre, qu'il l'arrache aux amours du roi et aux vengeances du cardinal !

Il ne restait plus au comte qu'à trouver des hommes dignes de le seconder dans cet enlèvement bizarre. Se confier à f-^s amis de cour , c'était compromettre la comtesse et la réussite de l'affaire. Il lui fellait des gens forcément dévoués, forcément discrets, de ces gens dont on reçoit les services sans devenir leur obligé, et qui, comme les comparses de la comédie , fig irent dans une pièce sans en connaître l'intrigue.

Il savait les trouver parmi ces gentilshommes de brelan, ces marquis du palemail et de la longue paume , nobles âmes que la vue d'une poignée d'or fait tressaillir d'audace et de dévouement. Marillac avait été long-temps à même de les étudier et d'apprécier leurs bonnes qualité.s. Pour les rencontrer, il parcourut

aussitôt quelques tavernes , quelques maisons de jeu, et, moyennant finance, il eut bientôt recruté ses hommes; et tandis qu'il se tenait là, dans un de ces tripots, distribuant des à-comptes à sa troupe, du coin de l'œil il avisa le tapis vert; il entendit de ses deux oreilles sonner les dés dans le cornet: il redressa tout à coup la tête comme un vieux cheval de guerre mis à la réforme, quand après un longtemps de repos le son de la trompette éclate près de lui. Marillac ne voulait pas jouer cependant; figurer comme acteur dans un pareil bouge était indigne de son rang , de sa position , des nobles idées qui lui travaillaient le cerveau ; mais il se rapprocha des joueurs pour juger des coups, risqua des conseils, fit preuve d'un grand savoir dans la science des combinaisons numériques; puis^ fatigué de se tenir debout, il prit un siège; puis enfin, songeant à son escarcelle dégonflée par les à-comptes, voyant l'or même qu'il venait de donner tomber sur le tapis, la tentation lui prit d'en redevenir possesseur, et de reconquérir par adresse

et savoir-faire ce qu'il avait cédé par nécessité. Bref, à trois heures du matin , monsieur le comte de Marillac, premier gentilliomme de Sa Majesté, sortait du tripot, désolé, désespéré, la bourse vide, les poches dévastées de fond en comble , et forcé de recourir à des emprunts pour enlever sa femme !

Quand il rentra chez lui, il trouva son page qui avait veillé pour lui remettre un message arrivé depuis douze heures , et scellé aux armes du roi. Ce fut d'abord d'une main émue que Marillac tourna et retourna la missive royale, se promettant d'avance de résister à la volonté du maître , si , comme il le craignait, on avait le dessein de l'éloigner de Louise. Enfin, il rompt le cachet, prend connaissance du contenu de la lettre , et se frotte les yeux , croyçint être abusé par un rêve. Il ordonne sur-le-champ à Monseigneur d'allumer tous ses flambeaux, se.s candélabres, ses chandelles de toutes couleurs! et, aux clartés de cette ilhimination , il relit de nouveau, h haute voix, pour que los mots enchanteurs du

message viennent frapper son oreille, comme ils ont ébloui ses regards et remué délicieusement son cœur !

Qu'était-ce donc ? . . . Un ordre d'exil .

Mais l'exil en paradis terrestre, l'exil comme il n'eût osé l'espérer, l'exil avec Louise, dans leur beau domaine d'Attichy , loin de la cour, à l'abri des entreprises du roi. Enfin il était disgracié: il allait être mari, sans avoii' besoin d'un enlèvement !

Sa première pensée fut de courir auprès de sa femme ; mais l'heure était-elle convenable pour se présenter? Au milieu de la nuit, l'arracher au sommeil, et l'épouvanter peut-être par cette heureuse nouvelle, cela était impossible. D fallut attendre le jour. Il ne pouvait dormir : pouituer le temps, il consacra cinq heures à sa toilette. Jamais Mo/iseigneiu- et son valet de chambre n'avaient eu si rude besogne que celle qu'il leur donna en ce moment : il essaya tous ses habits, tousses pourpoints, flotta une heure^ indécis, entre la cravate etla collerette. Plutôt amant

que mari, c'était en bonne fortune qu'il allait se rendre auprès de sa femme. Enfin, l'instant arriva : Monseigneur, d'un pied leste , le précéda chez la comtesse , et bientôt Marillac entendit ces mots qu'il eût payés de tout son sang :

— Que monsieur le comte soit le bien venu !

Oh! qu'alors ce cœur, si calme au milieu des périls et des plaisirs, battit avec force dans sa poitrine ! Ses jambes tremblaient , et sa respiration, coupée par intervalles inégaux, lui lit craindre un instant de ne pouvoir s'exprimer. Pourtant il se remit de ce trouble, et développant toute l'élégance de sa taille, beau, brillant , répandant autour de lui une odeur de jasmin, il entra.

Marillac s'était avancé avec empressement jusqu'au milieu du salon ; mais il s'arrêta inquiet et surpris , en apercevant là tous ceux qu'il ne cherchait pas, et non celle qu'il croyait y voir. La vieille demoiselle de compagnie, la baronne et le Père Pradines , se trouvaient seuls devant

lui, le visage alongé, les yeux ébahis, dans l'attitude de gens saisis encore à la pensée d'un désastre imprévu.

— Qu'est-ce donc? demanda le comte, et que se passe- t-il?

— Ignorez-vous la disparition subite de madame de Marillac ? répondit la baronne. Depuis hier , à l'heure où lui fut remis cet ordre fatal de la part du roi , nous ne l'avons pas revue. Mais cet ordre, nous le ferons révoquer ; il n'a pu être arraché au roi que par l'intrigue et la calomnie! Vous réclamerez aussi de votre côté , n'est-il pas vrai , monsieur le comte ? Qu'avez - vous fait l'un et l'autre pour encourir le châtiment d'exil?... Il faut que vos ennemis soient confondus : ils le seront !

Sans attendre la fin des doléances de madame de St-Cernin, Marillac, à peine revenu de l'étourdissement que lui a causé cette nouvelle , est sorti du salon : il s'est éloigné du Louvre, et se trouve en quelque minutes devant le logis

(le la comtesse de Maure. C'est là qu'il espère rencontrer Louise ; mais Louise n'a pas paru chez la sœur de Marillac.

Il court chez mademoiselle de Chémerault. Au nom de la comtesse, celle-ci se trouble, se déconcerte; des pleurs lui viennent dans les yeux; une sorte de remords semble l'agiter; elle accuse le cardinal ; elle s'accuse elle-même, mais en discours tellement embrouillés, que la seule certitude que Marillac emporte en la quittant , c'est que mademoiselle de Chémerault, non plus que les autres, ne connaît le lieu de la retraite de Louise.

A son tour, le brave pelletier-haubannier de la rue Saint-Denis reçoit la visite de son beau neveu, le noble comte de Marillac, mais vainement encore pour le malheureux époux.

Enfin , après avoir épuisé ime partie de sa journée en courses infructueuses , une idée pénible, une idée cruelle, qu'il a d'abord essayé de repousser, s'empare de son esprit, plus forte , plus impérieuse. Il va se rendre

chez Lesueur; et malheur à l'artiste si ses soupçons se réalisent !

— Cependant^ se dit le comte, irai-jedonc me battre contre lui, lorsque son bras affaibli est incapable de soutenir une épée? La mort de Lesueur^ de cet homme qui fut mon ami, sauverait-elle la réputation de Louise ? Non : ce serait la flétrir à jamais : chacun remonterait bientôt à la cause de ce duel, de ce meurtre ! . . . Mais quoi ! celui qui m'aura enlevé le bonheur , qui aura brisé dans mon sein cette dernière espérance, dont j'allais voiréclore les fruits j celui qui m'aura privé de la seule gloire ambitionnée par moi, celle de conserver Louise à la vertu, vivra-t-il heureux, paisible, tandis que moi, dévoré d'amour et de jalousie, je ne pourrai même répondre à ceux qui me reprocheront ma honte : — Elle fut lavée dans du sang ! — Par ma mère ! cela ne peut être , cela ne sera pas ! — Et les idées les plus dissemblables se succédant aussitôt dans sa tête , il en vint à se reprocher les soupçons dont il était tourmenté : — Allons , pensa-t-il , insensé que je suis ! où vais-je

chercher cette femme si pure , si timide , qui a su résister à l'amour même d'un Roi? N'est-ce point là une calomnie que j'ajoute à celles dont Louise fut l'objet, et dont je prétendais la défendre? Elle a pu, le sachant malade, souffrant, lui venir en aide, pour le plaindre , pour le consoler, pour répandre sur sa blessure des paroles de pitié et des pleurs adoucissans; mais l'amour, dans un cœur de vierge , a-t-il donc cette audace qui fait braver l'opinion du monde , qui pousse les êtres ardemment passionnés dans les périls de leur faute, avec transport, avec orgueil, comme un soldat dans la mêlée? Louise ne peut être chez Lesueur ; ce n'est point là que j'irai chercher!

Et comme il achevait cette réflexion si douce, si tranquillisante, il se trouvait devant la porte de l'artiste. Après quelque hésitation , il entra.

La nuit était venue : une petite lumière, faible et pâle éclairait seule l'atelier. Dans la demi-obscurité de la chambre , Marillac vit se mouvoir une femme. Le cœur lui battit avec

a. iC)

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violence: il avança. Assise^ courbée sur ellemême, enveloppée dans une mante, dont la cape lui recouvrait en partie la figure, cette femme paraissait s'abandonner à la douleur ou à la rêverie. Par un mouvement rapide, irréfléchi , le comte court à elle , la saisit par le bras , l'attire brusquement à la lumière , renverse la cape dont sa tête est couverte... De longs cheveux noirs s'en échappent aussitôt, et tombent en se déroulant sur ses épaules. C'est Jeanne la Brabançonne, Jeanne , les yeux rougis de larmes , et qui se recule épouvantée à la vue de Marillac.

En la reconnaissant, celui-ci respira plus à l'aise.

— Ah !.. . c'est vous , ma belle fille , lui ditil , — et se remettant tout-à-fait de son émoi ; — vive Dieu ! je suis ravi de vous voir : jamais un visage ne m'a plus réjoui que le vôtre en ce moment. — Et comme Jeanne le regardait toujours avec une sorte de terreur : — Ne craignez rien, ajouta-t-il, je suis incapable aujourd'hui de distinguer du bleu ou du noir

LES RECHERCHES. 6i)9

dans les yeux de la plus jolie fille du monde... Allons, m'imputez-vous encore à grief notre dernière entrevue dans cet atelier . . . lorsque votre honnête homme de père vint si bien arranger les choses? Maintenant comme alors , je me sens disposé à vous en demander pardon ; mais avant tout, je suis venu pour maître Eustache Lesueur... Où est-il?

— Il est sorti, répondit Jeanne, après avoir balbutié quelques paroles inintelligibles.

— Comment ! est-il donc déjà en si bon état de santé qu'il puisse courir les rues à cette heure? Par saint Christophe , le grand guérisseur , je l'attendrai céans, pour qu'il en reçoive mon compliment sincère avant de se mettre au lit.

— Vous l'attendrez ! s'écria Jeanne avec un accent plein d'anxiété. ... mais vous ne pouvez l'attendre; il faut que je parte, que je ferme la porte. ...

— Quoi donc ! reprit Marillac d'un ton plus grave, et laissant percer sur ses traits

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l'inquiétude qui commençait à l'agiter de nouveau. — Ne doit-il pas rentrer ?

— Non... ne vous l'ai -je point dit? Il est à la campagne... au bon air... pour quelque temps... jusqu'à guérison complète... C'est Je médecin... qui l'a voulu.

— Le médecin , murmura Marillac , frappe de cette concordance singulière entre le dépari de Louise et celui de Lesueur ; et se rapprochant de la Brabançonne dont le trouble croissait de plus en plus : — Oii est-il? s'écria lo comte d'une voix forte et impérative.

— A la campagne, vous dis-je.

— Dans quel lieu ?

— Je l'ignore.

— Vous l'ignorez! — Il la saisit violemmenf par les deux bras , et l'étreignant à lui faite refluer le sang au visage , fixant sur elle un regard plein d'une invincible volonté : — Non, vous ne l'ignorez pas ! et il me faut la vérité ! — Où est-il ? — Est-il parti seul ? — Depuis quand ? — Quelle route a-t-il prise ?

Et à chacune de ces questions articulées

LES aSCHERCBËS. 401

avec le ton de l'emportement et de la fureur, Jeanne garde un silence obstiné ; et cependant les mains vigoureuses de l'interrogateur comprimaient graduellement avec plus de force ses bras faibles et presque nus.

Enfin : — Vous ne saurez rien ! réplique-telle ; et un cri de douleur lui échappe en même temps.

Marillac cesse aussitôt de la retenir , de la torturer ; il a honte d'avoir si rudement maltraité la pauvre fille. Il lui en demande pardon d'une voix émue , désolée , avec des imprécations contre lui-même. Puis , dans le besoin qu'il éprouve d'éclaircir le niystère qui l'environne, et dont Jeanne paraît avoir connaissance , il la conjure de lui révéler l'asile de Lesueur , descendant avec elle jusqu'aux prières , aux supplications , cherchant même à la tenter par de riches promesses. Puis il en revient aux emporternens, aux menaces.

La Brabançonne alors s'avança résolument vers le comte, et lui présentant ses deux bras déjà meurtris :

— Brisez-les , lui dit-elle^ si bon vous semble. Ni pouBor, ni pour argent, par force, ni par violence , vous n'obtiendrez rien de moi ! Une lois il fut blessé par vous ! Qui sait ce que vous méditez encore contre lui! sachez -le, monsieur; si ma langue devait le mettre en passe du plus petit danger, Jésus ! je la couperais avec mes dents !

Marillac s'éloigna la lète bouleversée, ne doutant plus de son malheur ; et il se mit à battre le pavé de Paris , sans but , sans projets, seulement pour faire diversion au grand trouble qu'il avait dans l'ame.

Tl n'était pas à la fin des aventures de sa journée.

Comme il se trouvait devant le cabaret de Puyvert , situé près de la porte Saint-Honoré , au milieu des rires et des cris qui partaient du premier étage , alors noblement éclairé , il entend prononcer son nom ; il s'arrête , il écoute.

Là, depuis trois heures attablés, entourés de

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bouteilles vides et de bouteilles qui se vidaient, les yeux brillans, la voix enrouée, Voiture, de Rieux, Montglat, Cinq-Mars, et toute la haute volée des coureurs de tripots et de cabarets , réunis dans un joyeux souper, glosaient à qui mieux mieux sur les nouveaux mécomptes de cour, sur le complot de Noyon, sur la résurrection du cardinal. Plusieurs d'entre les convives s'apprêtaient Ti rejoindre l'armée de la Meilleraie à Hesdin; les hriiides et les rasades se multipliaient en guise d'adieux; on se donnait de l'esprit et de la joie à pleines gorgées, et, le vin d'Arbois aidant, les malicieux propos s'entre-choquaient comme les verres. On eut bientôt passé toutes les femmes de la cour en revue: madame de Marillac ne pouvait être oubliée ; on parla de son renvoi, on en rechercha les causes.

— Comment la comtesse s'était-elle jusqu'à présent dérobée à la surveillance du cardinal?

— En se cachant dans le lit du Roi ! répondit de Rieux.

Quelques-uns des convives prirent fait et

cause pour la comtesse. Excité par la contra- ' diction, le jeune marquis répéta son dire en élevant la voix de plus en plus, ajoutant vingt railleries à la première, frappant sur la table à faire danser un branle général aux assiettes, et buvant à chacun de sesbcnsmots ! Puis d'autres propos vinrent à la traverse de ceux-là. Et l'on pensait à toute autre chose , lorsque Voiture , qui, le dessert approchant, avait été faire un tour d'inspection à l'office, rentre dans la salle du festin en annonçant gaîment à Rassemblée 'un joyeux convive de plus.

A la vue de Marillac, s'avançant derrière Voiture, une acclamation de plaisir et de surprise retentit; on le salue par un wVa^ de bienvenu; et chacun quittant sa place à la hâte , court au devant du comte pour faire bon accueil à sa disgrâce. Un manteau est jeté devant ses pas en signe d'honneur.

— Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt ? lui cric-t-on. — Nous t'avons appelé trois fois sous la table. — Nous avons fini de la victuaille et de la bonne chère ; mais maugrebleu ! nous re^ou-

LES BECnERCHES. 405

peroiis ! pour que nos assiettes ne restent pas froides tandis que la tienne fumera !

Et un murmure d'assentiment répond à cette bizarre proposition.

Tandis qu'autour de Marillac, ses dignes compagnons se démènent ainsi pour lui faire fête, traversant, silencieux, les rangs pressés des. convives, repoussant les mains qu'on lui présente en témoignage de bon accord, évitant les accolades, il promène sur tous un regard de mépris, et l'air hautain , mesurant de Rieux des pieds à la tète :

— Quelqu'un ici, dit-il, s'est permis d'attaquer, par mauvais discours, l'honneur de celle qui porte mon nom ; ce quelqu'un, je le déclare un lâche !

— Vertu de ma mère ! s'écrie de Rieux , je crois qu'il s'adresse à moi ! Quelle sotte comédie vient nous jouer là ce triste bouffon ? Et depuis quand, mon galant chevalier , es-tu si soucieux de l'honneur de ta dame ?

— Est-ce donc vous , monseigneur de Rieux, — reprend le comte , tremblant de fureur ; —

et, les yeux ardens, l'aN^sant sous le nez: — est-ce donc vous qui avez parlé si haut et si bien? Si cela est, c'est donc à vous que je dirai : — Vous êtes un infâme calomniateur !

A cette foudroyante apostrophe, le marquis, ivre et pâle , étourdi par la colère autant que par le vin, recule d'un pas, va pour porter la main à son épée ; mais ne la trouvant point à son côté, il tire vivement l'un des gants qui pendent à sa ceinture , et le fait sonner sur la figure de Marillac.

Aussitôt, chacun se précipite entre eux. Dans le tumulte , la table heurtée se renverse, les chaises sont culbutées. Puyvert, attiré par le bruit, entre précipitamment dans la salle.

— Du calme, du calme, messires, dit-il ; pas de duel ! songez aux ordonnances! Le guet rôde à dix pas d'ici: voulez-vous me faire perdre ma maison ?

D'autres voix répètent : — Pas de duel ! pas de duel !

Cinq-Mars alors s'interpose comme médiateur, et s^adressant à Marillac :

LES RECHERCHES. îO/

— Mon ami, lui dit-il, êtes -vous tellement en faveur dans ce moment , que d'oser braver les édits ? Je ne le crois pas. Je suis prêt à soutenir avec vous, envers et contre tous, l'honneur de madame de Marillac ; mais soyez prudent, ou vous courez à votre perte. Songez que la tête de Bouteville-Montmorenci, celle du comte des Chapelles , ont roulé sur l'échafaud sans autre motif que celui-ci.

— Les jugemens de Dieu doivent céder aux jugemens du cardinal! ajoute Voiture en riant.

— Pas de duel ! pas de duel ! répètent les autres .

Et sinon la paix, du moins uu peu de calme commence à se rétablir parmi les disputeurs. De Rieux par un geste, Marillac par son silence, semblent consentir à s'en rapporter à l'arbitrage des convives.

Réunis en conseil, les moins fous et les moins ivres de la bande adoptent un mode de réparation qui n'entraînera ni les chances d'un combat, ni les dangers «l'un procès criminel. Voi-

408 UNE DISGltACE.

ture, nommé rapporteur, monte sur une chaise, et porte la parole :

— Dans ces pénibles circonstances, — dit-il d'un ton moitié grave, moitié plaisant, — voulant concilier à la fois le respect dû aux ordonnances royales et les exigences du point d'iionneur; considérant que les deux parties adverses ont déjà fait leurs preuves de courage et de prud'hommie, même l'une contre l'autre, nous avons décidé et décidons : — M. le comte de Marillac se contentera des excuses de M. le marquis de Rieux; et ledit marquis, après s'être excusé , lavera , nous présens , avec un linge imbibé d'eau tiède, la joue dudit comte deMariilac, pour en effacer toute macule visible ou invisible.

Un nouveau invat accueillit cet arrêt, à la suite duquel le rire reparut sur tous les visages, à Texception de celui de Mariliac.

Il écouta cependant avec assez de sang-froid l'espèce d'amende honorable que de Rieux fit à la réputation de la comtesse, quoique le ton du marquis ne fût pas toujours d'accord avec le

LES RECHERCUES. /lOQ

sens des paroles qu'il prononçait. Vint ensuite l'ablution réparatrice. La troupe des convives se rangea en cercle ; tous se coudoyant , se lançant des regards ironiques, en pen.sant à cette facétieuse simagrée, par laquelle on allait résoudre une terrible question d'insulte et de point d'honneur.

On a v'ait apporté une aiguière , une sorte de plat à barbe. Voiture et Monglat tenaient les chandelles pour mieux éclairer le tableau ; Cinq-Mars présenta le linge, et versa l'eau dans le bassin; enfin, le marquis de Rieux, se mettant à l'œuvre, passa et repassa plusieurs fois cornplaisamment son linge liumide sur la joue offensée, mais non sans une forte apparence de moquerie ; car, à diverses reprises, il faillit faire éclater un accès bruyant de gaité parmi les témoins de cette scène.

Le comte paraissait se prêter volontiers à cette singulière réparation : pourtant sa physionomie expressive se rembrunissait de plus en plus; et c'était spectacle que de voir, au milieu

410 UXE DISGRACE.

(le cette salle enfumée , tous ces visages diversement éclairés par le reflet des lumières , contractés par le rire , tenir attentivement leurs yeux attachés sur cet autre visage grave, sévère, et sur le front duquel chacun, si les vapeurs du vin ne lui eût obscurci le cerveau , aurait pu lire une pensée de vengeance.

La cérémonie terminée, Marillac, relevant fièrement la tête, dit :

— Messieurs , croyez- vous la trace bien effacée ?

— Parfaitement! lui répond-on de toutes parts.

— C'est bien.

Se retournant alors brusquement vers de Rieux, il lui applique un si vigoureux soufflet, que le malheureux , peu solide sur ses jambes avinées, va rouler au milieu des débris du souper.

Un cri général s'élève j mais la voix retentissante de Marillac dominant toutes les voix :

— Je vous défie de me faire laver celui-là !

LES RECHERCHES. jlt

Il n'y avait plus à reculer : on décida des armes, du lieu et de l'heure du combat, qui fut fixé au lendemain, à la pointe du jour.

4>2 UNE DISGRVCE.

^a ilkison îic f^frtufvoi).

A cinquante pas environ du nouveau couvent des Bénédictines de ÎVotre-Dame-de-Liesse, entre le moulin d'Olivet et le vaste espace de terres cultivées qui s'étendait de la rue de Vaugirard au laîssez-passer de l'abbaye de Port-Royal -des-(jbampSj il n'y avait alors d'autre babitation qu'un baut pavillon carré , à murs noircis et lézardés ; on le nommait la maison de Beaufroy, du" nom de son premier propriétaire. Ses contre- vents , depuis long-

temps fermés, ainsi que sa porte toujours close, annonçaient aux rares promeneurs de ce quartier perdu que les diables de Vauvert seuls avaient hanté ce manoir durant plusieurs saisons.

Cependant, un matin , les contre-vents glissèrent sur leurs gonds rouilles ; le vent frais de l'aube pénétra dans les pièces, privées d'air depuis bien des mois, et les vieux meubles, lustrés à neuf, reprirent leur service.

Près d'un cabinet donnant sur des jardins, une vaste chambre lambrissée, autour de laquelle régnait , encadré dans les panneaux , un cuir, autrefois doré , gonflé par l'humidité et se roulant dans ses angles; des fauteuils en tapisserie, une alcôve cintrée, quelques cassettes et un miroir : tel s'offrait en résumé l'étage supérieur de cette habitation , jadis témoin de folle joie sans doute ; car la maison de Beaufroy avait été maison de plaisance sous le dernier règne. Aujourd'hui, un logeur la tenait en garni pour les bourgeois de la ville qui désiraient pendant quelque temps jouir de l'air

pur de la campagne, dans un des faubourgs de Paris.

Devant la fenêtre de cette chambre, sur un large fauteuil double, étaient assis alors un jeune homme et une jeune femme , respirant la fraîcheur du matin , les mains enlacées, se souriant l'un à l'autre , et tous deux comme étonnés de leur bonheur.

Mais bientôt un souvenir pénible sembla faire tressaillir la jeune femme; la rougeur lui monta au visage , et le front pâle et languissant du jeune homme se colora par un sentiment d'inquiétude.

— Qu'as-tu donc, ma Louise ? A quoi pensestu? dit Lesueur. Oh! plutôt que de nourrir d'affligeantes idées , songe à ces projets si doux que nous verrons bientôt réalisés.

— Oui... murmura Louise; notre fuite en Italie, n'est-ce pas? la rupture de mon mariage...

— Et la célébration du nôtre , Louise ; car il faut que tu sois mon épouse devant les hommes comme tu l'es devant Dieu !

Elle garda un moment le silence ; puis le sourire de la joie revint se mêler à sa rougeur pudique , et appuyant sa tête sur l'épaule de son ami :

— Tu m'aimes donc encore? lui dit-elle.

— Si je t'aime! quand c'est par toi que j'existe! quand, pour me rendre au bonheur, à la santé , à la vie , tu as foulé à tes pieds tout ce qui séduit celles de ton âge, le luxe, l'opulence, les titres! Louise, ma Louise! Non! s'écria-t-il avec transport , non , tu n'es plus Comtesse ! tu es la femme du pauvre peintre ! Ah! quelle ne fut pas ma surprise, de quel enivrement mêlé d'effroi ne me suis-je pas senti saisi , lorsque dans mon misérable atelier d'artiste, encore abattu par la douleur, par les regrets , je vis apparaître tout à coup devant moi cette jeune fille si timide, cette jeune femme si brillante, qui, bravant les droits indignes d'un époux, les tendresses même d'un roi, venait demander amour et protection au seul cœur capable de comprendre le sien !

— Qu'il m'a fallu de courage ! dit Louise avec

un léger soupir ; mais c'était pour t'arracher à ce doute qui me désolait , pour te convaincre, pour me justifier à tes yeux , pour fuir celui-là qui frauduleusement porte le nom de mon mari ! . . . Dieu ne me punira point de t'aimer , n'est - ce pas ? Car mon amour pour toi a fait ma force ! c'est dans le mariage seul que je devais trouver la honte! Aussi... je suis venue. — Puis, attachant sur lui un tendre regard : — Tu ne sais pas , ajouta-t-elle , quel autre secours m'a aidée dans cette grande résolution? — Et lui appuyant sa main sur la bouche : — Oh! ne me le demande pas... Je te le dirai... en Italie.

Lesueur baisa la main ainsi offerte à ses caresses ; il attira Louise contre sa poitrine ; leurs cœurs, placés près l'un de l'autre, battirent d'un mouvement égal, et les doux projets revinrent. Elle se voyait déjà à Rome , aux pieds du Saint- Père , relevée de ce serment d'épouse qu'elle avait échangé contre des promesses trompeuses. L'artiste, prenant sa part de ce rêve d'avenir, la conduisait en pensée sous un autre toit nup-

LA MAISON D£ BEAUFROY. 417

tial , éclairé par le soleil napolitain , ou rafraîchi par les ombrages de la Toscane. Pour lui, Lesueur, pour lui, peintre, l'amour en Italie! l'amour au milieu de tout le prestige des arts ! Louise et Raphaël ! Pourrait-il donc supporter tant de bonheur ! Il y croyait cependant ; ii forçait Louise d'y croire ; et déjà leur destinée future rayonnait à leurs yeux dans tout son éclat : ils se décrivaient l'asile qu'ils devaient habiter, distribuaient le logement, marquaient la place de l'atelier oii Louise' passerait une partie de ses journées , en s'occupant de ses travaux de femme sous les yeux de son époux ! Et dans leur jardin , ces belles fleurs qui s'épanouiraient pour eux , et ces beaux fruits qui mûriraient pour leur table, et l'allée couverte, où le soir, quand les étoiles scintilleraient au ciel, ils se répéteraient leurs sermens d'amour, en respirant le parfum des citronniers !

Ils en étaient là de leurs songes, et leur jeune imagination s'évertuait à les brillanter encore, quand le bruit delà trompe du crieur

418 U.\li: DISGRACE.

public s'élève derrière ISotre-Dame-de-Liesse, et arrive jusqu'à eux.

Louise ;, penchée au bras de Lesueur, frissonna, et jeta sur lui un coup d'œil inquiet.

— Qu'est - ce donc? demanda celui - ci, en partageant, sans pouvoir s'en expliquer la cause, l'effroi dont elle semblait agitée. Il prêta l'oreille, et entendit distinctement la voix du crieur, récitant le préambule d'un édit.

— Eh bien ! dit la jeune femme, — en essayant de surmonter ou de déguiser sa terreur, — n'astu jamais assisté à la publication d'une ordonnance royale? Et que nous font à nous, ajoutât-elle , en tâchant de sourire , leurs lois et leurs proclamations, quand il n'y a plus de puissance au monde assez forte pour nous désunir !

— Ecoute! écoute 1... reprit Lesueur; mais une raffale éteignit la voix du crieur public , qui se perdit dans les bruits du vent.

Ils n'entendaient plus rien, et tous deux s'efforçaient , mais en vain , de reprendre leurs doux propos si fâcheusement interrompus ;

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Louise , affectant dans son maintien et ses paroles un air de tranquillité et d'enjouement, demandait quasi pardon à son ami d'un effroi qu'elle ne savait motiver que par le trouble involontaire de sa conscience , quand le son de la trompe, plus rapproché, vint la faire tressaillir une seconde fois.

Le raffale ne soufflait plus ; la voix du crieur monta vers eux forte et terrible ; et comme un glas de mort, elle frappa les amans d'épouvante , brisant une à une les riantes espérances d'avenir qui tout à l'heure les berçaient.

On proclamait en ce moment la loi contre l'adultère !

Lesueur chancela.

— Louise ! s'écria-t-il , dois-je donc causer ta perte ? Cette loi, cette loi de sang ! . . .

— Je ne l'ignorais pas, — répondit-elle avec plus de calme qu'elle n'en avait montré d'abord ; comme si la certitude du danger apportait aussi la force nécessaire pour le braver. — Non, je n'ignorais pas les conditions de cet édit qui te fait trembler pour moi. J'en avais été

instruite avant mon départ du Louvre. C'est l'édit lui-même peut-être , autant que mon

amour pour toi , autant que ma haine pour

un autrf . qui m'a poussée dans tes bras ! et puis il fallait te rendre à la vie, et je risquais la mienne ! La honte devait disparaître devant le péril! C'est là le secret que je n'aurais voulu te révéler que loin d'ici ! Mais rassure-toi^ Lesueur, reprit-elle, en élevant la voix jusqu'au ton de l'enthousiasme. — Avais-je prétendu me mettre à l'abri des lois ! La mort ou la prison, qu'importe, n'étions-nous pas toujours séparés! Que me font aujourd'hui les jugemens des hommes ! ma conscience est tranquille ; où donc est le crime? que suis-je à monsieur de Marillac? il m^avait vendue,. et moi je me suis donnée! que Dieu nous juge !

— Oui, répondit Lesueur, en relevant noblement la tête; peut-être n'était-ce pas assez de tant d'amour et de tortures pour te mériter ! Le ciel a voulu que je ne fusse digne de toi qu'après t'a voir sauvée! Eh bien! merci, mon Dieu , de la tâche que tu m'as imposée ! Je la

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remplirai avec orgueil ! J'ai trop de bonheur pour manquer de courage !

Et tous deux se livraient à cette exaltation puisée dans la force de leur amour, quand leurs regards, ramenés vers la plaine située du côté de Port-Royal-des-Cliamps , s'arrêtèrent sur quelques cavaliers qui semblaient arriver à eux.

Malgré leur fîère résolution, songeant l'un à l'autre, ils sentirent tout à coup leur ame faiblir, et se rapprochèrent vivement, avec un geste de terreur. Mais ils s'aperçurent bientôt que ces hommes n'étaient venus là que pour se battre,

— Les malheureux ! dit Louise ; ils bravent aussi des édits de mort ! Oh ! mon Dieu ! quels qu'ils soient, veillez sur eux et sur nous! Puis soudain elle poussa un cri , et désignant du doigt un des cavaliers à Lesueur :

— Mais c'est lui ! ... ne le reconnais-tu pas? s'écria- t-elle.

— C'est... le comte de Marillac î mnnnura Lesueur avec une horrible angoisse.

Il se hâta de clore la fenêtre. Louise était tombée à genoux —

A la suite de la querelle chez Puyvert, il avait été décidé que chaque champion amènerait deux seconds, et que le duel aurait lieu à cheval^ au pistolet et à Vestocade, la longue épée de combat.

Arrivés dans une petite plaine , entourée de haies vives de tous côtés, et dominée seulement par la maison deBeaufroy, les cavaliers mirent pied à terre pour discuter les conditions de la lutte, marquer l'espace, mesurer les armes; puis ensuite ils remontèrent sur leurs chevaux, et se préparèrent à prendre champ. Les seconds de Marillac étaient Cinq-Mars et le comte de Maure , ceux du marquis de Rieux , Montglat et Tristan l'Hermite, poète et gentilhomme, au service de Gaston d'Orléans.

Tandis que ces intraitables adversaires s'apprêtaient à vider ainsi leur différend; tandis qu'à travers le vitrage de sa croisée Lesueur observait avec anxiété les préparatifs du com-

bat , et que Louise , à genoux , priait Dieu avec ferveur pour cet homme dont elle portait le nom , et dont la mort cependant eût tout changé dans sa destinée , ce duel avait encore un autre témoin.

Derrière une haie vive , qui marquait la limite de la voie publique , un jeune homme , couché à mi-corps sur la route, écartait péniblement les branches d'épines , au risque d'ensanglanter ses mains , et , les yeux avides , attendait, dans des transes cruelles, les résultats de cette lutte.

11 vit les champions se partager en deux bandes , et gagner, trois par trois , et à cheval , les bords opposés de la petite plaine ; puis il entendit pousser ce cri : — En avant ! Aussitôt, la bride et l'épée d'une main , un pistolet de l'autre, le marquis de Montglat contre le mai'quis d'Effiat Cinq-Mars, le comte de Maure contre Tristan l'Hermite , Marillac contre de Rieux , s'avancèrent l'un sur l'autre au trot de leurs chevaux. Lorsqu'ils se trouvèrent à vingt pas, face à face, l'écho répéta six coups de feu.

424 UNE DISGBACE.

La fumée déroba les combattans aux yeux du jeune spectateur , dont le cœur bondissait dans la poitrine à la briser. Enfin, il revoit les six lutteurs, encore droits sur leurs arçons, s'attaquer à grands coups d'estocade , et les lames , frappées par le soleil , se croisent devant lui au milieu des éclairs. Les champions font alors une passe de traverse, comme pour échar^er leurs premières positions, et fournir la seconde course , les armes rechargées ; mais tout à coup l'un d'eux tombe de cheval et roule dans la poussière.

Un cri lamentable partit de la petite maison de Beauiroy.

Le page , qui avait jusque - là maintenu la haie entr'ou verte, la sentit se resserrer sous ses mains tremblantes et déchirées. Il fit un dernier effort pour voir dans la plaine. Les branches épineuses se séparèrent de nouveau ; mais un nuage couvrait les yeux du jeune homme. Cependant sa vue s'éclaircit , et parmi les cinq adversaires échappés aux chalices ter-

ribles du combat, Monseigneur reconnut le comte de Marillac !

Le marquis deRieux était mort, percé d'un coup d'épée au cœur.

Le premier mouvement du page , en apercevant son maître, fut de se prosterner, et de baiser la terre, comme aclion de grâces envers le ciel ; et quand il se relève, il entend des voix partir non loin de lui, de l'autre côté de la haie, et l'une de ces voix prononçait le nom de Marillac. Il prêta l'oreille.

Jacques Sirois et quelques archers se tenaient là, abrités derrière une touffe d'arbres. Ils étaient accourus au bruit des armes à feu, mais sans intention apparente d'empêcher le combat de recommencer, si tel était le bon plaisir des combattans.

— Cordieu ! disait Sirois à ses compagnons, cela ne vous réjouit-il pas d'assister à cette belle partie de pistoletade ? Ce sont des double-braves ces raffinés d'honneur, qui marchent ainsi à la fête entre l'estocade d'un ennemi et la hache

du bourreau. Leur mettra la main dessus qui voudra ; mais , par les yeux de ma chatte ! je m'en défends. Nos ordres ne sont point pour le comte , mais pour la comtesse de Marillac ! Cordieu ! si nous voulions , nous aurions aujourd'hui dans la ratière le ménage complet !

— Oui, dit un des archers, il semble que, par façon galante, le messire est venu se battre sous les fenêtres de sa femme, pour lui donner l'agréable passe-temps de le voir tuer.

Le page n'entendit plus que quelques mots encore ; et en grande hâte il tourna la petite plaine pour rejoindre son maître.

On avait transporté le corps du marquis de Rieux dans une voiture , et déjà Marillac s'éloignait en compagnie de son beau-frère et de Cinq-Mars, lorsque Monseignew parut à sa rencontre. Empressé qu'il était de lui donner des nouvelles de la comtesse , le page le saisit vivement par le bras; mais le comte, le repoussant avec rudesse, jeta un cri de douleur; et le pauvre enfant, resta muet, interdit, en

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voyant la pâleur de son visage, et le sang qui bouillonnait sous sa chemisette.

Mariilac avait eu l'épaule fracassée par un coup de feu -, et Monseigneur, baissant la tête , n'ayant plus d'autre pensée que la blessure de son maître, le suivit silencieux jusqu'au moulin d'Olivet , où le valet de chambre de Cinq- Mars , élève barbier-chirurgien , s'était tenu , prêt à la circonstance, avec un appareil de pansement.

Depuis quelques minutes , les champions avaient disparu ; mais Louise et Lesueur, encore terrifiés par le spectacle du combat, ne trouvaient plus un mot à se dire. Cette jeune femme, tout à l'heure si forte dans ses résolutions , si fière même d'un danger qui donnait à son amour le caractère sacré du dévouement , sentait naître dans son ame comme une impression de remords. Elle comprenait que, même victime d'un devoir imposé par la fraude , la femme , se courbant sous l'opinion du monde , doit subir toute sa part de malheur; que le ciel

428 UJVB DISGRACE.

n'a pas voulu qu'elle pût à son gré changer sa destinée, puisqu'il a réservé une palme pour la vertu qui souffre et se résigne ; et qu'enfin, devant le tribunal de Dieu , comme devant celui des hommes, il n'est pas permis de se faire justice à soi-même.

Lesueur éprouvait le besoin de rendre le calme à son amie 5 mais où pouvaient frapper ses paroles d'amour , quand le fatal édit retentissait encore aux oreilles de Louise , et que l'écho semblait n'en avoir pas fini de répéter le bruissement des armes de son mari ?

— Eh bien ! lui dit-elle, voulant à tout prix rompre ce silence ; eh bien ! crois-tu encore aux longs jours de repos et de bonheur que nous nous étions promis?

— Qui peut nous en ôter l'espoir ? répondit Lesueur, — s'armant d'un visage tranquille pour la rassurer. — Louise , on ignore notre retraite, et ce n'est pas ici qu'ils viendront nous chercher !

— Et pourtant c'est là, sous nos veux , qu'il

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est venu , lui ! Ton père te l'avait dit, et tu me l'as répété : — Le hasard marche souvent dans les voies de la Providence. — Si c'est le hasard qui l'a conduit devant nous , qui sait si Dieu n'a pas fait naître ce singulier rapprochement pour nous inspirer le remords de notre faute !

— De notre faute ! répéta Lesueur , avec tristesse : ainsi donc tu te repens de mon bonheur !

— Non , j'en atteste le ciel ! mais je me repens de t'avoir entraîné dans mon mauvais

sort! Dis -moi, reprit -elle avec un grand

trouble, une idée nie poursuit : es- tu bien sûr qu'il n'a pas succombé dans ce combat: L'astu bien vu toi-même s'éloigner avec les autres? Tu me l'as ditj... si tu t'étais abusé!... S'il était là, gisant dans la poussière!... attendant des secours... Lesueur, il y faudrait courir !... car j'ai porté son nom !... — Quelle est cette nouvelle rumeur qui s'élève?... Oh ! je ne puis vivre ainsi ! ... il faut que je voie !

Elle s'avance précipitamment vers la fenêtre,

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