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ettoutàcoup, reculant de deux pas , se cachant la figure entre ses mains, d'une voix presque inarticulée :
— Regarde à ton tour , et invoquons Dieu ! dit-elle.
Lesueur, sans la comprendre , suivit de l'œil la direction qu'avait prise le regard de Louise : une sueur froide glaça tout son corps, et il resta saisi de stupeur.
Jacques Sirois, accompagné de quelques hommes portant l'arquebuse ^ s'était déjà emparé de tous les abords de la maison, et semblait n'attendre qu'un signal pour envahir leur asile. Lesueur reconnut, marchant auprès d'eux , un jeune garçon qui d'abord paraissait les conduire, et qui ensuite disparut rapidement : c'était Monseigneur! Louise aussi avait cru l'apercevoir, guidant les archers de la prévôté de Paris.
— Marillac ! . . . murmura Lesueur, avec un accent de haine,
— Oui . dit Louise, il nous a découverts, il
LA MAI80X DE BEAUFROY. i?A
nous a livrés ! il se venge ! ... Ce n'était donc point un hasard !
Quelques instans se passèrent encore dans une cruelle perplexité, pendant lesquels la rumeur s'assoupit; la petite bande de Jacques Sirois faisait même en apparence mine de s'éloigner; mais tandis que Lesueur au désespoir, sans se tromper lui-même, essayait encore de rassurer Louise, une nouvelle troupe de gens armés , débouchant des environs du couvent des Bénédictines, se montra devant la maison de Beaufroy. Un homme en robe noire la précédait. C'était lui que Jacques Sirois avait attendu.
— Mourir! mourir pour moi! s'écria Lesueur, en tombant sur un siège, accablé par sa douleur et par sa faiblesse ; — mourir,' parce que tu m'as aimé !
Louise fait un dernier effort pour montrer un courage qu'elle n'a plus ; elle tend sa main vers Lesueur, mais c'est une main qui tremble; elle veut parler, les larmes et les sanglots lui éteignent la voix.
— Quoi! dit l'artiste, retrouvant des forces dans la fièvre qui le brûle, ne tenterai-je donc rien pour la sauver !
Soudain une dernière espérance brille à ses yeux.
— Ecoute, dit-il; la croisée de ce cabinet, qui tient à notre chambre , donne sur le petit enclos de la maison. J'attacherai solidement le rideau au balcon , tu te laisseras glisser jusqu'à terre , et en quelques secondes tu gagneras le couvent des Bénédictines , où l'on ne te refusera pas un asile.
Il n'y avait point un moment à perdre. Déjà l'on frappait à coups redoublés à la porte extérieure.
Lesueur court au cabinet ; mais au même instant des voix confuses montent à lui, et l'extrémité d'une longue échelle tombe sur l'appui de la fenêtre qu'il vient d'ouvrir. Attéré, anéanti, il ne doute point que les archers qui cernent le logis ne tentent l'escalade de ce côté. A peine en est-il sorti, à peine a-t-il faitghsser \e verrou dans sa gâche, qu'un bruit sourd fait
gémir et crier le plancher du cabinet : on y a pénétré !
— Ils sont là! s'écrie-t-il avec désespoir.
Louise épouvantée, mue par le seul instinct de la terreur, se précipite vers l'escalier , sans idée , sans autre volonté que celle de fuir les hommes qui sont la. Elle-même ouvre la porte du palier , et Jacques Sirois et ses archers , suivis d'un conseiller aux enquêtes , se présentent devant elle.
L'homme en robe s'avance vers Louise, tandis que Lesueur, épuisé par ces secousses horribles, s'appuyant à la muraille, ouvre des yeux hagards, cherchant autour de lui une arme que son bras affaibli ne pourrait même plus soutenir.
— Pardonnez à la pénible mission dont je suis chargé, madame la comtesse, — dit le conseiller, son chaperon fourré à la main , en honorant d'un salut profond l'ex-favorite; — vous êtes sous puissance de mari , et depuis deux jours et deux nuits, cette maison vous
sert d'asile, et vous n'y logez pas seule! Monsieur de Marillac n'a point paru ici ; donc, c'est au nom du Roi et de la loi, Madame, que je vous somme de me suivre pour vous justilier devant qui il appartient du crime d'adultère dont vous êtes accusée.
— Au nom du roi !... du roi Louis XIII ! répète la comtesse, dans une sorte de délire, en passant rapidement sa main sur son front et dans ses cheveux, comme pour rappeler sa raison qui lui échappe. — Du roi! Oh! qu'il n'a pas tenu à lui que je ne fusse coupable plus* tôt !
— Ainsi, vous avouez le crime à vous imputé? dit l'homme de justice , habile à transformer en aveu une parole imprudente.
— Oui , répond la jeune femme avec égarement , oui. . . j'avoue . . . Emmenez-moi . . . Je veux mourir!... Je suis prête à rendre compte de ma conduite au Roi... et à Dieu !
Elle essaie de faire un pas ; ses jambes plient, son corps s'alïaisse ; elle tombe les genoux en terre.
Lesueur, s'-élance vers elle , et l'étreint dans ses bras avec transport, avec ra^e: — Marillac ! Marillac! s'écrie-t-il; et dans son cœur, c'est une malédiction jetée sur celui qu'il croit l'auteur de leur perte, lorsque tout à coup la porte du cabinet, ébranlée sous une secousse violente , cède , et le verrou vole au ni ilieu de la chambre.
Un homme, le visage livide, son pourpoint coupé et ensanglanté à l'épaule gauche , s'avance , et promenant fièrement son regard sur les assistans, il étend sa main sur la tête de Louise en signe de protection :
— Cette femme est la mienne^ messieurs, ditil; quel autre que moi aurait le droit de l'accuser? I)ieu m'en garde! car elle est innocente du crime qu'on lui impute. Si elle est ici , c'est par mon ordre ! par mon ordre qu'elle y est venue! par mon ordre qu'elle y a demeuré depuis deu\ jours !
Tous étaient restés immobiles de surprise à cette soudaine apparition j et Louise, relevant
i.'JG UNE DISGRACE.
la tête vers Marillac, attachait sur lui un ref{ard encore indécis.
— Cependant, dit l'homme noir , en s'adressant au comte , — madame, de son propre aveu , a reconnu sa faute !
— Oui, — reprit l'héroïque offensé, le cœur navré de ne pouvoir même plus mettre en doute la culpabilité de Louise ; — elle vous Ta avouée, mais pour vous forcer de l'emmener, pour vous éloigner de cette maison, où j'étais caché... là! — et d'un geste il indique le cabinet — car , s'il est ici un coupable que la loi puisse atteindre, ce coupable, c'est moi ! poursuivit-il, moi, qui viens de me battre, pour venger son honneur insulté ! moi qui viens de punir son calomniateur ! Par ma mère ! eusséje risqué de mourir pour elle sous la main d'un adversaire ou sous le glaive de la loi, si je ne l'avais sue innocente?
L'honmie de robe hésitait encore 3 cependant les discours de Marillac, sa présence dans la
maison habitée par la comtesse, semblaient devoir annuler l'accusation.
Le comte aida Louise à se relever : — Remettez-vous , madame , lui dit-il , et cessez de trembler pour moi. — Et la pressant légèrement contre sa poitrine, s'adressant au conseiller : — Où donc prétendez-vous trouver la femme adultère ? Est-ce entre les bras de son mari !
Lesueur ne sait s'il rêve ou s'il veille; en admiration devant tant de générosité, dans l'attitude d'un coupable, il se tient les yeux baissés devant cet homme qui a su racheter si noblement tous ses torts !
Quant à Louise, l'ame paralysée par trop d'émotions, elle demeure muette, insensible; penchée sur le sein de Marillac, comme la statue de marbre contre la colonne qui lui sert d'appui, elle ne comprend pas encore qu'il vient de dévouer sa vie pour sauver la sienne,
^ et que ce sang qui le couvre a coulé pour elle.
[y Trop long-temps elle l'avait maudit dans son
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cœur, pour le concevoir tout à coup tel qu'il se montrait en ce moment!
Si le conseiller aux enquêtes ne pouvait faire usage de la loi sur l'adultère, du moins l'édit contre les duels lui livrait une capture assurée. Jacques Sirois reçut l'ordre de se saisir du comte de Marillac. Il obéit presque à regret.
— Monsieur le comte, lui dit-il, gardez bon courage ! Cordieu ! la loi est-elle donc plus forte que le canon , et celui qu'ont respecté les boulets des Espagnols se verra-t-il abattu par un chiffon de papier ? Nous sommes d'anciennes connaissances, reprit Sirois j et, foi de soldat, j'aimerais autant vous suivre comme mon capitaine, que vous précéder comme mon prisonnier.
— Marchons! dit Marillac, qui se sentait au bout de ses forces. Il fit un dernier geste vers la comtesse.
Alors seulement, et quand déjà le comte, entouré de soldats , franchissait le seuil de la
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cliambre, Louise entrevit la grandeur du sacrifice : elle se précipita sur la main qu'il lui tendait , la porta à ses lèvres , et , malgré l'avenir sombre qui s'ouvrait devant lui, malgré ses souffrances qui se réveillaient plus aiguës, le signe du triomphe brilla sur les traits de l'époux : il venait de sentir une larme tomber sur sa main !
La comtesse, anéantie, se soutenant à peine, essayait de le suivre, quand elle entendit une voix émue et défaillante murmurer tout bas, près d'elle :
— Adieu , Louise !
— Adieu , Lesueur ! dit-elle avec un sanglot; adieu à toujours ! C'est maintenant que notre amour serait impur devant Dieu !