CHAPITRE II
Umt.
La mère de Louise était ne'e dans la bourgeoisie commerçante de Paris ; ce qui n'avait pas empêché Guillaume de la Porte de la prendre pour femme ;, quoiqu'il fut d'une condi-
tion bien supérieure. Elle était morte peu de temps après l'affaire de Bonnac.
Louise, issue d'une mésalliance, chose rare à cette époque, avait, presque enfant encore, perdu toute la portion noble de sa famille. Il ne lui restait de ce côté qu'une tante, sœur de son père, et veuve du baron de St-Cernin. Cette tante depuis long-temps avait abjuré le protestantisme , et vivait en province des produits d'un petit bien , et d'une pension modique , qu'on lui faisait sur l'épargne , en faveur de sa conversion.
Elle avait recueilli Louise auprès d'elle , et c'était là le plus beau trait de sa vie ; car madame la baronne de St-Cernin, amie de l'aisance et du luxe, avec sa mince fortune ; femme d'intrigue et de plaisir, sous les apparences d'une dévotion outrée, avait pour grande occupation et véritable savoir-faire, d'emprunter de l'argent à quelques-uns, qu'elle éblouissait par la dignité étudiée de ses manières , la fausse rigidité de ses principes j et d'en extorquer à . quelques autres , comme prix des services
qu'elle leur promettait ; soit pour leur procurer des brevets d-appreiitissage , des lettres de maîtrise, des jurandes, des syndicats, en influençant les élections, sur lesquelles elle pouvait peu de chose ; soit des emplois dans les gabelles , dans les eaux et forêts , dans les greffes , par le pouvoir de son haut patronage , qu'elle n'exerçait que de nom ; voire même des places à la cour, où elle ne connaissait personne.
Mais parfois, sans qu'elle s'en mêlât, le juré était élu dans sa communauté; par reconnaissance, il croyait devoir favoriser la réception des apprentis et des maîtres qu'elle lui désignait. De ces coups de hasard, son crédit s'était augmenté ; de toutes ces petites contributions qu'elle levait sur ses dupes , divisées en deux classes , les prêteurs et les donneurs , son petit avoir s'était accru ; aussi la bonne dame se montrait-elle sur un assez bon pied à Tours, en Touraine, où elle jouissait d'une considération presque universelle.
L'accueil généreux, fait par elle à sa nièce or- 1. 3
Zi LOUISE DE LA PORTE.
pheline , avait mis le sceau à sa réputation de vertu.
C'est là, dans sa maison, que Louise se trouva placée pour recevoir les bienfaits d'une éducation première. Fort heureusement pour son innocence, elle était encore à cet âge où l'on voit tout sous un prisme enchanté , où l'on ne devine rien , où l'on n'approfondit rien , où l'on ne juge des objets que par les surfaces ; et, abusée comme les autres , elle put long-temps conserver de sa tante la meilleure opinion possible.
Là , son enfance , de sept ans à quatorze , s'écoula au milieu d'une honnête société de vieux gentilshommes , à moitié ruinés par les guerres civiles, qui boudaient la cour, tout en exaltant les plaisirs qu'ils y avaient goûtés dans leur jeunesse, sous Henri iv ou Henri m. Elle n'y entendait parler que de chasse , de cartes , des droits de la noblesse, de dévouement au roi et de cabales contre son ministre. Par dessus tout, ses oreilles étaient entretenues de certain voyage que devait faire la baronne à Paris, pour y être présentée au roi.
Les projets de ce grand événement étaient spécialement mis enjeu devant les gens du menu peuple et les bourgeois, qui recouraient à la protection de madame de Saint-Cernin. Ce voyage, toujours prochain, toujours remis, les entretenait dans l'idée avantageuse qu'ils avaient conçue du crédit de la dame, attirait les dupes à faire et rassurait les dupes faites.
Louise s'y laissait prendre aussi , et l'espoir de voir Paris, la grand' ville, et la cour, dont elle entendait tant discourir , remplirent sa tête de folles visions , plus attrayantes les unes que les autres. Elle ne s'imaginait pas que le bonheur pour elle pût jamais naître en Touraine. Tous ces comtes et ces marquis, dont elle vivait entourée , n'avaient de jeune et d'aimable que leurs souvenirs , et leurs souvenirs venaient tous de Paris et de la cour ; et elle voulait remonter à cette source de toute satisfaction !
Cependant un vieux chevalier, pauvre, sec, noir et laid , a pris Louise en amitié. Ce brave méritait , trois fois phis que Henri de
3fi LOUISE DE LA FORTE.
Guise, le surnom de Balafré , tant la guerre avait laissé de rudes traces sur sa figure , cicatrisée au point qu'il semblait qu'on l'eût découpée à plaisir. Il était reconnaissable surtout, en ce qu'il portait, sur la joue droite, une losange parfaite , composée de quatre coups de sabre , reçus à Ivry, à Rouen, à Fontaine-Française et à Juliers. Aussi , quoiqu'il fût cadet d'une bonne famille , ne le nommait-on que le chevalier de la Losange.
Louise en avait eu peur d'abord, mais, sensible et reconnaissante, elle s'était ensuite vivement attachée à lui , le seul être qui l'aimât alors réellement. Par une exception peu commune dans la bande de hobereaux au milieu de laquelle il vivait , le chevalier était philosophe et penseur, possédait un esprit et un savoir distingués , portait une ame noble, sensible, trop exaltée peut être par une imagination tendre. Il entreprit l'éducation de Louise, et la tante le laissa faire, lui recommandant néanmoins, sans doute pour la forme , de ne pas ébranler en elle les croyances religieuses , et de respecter sur-
tout ce qui pouvait toucher à l'unité de la sainte église catholique.
Sous un tel précepteur , Louise sentit sa raison se former ainsi que son goût. Elle recevait avec assez de facilité les impressions positives. Encouragé par ses succès^ le bon chevalier essaya de lui apprendre à sentir les charmes de la nature et à les savourer ; il lui donna de légères notions de peinture, de musique et de poésie ; ce qu'il en fallait pour embellir autour d'elle les froides réalités.
Sans songer à l'âge de celle à qui il s'adressait, il s'efforça de lui faire connaître, de lui faire aimer cet art si doux et si périlleux quelquefois , d'être heureux par la pensée , et de chercher en soi-même , lorsque le monde nous manque , des jouissances pures et faciles ; art divin, avec lequel les cœurs tendres luttent contre l'affliction et l'isolement, mais fatal lorsqu'il ne sert qu'à grossir des espérances trompeuses, des ambitions injustes , et à nous préparer un réveil terrible.
La jeune élève tenait de ses parens une de
ces organisations vives et délicates qui comprennent le sens des choses plutôt par instinct que par raisonnement , mais qui n'amènent que lentement les consëcpiences de leur nature j une de ces âmes où les passions sont innées , mais dans lesquelles souvent elles dorment longtemps confuses et douteuses , pour naître grandes et fortes tout à coup.
Après deux années de leçons et d'entretiens , le chevalier de la Losange n'admirait encore dans Louise que la rectitude de son jugement, sa candeur et sa docilité. Que pouvait-il plus exiger d'un enfant ?
Cependant les éclats de cette ame brûlante et affectueuse n'étaient pas tombés stériles dans cette autre ame vierge et pure. Il devait y avoir de la poésie et de l'amour chez cette jeune fille blonde et rieuse ; mais il est des semences qui sont tardives à germer , et les impressions fugitives qui lui faisait ressentir le philosophe balafré ne devaient que dans l'avenir peutêtre e .citer en elle de vives sympathies.
Pour le moment, Louise aimait les arts,
seulement pour le plaisir de ses yeux et de ses oreilles. Elle souriait à la nature verte et parée ; mais si elle s'égarait dans l'épaisseur des bois , si elle s'arrêtait silencieuse et immobile sur les bords inspirateurs de la Loire , c'était pour cueillir des avelines et des jacinthes, ou pour contempler, émerveillée, les jolies demoiselles bleues, qui, aux rayons du soleil, faisaient vibrer leurs ailes de gaze sur les eaux.
Parfois , on la surprit rêveuse ; mais dans ses rêveries, c'était Paris, ce Paris qu'elle ignorait , ce Paris qu'elle appelait , qui passait devant elle, bruyant, animé, joyeux, déroulant à ses yeux ses grandes rues tortueuses , ses riches hôtels , ses ponts nombreux , sur lesquels défilaient , à travers des songes dorés , de grandes dames et de beaux cavaliers, empanachés, vêtus de soie et de velours, et les longues et fastueues processions du clergé, et les équipages de la cour, et les carrosses du roi î Voilà quel était le seul aliment des rêveries de Louise.
Elle touchait à sa quatorzième année, et n'avait encore d'autre cause réelle de chagrin
et de tristesse que de voir sans cesse , et toujours, reculer le fameux voyage projeté de Tours à Paris j lorsqu'une lettre, arrivée tout à coup de Paris à Tours , vint mettre le comble à tous ses vœux.
François Le Moutier, son oncle maternel, bourgeois de Paris , maître pelletier-liaubannier, c'est-à-dire fourreur en boutique , syndic de sa communauté, bonhomme, fort important dans toute la longueur de la rue Saint-Denis, et même dans les rues environnantes , et qui , quoique veuf, et vivant avec sa servante, n'en avait pas moins bien conservé les affections de famille , se souvint qu'il avait en Touraine une nièce , dernier et unique enfant qui restât de l'alliance de sa sœur avec le président de la Porte.
Il était riche , et proposa à la baronne de placer à ses frais la jeune fille dans un couvent , à Paris.
C'est là le sujet de cette lettre qui vient
d'arriver si inopinément pour mettre enfin un terme aux impatiences de Louise.
La baronne paraît d'abord se refuser à se séparer de sa pupille. Elle met en avant force raisons pour prouver : — Que sa maison , tenue sur un excellent pied de religion , peut au besoin suppléer le couvent. — Mais elle comprend cependant que l'éducation du couvent est plus convenable pour une fille de qualité. — Sa fortune ne lui permettant pas d'y payer la pension , la générosité du marchand y subvient ; rien de plus naturel ! Mais qui la dédommagera , elle , de tous les sacrifices qu'elle s'est déjà imposés pour élever sa nièce ? — Louise est devenue nécessaire à son bonheur et à l'ordre qui règne dans sa maison j elle est son amie, sa compagne pour aUer à l'église , à la promenade, et de plus lui rend de petits services d'intérieur dont elle ne peut guère se passer, d'après son domestique peu nombreux.
Enfin , madame la baronne s'y prit si bien , que le brave pelletier-haubannier non-seulement consentit a payer pension pour la nièce,
mais aussi constitua à la tante , sur la banque de Lyon , une petite rente en dédommagement.
Cet accord réglé, le départ pour Paris est convenu, et Louise, joyeuse, se dispose à suivre tous ses jolis rêves qui depuis long-temps l'ont devancée sur cette route.
En quittant Tours , elle ne regretta rien , car son seul ami, le chevalier de la Losange, venait d'y mourir.
Madame de Saint- Cernin accompagna sa nièce, à la grande satisfaction de ses préteurs et donneurs , enchantés de voir mettre à exécution ce voyage dont il avait tant été question. Quant aux frais , ils furent encore au compte de l'oncle marchand.
On avait d'abord pensé , comme moyen de transport , au coche public, qui depuis le règne de Charles IX, faisait régulièrement deux fois par mois le trajet de Tours à Paris et de Paris à Tours. Mais il restait six jours dans sa traversée et il en fallait attendre six autres pour son départ. Le moyen de patienter jusque-là! Un carrosse très-lourd, et assez incommode,
reçut les deux dames et leurs paquets ; un vieux laquais, bien armé, selon l'usage du temps, servit de conducteur.
C'était vers le mois de mai de l'année 1655. Gaston d'Orléans , frère de Louis xiii , venait de faire un voyage de pur agrément dans un de ses apanages de Bretagne ; mais il était parti de Blois , sa résidence , sans en demander permission à la cour ; et le cardinal , qui craignait tout de la part de ce prince faible et brouillon, avait sur - le - champ fait filer des troupes , gardes françaises et suisses , vers cette direction, dans la crainte d'un soulèvement de ce côté.
De façon que ce fut à grand'peine que les deux voyageuses, forcées d'éviter les rencontres fâcheuses , de prendre les chemins de traverse , de s'arrêter à chaque pas , arrivèrent enfin vers le soir de la onzième journée, aux barrières de la ville, prévôté et vicomte de Paris.
Louise avait bien souffert d'impatience pen- ^nt la longueur du trajet , mais enfin le pays ^\s merveilles était là , sous ses yeux , et il allait i^buvrir devant elle !
Aussi elle l'espérait , et ce ne fut pas sans un grand désappointement qu'elle traversa d'abord des rues étroites, boueuses, tortueuses, dont les principales seules étaient éclairées par les reflets rougeàtres qui partaient du fond de quelques boutiques et de quelques cabarets encore ouverts.
Il y avait ce jour-là grand mouvement de menu peuple, dans Paris, au sujet des lettres patentes délivrées pour rétablissement de l'Académie Française. Le parlement avait fait quelque difficulté d'enregistrer l'édit , et le peuple , s'imaginant qu'il s'agissait encore d'un impôt pour la guerre avec l'Espagne, traitait les académiciens de ,maltotiers , de monopoleurs ! et s'était porté en nôm?bre vers la rue Saint-Denis , où se tenait la Société !, chez Conrart, secrétaire du roi.
Les uns étaient là pour tapager , les ai itres pour s'amuser : des\atresfurentcassées;unco) nmissaire des tailles, qui passait, fut rudendî ' battu . En vain quelques espri ts sages cherch de à faire entendre à cette tourbe qu'il ne 5V
sait dans cet édit que de l'organisation d'un corps littéraire , chargé de veiller à la pureté du langage français. Ceux-ci comprenaient à moitié, pensaient qu'on allait mettre un impôt sur la langue, et criaient a la honte! Ceux-là ne comprenaient rien, ne cherchaient même pas à comprendre, sautaient, gambadaient et criaient plus fort que les autres !
Au milieu de tout ce mouvement, les pauvres femmes étaient transies de peur. Il fallut qu'un piquet de hallebardiers vînt leur faire faire passage, et ce ne fut qu'avec des peines infinies, et après deux heures de marches et de contre-marches , au milieu des huées et des quolibets, qu'elles arrivèrent enfin au logis du syndic des maîtres fourreurs, situé dans le haut de la rue , près la porte Saint-Denis , du côté de la Ville Neuve.
François le Moutier reçut madame de Saint- Cernin, et même sa nièce, avec tout le respect dû à leur noble naissance , et se tint constamment découvert devant elles. Le lendemain, il
les suivit, plutôt qu'il ne les conduisit, dans les promenades et dans les lieux publics. Louise se réconcilia un peu avec ce Paris qui l'avait tant dësancliantée la veille ; mais le temps lui manqua cependant pour rendre la réconciliation complète; car au bout de quelques jours la baronne alla l'installer au couvent de la Yisitatation,oii, malgré la sévérité du cloître, adoucie, il est vrai, pour les pensionnaires, elle se sentit heureuse, en se trouvant avec des jeunes filles de son âge.
Quant à madame de St-Cernin, débarrassée de sa nièce, elle employa quelques semaines à courir les antichambres, à tenter des démarches pour faire augmenter la petite pension qu'elle touchait sur l'épargne. Elle adressa des demandes de tous côtés aux puissances de la cour, non dans l'espoir d'être exaucée , mais seulement afin d'obtenir en réponse quelques lettres des secrétaires des comniandemens du roi, de la reine, qu'elle pût montrer, à son retour, comme preuve des relations qui existaient en-
treelleet ces hauts personnages. Puis enfin, elle quitta Paris , après avoir remercié François le Moutier de son hospitalité, et lui avoir acheté, à crédit, une certaine quantité de belles fourrures qui devaient faire pousser des cris d'admiration et d'envie à toutes les élégantes de Tours en Touraine.
Tel est le récit que, en le résumant et en l'adoucissant sur tout ce qui touchait à la baronne, dont elle ne parlait encore qu'avec reconnaissance, Louise fit au roi, enchanté des grâces ingénues de la narratrice.
lin bon Conseil.
C'est à compter de ce jour que les visites de Louis xiii^ au couvent, furent plus fréquentes. Il s'habitua avec plaisir à voir Louise et à l'entendre; et de même qu'elle n'avait pas craint de lui confier les chagrins et les joies de son enfance, lui aussi ne recula pas à la mettre de moitié dans les confidences qu'il faisait à mademoiselle de la Fayette.
Il se risqua devant elle à parler de ses affaires de famille et des intérêts de l'Etat. Grâce peut-
UN BOiV CONSEIL. 49
être à la jeune pensionnaire^ la pauvre recluse fut, comme autrefois, consultée et appréciée. Il en vint devant les deux amies à pouvoir se plaindre tout à son aise, à cœur ouvert, et c'était là une des plus grandes douceurs de sa vie.
Il se plaignit de sa mère, Marie de Médicis, qu'il avait forcée de s'exiler à Bruxelles ; de son frère Gaston, qui vivait retiré à Blois , entouré des espions de Richelieu • il se plaignit de sa femme, Anne d'Autriche, qu'il ne voyait plus qu'avec autorisation du cardinal ; il se plaignit du cardinal lui-même, et de ses ex-favoris Baradas et Saint-Simon; il allait peut-être aussi se plaindre de mademoiselle d'Hautefort, mais il n'osa sans doutée
Mademoiselle de la Fayette gardait le silence; Louise écoutait, indécise et souriant, ne s'imaginant point qu'un aussi grand prince, dont le nom faisait tout trembler au dehors , pût. être si misérable JPns son intérieur; mais lorsqu'elle fut bien persuadée qu'ici ce n'était plus feinte, ce grand prestige de la royauté,
50 LOUISE DE r-A PORTE.
s'évanouit en partie à ses yeux. Les malheurs et la faiblesse du Roi diminuèrent pour elle sa puissance; en voyant sur son front les ennuis et les contrariétés vulgaires, elle n'y vit plus la couronne; et, de ce moment, elle cessa de ressentir cette émotion de respect craintif qui la glaçait devant lui.
Il la connut alors avec son naturel ouvert et compatissant; il admira sa raison précoce et candide, et les reflets de cette ame pure vinrent rendre la sérénité à son esprit . Lui, à son tour, s'enhardit aussi auprès d'elle, assez pour la railler sur différentes circonstances qu'elle lui avait racontées de sa vie ; sur son entrée triomphale à Paris, entre autres; et comme il se sentait en veine de belle humeur, il tourna même ses railleries contre mademoiselle de la Fayette. A elle, qu'il nommait autrefois sa grondeuse en service ordinaire et extraordinaire, il lui reprocha son silence et le sérieux de son maintien.
En effet, la sainte fille n'avait point pris part à leur conversation. Habile à saisir les sen-
timens secrets du roi , elle devinait le goût naissant qui le poussait vers Louise, et tâchait de cacher en son cœur son dernier sacrifice !
Dans un des premiers jours de décembre , Louis XIII, malgré un temps humide, un ciel brumeux et chargé , chassait dans les alentours de son petit château de Versailles, lorsqu'un envoyé du cardinal-duc vint l'interrompre, au milieu de ses délassemens , pour lui remettre une dépêche pressée. Il reçut d'abord fort durement le messager; puis, après un instant de rêverie , il ordonna qu'on lui amenât sa voiture, et, suivi de ses mousquetaires, se rendit à Paris, donnant pour mot d'ordre : au couvent !
Jamais il ne s'y était présenté si bien escorté : aussi son passage le long des boulevards et dans le faubourg Saint-Antoine, causa-t-il, comme nous l'avons dit, un étonnement général.
Cette fois, il entra au parloir sans faire attention à Louise, et, se tournant brusquement vers mademoiselle de la Fayette :
52 LOtlSE I)E LA PORTE.
— Eh bien , lui dit-il , avais-je tort dans mes soupçons ? Tous encore se liguent !
— Qui donc, sire?
— Comment! ne le savez-vous pas ? Eux, toujours et toujours eux ! manière, mon frère, ma sœur, ma femme ! Oui, ma femme, qui entretient des correspondances avec les ennemis de l'Etat, avec les Espagnols !
— Oui, sire ; elle écrit sans doute au cardinal Infant, son frère. C'est un devoii' de famille. Mais soyez tranquille, c'est la reine de France, j'en suis sûre, qui dicte les lettres !
— Je suis moins heureux qu'elle , car mes relations avec ma' famille ne se manifestent plus que par des attaques et des trahisons : mon frère Gaston recommence ses sourdes menées contre moi!
— Contre le Cardinal, peut-être, sire.
— S'adresser à l'agent de mon autorité, n'estce point m'attaquer moi-même? Est-ce donc pour châtier le cardinal, que, malgré notre dernière réconciliation , il exige de nouveau des places de sûreté, qu'il continue ses intrigues
avec le comte de Soissons , et que la reine d'Angleterre et la duchesse de Savoie , mes sœurs , le secondent secrètement? Non ! Gaston est plus jeune et mieux portant que moi j il est l'espoir des mécontens et des factieux. Je n'ai point d'enfans , il est mon héritier au trône ! il lui tarde d'y monter, et sans le cardinal, qu'ils ont bien raison de haïr, peut-être y serait-il déjà, et moi je serais sous une tombe ou dans un cloître !
— x\h ! sire ! Votre peuple vous aime, et votre frère n'oserait !
-y- Il n'oserait ! Gaston ! Pour le retenir , n'ai-je point fait tomber assez de têtes autour de lui? Ghalais, Capistran, Montmorency !.... Qu'ont produit tous ces supplices , qu'il mérir tait de partager ?
— Votre père eût fait grâce , peut-être !
— Oui, et mon père est mort assassiné! Mademoiselle de la Fayette ne répondit
point. Louise regarda le roi avec saisissement. C'était la première fois qu'elle le voyait dans un de ses accès d'emportement , et qu'elle lisait sur son visage cette expression de cruauté , qui
s'alliait chez lui à des habitudes puériles et à la timidité.
Il continua :
— A peine roi , j'ai vu Ja révolte envahir toutes mes villes; mon peuple s'armait contre moi : j'ai cherché un appui dans ma cour ; je n'y ai trouvé que des traîtres ! Je voulus me réfugier dans ma famille ; mais de là partaient toutes les trahisons !
— On vous l'a dit ainsi, reprit d'une voix calme son interlocutrice. Peut-être celui qui mit tant de persévérance à vous le faire croire, voulait-il vous forcer de vous réfugier seulement sous sa robe écarlate , comme l'enfant effrayé sur le sein de sa mère ; et prit-il à tâche de vous fermer tout autre asile !
— Vous êtes son ennemie ! reprit le roi d'un air d'impatience et d'irritation.
— Oui, sire, son ennemie, car il est le vôtre ; du moins celui de votre bonheur. Je rends justice à ses hautes qualités -, je reconnais les grands services rendus par lui à l'Etat et à la religion ; mais je le blâme de n'avoir su arriver à ces no-
bles résultats que par des violences ! Pour cela faire, il lui fallait s'emparer tyranniqueineut de toutes vos volontés, et c'est à quoi il est parvenu , en vous isolant de votre peuple , de votre cour, de votre famille ! et même, — ajouta-t-elle plus bas, et en baissant la tète, — de ceux que les liens purs d'une amitié sincère retenaient seuls auprès de vous !
— Les reproches sont faciles , mais la chute du ministre paralysera- 1- elle l'ambition du frère ?. . . Il a soif de régner !
— Non , sire ; car il a été trop long-temps à même de voir de près les ennuis qui vous tiennent. Mais on a si bien pris soin de l'irriter dans ses plus chères affections de fils et d'époux ! Sa mère et sa femme vivent en exil , sire !
A son tour, le roi garda le silence : car Marie de Médicis était leur mère à tous deux , et là était la grande amertume de sa conscience.
— Essayez de rebrousser chemin sur cette échelle d'angoisses qu'on vous a fait descendre ; gardez votre ministre, sil est nécessaire à votre
if» LOUISE DE LA PORTE.
gloire; mais veillez sur lui . tandis qu'il veillera pour vous ! s'écria la sainte fille. Rappelez votre mère, rendez-lui votre tendresse , sans lui céder de votre puissance ; que votre famille se réunisse autour de vous ; votre cour ne tardera pas à se réunir autour d'elle ! car ce sont vos divisions domestiques qui donnent courage aux grands seigneurs remuans ;, en leur faisant espérer des chefs et des appuis jusque dans la maison royale , comme c'est le mécontentement des grands seigneurs qui met en sédition les provinces. Étouffez le mal dans sa source, et le calme reviendra : du moins il est beau de tenter de le ramener par de tels moyens î
— Mon frère veut régner, vous dis-je ; reprit le roi, toujours absorbé par sa principale idée; et ma mère aussi veut qu'il règne, car elle aura plus d'empire sur lui qu'elle n'en a eu sur moi i
— Eh bien ! — répliqua l'ancienne favorite, en relevant résolument son front, couvert d'avance d'une pudique rougeur, — il est un moyen de mettre un obstacle insurmontable h cette ambition, qui, dites-vous, le pos-
l\ liON CONSEIL. 57
sède, d'imposer silence à ces coupables espérances !
— Lequel!
— L'ëloignement que vous témoignez à la reine lui a causé bien des chagrins. Faites-les cesser. Vous l'avez aimé, sire; vous l'aimerez encore en redevenant le témoin de ses vertus et de ses aimables qualités.
Le roi écoutait sans avoir l'air d'entendre.
Mademoiselle de la Fayette n'osait s'aventurer plus loin dans l'explication du moyen, et tous deux restèrent un instant silencieux : elle, attendant la réponse du roi, et lui, le complément de son conseil.
Louise, qui voyait l'émotion de son amie, se rapprocha d'elle ; mais celle-ci l'éloigna de la main, comme si la vue de la jeune fille pouvait influer en mal sur les déterminations de Louis XIII, et elle essaya de poursuivre ; mais la parole tremblait sur ses lèvres :
— Oui, sire la reine vous aime Elle
est jeune encore.
— Elle a mon âge.... trente-six ans.
b8 LOUISE DE LA PORTE.
— Votre union serait un bonheur pour la France !
— Mais nous parlions de mon frère, et que lui importe? dit le roi.
— Eh ! ne voulez-vous pas me comprendre! . . Emparez-vous du trône pour l'avenir , comme pour le présent ! . . . Votre plus sûr appui contre les complots, sire, ce sera votre fils!
Elle lui démontra alors si bien ce qu'un héritier lui devait donner de force et de repos , en comprimant les factions , et réunissant toutes les affections et toutes les espérances autour du trône ; elle mit tant d'onction à le lui persuader, se servant avec adresse, même avec éloquence , des raisons qui pouvaient le plus facilement agir sur son esprit j elle en vint à faire, d'un tel air de conviction, réloge des qualités de la reine , de ses vertus , de sa beauté même , que Louis xiii ébranlé, se laissant aller à la persuasion, oublia en partie les griefs qu'il croyait avoir contre Anne d'Autriche, etpromit d'essayer auprès d'elle quelques
démarches, qui pourraient peut-être amener une réconciliation ,
— Mais il est prudent, je crois, dit-il, d'en conférer avec d'abord le cardinal.
Cette fois ce fut l'indignation qui empourpra le visage de la religieuse, et la mit hors d'elle jusqu'à lui faire perdre, un instant, même la chasteté de son langage.
— Encore le cardinal ! s'écria-t-elle ; ne vous faudra-t-il pas aussi, pour oser être le mari de votre femme , assembler le conseil-d'état?
Le roi, comme à son ordinaire, avait baissé le ton à mesure que son interlocutrice l'élevait. Louise s'était jointe à mademoiselle de la Fayette, pour hâter une réconciliation entre les deux époux j et, les mains jointes, les larmes aux yeux , l'innocente pensionnaire , qui comprenait à peine qu'il y avait au fond de tout cela une affaire dont les jeunes filles ne peuvent guère s'occuper, prenait, en s'adressant au roi, un petit air malheureux et suppliant, qui certes n'eût pas manqué de faire sourire un
spectateur désintéressé, s'il eût pu s'en trouver un là.
Il était singulier en effet de voir ces deux jeunes femmes, si pures, endoctriner ainsi le fils du vert-galant. Chez Louise, on n'y pouvait voir qu'un sentiment naïf d'imitation j chez sa compagne, se montrait l'abnégation complète de soi-même , car elle avait aimé le roi; et ses relations avec la reine, du temps qu'elle restait auprès d'elle , en qualité de fille d'honneur, avaient presque toujours été pénibles. L'effort n'en devenait que plus héroïque.
Peut-être aussi, à son insu , dans son cœur de femme, l'instinct de la rivalité agissait-il sourdement; peut-être voulait-elle qu'à son défaut , une autre luttât contre la pensionnaire dans le cœur de Louis xiii ; ou plutôt, elle ne voulait que la sauver ! Quoi qu'il en soit, le maître se laissa convaincre.
Au moment de partir, il s'aperçut que la pluie, loin de se ralentir, tombait avec plus
de force et de fracas que jamais . Les cours du couvent en étaient inondées , et les flaques d'eau venaient battre jusque sous la portedu parloir. Mademoiselle de la Fayette le dissuada de retourner à Versailles par un temps pareil , et la nuit noire.
— Mais où trouver un gîte? dit-il, comme il quittait le couvent pour regagner sa voiture.
— Au Louvre! lui cria-t-elle.
Et l'on sait que ce fut en effet de ce côté que l'escorte se dirigea.