I.E PONÏ-NEUF
bon air à Paris, et semble s'apprendre par cœur tons le^ mensonges qu'il doit débiter dans son village sur les merveilles de la grande ville ? Eh bien ! celui - là paiera l'écot ! Madame sa mère l'a sans doute gratifié de quelques écus d'or pour ses frais de voyage; donnons-lui la satisfaction de le revoir plus tôt qu'elle ne pense!
— Mais, demanda Marillac, tu ne prétends pas l'accoster ouvertement tandis qu'il est seul ? Il s'agit d'adresse, et non de violence.
— Il s'agit de dîner , dit Voiture , et dépêchons.
— Voici l'instant! s'écria de Rieux. Les badauds , las de s'être égosillés , redescendent des trottoirs, et courent par bandes reprendi^e leurs places aux marionnettes; ils vont heurter à contrepoil mon provincial , qui paraît dormir debout et marcher en rêvant. En avant ! Montjoie et Saint-Denis! je réponds du succès!
Cela dit , il s'élance sur les traces de la victime désignée.
Comme il l'a prévu , les flots de curieux qui se précipitaient vers l'autre côté du pont, les
prenant tous deux à revers, les font tourbillonner et disparaître quelque temps dans un cercle commun ; et quand cette légère bagarre est apaisée , les trois amis voient accourir à eux le jeune marquis, riant aux éclats, et agitant en l'air l'escarcelle à pointes d'acier.
— Vivat! vivat! entonnèrent ses compagnons ; l'oison est plumé !
— L'oison, c'est moi; leur dit-il, en riaht plus fort ; c'est moi qui suis volé , deux fois volé ! car l'escarcelle est vide , et tandis que je faisais le coupe-bourse, un tire-laine me soulevait mon manteau !
Ils s'aperçurent alors qu'en effet le noble voleur de contrebande, dépouillé par un autre voleur mieux exercé, revenait plus léger de costume qu'à son départ ; et la bruyante hilarité du marquis fut rapidement partagée par les trois autres.
Leur accès de joie n'avait pas encore eu le temps de se calmer, lorsque tout à coup, le regard menaçant et la parole hautaine, parut
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devant eux le jeune homme à l'escarcelle . Un moment retenu par la roule , il avait cependant suivi de l'œil de Rieux , et venait lui reprocher l'infamie de son action.
Tous , d'un accord unanime, lui rirent au nez.
Il s'emporta , arracha sa bourse des mains du marquis , et le traita de, fripon.
Les rires redoublèrent.
Le jeune homme, furieux, bondissant de colère , mit l'ëpée à la main , et néanmoins de Rieux ne sembla retrouver quelque peu de son sérieux qu'en entendant le mot de lâchel frapper son oreille.
Alors , reculant de trois pas, et toisant d'un air de hauteur son adversaire, dont laphysiono-* mie expressive avait repris sa fierté, et dont l'attitude n'était plus celle d'un provincial.
— Votre nom ? lui dit-il.
— Eustache Lesueur , répondit celui-ci.
— Qui ètes-vous ?
— Peintre... élève de maître Simoji Youet, peintre du roi.
— Peintre! le contenu de la bourse aurait dû nous l'apprendre ! s'écria Montglat.
Lesueur n'y prit point garde ; toute son attention était concentrée sur de Rieux, dont un sourire de dédain effleurait les lèvres.
— Moi je me nomme.. . Guy de Sourdiac. . de Montmaur. . . marquis de Rieux ! — articnla-til lentement , en rentrant dans le fourreau son épée qu'il avait tirée à moitié ; — je suis capitaine dans les armées de Sa Majesté le roi de France. Vous me voyez désolé , monsieur Eustache Lesueur ; mais vous devez comprendre mes raisons... Je ne me battrai pas avec vous.
— Vous ne vous battrez pas î
— Non , monsieur , il ne se battra pas , dit Montglat ; vous n'êtes point gentilhomme !
— Gentilhomme! répéta l'artiste avec rage. Quoi donc ! le vol ne Fa-t-il pas assez dégradé de noblesse aujourd'hui pour qu'un seul instant il puisse devenir mon égal I
— Nous ne pouvons rien pour vous de ce côté, mon amij ajouta de Rieux avec impertinence ; mais voici monsieur de Voiture, qui, s'il
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veut bien oublier son titre d'introducteur des ambassadeurs...
— Chacun répond de ses œuvres, interrompit Voiture , et je ne reconnais qu'à la postérité le droit de me demander compte des miennes.
— Messieurs les raffinés d'honneur , — dit enfin Marillac, qui avait gardé le silence, contemplant tour à tour de Rieux et Monglat avec surprise , et le jeune peintre avec intérêt ; — j'avoue que je ne comprends rien à vos scrupules. Vous êtes hommes de guerre! En visant à la poitrine d'un ennemi, vous est-il donc toujours arrivé de frapper sur un blason ? — Quoi qu'il en soit, jeune homme, — dit-il, en se tournant vers Lesueur, et en lui tendant la main : — vous avez été insulté par nous ; car nous sommes tous complices. Vous exigez une réparation ! c'est juste, etje vous l'offre! jNousnous battrons ! Je ne puis mieux faire pour vous prouver mon estime.
Lesueur s'inclina. .>;
— Ouant à M. Guv de Sourdiac , de Mont-
88 FÊTES DE LA .\AISSA3iCE.
maur, marquis de Rieux, — reprit Marillac, en riant d'un rire à double portée^, — s'il croit que je manque à ce que je lui dois , en ne l'imitant pas dans sa pruderie d'honneur, je suis prêt à lui en rendre raison aussi, et à son tour.
— Vive Dieu ! j'accepte, dit de Rieux, en reprenant sa gaité; avec toi, chevalier, on ne risque du moins que sa vie !
— Eh bien! hâtons -nous; nous commençons à foire spectacle, et sans autorisation.
En effet, un cercle de spectateurs qui s'épaississait à vue d'œi] , s'était formé autour d'eux pendant tous ces débats. Déjà même une escouade du guet, sans doute avertie, s'avançait par la place Dauphine , lorsqu'ils jugèrent prudent de battre en retraite , en se divisant momentanément pour masquer leurs projets.
Les deux marquis cheminèrent ensemble d'un côté ; de l'autre, Marillac prit familièrement le bras de Lesueur , et durant la route s'entretint gaiment avec lui , causant femmes pour sa propre satisfaction , peinture seulement par déférence; car du côté des arts il était excellent gen-
LE PO.\T-.>EUF. 89
tiJliomme, et n'en avait pris des notions exactes qu'en société de quelques jolis modèles féminins qui hantaient les ateliers. On eût dit à voir ces deux futurs adversaires, qu'ils étaient amis depuis dix ans, et marchaient de plein accord vers une partie de plaisir.
Le guet, qui avait suivi leurs traces, disparut enfin , englouti dans les flots de promeneurs. Ils tournèrent brusquement, au nombre de quatre, vers une ruelle déserte. Déjà Voiture, emporté par son appétit, leur avait faussé compagnie en disant : — Allez vous battre , messeigneurs, je vais dîner. Que ceux qui resteront debout n'oublient pas notre rendezvous pour ce soir auprès du Grand Gédéon!
Seul, Lesueur ne comprit rien à cette phrase ; les autres y avaient répondu par un signe d'assentiment.
Sur le terrain , chacun reprit sa belle humeur, et de Rieux, le premier, tira galamment son épé%
— Un instant! dit Marillac, en commandant
du geste, comme un maître d'escrime qui s'apprête à donner sa leçon ; procédons par ordre! Et s'avançant vers Lesueur , il lui fit avec toute la courtoisie possible le salut des armes.
Que c'est chose singulière et cruelle que le duel , surtout dans des circonstances pareilles à celles-ci, et au milieu de toutes ces formules de gentillesse et de savoir-vivre !
Quand Lesueur s'était vu moqué, insulté, volé , il avait eu soif de la vengeance , et pour l'assouvir il eût volontiers risqué sa vie ; mais les bons propos de Marillac , sa bizarre , mais vraie générosité , ont apaisé sa colère , et c'est maintenant contre lui , contre cet homme vers lequel il se sent entraîné de cœur, par instinct , qu'il doit se battre ! Et s'il ne le fait , il sera traité de lâche , et redeviendra l'objet d'une nouvelle risée méprisante. Et puis il songe qu'une blessure peut suffire pour paralyser son talent qui doit tant grandir encore ! Une blessure interromprait pour lui un travail auquel il attache, non-seulement l'éclat de son
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nom , mais la joie de son ame ! Car celle qu'il aime, celle à qui il adressait tout à l'heure ses apostrophes brûlantes, en traversant, triste et rêveur, le Pont-Neuf, inattentif à tout autre objet , c'est comme peintre seulement qu'il peut se rapprocher d'elle ! Puis enfin, ilestjeune, il a vingt-un ans, il espère l'amour et la gloire , il les appelle ; demain peut-être tous deux lui répondront ! demain, ce soir peut-être, il aura la certitude d'être aimé ! Il sera bien vite célèbre après! et il craint de mourir trop tôt!
Cependant il fallut croiser le fer ; il le fît bravement et résolument en apparence. Par bonheur, tout se termina pour le mieux. Après quelques passades assez vives , Marillac , habile ferrailleur, mais qui le ménageait, lui effleura légèrement l'épaule gauche, et son pourpoint seul dut en conserver la cicatrice. Ensuite, le chevalier lui prit la main droite et la baisa ; ( témoignage d'affection très en usage alors ) et il déclara hautement que dès ce jour maître Eustache Lesueur devenait son ami et
bon camarade, et que malheur à celui qui douterait de cette amitié et la voudrait mettre à l'épreuve !
Quant à de Rieux, il ne fut pas quitte de l'affaire à si bon marché ; vigoureusement touché entre les côtes, il en garda le lit au moins durant un mois. Lui-même le prédit ainsi tout d'abord ; car après s'être senti blessé : — Merci, chevalier, dit -il à Marillac ; tu viens de me signer là une prolongation de séjour à Paris.
On fit avancer une chaise pour le transporter chez lui , oii Monglat l'accompagna 3 et les deux nouveaux amis , bras dessus, bras dessous, allèrent ensemble dîner au Pot-d^ Etain , proche du cimetière Saint- André-des- Arts.
Leur connaissance s'acheva ; les demi-confidences commencèrent de part et d'autre, et quand ils se quittèrent, en s'embrassant et en promettant de se revoir bientôt , leur intimité semblait parfaite.
Il était deux heures de l'après-midi. Lesueur prit, en courant, par le pont Saint-Michel et
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le pont de la Cité , traversa les quais jusqu'à la Grève, remonta, sans ralentir son pas, la rue Saint-Antoine , et arriva au faubourg, tout essoufflé. Là, on le vit sonner à la petite porte du couvent de la Visitation.
Marillac regagna le Pont-Neuf, toujours bruyant et animé, prit la rue de l' Arbre-Sec, fit, en passant , sa révérence à la Croix-du-Trahoir, dressée au coin de la rue Saint - Honoré, et se dirigea tout droit vers l'église Saint- Roch, non pour y prier, puisqu'il la dépassa; et, tournant à droite, il s'enfonça dans une petite rue sale et borgne qui l'avoisine, entra dans une allée étroite , obscure, fétide, monta trois étages : c'était une maison de jeu , un tripot , un brelan.
y4 FÊTES I>E LA NAlSSA>Ci:-
€\\otd î>f €û Sexié,
Vers le soir du même jourj la grande ville, rendue de fatigue , épuisée de lassitude , enrouée de ses cris du matin, courbaturée de danses et de promenades, ne laissait plus entendre qu'un bourdonnement monotone, interrompu de temps à autre par des détonations d'armes à feu , par les clameurs aiguës que poussaient de^ bandes de pages, d'écoliers et d'apprentis , en signe de triomphe , lorsqu'ils étaient parvenus à faire trébucher
l'hôtel de la ferté. 95
quelques passans, au moyen de cordes tendues sur la voie publique, ou à faire partir une pétarade sous les pieds d'un bon bourgeois atardë.
L'obscurité des rues n'était dissipée que par un reste d'illumination ; par les cavalcades , courant encore vers de nouveaux amusemens, à la lueur des torches 3 ou par les voitures des grands seigneurs , qui , escortés de flambeaux, sortaient du Louvre et rentraient dans leurs hôtels.
Mais la nuit, en s'avançant, éteignit le^ feux de joie et les torches, imposa silence au bruit des chevaux et des voitures, fit taire même les clameurs des apprentis et des pages. Tout Paris était couché et dormait tranquille , à l'exception de certaines bandes de tapageurs privilégiés, de la haute et de la basse classe, qui tenaient encore du côté des ponts et des portes, en dépit du guet et des archers de la prévôté. ^
Sur le terrain où, un demi-siècle plus tard,
9f) FÊTES DE LA NAISSANCE.
on traça la place des Victoires, s'élevait alors , entouré de maisons, le riche hôtel de la Ferté- Sénectère , avec sa grande entrée surmontée d'un large écusson en pierre, portant sur azur, au milieu d'un manteau ducal, cinq fusées d'argent.
Dans un des appartemens de l'hôtel, pris au pavillon de gauche, et dont les fenêtres opposées donnaient sur la cour d'honneur et sur une petite rue latérale, deux femmes, durant cette même nuit , mollement entourées de coussins, et bien enfoncées dans des bergères basses , à dossiers hauts , et garnies de velours broché et frangé, causaient encore devant un bon feu.
La plus âgée d'entre elles , déjà sur le retour , avait les traits arrondis , de petits yeux vifs, et dans la physionomie un certain air de gaîté tempéré seulement par des habitudes de dévotion .
On retrouvait sur sa figure la douce empreinte de ces bonnes âmes qui , après une vie quelque peu mondaine , passée au milieu de .
tendres affections , embrassent avec transport, quand vient l'âge, les idées religieuses , comme leur ouvrant un monde où elles peuvent aimer encore.
Coiffée de nuit , enveloppée dans ujie large cape de tabis de Gênes , à grandes fleurs , ses pieds nus dans de petites mules de drap , tout témoignait assez qu'elle était chez elle, et se disposait à se coucher.
Une mince chandelle de cire qui brûlait sur la cheminée, alors couverte de petites fioles d'élixir , jetait un jour douteux dans la vaste pièce qui , sans doute , n'avait pas été destinée d'abord à une dévote. C'était dans de larges châssis sculptés en arabesques , jadis dorés, aujourd'hui peints en grisaille, ainsi que le reste des panneaux , des tapisseries de haute lice représentant des sujets mytliologiques et amoureux. Là, Mars s'endormait dans les bras deVénus , et de petits Amours joufflus traînaient son casque ; là , Hercule filait aux genoux d'Omphale, et l'Amour soutenait le fuseau d'un air narquois ; et Jupiter et Junon et encore l'A-
inour ! . . . enfin , toutes les divinités de la Grèce et delà France poétique du temps. Le quatrième sujet était masqué par un grand lit à estrade et à baldaquin, surmonté d'une couronne de duc entourée de panaches. Dans le fond, entre les rideaux, se montrait un Christ d'ivoire , sur un cadre de velours bleu foncé ; puis, au-dessous, un reliquaire tout semé de devises , de petits ossemens dans des enroulemens de cartonnage doré ; puis auprès , un bénitier d'argent , surmonté d'une croix; puis de l'autre côté, un petit modèle de vierge du Primatice, d'argent aussi, avec un rameau de buis bénit.
En face, un prie-dieu, sur lequel un volume in-quarto, portant pour titre : La Somme des fautes et Faussetés contenues en la Somme théologique du Père Garasse. C'était le dernier ouvrage publié par Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran , célèbre casuiste , ami de Jansénius , et qui alors faisait tourner d'admiration et de vénération la tète de toutes les saintes femmes du royaume, et surtout celle de madame la duchesse-douairière de la Ferté y
l. HOTEL DE LA FERTE. 99
car c'est elle qui , dans ce moment, cause devant le feu , oubliant l'heure avancée de la nuit , et son lit qui l'attend.
L'autre dame , jeune , blanche et rose , jolie à faire envie aux plus belles, encore parée , attifée en collerette à la Médicis ; des perles dans ses cheveux , des perles sur son front, des perles en garniture le long de son corset de satin, terminé en pointe , et des perles encore aux extrémités de sa riche cordelière qui pend sur sa robe entr' ou verte , légèrement cerclée à la taille ; enfin en attirail de fête et de cour ; c'est mademoiselle d'Hautefort , fille d'honneur , confidente de la reine , et la première en date dans le creur du roi.
Elle a quitté fort tard le Louvre , où n'ayant pu trouver de logement pour la nuit (car tout le château était envahi par un surcroît de population composée de médecins , de nourrices, de remueuses , de berceuses , etc. ) , elle est venue pour partager le lit de son amie, et quelque peu parente, la duchesse de la Ferté, et les
charmes d'une causerie intime les retiennent encore toutes deux au coin du feu.
— Et qu'a dit le roi aux corporations ? demanda la duchesse j en continuant une conversation dont le sujet avait été les scènes passées au Louvre dans la journée.
— Mais... répondit mademoiselle d'Hautefort, avec sa figure ouverte, enjouée, et en prenant l'air railleur qui lui était naturel , il a dit aux unes , en retour de leurs belles promesses : — « Faites cela, et je vous serai bon roi. » Aux autres : — (( Qu'il en soit ainsi , et comptez que... je vous serai bon roi. » A celles-ci : — « Agissez toujours de même, et... je vous serai bon roi. » A celles-là... enfin sa formule ordinaire et éternelle , qu'on peut traduire ainsi : Tenez-vous sages , payez bien les impôts et les redevances, et je vous laisserai faire.
Et elle partit d'un éclat de rire.
La duchesse était presque en disposition d'en faire autant; mais elle se retint, et reprenant sa douce gravité :
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— Vous n'êtes pas indulgente , mon enfant ; avez-vous donc oublié si vite les bonnes leçons de l'abbé de Saint-Cyran ?
Et elle leva avec componction les yeux vers un petit portrait de l'abbé , suspendu à l'un des panneaux de sa cheminée.
— J'ai dit la vérité , madame , et n'ai fait que répéter le texte pur des discours de sa majesté.
— Oh ! il y a , mon enfant , dans votre manière de parler d'elle, un levain de rancune. Le roi vous a retiré une partie de sa faveur, et cela agit en vous.
— Non , je vous jure, reprit la belle demoiselle d'un air un peu piqué. Sa faveur ne me fut jamais utile 3 car je n'y eus recours ni pour moi, ni pour les miens; elle se bornait donc à l'honneur de sa conversation. Il me parlait alors , il est vrai , de plus près qu'aujourd'hui , de trop près peut-être ; car le roi a la poitrine délicate , et ses paroles n'arrivent pas seulement à l'oreille.
— Oh ! mais c'est de la haine ! — s'écria la
duchesse en élevant les mains , et se rejetant en arrière ; — c'est de la haine !
— Nullement ! continua tranquillement son interlocutrice. Ignorez-vous que ce fut à cette seule cause que messieurs de Baradas et de St-Simon durent la philosophie grande avec laquelle ils reçurent la nouvelle de leur disgrâce comme favoris?
— Tenez, tenez ^ méchante enfant, relisez la Question royale de l'abbé de St-Cyran, et vous y verrez ce que le sujet doit de respect à son souverain.
— Oh ! nul ne mérite plus de respect que le nôtre , et ne sait mieux nous tenir à distance ?
Madame de la Ferté sourit malgré elle , et ce sourire lui prit justement lorsqu'elle cherchait dans sa mémoire un texte de l'abbé de Saint- Cyran ; car toujours l'abbé intervenait en tiers dans toutes ses conversations.
— Savez-vous ce qui vous donne une telle humeur contre le roi ? dit-elle, en appuyant sa main sur les genoux de mademoiselle d'Haute-
fort , et la regardant fixement avec ses petits yeux perçans : c'est l'éloignement du marquis de Gévres.
Mademoiselle d'Hautefort rougit tout à coup , et prenant un faux air d'insouciance :
— Vous êtes donc aussi de ceux qui pensent que M. de Gévres avait de l'amitié pour moi ?
— Mais le duc , mon fils , qui est fort de ses amis, m'a assuré qu'à son départ, le marquis semblait grandement contristé , et se promettait bien de revenir à Paris plus d'une fois , malgré les défenses faites à lui.
— Il n'y est pas revenu cependant ! soupira mademoiselle d'Hautefort, en s'oubliantj — du moins , reprit-elle vivement , et en donnant moins d'abandon à sa contenance , je n'en ai eu aucune nouvelle, je l'affirme!
— Allons , n'en parlons plus ; et revenons à ce qui s'est passé au château , et que vous avez été à même de si bien voir.
— Ne vous ai-je pas tout dit ?
— Non. Quelle figure sa majesté a-t-elle faite H la reine depuis le grand événement ?
— Une figure fort maussade.
— Encore de la passion !
— Je n'en mets aucune. Lors de sa délivrance, on eut toutes les peines du monde à la lui faire embrasser. A peine même s'il daigna regarder le dauphin.
— Cependant on parlait d'une réconciliation sincère entre les époux !
— Oui . en apparence \ mais mademoiselle de la Fayette règne toujours trop despotiquement sur le cœur du volage.
Et cette fois son rire résonna franchement.
— Mademoiselle de la Fayette ! une religieuse ! Oh ! petite , prenez garde ; vous ne respectez rien. Relisez l'apologie de l'abbé de Saint-Cyran pour M. de La Rocheposay ; vous y verrez comme il Êiut se défier de son jugement sur les personnes consacrées à Dieu.
— Eh ! madame y dans cette affaire je n'attaque point mademoiselle de la Fayette. Dépend-il d'elle d'empêcher le roi de la trouver plus jolie que jamais sous son bandeau et sous sa guimpe? C'est du moins ce qu'il faut penser
de la multiplicité de ses visites au couvent de Sainte-Marie, depuis dix mois entiers. Le cardinal en est bouleversé : aussi va-t-il employer, dit-on , les grands moyens.
— Le cardinal en est bouleversé ! exclama la douairière avec une sainte joie , et en croisant les mains. Si mademoiselle de la Fayette réussissait à le perdre dans l'esprit du roi , je suis chrétienne; mais je m'en réjouirais, je l'avoue. N'est-ce pas lui qui, pour plaire aux Jésuites , vient de faire embastiller mon pauvre abbé de Saint ~ Cyran ! Je ne sais point comment la France ne s'en est point soulevée d'indignation !
— Prenez garde, duchesse de la Ferté, — dit mademoiselle d'Hautefort, en plaçant son index relevé à la hauteur de sa bouche, avec un faux air de circonspection ; — vous prêchez la révolte !
— Non ; mais enfin ce serait la révolte du bien contre le mal ; la révolte contre Satan ! mademoiselle de la Fayette a déjà tenté d'y parvenir. Elle réussira cette fois, et
— Mademoiselle de la Fayette est capable
106 FÊTKS DE LA .\A1SSANCE.
de tout , interrompit la railleuse , puisqu'elle a déjà réussi à réconcilier le roi avec la reine. Il est vrai que ses conversions ne durent guère.
— A propos , petite , dit la duchesse , vous deviez me conter comment la réconciliation avait eu lieu. N'avez-vous pas reçu à ce sujet les confidences de la reine elle-même ?
— Oh ! c'est là une histoire complète, et que je me garderais bien de confier à toute autre que vous, car je connais votre discrétion.
— De ce côté , bouche cousue !
— Mais je connais aussi , ajouta malicieusement la narratrice , votre aversion pour tout ce qui touche à la médisance, et dans cette histoire, le roi joue encore un rôle assez singulier.
— Vous lui avez donc juré une guerre à mort ce soir ? N'importe , dit l'impatiente duchesse... vous userez de ménagement autant que faire se pourra, n'est-ce pas?
— La chose est difficile... et puis... l'abbe de Saint-Cyran... dans sa question royale...
l'hôtel de la ferté. 107
— Ah ! voulez-vous me faire mourir ?
— Non , car je commence!
Les deux fauteuils se rapprochèrent alors comme s'ils étaient mus par un même ressort. La douairière écarta les cornes du béguin qui lui couvrait les oreilles , alongea ses pieds au feu , s'encoussina mollement , prit toutes ses aises enfin, pour mieux entendre, et mademoiselle d'Hautefort poursuivit.
— Vous vous rappelez sans doute ce jour où le roi , qu'on croyait en chasse à Versailles , parut tout à coup avec ses mousquetaires dans le faubourg Saint- Antoine. La reine ne l'apprit que fort tard dans la soirée, à son petit coucher ; et la dame de service n'en finissant pas de la décoiffer , car elle portait encore les cheveux frisés clairs , en rond , et beaucoup de poudre...
— Eh ! mais. . ., dit la duchesse, en se relevant du miheu de ses coussins , ne se coiffe-t-elle plus ainsi ?
— Il y a huit mois et quinze jours qu'elle a pris les boucles , répondit en souriant made-
moiselle d'Hautefort , étonnée de voir sa vieille amie , depuis lotig-temps retirée de la cour , porter encore un si vif intérêt aux révolutions qui y survenaient dans les modes.
— Achevez, petite. Et la duchesse, un peu honteuse de son mouvement, reprit sa première position.
— Enfin tout le monde était parti, à l'exception de mademoiselle de Chémerault et moi. La reine pouvait parler à cœur ouvert de ce qui l'occupait. La conversation roula sur cette visite au couvent; mais, contre son ordinaire, sa majesté était de triste humeur , peut-être à cause des nouveaux chagrins que lui avait donnés le cardinal , peut-être l'influence du temps ; il pleuvait à flots !
— En effet, la saison fut détestable, et l'abbé de Saint-Cyran s'en aperçut bien à sa goutte qui lui remonta.
Mademoiselle d'Hautefort suspendit un moment son récit, mais le reprit, sans se laisser plus interrompre par les réflexions, soit dévotes , soit mondaines, de la duchesse.
— Nous restions donc seules , la reine , mademoiselle de Chémerault et moi. Sa majesté passait son costume de nuit ;, et j'aidais même à lui retirer ses bas , quand nous entendîmes un bruit de hallebardes dans une des antichambres où se tenaient les Cent-Suisses ; et , tout à coup, nous voyons le roi, comme c'est d'étiquette, entrer sans se faire annoncer dans l'appartement de sa femme! Nul ne pouvait prévoir cette visite, d'après le peu de relations qui depuis long-temps existaient entre les deux époux. Aussi en fûmes-nous terrifiées; si bien que nous restâmes immobiles ! moi , encore à genoux devant la reine ; la reine assise, et la jambe en l'air, car j'achevais de lui ôter un bas; et mademoiselle de Chémerault, qui tisonnait le feu , demeura accroupie, et la pince à la main.
Du reste , le roi paraissait tout aussi bon à peindre que nous. Sa figure était rembrunie et sévère ; il portait encore son costume, même son baudrier de chasse ; les plumes de son chapeau, ramollies par l'humidité, pen-
daient sur sa figure, et, après cette belle entrée , il s'arrêta tout court au milieu de la chambre , nous regarda d'un air stupéfait , et ne dit mot.
Enfin, mademoiselle de Chémerault quitta le feu j je tirai le bas , et nous nous levâmes toutes trois , comme d'un seul coup , pour faire honneur à sa majesté. Mais je tenais toujours le bas, mademoiselle de Chamerault la pince ; la reine avait un pied nu, l'autre chaussé, et ce fut dans cet équipage que, d'un même accord, nous ftmes notre révérence.
Le roi continuait de garder le silence. Sur un signe de la reine, nous dûmes nous retirer; et comme je lui baisais la main, elle me dit, à mi-voix : (( Je ne suis pas fâchée de son arrivée ; il vient me quereller sans doute, et je me sens d'humeur à lui répondre. » — Je n'en dormis pas de la nuit , tant je craignais entre eux quelque scène éclatante de brouillerie!
Lorsque nous fûmes parties, selon ce que j'appris ensuite, le roi commença par se plaindi^e de son frère, et parla des troubles excités dans
l'hôtel de la FERTK. 1 1 I
le royaume par le comte de Soissons , par le duc de Montmorency, par le comte de Chalais, toujours à l'instigation de Monsieur. Il rappela les révoltes de la Guyenne et du Languedoc. La reine rejeta hardiment le tout sur le cardinal-duc , et se plaignit à son tour des violences exercées sur ses domestiques ; de sa correspondance interceptée , et de sa retraite au Val-de-Grâce envahie par les a gens du ministre !
Le roi qui, malgré les apparences, n'était point venu là pour quereller, tenta de faire suivre une autre route à la conversation ; et, tout en répétant qu'il fallait enfin mettre un terme aux tracasseries de Monsieur , le tromper dans ses espérances de royauté , vaincre l'anarchie , et assurer l'avenir du trône , il essayait de se rendre plus intelligible encore , en adressant quelques paroles de douceur et de bon accord à la reine ; mais, par l'effet de sa mauvaise étoile, toutes les fois qu'il voulait prendre un ton plus tendre , le bégaiement auquel il est souvent sujet, le contrecarrait dans ses exprès-
sions , et le forçait de laisser ses mots inachevés. Mal à l'aise de cette gêne , il s'en irritait et bégayait plus fort. Son bégaiement excitait sa colère; sa colère redoublait son bégaiement.
Pour s'en tirer, il disait alors plutôt les mots qui lui venaient avec facilité, que ceux qui exprimaient sa pensée : il en arrivait de plus belle aux plaintes j aux reproches. La reine impatientée, et résolue à se soulager l'âme , ne demeurait point en arrière. Enfin l'orage recommençait à gronder entre les deux époux , et menaçait d'éclater terrible, lorsqu'on vint prendre les ordres du roi pour st^n coucher. — Je reste ici ! dit - il d'un ton bref. La reine demeura tout ébahie. — Mais voilà ce que je voulais vous dire depuis une heure, ajouta-t-il en baissant les yeux.
En effet, il resta; et c'est ainsi que. Dieu le secondant , ce grand roi sauva la France de l'anarchie !
Mademoiselle d'Hautefort termina en riant son récit ; et cette fois la duchesse fit écho de bon cœur.
— Allons , dit-elle gaîment , nous avons célébré aujourd'hui les résultats de cette grande soirée ! mais au fait, savez-vous, petite, que le duc d'Orléans n'a pas dû fort s'en réjouir ! L'a-t-on vu à la cour ?
— Oui, madame, le jour même de l'accouchement. Il y a fait fort bonne contenance. Mais depuis il est resté à Blois , retenu , diton, par un mal de jambe. Aujourd'hui il a dépéché à Paris et à Saint -Germain M. de Rivière vers leurs majestés pour leur réitérer ses félicitations.
— Puissent-elles être sincères !
— On le croit. Depuis quelque temps le prince tourne aux choses sérieuses. Il se range.
— Dieu en soit loué ! Au surplus , cela ne m'étonne point. Celui-là n'a pas un Jésuite pour confesseur , et s'il était roi de France , l'abbé de Saint-Cyran ne serait point en prison. Mais il est moins près du trône que jamais !
Dans ce moment minuit sonnant à l'horloge de l'hôtel, les deux dames se regardèrent,
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toutes surprises de l'heure avancée, et se disposèrent à se mettre au lit,
La duchesse servit obligeamment de camériste à mademoiselle d'Hautefort j et quand celle-ci fut couchée , madame de la Ferté commença ce qu'elle appelait son dernier tour de chambre.
Après un signe de croix , elle détacha un rameau de buis, dont était couronnée sa Vierge d'argent, le trempa à plusieurs reprises dans le bénitier, et en aspergea son lit , ses meubles et tous les coins de l'appartement. Elle s'agenouilla ensuite devant le prie-Dieu placé près de la fenêtre qui donnait dans la petite rue, et se mit en prières, invoquant le ciel avec ferveur, lui demandant de saintes exaltations ; car l'abbé de Saint-Cyran l'avait initiée aux extases du jansénisme alors naissant.
Mademoiselle d'Hautefort dormait déjà ; madame de la Ferté était encore en prières ; et soit que le sommeil agît sur elle à son insu , soit que l'extase commençât, elle crut entendre des voix célestes sortir de la muraille pour arriver
l'hôtel de la ferté. 116
à son oreille. D'abord incertains et confus ces sons, qui paraissaient descendre du ciel , devinrent plus clairs, plus distincts, plus rapprochés.
— Malheur à qui recule ! disait une de ces voix . .
— Je ne reculerai point dans le chemin du salut, mon Dieu, murmurait la duchesse.
— Qu'importe ce qu'en pensera le monde? disait une autre voix.
— Que sont les jugemens du monde à vos yeux, Seigneur? ajouta la pieuse dame.
— Gloire au Grand Gédéon ! cria une troisième voix, plus sonore et plus vibrante que les deux autres.
— Gloire au Grand Gédéon ! répéta la pénitente : Grand Gédéon, père d'Abimélech, vainqueur du Madianite, saint juge d'Israël, protégez-moi !
Puis, soudain elle entendit éclater un horrible concert de rires sataniques, de juremens, de blasphèmes effroyables. Elle crut un instant que les démons de l'enfer venaient d'engager une lutte contre les anges du Ciel . Elle ouvrit
lie FÊTRS DE LA NAISSANCE.
les yeux, sortit de son extase : mais le bruit continuait , non plus lui arrivant d'en haut , mais de la petite rue qui longeait le derrière de l'hôtel. Elle écarta les rideaux de la fenêtre. Certaines bouffées de mots grossiers , et toutà-fait terrestres , montant de nouveau jusqu'à elle, achevèrent de la convaincre que durant sa prière elle n'avait été en correspondance extatique qu'avec des hommes débauchés et impies. — Ce sont des malfaiteurs sans doute ! Ils cherchent à surprendre l'hôtel et à le piller !
Épouvantée de plus en plus par cette idée , et sans troubler le sommeil de sa compagne , elle prit la lumière, passa chez son fils, le duc Henri de la Ferté, qui, sous le règne suivant, devint Maréchal de France, et dont l'appartement était contigu au sien.
Sa chambre déserte, son lit abandonné, une échelle de corde pendue à sa croisée , ouverte sur la petite rue , frappèrent les yeux de la bonne dame. Elle faillit en perdre la tète.
Sonner tous ses gens , les faire lever, en en-
voyer un chez le chevalier du guet, un autre chez le commissaire, un autre au lieutenant civil , tout cela fut pour elle l'affaire d'un moment; après quoi elle s'évanouit.
A tant de bruit, qui lui arrivait de deux côtés la fois, mademoiselle d'Hautefort s'éveilla. Elle se retrouva seule et dans l'obscurité, se frotta les yeux, et vit devant elle, et comme dans le lointain, briller une grande clarté ; puis son regard, encore indécis, crut remarquer dans une salle bien illuminée des figures confuses, et qui s'agitaient vaguement. A son tour, elle ajouta foi à la vision , se leva et courut à ki fenêtre , sans pouvoir se rendre compte de ce qu'elle apercevait, ni de l'endroit même oii elle se trouvait; car un reste de sommeil brouillait encore sa mémoire.
Elle distingua alors plus nettement, autour d'une table servie avec abondance, fumante de mets , étincelante de cristaux et de bougies , des hommes et des femmes, qui riaient en heurtant leurs verres , et laissaient aller leurs têtes avec
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un singulier abandon. Les uns avaient le bras enlacé autour de la taille de leurs voisines ; les autres , en se penchant à leur oreille , semblaient y déposer plus de baisers que de paroles ; et tous, au milieu des longs éclats de gaîté , paraissaient mutuellement s'exciter au plaisir.
Qui l'eût dit jamais à la noble et fière demoiselle , qu'un jour elle assisterait à une orgie donnée chez la Neveu , la plus célèbre entremetteuse du temps , et dont Boileau a consacré le nom dans ses vers ! C'était dans une de ses succursales nouvellement établie derrière l'hôtel de La Ferté , que se passait la scène. On y faisait cette nuit même l'inauguration du lieu; et la journée ayant été brûlante, les vapeurs du vin et le feu des bougies les étouffant dans cette salle étroite , malgré la réclamation de quelques convives , le Grand Gédéon ( nom de débauche de leur chef ) avait ordonné d'ouvrir les fenêtres, déclarant aux plus récalcitrans que le plaisir s'accroissait par le scandale.
Mademoiselle d'Haute fort ne s'arrêta point
l'ilOILL Di: LA riiRlIi. 1(9
à l'examen de la figure des femmes ^ qui toutes nécessairement lui devaient être étrangères ; mais elle fut d'abord frappée de celles des hommes, dont plusieurs ne lui étaient pas inconnues. Elle regarda plus attentivement, toujours dans le trouble du réveil néanmoins.
Pour quelques-uns, elle ne pouvait plus longtemps s'y méprendre. C'étaient eux! elle les voyait! — En rêve, sans doute! — pensa-t-elle, avec une dure angoisse dans le cœur ; — car ce-lui-ci, c'est le marquis de Gêvres , et il est absent ! . . . absent ! . . . bien sur. . . Il a été exilé de Paris, à cause de moi; et il serait là !... Non ! oh ! non ! — Celui-ci , c'est Henri de la Ferté. . . Je suis chez sa mère!... Oui... et il dort ici près... cela est certain ! — Cet autre. . . Oh ! un si puissant personnage ! il ne peut être à Paris non plus... C'est impossible!..- Donc je rêve encore !
Et elle s'interroge des mains, en les passant sur sa figure et dans ses cheveux, pour bien s'assurer qu'elle ne dort pas 5 et quand elle devient certaine de la réalité du tableau , elle
prend son parti bravement , comme à son ordi-^ naire , et retourne en riant dans son lit , où le sommeil ne tarde pas à l'aller rejoindre ; cai: elle est ainsi faite.
LE GBANU GÉDÉON. 121
§in.
Cf ^ranl» (i>t'béon.
La troisième heure de nuit sonnait , et dans la maison de la Neveu la fête durait encore ; mais elle n'y était plus joyeuse , elle y était obscène ; elle ne chantait plus , elle hurlait.
Des figures pâles ouécarlates, des yeux]éteints ou brillans et fiévreux, des bouteilles renversées ou brisées, une nappe rouge de vin, des femmes éhontées, qui voulaient, battues de l'ivregse, soutenir leur rôle obligé, et criaient des paroles d'amour au miheu des bruits de l'orgie ; des
hommes frénétiques de débauche , mais non terrassés par elle (l'habitude des excès leur étant une égide de ce côté): dans un coin delà chambre, un amas de manteaux, de m^itilles, de bérets, de toques à plumes, d'écharpes, foulés aux pieds, ou faisant litière aux dormeurs et aux galans ; dans un autre , des joueurs accroupis, des cartes et de l'or sur un escabeau, des jurons, des baisers, des querelles et des chansons à boire, tel était l'ensemble de ce tableau , d'où ressortaient seules quelques figures isolées , conservant encore une ombre de respect humain.
Il est vrai de le dire cependant , l'ivresse complète a passé surtout du côté des femmes ; ce que témoigne assez le désordre de leurs vétemens et de leurs cheveux , et dans les momens de calme , leur tête abattue sur leur poitrine, et ce regard hébété, qui ne voit et n'exprime plus rien.
Quant aux hommes . chacun d'eux se tient assez fermement sur ses pieds, à l'exception du chef de la bande, qui, demi-mort de cha-