‹ Une maitresse de Louis XIII (volume 3)Chapitre 17 sur 51 · I.E GRA\D GÉDÉOi · texte numérisé non relu

I.E GRA\D GÉDÉOi

leur et de lassitude, ivre de vin, de rires et de paroles, presque entièrement déshabillé, repose depuis une heure déjà sur le lit d'une pièce voisine.

C'est à son absence peut-être qu'il faut attribuer les derniers écarts de l'orgie ; car tant qu'il présida la séance, il parut les retenir, malgré lui-même, dans de certaines limites : tant est grand le respect qu'on porte à ce digne débauché.

Maintenant il dort, seul, sans doute, de tous les gens couchés dans le voisinage. Les clameurs continuent et redoublent. C'est un chorus général et forcené de chants et de cris . à faire taire les grosses sonneries de la cathédi^ale; des battemens de mains , des trépignemens à faire descendre le premier étage au rez-de-chaussée.

Dans vingt directions à la fois, les habitans /^ des maisons , épouvantés de ce sabbat auquel ils ne peuvent rien comprendre , chassés de leurs couches, se montrent aux fenêtres , criant à leur tour, et de toutes leurs forces : Au vol î au meurtre ! au scandale ! à T^'abomination !

Enfin , un grand bruit de chevaux se fait entendre dans la rue ; des casques brillent aux flambeaux : ce sont les archers de la prévôté , dont le chef porte en croupe un commissaire de la police municipale.

Ils arrivent à la porte de ce pandémonium. Ils frappent, ils heurtent, ils en demandent l'entrée au Nom du Roi !

Un homme, tenant un rouge-bord à là main, se présente à la croisée; mais sa figure est calme ; par ses signes il réclame l'attention , et demande à parler.

Le commissaire ordonne qu'on l'écoute.

Tout fait silence. Alors , du haut de son balcon, le buveur entonne à haute voix la Crevaille du poète Saint-Amant.

Qu'on m'apporte une bouteille Qui d'une liqueur vermeille Soit teinte jusqu'à l'ourlet.

Afin que sous cette treille , Ma soif la prenne au collet I

Je veux qu'ici de Panthée La mort soit représentée A la gloire du bouchon , Et qu'au lieu de cet athée On démembre ce cochon.

un GRAND GÉDËON. ' 125

Le chanteur , désignant du geste le commissaire , continue :

Que dis-je? ô que j'ai la vue De jugement dépourvue!

Parbleu ! c'est un marcassin Dont la trogne résolue TVous morgue dans ce bassin.

Mais avant la fin du troisième couplet , en guise de libation , il jette son vin à la figure du magistrat civil , qui l'a d'abord écouté le nez en l'air ; les soldats furieux forcent l'entrée, et, précédés du commissaire, tout ruisselant , s'essuyant encore la face du pan de sa robe , ils se précipitent vers l'escalier.

Une pauvre servante , saisie d'émotion , leur ouvrit la porte ; on l'arrêta.

La première salle où pénétrèrent les soldats était celle du festin ; mais il n'y restait de convives que les filles, qui, pressées les unes contre les autres , pâles , les yeux hagards , muettes de frayeur et d'ivresse , ne pouvaient articuler un seul mot pour leur défense. On les prit toutes en bloc , et les bourgeois du guet , qui venaient d'arriver comme renfort ,

126 FÊTES DE I.\ !^AISNANCE.

furent chargés de conduire galamment à l'hôpital ces belles dames , encore couvertes d'oripeaux.

Le commissaire se dirigeait vers la seconde porte.

Un homme, à la mine haute, vêtu d'un manteau coupé à l'espagnole, relevé d'une riche broderie de soie , vient à sa rencontre , l'invitant , en beau langage de cour , de laisser là ses gens et d'entrer seul. Il y acquiesce, après avoir ordonné aux archers de se tenir prêts en cas de besoin . Ceux-ci , restés devant la table encore debout , pour se donner une occupation, achèvent les restes du souper.

Marchant sur les pas de son introducteur , qu'il prend pour un courtaud déguisé , le commissaire entre dans l'autre pièce , et trouve , ^ assis sur un lit en désordre , un homme débraillé, presque en chemise, qui à sa vue se met à fredonner :

— Le roi , notre sire .

. Pour bonnes raisons

Que l'on n'ose dire El que nous taisons ,

LE GHANI) OEDi;0\. 1 ?7

Nous a fait défense De p'us chanter lanturlu , Laulurlu ! lanturlu ! lanturlu !

— Dans quel état est ce misérable ! dit le commissaire ; et s'adressant au nouveau chanteur : Qui êtes- vous et que faites-vous ici? Allons , réponds , di^ôle !

L'interrogé , se relevant sur ses jambes avinées et d'une voix grave :

— Je suis le Grand Gédéon 1 Et j'ai bu... lanturlu ! Et il retombe sur son lit.

D'autres alors, sortant tour à tour d'un cabinet voisin , se rangent sur deux files auprè» de leur chef, après que chacun d'eux a chanté un couplet de la chanson.

— La reine , sa mère , Reviendra bientôt Et monsieur son frère Ne dira plus mot.

Tt)ut sera paisible, Pourvu qu'on ne chante jjUk-» Lanturlu ! lanturlu! lanturlu !

— Quelle insolence! dit le conmiissaire ; chansonner la famille rf)vale !

Un troisième entre et reprend :

— De la Grand'-Bretagne Les ambassadeurs , Ceux du roi d'Espagne El des électeurs,

Se sont venus plaindre D'avoir partout entendu, Lanturlu ! lanturlu ! lanturlu!

— Insulter jusqu'aux puissances étrangères ! Et un quatrième se présentant :

— Ils ont fait leur plainte Fort éloquemment

Et parlé sans crainte Du gouvernement; Pour les satisfaire Le roi leur a répondu :

Lanturlu! lanturlu ! lanturlu !

Lanturlu ! s'écrie le magistrat exaspéré. Quelle horreur ! prêter un pareil langage à Sa Majesté !

Et un cinquième continue ;

— Dans cette querelle, Le bon cardinal , Dont l'arae fidèle

Onc ne pense à mal , A promis merveille, Et puis a dit à Bautru :

Lanturlu! lanturlu! lanturlu!

— Ils ne respectent pas même le cardinal !

LE GKAND GÉDÉO\. 129

Et un sixième :

— Dessus cette affaire Le nonce parla; Et notre saint Père Entendant cela, Au milieu de Rome S'écria comme un perdu , Lanturlu ! lanturlu ! lanturlu !

— Lanturlu ! lanturlu ! Vous serez tous pendus ! dit le commissaire, prenant des notes, et fredonnant à son tour, quoique grandement ému de colère.

Enfin un dernier :

— Pour bannir de France Les troubles nouveaux, Avec grand' prudence Le garde des sceaux A scellé des lettres Dont voici le contenu :

Lanturlu ! lanturlu ! lanturlu ?

Et tous en chœur répètent : Lanturlu ! après que le reste de la bande est entré processionnellement dans la cliambre occupée par le Gband Gédéon.

— C'est donc une armée ! dit le magistrat Ftupélxiit. Mais fussiez-vous cent, vous nem'é-

ISd FÊTES DE LA NAISSANCE.

chapperez pas , vauriens . J'ai là vingt archers pour vous mettre à la raison ! — Et , envisageant plus attentivement le chanteur du dernier couplet , qui le regardait en ricanant. — Ah ! s'écria-t-il , voilà le scélérat qui m'a jeté son verre de vin à la figure ! — Ton nom ?

L'interpellé se redressa fièrement, sourit, puis d'une petite baguette qu'il tenait à la main, releva sa moustache, et d'un ton décidé répondit :

— Jean-Pierre de Marillac ! tel est mon nom. Par Bacchus ! je ne le nierai pas pour un verre de vin . . . que je n'ai pas bu !

— Où diable , a-t-il volé ce nom-là ? murmura le commissaire, en l'inscrivant en tête de sa liste.

— Et toi ? reprit-il , en remontant la file des chanteurs et s'adressant à un autre.

— Hugues Robert, baron de Montmorin!

Je ne reculerai pas plus que Marillac !

— Et toi ?

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