‹ Une maitresse de Louis XIII (volume 3)Chapitre 18 sur 51 · LE GRAND GÉDÉON · texte numérisé non relu

LE GRAND GÉDÉON

— Henri d'Escars de St-Bonnet, seigneur deSt-Ibal!

— Gentilhomme à la façon de Gauthier- Garguille, n'est-il pas vrai, mauvais plaisant ? iN'importe, vous en justifierez en prison \ — Et toi, mal bâti?

— Louis d'Astarac , vicomte de Fontrailles , mal-appris !

— Bien ! ensuite ? Allons , hardi ! tandis que vous êtes en train de vous donner du blason ! — Parle , là-bas ?

— François de Paule de Clermont, marquis de Montglat !

— Moi, Léon Potier, marquis de Gêvres!

— Bon ! des marquis à présent ! dit le commissaire, en levant les épaules. Croyez-vous donc, mes maîtres, que nous soyons ici pour parader? Quelle piteuse mascarade! — Et vous, ajouta-t-il en s'adressant au suivant, je gage que vous êtes duc ?

— Justement. Roger du Plessis, duc de Liancourt !

— Et moi , duc de Rendau, prince captai de Buch , marquis de Sénecey^ comte de Benauges et du Fleix !

— Moi, duc de la Rochefoucault , prince de Marsillac , marquis de Guercheville , comte de la Roche-Guy on , baron de Yerteuil !

— Moi , dit un autre, en relevant noblement la tête , et prenant une pose théâtrale :

Roi , je ne puis; Duc, je ne daigne; Rohan je suis !

Frontenay de Rohan -Rohan !

Et les noms les plus illustres du royaume , et les titres les plus fastueux vinrent frapper l'oreille incrédule du commissaire , étonné cependant d'entendre de telles gens prononcer de telles paroles sans que la langue leur fourchât.

Plus il avançait dans son interrogatoire et plus le doute le gagnait ; car il y avait sur ces figures, quoiqu'elles fussent fatiguées de débauche; dans l'étoffe de ces habits, quoiqu'ils fus-

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sent généralement de couleur sombre, quelque chose de noble et de bonne qualité.

Le doute le quitta entièrement à la vue d'un seul de ces garnemens, qu'il connaissait de vue.

— Oli ? pour le coup , s'écria-t-il , voici un vrai duc !

— Duc de la Fer té de Sénectère , marquis de St-Pol et de Cliâteauneuf , vicomte de Lestrange et de Cheylane, baron de Boulogne et de Privas , seigneur de St-Marsal, de Ligny , de Dangu , de Précy et autres lieux ! répondit le fils de la bonne douairière.

— Eh bien î monseigneur , reprit le magistrat, en le saluant profondément j c'est madame la duchesse, votre auguste mère ellemême , qui m'a fait l'honneur de m'envoyer quérir; et certes j'ignorais que ce fût pour procéder à votre arrestation.

Un bruyant éclat de rire interrompit le sérieux affecté de toute la bande.

— Pardon , messeigneurs , poursuivit le

commissaire^ qui avait ôté son chapeau par un sentiment de respect, et en roulait machinalement les bords , pour se donner une contenance devant la noble assemblée ; — pardon ! mais il y a dans cette affaire deux cas fort distincts.— Primo, délit politique à cause de la chanson ! — secundo , délit civil à cause du tapage nocturne ! Sur ce dernier point , nous pouvons passer outre ; de ce délit les bourgeois seuls ont souffert dans leur repos et leur sommeil, et vous êtes au-dessus des bourgeois par votre rang, par vos titres

Il allait ajouter : « par vos vertus, . . » Il s'arrêta à temps, et passant à l'autre délit :

— Quant à celui-ci, dit-il, son caractère est franchement politique : force m'est de le reconnaître. Il intéresse également monseigneur le Cardinal , le Roi , son Altesse Royale Monsieur, et la Rehie-Mère, qui sont autant au-dessus de vous que vous êtes au-dessus de la bourgeoisie ! Je pourrais encore compter

le pape et les puissances! x\insi donc,

de ce côté, impossible de m'écarter de la

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ligne de mes devoirs; je dois sévir; je sévirai !

— Vous n'oserez ! dit une voix ; celle de Marillac.

— J'oserai ! répliqua vivement le commissaire, avec un geste énergique, et en replaçant fièrement son chapeau sur sa tête.

— Il n'osera pas ! répéta la même voix.

— Il osera ! dit une autre.

Et sur les deux lignes, qui s'alongeaient dans la chambre, à partir des extrémités du lit où se tenait le grand Gédéon , on n'entendit plus que cette double exclamation :

— Il osera ! — il n'osera pas ! qui résonnait au milieu des éclats d'une folle gaîté.

— Je ferai mon devoir , messieurs , reprit d'une voix forte le magistrat , que la moquerie aiguillonnait... Et mon devoir est de rechercher l'auteur de cette horrible et plate chansonnette !

— Plate chansonnette ! — s'écria l'individu au manteau à l'espagnole, et qui avait introduit le commissaire dans la chambre, avec des ma-

nières si polies. — Plate chansonnette! pas si plate que ta figure, monsieur de V ordonnance l la chanson est charmante , et la preuve , c'est que l'auteur , c'est moi ! moi , Vincent de Voiture, prince des poètes, poète des princes, marquis de Popocampéche , et souverain des îles invisibles d'Alcidiane ! il faut bien que je m'entitre aussi.

— Souverain des îles ai Alcibiade ! soit ! — répéta le commissaire, un peu rassuré par le nom du poète. — Eh bien, sire, vous allez marcher en prison, et sur l'heure ! en compagnie de ce drôle qui se tient là, encore débraillé, se vautrant sur son lit , sans considération pour l'illustre société, non plus que pour le caractère dont je suis revêtu. C'est lui qui le premier

a entonné la chanson Il paiera pour tous !

car enfin faut-il bien que j'arrête quelqu'un ! Allons, maître Gédéon, relevez vos chausses et partons ! — C'est sans doute l'un de vos gens , messeigneurs ?

Au même instant , des deux cotés , on fit

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volte-face vers le lit où se tenait le grand Gé- DÉON. Chacun mit un genou en terre^, et se découvrit la tète en signe de respect.

— Qu'est-ce? dit le magistrat, hors de lui ; et qui donc êtes-vous , monsieur ?

L'homme assis se remit debout pour la seconde fois , se rajusta , écarta ses cheveux qui lui voilaient en partie le visage, et s'appuyant des deux mains sur les épaules des ducs de la Rochefoucauld et de la Ferté , il s'avança gravement vers le commissaire qui reculait étonné ;, et dit :

— Gaston d'Orléans, fils de France, et frère du Roi !

Tout le monde s'était relevé : ce fut le tour du commissaire de tomber à genoux devant

LE GRAND GÉdÉON !

— Grâce , 'monseigneur ! grâce ! c'est moi qui suis un misérable et un drôle de n'avoir pas reconnu Votre Altesse du premier coup, à ses manières si nobles... Mais vous étiez dans l'ombre, et cette chambre est si mal éclairée!

Pardon d'être venu ainsi vous troubler dans vos plaisirs ! mais que ne vous étes-vous nommé plus tôt ? que puis-je faire pour réparer ma faute ? Ordonnez ! . . .

Et le pauvre homme restait à genoux , les mains jointes et le regard suppliant.

Gaston ( car c'était bien lui ) le contempla quelque temps d'un œil enflammé plutôt par le vin que par la colère ; mais le malheureux pouvait s'y tromper.

— Grâce ! ajouta-t-il ; voulez-vous qu'on ramène à l'instant ici, monseigneur , les dames qui s'y trouvaient, pour vous faire compagnie sans doute j et que le guet, par trop de hâte, a conduites à l'hôpital ?

— Qu'elles y restent ! s'écrièrent-ils tous d'une voix unanime.

— Il me faut une autre satisfaction , dit le prince. Holà , ho ! qu'on apporte à boire ! Cela lui fera oublier tout ce qu'il a vu et entendu dans cette maison .

— Pas n'est besoin de ce moven ; je serai

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