L'ATELIER
l(anne la 6rabaiu'onne.
Le lendemain d^ ce jour, dans une maison de la rue de la Harpe , en face de celle de la Parcheminerie , au troisième étage, un jeune homme était a.ssis, et semblait
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plongé dans un état complet de méditation.
Lorsqu'on entrant dans la vaste pièce qu'il occupait , sous la toiture même de la maison , on apercevait tout d'abord, en face de soi, des bustes de plâtre alignés sur des planches parallèles ; des pieds , des mains, des membres, des têtes et des torses modelés avec la même matière, on pouvait se croire chez un sculpteur.
Mais des trophées d'armes de toute espèce, des vêtemens de toutes sortes , tapissaient les parois des murailles.
On y voyait des cottes-de-mailles, des casques à timbre et à visière , des épées en croix , des poignards de miséricorde, de l'ancienne chevalerie , mêlés au turban et au sabre recourbé des Turcs, à l'arc et au casse-tête des Sauvages. Puis une échelle d'armes à feu , dont chaque échelon se composait ou del'arquebuse, d'ancien style, au long et lourd canon, et à la crosse hexagone , damasquinée de nacre et d'argent ; ou de l'espingole anglaise, ou du mousquet des Moscovites , ou de la carabine des Arabes , ou
JEANINE LA BUAUANÇONAE. l'jS
du pistolet des Toscans, et même du fusil des Français, d'invention toute récente.
On se fût cru dans un arsenal, si, d'un autre côté, ne s'étaient montrés des vêtemens de femmes et des robes de moines, confondus avec des pourpoints de ville et des casaques militaires. Ily en avait là pour tous les goûts j et des manteaux et des mantilles, et du velours et de la bure, et des brocards et des broca telles d'or et d'argent; et delà fine dentelle de Flandre; et, près d'un soulier à rosettes, galamment mordoré, un sabot de paysan ; et des cotillons en laine près d'un surcot de satin; et, près d'un habit 'ecour, galonné à profusion, une défroque de mendiant.
Tout cela présentait un ensemble bizarre, pittoresque. Revenu de l'idée qu'on était dans un arsenal, somme toute, en contemplant ces différens objets , ces bustes et ces tableaux , ces cuirasses et ces pourpoints , ces arquebuses et ces robes de femmes, on eût pu se croire chez un préteur sur gages, si la disposition habile
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de toutes ces masses d'étoffes et d'armes bigarrées, et surtout la noble figure du maître du logis, n'avaient réclamé en faveur de l'art contre toute suspicion d'usure et de bas négoce.
Çà et là encore étaient disséminés des cartons chargés de dessins , de croquis, de gravures ; des tableaux de différentes écoles, copies ou originaux. Il y en avait de Léonard de Vinci et du Pezareze, de l'école romaine; de Michel - Ange et du Rosso, de l'école florentine; du Titien , du Tintoret et de sa fille Maria , de l'école vénitienne ; du Corrége , de l'Albane et du Carraclie, de l'école lombarde ; enfîn^ de François Clouet, de Callot et de Jean Cousin, de l'école française. On y remarquait aussi de ce dernier, dans un petit châssis plombé, une Vierge à la coquille, peinte sur verre, ainsi qu'un autre vitrail de Lucas Leyden , le Hollandais. Et en voyant tous ces tableaux sur toile, sur bois, sur verre, sur cuivi*e, et bien d'autres, pendus à la muraille, adossés contre les meubles , contre les chaises , contre les tables, la plupart même inachevés, force
JEANNE LA BBABANÇOINNE. 147
était bien de dire du jeune homme : C'est un peintre !
Pour rassembler cette collection précieuse, le jeune artiste a sacrifié tous ses bénéfices, et même la plus grande partie de son mince patrimoine.
Dans ce moment , un crayon à la main j devant une toile blanche, oubliant son esquisse à peine commencée, penché en avant sur sa chaise en escabeau , le coude sur le genou , immobile, l'œil fixe et la bouche souriante, il parait bien plus occupé de la poursuite de ses doux rêves, que de Fétude des chefsd'œuvre dont il est environné.
Auprès de lui , mais en dehors du chevalet, une jeune fille, assise à ses pieds , sur un petit tabouret, achève de coudre, avec un soin tout particulier , de nouveaux cordons à une escarcelle à pointes d'acier.
Cette jeune fille, plutôt remarquable par l'air honnête et réservé de sa physionomie, que par la régularité de ses traits, a de^ cheveux noirs, fort beaux, l'œil d'une expression
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presque séraphique , et surtout une taille charmante qui se dessine avec mollesse dans la position qu'elle tient alors, les jambes nonchalamment repliées et croisées , et le corps ^gracieusement recourbé avec abandon ; car les poses gracieuses sont chez elle d'habitude et d'obligation.
L'ouvrage qui l'occupe, quoique facile, semble exciter toute son attention et même sa fierté , comme s'il se fût agi de chose trèsimportante. Sa mise plus que simple, mais décente jusqu'au rigorisjne , n'eut certes pas fait deviner sa profession ordinaire. Une robe montante jusqu'au cou , et terminée par un petit capuchon plissé au sommet, et qui lui retombait sur les épaules , ainsi qu'une partie de ses longs cheveux , en désordre , composait toute sa parure. Elle n'y mettait pas plus de coquetterie , la pauvre fille ! et son état cependant était d'être belle.
Lorsqu'elle eut terminé sa tâche :
— Maître Lesueur, dit-elle d'une voix douce et un peu traînante, en se tournant vers le
JEANNE LA BRABANÇOiWK. l'iO
jeune peintre, sans le pouvoir envisager toutefois (le tableau placé sur le chevalet s'inter-p posait entre eux), j'ai fini, et voici votre escarcelle remise à neuf. Plus n'y manque ni cheville, ni chevillette.
— Je vous remercie, Jeanne, répondit l'artiste, après avoir fait quelque temps attendre sa réponse. Une fois dans ses rêveries, il n'en sortait pas sans peine.
— Que dois-je faire maintenant?
— Ce que vous voudrez, Jeanne.
— Ce que je voudrai ?
— Oui.
— Vous ne travaillerez donc pas aujourd'hui?
— Non.
— Tant mieux ! la matinée est froide , et l'atelier mal chauffé. C'est sans doute la dame Cormier qui a pris soin du feu , et elle est économe, la dame Cormier !
— Oui.
— Je ne vous suis donc bonne à rien , monsieur Lesueur, pour ce que vous imites là ?
— rS'on.
150 l'atelier.
Et à toutes ces questions de Jeanne , articulées d'une voix lente , où perce l'accent guttural du nord , Lesueur , vivement contrarié de ces interruptions , ne répond que par des monosyllabes .
Dans ce moment, entre dans l'atelier une petite femme , sur le retour de l'âge , courte , ronde , replette , les cheveux proprement relevés sous son béguin , l'air affairé , et tenant un houssoir à la main.
Ce n'est point à l'improviste qu'elle est arrivée ; car un trousseau de clefs , attaché à sa ceinture au bout d'un long ruban, lui pend à gauche; des étuis et cisailles lui pendent à droite^ et leur cliquetis suffît pour signaler son approche. On pouvait dire avec un poète de ce temps :
O lu plaisante mélodie ,
Dont mon oreille est étourdie !
Chaîne, étuis, clés et pelotons ,
Carillonnant à divers tons,
Et se mêlant à la rencontre ,
Avec bourse , couteaux et montre ,
Et mille autres jolivetés ,
Lui brimbalent aux deux côtés.
JEANNE LA BKABâNÇONNE. 151
C'était la dame Cormier, bonne et excellente femme , l'hôtesse de Lesueur et sa mère nourrice. Depuis peu elle avait quitté Nanterre pour venir à Paris veiller son aïeul centenaire, et diriger le ménage de son fils, maître tailleur d'habits, resté veuf avec une petite famille.
Lesueur, privé de ses parens, et ne pouvant vivre seul, s'était rapproché d'elle, qui le choyait, le chérissait comme ses propres enfans. Aussi la maison de la rue de Laharpe, en face de celle de la Parcheminerie , était-elle devenue l'univers de la bonne Madeleine Cormier.
D'abord, elle s'est présentée dans la chambre avec le visage ouvert et riant , pressant le pas, et faisant, en se dandinant, brimbaler toute sa quincaillerie de ménagère; mais à la vue du modèle , elle rallentit tout à coup son mouvement de marche , détourne les yeux, prend un air grave, décrit un long circuit autour de l'atelier , s'arrètant pour épousseter les bustes et les armures , pour secouer les friperies, et abattre la poussière des tableaux. Il semble qu'elle n'a eu d'autre but en venant. Puis elle passe de-
i:.2 1/ ATELIER.
vant Jeanne, sans daigner l'honorer d'un salut, ni même d'un regard , tant l'état qu'elle exerce imprime pour elle un signe de réprobation sur le front de la Brabançonne ; puis enfin elle arriva près de Lesueur , et reprenant son air de bonhomie :
— Le déjeuner est prêt , mon fieu ; ne vas-tu pas descendre?
— Non, mère, je mangerai plus tard.
— Et pourquoi pas tout de suite ? — Repas réglés, sage conduite, — disaient nos pères. Depuis un temps tes heures sont dérangées. Hier même tu as dîné hors du logis. — C'est le diable qui mange le dîner qu'on laisse à la maison.
— Je travaille; allez... dit-il, en donnant à sa voix le ton d'une impatiente supplique. Et Madeleine Cormier jeta un coup d'œil sur l'esquisse que l'artiste avait devant lui. C'était une ébauche de paysage.
— Voire ! dit-elle en fronçant le sourcil , Eustache , il vous faut mademoiselle pour dessiner un arbre? C'est possible; je ne m'y con-
liais pas. — Sur cette chose, bouche close. — Il suffît, mon maître; mais depuis bientôt un mois , vous n'êtes plus le même. Autrefois, vous attendiez toujours après le déjeuner ; aujourd'hui , il vous attendra . A votre aise !
Et elle sortit, décrivant encore à pas lents sa même courbe dans l'atelier, époussetant de nouveau tout sur son passage , faisant de plus belle brimbaler ses trousseaux et ses cisailles. Cette fois seulement, elle ne se détourna de Jeanne qu'après l'avoir regardée d'un air de mépris et de reproche. Cependant la pauvre fille était-elle cause du dérangement d'appétit de maître Lesueur?
Celui-ci , pour en être quitte avec les interruptions , s'adressant au modèle :
— Vous pouvez partir aussi, Jeanne; je ne travaillerai pas.
— Partir ! répondit la jeune fille , chagrinée de ce brusque congé. Mais je ne puis ! Vous m'aviez retenue aujourd'hui pour toute la matinée.
t54 l'atelier.
— Votre séance vous sera payée de même.
— Il ne s'agit point de cela , monsieur. Mon père doit être absent du logis jusqu'à l'heure de midi 5 je croyais rester près de vous, et il a pris la clef. Il faut que vous me gardiez encore , vous le voyez bien , car où irais-je ?
— A la bonne heure. . . Cependant vous allez vous ennuyer, Jeanne. Si vous passiez chez ma mère Cormier, elle vous ferait compagnie.
— Elle? qui a toujours l'air de me mépriser. . . Oh ! non. Mais, tenez, travaillez, monsieur Lesueur. Pour moi, le froid ne sera rien, surtout si je dois être encore aujourd'hui sainte Madeleine ou sainte Marie. Travaillez, monsieur; oui, votre dame Cormier a raison
la fainéantise vous gagne Bien sûr vous
n'êtes plus le même. C'est depuis que vous allez à ce couvent, y peindre une Assomption Est-ce que la mère abbesse vous a fait
tourner la cervelle?
Le jeune homme devint rouge jusqu'au blanc des yeux ; mais elle ne pouvait le voir, et elle
JEANNE LA BRABANÇONNE. l.)5
poursuivit, en tenant toujours l'escarcelle, et la regardant sous toutes ses faces , comme si elle lui eût adressé la parole.
— Vous pouvez donc peindre sans modèle, là?
— Mais , Jeanne , vous vous souvenez bien que vous avez plusieurs fois posé pour cette Assomption.
— Ici, oui. Jésus! vous m'avez fait tenir assez long-temps les bras en l'air pour que je m'en souvienne. C'était l'esquisse ; mais le tableau , il vous a fallu le peindre en place ; il est sur bois, à ventaux, et la boiserie est chevillée au mur. TS e me l'avez-vous pas dit ? Vous vous êtes passé de moi; qui donc alors vous a servi de modèle ?
A ce mot , Lesueur, se troublant de plus en plus, s'abstint d'une réponse, dans la crainte que sa voix ne trahît son émotion.
— Si vous m'avez fait une infidélité, continua-t-elle , c'est mal, c'est très-mal; car vous savez bien que Jeanne la Brabançonne se ferait couper le bras pour vous l'envoyer, si
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vous étiez désireux de le peindre quand elle n'est pas là.
— Vous êtes une bonne fille , Jeanne, je le sais, dit Lesueur, en modérant avec peine le son de sa voix.
Surprise de l'accentuation singulière de ces paroles, Jeanne se leva , regarda rapidement de l'autre côté du chevalet, et trouva maître Lesueur les joues pourprées et dans un état extrême d'agitation.
— Jésus! bon Dieu! — dit-elle, en croisant les mains et en levant ses yeux d'un air de componction , comme si elle s'apprêtait à représenter une Mater dolorosa ; — c'est donc bien vrai ! Yous en avez pris une autre ! Je ne suis pas jolie, je le sais ; mais c'est à vous de m'embellir s'il le faut ! On n'a pas besoin d'être une Vénus pour représenter la Vierge ! Et quant à ce qui est de l'expression , je n'ai jamais reçu de reproches de personne, et les plus belles ne m'en remontreront pas! Mais ne parlons plus de cela , monsieur Lesueur, je vois que vous en avez du regret maintenant.
JEANiNE LA ERABAIN^OiVNE. lo7
Sachez-le pourtant : lorsque vous m'attendez, le Roi^ qui se mêle de peinture aussi, m'offrirait trente écus d'or pour me peindre le petit doigt, qui est celui du cœur, je lui répondrais : — Nenni, sircj maître Lesueur a besoin de moi aujourd'hui !
Jeanne le disait avec sincérité. Malgré le métier dégradant qu'elle avait été contrainte d'adopter, elle avait une de ces âmes destinées au dévouement, et ressentait une vive reconnaissance pour ce jeune peintre, le seul qui la traitât toujours avec égard et bonté.
Son père était un ouvrier modeleur, originaire de Brabant. Les artistes faisaient grand cas de son habileté, et les cabaretiers n'estimaient pas moins son talent ; car c'est chez eux qu'il en dépensait les produits.
Afin d'entretenir ses vices, cet homme n'avait pas rougi de spéculer sur les attraits cachés de sa fille. Elle était encore une enfant, qu'il moula d'abord en plâtre différentes parties de son corps, dont la perfection de
liS l'atelier.
formes approchait de l'idéalité , et , ensuite , après l'avoii' vendue en effigie , pièce par pièce , il la força de se livrer elle - même , pour sujet d'étude aux peintres , empressés d'attirer dans leurs ateliers un modèle apprécié déjà par eux sur échantillon.
Et néanmoins^ jusqu'à présent Jeanne est restée sage ! . . . non pour long - temps sans doute ! . . . Qu'est la sagesse lorsqu'elle n'a plus pour garde la pudeur?
Lesueur la remercia de sa bonne volonté j et comme elle semblait s'impatienter de rester ainsi sans lui être utile à quelque chose :
— Vous avez encore votre aiguille en main , lui dit-il ; faites , je vous prie , une reprise à mon pourpoint noir, légèrement déchiré à l'épaule gauche.
Lui ayant trouvé une occupation^ il espéra ne plus être interrompu.
Jeanne alla chercher le pourpoint, joyeuse de remplir auprès de lui une fonction de ménagère, qui la relevait à ses propres yeux ; et elle reprit gaîment sa première place sur le petit ta-
bouret. Mais bientôt les questions recommencèrent à la vue du haut de manche percé, et de la doublure marquée de taches de sang.
— Doux Jésus ! que vous est-il arrivé ? mais vous avez donc été blessé à l'épaule ? Par qui ? par quoi ? Un clou peut-il vous avoir arrangé si mal ?
Le jeune peintre ne répondait plus , absorbé qu'il était dans ses souvenirs d'ivresse et de bonheur.
Etonnée d'un tel silence , Jeanne crut qu'il voulait se jouer de son inquiétude, et, pour lire son intention sur sa figure, s'appuyant d'une main sur le plancher , elle pencha curieusement sa tête au-dessous du tableau , en relevant son regard vers lui.
Elle le vit, les yeux à moitié fermés, le sourire sur les lèvres ; mais elle devina sur-le-champ qu'il ne songeait point à elle.
Troublé dans son rêve, Lesueur abaissa brusquement la tablette du chevalet; le tableau descendit de deux crans , et ôta à la curieuse tout moyen d'achever son inspection.
Comprenant tout aussitôt la portée de ce
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mouvement, Jeanne en éprouva une grande peine. Elle se releva avec lenteur, et, à son tour , la tète dans ses mains, elle se prit à rêver.
Ils en étaient là tous deux , quand survint encore un interrupteur. C'était le chevalier de Marillac. En homme bien appris, il venait le premier visiter son nouvel ami.
Cette fois , Lesueur fut contraint de redescendre sur terre, pour faire bon accueil au noble visiteur. Celui-ci, après s'être inquiété, en guise de préambule , des suites de son égratignure , passa en revue l'atelier, s'extasiant sur les productions des grands maîtres, lorsqu'elles étaient signées ; émettant , dans le cas contraire , une opinion douteuse; se montrant plus franc connaisseur , en fait de mousquets et d'arquebuses, et riant à gorge déployée à la vue de cet amas de vêtemens et de coiffures, qu'il retourna , qu'il essaya durant un grand quartd'heure pour se tenir en joie.
Le dernier objet de son inspection, ce fut Jeanne la brabançonne !
JEANTiE LA BRABANÇONNE. 161
— Qu'est-ce? dit-il, en la regardant effrontément entre les yeux , voilà du moins qui est animé et que je préférerais volontiers à tout le reste ! — Ceci est-il à vous aussi , maître Lesueur ?
Sur la réponse du peintre , il devina à quelle espèce de femme il avait affaire, et se retrouvant alors tout-à-fait à son aise avec elle, il lui prit galamment la main, et, de son bras resté libre, voulut lui entourer la taille. Mais Jeanne le repoussa rudement. Il lui déplaisait qu'on la traitât ainsi, surtout devant Lesueur ; puis elle se sentait une sorte d'aversion pour le chevalier. D'après ce qu'il avait dit, elle voyait en lui l'adversaire du jeune peintre et l'auteur de sa blessure !
— Sommes-nous donc la dame aux belles façons ? reprit Marillac en la raillant ; et notre ami, ma digne fille, ne vous paie-t-il à la séance, comme on fait des avocats et des porteurs de chaises, que pour figurer des Duchesses ? Sur les coiffes de ma grand'mère, vous avez trente-
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deux quartiers de noblesse dans le geste, et seize dans le regard !
— Si l'on me paie , c'est pour la vue seulement, lui répliqua Jeanne, piquée au vif de ses railleries 5 mais, pour une tonne de pistoles, je ne permettrais pas à un homme tel que vous, de me toucher, ne fût-ce que les cheveux !
— Tout beau ! dit le chevalier , en se ravisant ; les cheveux sont royalement longs et noirs, et voilà une petite voix moutonneuse qui me rappelle où je les ai vus , il n'y a pas long-temps. Pardieu ! tu traites bien mal un compagnon de débauche, ma belle déesse! ne te souvient-il plus d'un certain banquet où nous nous sommes trouvés de compagnie, cette nuit même !
— Vous en avez menti ! s'écria la brabançonne, en se retournant brusquement vers lui, pour lui lancer à la face sa rude apostrophe.
— Jeanne , Jeanne , dit Lesueur en intervenant, songez que vous parlez à un gentilhomme, et qu'il est chez moi !
— Je ne prétends pas me prévaloir de ma
noblesse ici, reprit Marillac en riant. La belle a été à même de fraterniser hier avec de plus hupés et de mieux titrés que son serviteur !
— Mon doux Jésus ! il ment ! il ment ! répéta Jeanne, rouge et tremblante d'émotion.
— Ma duchesse Jeanne; Jeanne, ma lionne,
— poursuivit le chevalier, en accompagnant chacune de ses paroles de son rire impitoyable.
— la mémoire vous fait-elie défaut ou à moi ? à travers le brouillard bachique, j'ai pu , dans le nombre des figures enluminées qui se trouvaient là, ne pas bien remarquer la tienne; mais ces magnifiques cheveux , couleur de jais , je les ai vus se dérouler, au milieu de l'orgie, sur de blanches épaules; et si ce sont tes cheveux , probablement les épaules étaient tiennes ! Cette voix dolente , avec laquelle tu viens de m'accuser de félonie , c'est elle que j'ai entendue au milieu des vivat et des chansons à boire ^ restant toujours en arrière pour les cris et pour les refrains ! Allons , ma reine Gilette, la compagnie n'était pas si piètre que tu la doives nier? Est-ce parce qu'elle se
1G4 l'atelier.
tenait chez la Neveu ? Mais^ vive Dieu ! la bonne qualité des convives peut bien faire oublier la malencontre de l'hôtesse !
Cette fois , Jeanne resta muette , comme si l'indij^nation lui eût été la parole : son regard, si languissant d'ordinaire , ne pouvait même à cette heure rendre le sentiment dont elle était agitée, et se portait alternativement, tantôt inquiet , tantôt courroucé , sur chacun des deux amis. C'est que Jeanne, victime d'une méprise de Marillac, innocente de ce qu'il lui imputait, était moins sensible encore à ses sarcasmes qu'à la crainte de voir le jeune homme y ajouter foi.
— Chevalier, ditLesueur, en s'interposant de nouveau entre eux, cette fille est sage. . .
Il s'interrompit alors tout à coup devant un sourire de Marillac , et , par la fausse honte de paraître prendre trop vivement la défense d'une telle femme; peut-être aussi pour ne pas se donner, aux yeux d'un homme de cour, le ridicule de croire trop facilement à la vertu, il ajouta d'un ton moins décidé :
JEANNE LA BUA15ANÇ0NNE. IGj
• — Du moins. . . je le pense. . . Au surplus, en admettant la réalité de votre rencontre de nuit, pouvez-vous lui reprocher un tort que, de votre propre aveu, vous avez partagé avec elle?
— Il le croit ! s'écria la brabançonne , les yeux gros de pleurs, et avec une expression si vive, que Marillac lui-même en fut ému.
— Mordieu ! je ne tiens pas tant à mon idée que de la soutenir en dépit de ces larmes-là ! Jeanne, ma belle fille, je veux avoir rêvé. Ma mémoire s'est fourvoyée, mes yeux se sont trompés, mes paroles se sont faussées dans ma gorge. — Mais regardez donc, Lesueur, comme un peu de dépit et de colère Tenjolivent ! n'estelle point vraiment désirable ainsi? — Allons , vivent Dieu et le prochain ! Jeannette ; je suis un médisant , indigne de figurer désormais dans la société des dames ! Mais tes cheveux sont si beaux! pouvais-je croire qu'il en existait de pareils, autre part que sur ta tête? Toute offense mérite une réparation 3 parle, qu'exigestu? Je t'offrirais bien ma fortune, si je ne l'a-
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vais prodiguée au service de leurs majestés les rois de cœur et de trèfle. Quant au mariage, il n'y faut pas songer ; je suis chevalier et presque en religion ; mais mon cœur est toujours libre, et à ton entière disposition !
En parlant ainsi , il l'attirait à lui. Mais la brabançonne se dégageant , toujours haletante , toujours en larmes , s^avança vers Lesueur, et d'une voix confuse et saccadée (car chez elle alors l'emportement essayait de donner à son organe une énergie et une vivacité que la nature lui avait refusées) :
— J'ai passé la nuit entière au logis , près de mon père , depuis la tombée du jour ; et , je le répète, cet homme en a menti ! (Et, l'œil allumé , le visage pourpre , de sa main qui tremblait, elle désigne Marillac avec un geste de mépris.) Mais vous n'avez pas foi en ma parole, sans doute , ajouta-t-elle ; ou plutôt cela vous est quasi égal de croire ou de ne pas croire ; car je ne suis qu'une pauvre fille , et vous prenez souci du tout comme d'une vieille aiguillette, je le vois bien. Jésus! mon Dieu! si j'é-
tais un homme, je me vengerais! Je ne puis que me défendre et chercher à me justifier : aussi le ferai-je ! bientôt cet imposteur aura reçu encore un démenti , et d'un autre que moi!
Jetant alors sa main en arrière, avec un mouvement violent, Jeanne atteignit son petit capuchon plissé, se l'enfonça sur la tête, et jusque sur la figure ; puis, sans prendre congé, s'élança hors de l'atelier, descendant les degrés de l'escalier avec une rapidité telle, qu'il semblait qu'elle dût se briser dans sa course.
Ififi 1,'ATELIER.
Un phe,
Lesueur et Marillac , restés muets durant ce temps, l'avaient laissé dire à son aise, et ce dernier seul s'était avancé, mais vainement, pour s'opposer à son départ.
Lorsqu'elle fut sortie , tous deux se regardèrent : l'un, la figure étonnée ; l'autre, la face souriante.
— Il paraît qu'elle n'a pas voulu recevoir mes excuses, dit le chevalier, et par ma foi, j'en ris sans contentement aucun, mais par habitude,.
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car bien m'en fâche. D'abord, peut-être avais-je tort ; et il est toujours mal séant de faire pleurer les gens qui ont raison ; ensuite , cette fille me plaît , je ne sais pourquoi ; mais elle est un peu folle, et je les aime ainsi j puis encore, si vous lui portez un tendre intérêt , je me donnerais au diable de commencer avec vous une liaison d'amitié par vous offenser dans la personne de votre belle.
Lesueur se justifia sans peine de cet amour, et, soit pour mieux persuader Mariliac, soit facilité, entraînement, ou pour répondre à l'intérêt que lui témoignait son nouvel ami , il en arriva bientôt avec lui aux demi-confidences , et l'entretint de cette passion qui , depuis un mois, tenait tant de place dans sa vie.
Il lui parlait, sans la nommer toutefois, de cette jeune fille bien-aimée, oubliant presque, en s'en occupant, l'instant qui devait le rapprocher d'elle, quand un grand bruit se i^it entendre sur le pallier j la porte de Fatclier s'ouvre tout à coup, poussée avec une
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violence telle, que les bustes en vacillent sur leurs rayons de bois , et les trophées d'armes en rendent un murmure et un cliquetis assez prononcés.
C'est Jeanne ! elle vient de rentrer , tenant par la main un homme qu'elle semble plutôt traîner que conduire, tant il paraît essouflé !
Cet homme, sans chaperon et sans veste, au regard abruti, et dont la barbe et les épais sourcils sont tachetés de plâtre, c'est son père !
Pour le rencontrer, elle a couru d'abord à son logis , puis de cabarets en cabarets , sans se rebuter , sans se lasser , ne ressentant qu'impatience et dépit , mais non fatigue ; elle le découvrit enfin rue Montmartre, à l'ancienne tonnelle de la Tête-Dieu, attablé avec de fidèles compagnons , bons travailleurs comme lui. L'heure la pressant pour retrouver Lesueur , elle le tira de là à force de cris et de prières , et le contraignit de la suivre sur-lechamp , à marche redoublée , jusque chez
r.\ PERE. 171
l'artiste , où il arriva tout abasourdi , ignorant encore ce qu'il y venait faire.
Là, Jeanne, la figure marbrée de chaleur et d'irritation , prend à peine le temps de respirer,
— Voilà mon père, s'ëcrie-t-elle; je jure Dieu ! que depuis mon départ d'ici je ne lui ai rien dit pour le prévenir. Que je sois damnée si je mens ! Interrogez-le !
— Un instant, dit le modeleur, laissez-moi d'abord souffler. J'étouffe de soif et de chaud.
La mère Cormier était montée pour s'enquérir de la cause d'un tel bruit. Elle entre, et s'arrête stupéfaite de retrouver la brabançonne dans cet état de désordre, qu'elle ne peut s'expliquer à bien.
— Hé! la bonne femme, c'est un verre de vin que je demande, lui dit le brabançon, la croyant accourue à un coup de sonnette du peintre.
La grosse dame leva les yeux et les mains
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au ciel, redescendit l'escalier, et ne le remonta plus.
Comptant alors sur son retour, l'ivrogne se trouva rafraîchi par avance.
— Voyons, de quoi retourne- t-il enfin?
dit-il.
— Interrogez-le! répéta Jeanne, en s'adressant à Lesueur.
— Voici ce dont il s'agit, répondit Marillac à l'artisan, en le saluant révérencieusement , avec une moqueuse courtoisie. Je me suis trompé sur votre fille, et je lui en fais hautement entière réparation. Avec regret, je la reconnais sage , mais piquante , gracieuse, fort de mon goût; et, de grand cœur, je lui offre ici, devant vous, son père, le baiser de réconciliation !
— A votre aise , si cela vous arrange tous deux, répliqua le brabançon , — surpris qu'on l'ait fait venir si vite et de si loin, pour voir donner un baiser à sa fille. — Qui ètes-vous , cependant, monsieur de l'épée ? Pardon , c'est