L INSPECTION
éloigné , qu'en dépit de l'air de sévérité que , contre son ordinaire, essaya de prendre la supérieure , un accès de gaîté bruyante , éclata de tous côtés!
Et qui donc causait une telle explosion parmi les pensionnaires de la Visitation? Si on leur eût adressé cette interrogation , elles-mêmes se fussent trouvées bien embarrassées d'y répondre.
Une heure après^ Louise de la Porte, accompagnée de la supérieure , livrait paisiblement au jeune peintre son visage angélique, et souriant encore.
206 LE TABLEAU b'ÉGLISE.
§ni.
C'autrf moîrHf .
Pendant huit jours^ Lesueur contemple tout à Taise ces traits qui l'ont ensorcelé. Silencieux et attentif, tournant alternativement les yeux vers elle et vers le tableau , il s'enivre à la fois de son amour et de son travail ! Une seule idée le contriste alors : ce travail avance avec trop de rapidité ! Cependant sa parente Angélique Lliuillier, témoin obligé de toutes les séances, ne partage nullement ses idées à cet égard.
l'autre modèle. 2o7
Louise , confiante et pure , prenait pour un zèle studieux l'ardeur qui brillait sur le front du jeune homme , et, presque capable d'apprécier son œuvre, grâce aux leçons du bon chevalier de la Losange , elle s'intéressait au peintre par les difficultés qu'elle lui voyait surmonter avec tant de bonheur, dans son art. Elle lui savait gré aussi de l'avoir choisie parmi ses compagnes; mais une pensée d'amour ne s'était pas encore offerte à son esprit. S'accoutumant à le voir, elle ne rougissait plus quand leurs yeux se rencontraient, et volontiers, elle eût usé avec lui d'une honnête et douce familiarité.
Il arriva qu'une foisLesueur, voulant, comme d'habitude , adresser la parole à Louise pour un léger changement dans la position de ses bras^ ne put que balbutier quelques mots , tant il se sentit ému , et, n'essayant pas même d'achever sa phrase commencée, il s'arrêta tout court.
Descendant alors de son escabeau, il alla vers son modèle , afin de donner à sa pose le mouvement nécessaire , et pour cela , il lui prit la
main , que Louise lui tendit naïvement j mais celle de Lesueur tremblait. Il retourna à sa place ;, incapable de conduire un pinceau , s'assit , et , le front baissé , mélangea longtemps ses couleurs.
Par une inspiration subite, la jeune fille a tout deviné; elle a éprouvé en elle une impression puissante, inconnue à son ame de vierge 5 et l'amour peut-être vient de lui révéler l'amour !
Maintenant , Louise se troublant sous le regard du jeune homme, se sent à son tour obsédée par une pensée de tous les instans, et, même en regardant le tableau , ne songe plus qu'à l'artiste. C'était le contraire auparavant.
Maintenant , avec moins de confiance , elle lève vers lui son front timide j Lesueur , avec moins d^assurance , promène sur elle son œil observateur; mais leur cœur bat d'une joie secrète, qu'ils ne sauraient encore définir. Il y a dans leur air , sur leurs traits , quelque chose de fier et d'animé qui ne s'y remarquait point
l'autre modèle. 209
naguère. L'un vis-à-vis de l'autre, ils restent silencieux ; mais tour à tour ils adressent à la supérieure des paroles plus fréquentes , plus vives j plus pressées. C'est un moyen détourné que, sans le chercher, ils ont trouvé de correspondre. De même, des amans, séparés par la distance, ne pouvant se voir, contemplent simultanément la lune, pour que leurs regards s'y rencontrent; eux, n'osant se parler, jettent du moins leurs paroles vers un même but.
Enfin, malgré ses retards étudiés et ses retouches fréquentes , Lesueur allait voir se terminer sa dernière séance. C'était à la suite de cette matinée oii , dans son atelier, avait eu lieu la scène entre Marillac , la brabançonne et son père. La supérieure , fatiguée, d'une attention continuelle , de la chaleur , d'une sainte veille, trop prolongée sans doute, venait de s'endormir , en murnmrant des prières , et en roulant entre ses doigts les grains de son chapelet.
A peine son léger sommeil s'est-il manifesté
par sa respiration plus saccadée , et par le mouvement de sa tête , qui à temps égaux lui retombe mollement sur la poitrine , que les deux amans ( car ils l'étaient déjà dans le fond de leur cœur ) , pour ainsi dire seuls , en présence l'un de l'autre, se troublent tout à coup, et, de ce qui eût dû faire leur joie, n'éprouvent qu'une sorte de gêne et de malaise.
Tous deux ont compris que le moment est critique et décisif peut-être pour leur avenir.
Naturellement, le jeune peintre se remit le premier de cette émotion. Louise fait un mouvement pour réveiller la Mère j il la retient d'un signe, d'un geste de suppliant : non point qu'il veuille, se rapprochant d'elle, effleurer même sa main de la sienne ; mais il veut la regarder un instant à loisir , sans se voir contraint, par la présence d'une surveillante, d'interrompre son admiration par le travail.
Et qu'elle était belle alors !
Le soleil couchant remplissait le centre
l'autre modèle. 211
de la chapelle d'une masse de lumière, qui inondait l'échafaudage sur lequel Lesueur se trouvait placé ; et ses rayons amortis se projetant sur Louise , l' éclairaient à mi-corps , illuminaient son front, lustraient ses cheveux, et donnaient à sa physionomie un éclat surnaturel.
Détachée d'elle , sur un arrière-plan , la supérieure, enfoncée dans l'ombre, inclinée, le front baissé , semblait une des saintes femmes priant devant un archange.
En contemplation , presque en extase , Lesueur trouve enfin dans l'excès de son amour la force de l'exprimer ! l'enthousiasme triomphe pour cette fois de sa timidité naturelle ! Les yeux fixés sur ceux de Louise , sans bouger de place toutefois , il lève sa main vers cette image de la Vierge qu'il vient à peine d'achever, et met l'autre sur son cœur. C'était son serment d'amour éternel! Louise rougit, hésite Le
sentiment dont elle est possédée n'approche point encore , par son entraînement, de ce-
lui du jeune homme. ÎVéanmoinSj après un moment de doute ^ moitié par bonté d'aine, moitié par tendresse , elle soulève à son tour sa main tremblante , mais la laisse aussitôt retomber.
La Supérieure venait de se réveiller.
Après avoir examiné le tableau , le jugeant complet , bien et dûment parachevé , la mère Angélique Lhuillier ne ménagea point ses félicitations à l'artiste, le gratifiant même de ce singuUer compliment : « J'espère que celui-là, maître Vouet ne refusera pas de le signer ! »
Lesueur y fit à peine attention ; il était plein de cette idée seule de se séparer de Louise, et peut-être pour toujours ! quel moyen s'offrait à lui de la revoir jamais ?
Au milieu des bons avis et des congratulations que lui prodiguait sa parente, il fut distrait seulement à l'audition de sa dernière phrase , celle avec laquelle la bonne dame le congédia : — «Allons, mon cher neveu, j'espère
l'autre modèle. ?.\3
bien que nous vous reverrons le jour de la dédicace de notre chapelle. »
En effet , le nouvel autel de sainte Marie de la Visitation n'avait encore été consacré que par le serment de deux amoureux.
214 LE TABLKAU DÉGLISE.
§iv.
€a Mtfkaa.
Pendant quinze jours , tous ceux que leurs affaires ou leurs plaisirs appelaient sur la route qui se prolonge entre le pont Saint-Michel et la barrière Saint - Antoine , étaient sûrs de rencontrer sur leur chemin maître Lesueur, toujours rêveur et taciturne. Aussi le petit nombre d'amis et de connaissances qui le barraient en route, ne se faisaient pas faute de l'accoster avec des quolibets. — Êtes-vous donc nommé inspecteur pour l'entretien des quais et voies
publiques? lui disait celui-ci. — Voulez-vous enlever la Bastille , que vous rôdez toujours autour d'elle? lui disait celui-là. Puis un autre, l'atteignant sur la chaussée du faubourg : — Tàteriez-vous de l'hérésie, maître, qu'on vous trouve sans cesse la poupe ou la proue vers Chareiiton ? Là était un temple de réformés, devenu célèbre durant nos guerres religieuses.
Il répondait peu à ces questions , ne sachant quoi répondre , et il continuait à venir contempler de loin ces murs oii son ame s'était concentrée , et le petit clocher de cette chapelle qui lui rappelait à la fois son œuvre , dont un autre aurait l'honneur sans doute , et sa jolie pensionnaire, qui peut-être non plus ne devait porter son nom !
N'y avait-il pas là de quoi désoler le cœur de l'amant et de l'artiste ?
Un matin , il vit le carrosse du roi remonter le faubourg, et s'arrêter à la porte du couvent; et il trouvait le roi bien heureux ! — La disci-
210 LE TABLEAU DÉGLISE.
pline du cloître se relâchait pour lui , et il y voyait, selon ses désirs, son ancienne favorite !
Qu'on l'eût stupéfait dans ce moment, si on lui eût appris que le pieux monarque y était alors attiré, non par Louise de la Fayette, mais par Louise de la Porte !
Marillac n'avait point négligé son nouvel ami. Il le visitait souvent, et voulait même prendre de lui des leçons de peinture, sans doute pour occuper ses loisirs quand l'orgie manquait, ou que le jeu l'avait mis à sec.
Malgré la différence de leurs caractères , de leur position , ces deux jeunes gens se comprenaient, et un penchant naturel les rapprochait l'un de l'autre. Lesueur avait fini par faire de Marillac l'entier confident de son amour , de ses peines secrètes ; et celui-ci s'ef forçant de le consoler à sa manière, croyait y parvenir en se disant amoureux aussi, à plaindre aussi. Pour mieux prouver à l'artiste combien leur situation était la même, il se déclarait sérieusement épris du modèle aux longs cheveux , de Jeanne la bra-
baiiçonne! — Et n'était- il pas le plus infortuné des deux, puisque, depuis sa disparition, il ne pouvait même connaître son asile , et de plus n'avait qu'une certitude, celle de n'être point aimé !
Alors d'un ton demi-grave, il partait de là pour s'offrir à son ami comme un exemple de résignation, et l'inviter à l'imiter. Mais Lesueur ne comprenait guère l'analogie de leur situation respective, et s'indignant même du rapprochement, cessait de lui parler de Louise et de ses séances au couvent.
Enfin, le jour tant souhaité arriva. Lesueur reçut un message de sa bonne parente , qui le conviait à la consécration de la nouvelle chapeUe.
Cette fois, la porte du couvent s'ouvrit pour la cour et la ville. On voyait partout, le long du faubourg, litières, voitures et chaises à porteurs, se dirigeant vers la Visitation. ■Nonseulement le Roi y devait paraître , mais la Reine, assurait-on , v figurerait auprès de
2t8 LE TABLEAlî D'ËGLISE.
lui, le temps de ses relevailles étant passé, et la cérémonie en ayant déjà été religieusement célébrée à Notre-Dame.
On attribuait cette démarche d'Anne d'Autriche à sa dévotion pour la Vierge , sous la protection de laquelle , six mois auparavant, son auguste époux, par un vœu solennel, a mis le royaume de France ; mais il n'en est pas ainsi.
Elle vient honorer l'asile habité par mademoiselle de la Fayette, car elle sait enfin tout ce qu'elle doit à cette sainte fille. Aussi, dès son arrivée à la Visitation, et lorsque toutes les Mères s'empressaient autour de la Reine pour la remercier de l'honneur fait à la communauté par sa présence, elle fit appeler la recluse, et l'embrassa, en lui témoignant de mille façons l'intérêt qu'elle lui portait, et la haute estime où elle était dans son esprit; ce que nul ne sut comment expliquer.
Lesueur, non sans efforts , traversa la cohue de soldats, de pages, de laquais stationnant à la porte du couvent ; mais ce fut bien pis quand, parvenu dans la cour, il s'y put à peine mou-
LA ȃDICACE. 219
voir, tant la foule y était grande. Interdit, désolé, il abandonna toute espérance de jamais revoir l'étroite enceinte de la chapelle.
Heureusement pour l'artiste , Marillac l'accompagnait, et ne se décourageait pas aussi facilement. Sachant quelle importance attache son ami à pénétrer dans l'église , usant de ses moyens et de son audace ordinaires, il marche devant lui , le chapeau à la main, criant : — Place, place. Messieurs ! pardon. Mesdames! et lui fait ouvrir un large passage, dont lui-même il profite le premier.
Tout honteux de ce manège, Lesueur le suivait, rouge jusqu'aux oreilles ; et chacun de se demander quel était ce beau jeune homme , à la mise si simple , et marchant ainsi, précédé d'un officier du roi. Par ce moyen, ils s'ouvrirent une route vers la chapelle, et jusqu'à la grille même qui séparait le public des dames de la communauté.
On entendait encore la foule s'agiter au dehors, et déjà l'enceinte était comblée de
spectateurs. Bientôt les tribunes se montrèrent garnies de femmes brillantes de parure. Dans celle du milieu , le Roi, la Reine et les plus hauts personnages de la cour appelaient à eux l'attention générale. Notre jeune artiste s'en irrite d'abord ; tous les regards se tournaient vers eux, et nul ne semblait songer à son tableau! Mais d'a\itres pensées l'ont bien vite distrait de ce faible retour vers les idées de gloire.
Au-delà des grilles, une petite porte s'est ouverte; la Supérieure paraît à la tête des Mères, entourée d'une députation de sœurs visitandines, étrangères au couvent du faubourg, et députées de la province, par les autres maisons de cet ordre, pour assister à cette sainte inauguration.
Toute l'attention de Lesueur se dirige de ce côté. Long-temps il examine, il observe. Les religieuses et les pensionnaires vont deux par deux, les yeux baissés , et les bras croisés sur la poitrine, occuper leurs placer autour de la nef, et sur les strapontins inférieurs.
Il n'a pu entrevoir Louise parmi elles.
Jean-François de Gondy, premier archevêque de Paris ( avant lui la grande ville n'avait qu'un siège épiscopal), donne le signal des chants sacrés, qu'accompagne un corps de musiciens, entretenu par lui à grands frais.
Les cérémonies de l'aspersion et de la Dédicace étaient achevées; la messe avait suivi au milieu du recueillement général^ et Lesueur, attentif seulement à ce qui le préoccupait, cherchait encore et vainement dans les rangs pressés des saintes filles, sous les voiles et même sous les bandeaux, celle à qui d'avance il avait donné sa vie. Près de lui, Marillac le raillait à voix basse de son peu d'instinct en amour et de l'insuffisance de ses recherches, lorsque l'insouciant chevalier lui-même , cessant de railler, sembla tout à coup frappé de stupeur, comme si le nom du terrible cardinal eût mille fois fait retentir les voûtes de l'église.
lin incident, auquel plus que tout autre,
à en juger d'après la contraction de ses traits, il paraît prendre intérêt , vient de troubler et d'émouvoir l'assemblée.
Quand l'archevêque , selon la coutume , appelait sur la tête du roi les bénédictions du ciel , une voix forte et perçante s'éleva du côté du chœur et près de l'autel même , qui criait :
— Non, non ! Dieu cessera de le protéger; il sera inflexible pour celui qui a été impitoyable ! et à l'heure de sa mort il ne lui fera pas grâce , car il ne l'a pas faite au duc de Montmorency !
Tout le monde se leva en rumeur ; le service fut interrompu.
- Et Ton vit debout, au milieu du sanctuaire, une femme , haute et droite , le bras étendu , comme si elle lançait l'anathème.
Autour d'elle , la figure de toutes les sœurs exprimait l'étonnement et l'épouvante. Quelques-unes , prosternées à ses pieds , se courbaient d'effroi devant l'esprit prophétique dont elle semblait agitée, ou plutôt la conjuraient,
avec larmes , de ne point prolonger un scandale, dont l'ordre entier devait répondre.
La consternation régnait d'un bout de l'église à l'autre. Les assistans faisaient entendre une rumeur croissante; l'archevêque ordonnait une enquête, du plein droit qu'il tenait du Saint- Père ; la Supérieure Angélique Lhuillier , les yeux au ciel, priait pour celui qu'on venait de maudire ; la Reine était tombée , saisie de sinistres pensées , entre les bras de ses femmes ; le roi seul resta calme, et donna des ordres pour qu'on lui nommât la folle qui avait osé parler ainsi.
C'était une religieuse du couvent de la Visitation de Moulins, Marie -Félice des Ursins, parente du roi par sa mère , et veuve de Henri II, duc de Montmorency, décapité à Toulouse (A).
Lorsqu'on l'apprit à Louis XIII, après s'être un instant recueilli , il dit à voix haute :
(1) Elle mourut en 1666, supérieure de ce couvent où elle avait été religieuse.
— Comme Roi et comme chrétien , je lui pardonne !
L'impression produite par cet événement; jetant encore une grande perturbation dans tous les esprits, lui-même requit le silence, ordonna d'achever la messe, et demeura le reste du temps agenouillé , et les yeux sur son missel.
Enfin, la cérémonie terminée, il se retira, ainsi que la reine, sans paraître se souvenir de l'anathème lancé contre lui , et sans vouloir souffrir qu'on lui en parlât.
Lesueur^ que cet événement n'avait pas entièrement distrait, entendait derrière lui, de tous côtés , le mouvement qui annonce la sortie de la foule; et, les mains fixées aux barreaux de la grille, il restait dans la même attitude, dévorant de ses regards toutes ces jeunes femmes prosternées encore devant son tableau ; et il ne se lassait point de les examiner, de les compter, de chercher Louise dans leurs rangs; mais il ne l'y trouvait pas !
Alix bruits expirans de l'orjjue, toutes^ religieuses et pensionnaires , passèrent de nouveau devant lui, et il ne vit rien !
Depuis trois jours , Louise était partie du couvent.