CHAPITRE VII
Confiant.
Lesueur, sans nouvelles de Louise, la croyait déjà reléguée dans le fond d'une province. Un autre tourment se joignait à celui-là. Le deuil était dans sa maison. Sa pauvre nourrice , Ma-
250 riVE DÉCOUVERTE.
deleirie Cormier, venait de perdre son fils unique, son soutien, le maître tailleur d'habits, et n'entendant que pleurs et gémissemens autour de lui, il y mêlait les siens bien naturellement, sans pouvoir à peine se rendre compte s'il souffrait de la douleur de ses amis , ou de la sienne propre.
Ne croyant pas aux longues élégies amoureuses, Marillac le raillait parfois assez vivement à ce sujet. Cependant il avait d'abord, sans se rebuter , mis tous ses soins à le distraire et à le consoler, montrant par-là que dans cette ame, où le plaisir, et le vice même, tenaient si grande place, il existait encore de purs et d'honorables sentimens.
Une distraction plus puissante fut donnée à l'artiste. Le président Le Jay avait admiré à la chapelle de Sainte -Marie son tableau de l'Assomption. Il le chargea de décorer un pavillon de cette belle maison de Conflans , qui , après lui, appartint aux archevêques de Paris.
Le pavillon, d'une architecture élégante,
était construit au milieu d'une grotte , sur les bords de la rivière de Seine. Lesueur y peignit une Junon , des Tritons , des Dauphins ; et cet ouvrage, quoique entrepris avec un découragement profond, lui fit le plus grand honneur à la ville, où dès-lors l'ouvrage lui manqua moins que le loisir et la force de travailler.
Deux mois durant , il demeura là , à Conflans , vivant dans une solitude complète , solitude qui ne fut troublée d'abord que par les visites de sa mère Cormier. Elle allait quitter Paris pour retourner dans son village de Nanterre, et trouvait de la douceur à venir pleurer près de son /leu.
Marillac, lancé dans le tourbillon des jouissances forcenées , s'en détournait parfois, mais rarement, pour venir égayer son ami du récit de ses folies.
Un soir, il arriva tout essouflé à Conflans, et du plus loin qu'il aperçut l'artiste, agitant son mouchoir en signe de joie et de triomphe :
252 tïIVE DÉCOUVERTE.
— Sudorius! Sudorius! lui cria-t-il, victoire ! J'ai découvert la planète invisible où s'est réfugié ta belle ;, et demain ^ si tu le veux, tu ne seras ni dans ses bras , ni à ses pieds , mais tu peux être devant son logis.
Lesueur , hors de lui , le pressa de s'expliquer.
— Le ciel te tient compte de mes vertus , dit le chevalier. Je vais te donner la preuve de ce que j'avaiice; mais pour Dieu! laissemoi respirer. Tu as l'air de vouloir me dévorer des yeux!
En effet, Lesueur avait peine à contenir son impatience, craignant d'être dupe d'une méprise ou d'une raillerie de Marillac.
Celui-ci se jeta sur un siège, s'essuya le front, passa à plusieurs reprises la main dans sa brune chevelure, et prenant une prestance de narrateur :
— Il existe une manière d'homme bourgeonné, dit-il, fourreur de son état, syndic de sa noble compagnie, et qui, par les ordonnances royales de Charles IX, de Henri III, de
Henri IV, jouissait, liier encore, de l'heureux privilège de pouvoir exercer auprès de moi en qualité de créancier.
— Qu'importe cet homme! dit Lesueur.
— N'en parle pas en mal, répliqua le chevalier j il peut devenir ton oncle !
— Mon oncle !
Marillac poursuivit :
— Ce matin, j'ai joué, j'ai gagné j j'étais en argent, et ne savais que faire de mon temps
— Au fait, chevalier , dit son auditeur d'une voix suppliante.
— En me promenant le long des fossés jaunes , près la porte Saint-Denis, l'idée me vint d'aller payer à cet homme quelques écus dont je lui étais redevable. Je n'aime pas les petites dettes ! Cela fait nombre et ne profite pas. II s'agissait d'une fourniture de petit-gris et de deux peaux d'ours.
— De grâce ! . . . reprit Lesueur.
— Nous y voilà! Je ne trouve chez lui que sa sei'vante, grosse fille, assez fraîche, qui, s'autorisant de petites privautés, dont j'usai autre-
fois envers elle, se mit en devoir de me conter ses affaires.
— Est-ce que vous allez me les conter aussi? interrompit l'artiste, ne pouvant plus tenir en place.
— Oui, mon ami; mais en abre'gé. La grosse fille était bien aise de m'apprendre que son patron, maître François Le Moutier, avait daigné jeter les yeux sur elle pour en faire sa chaste et légitime épouse. Tout tendait à la conclusion du mariage. ... — Patience, donc! monsieur ; l'affaire vous regarde plus que moi ! — Bref, me dit-elle, le brave fourreur n'en était plus empêché que par des scrupules qui lui prenaient, en considération d'une petite provinciale, sa nièce, nouvellement sortie du couvent. — Ah ! tu ouvres les yeux , Sudorius ; tu m'écoutes maintenant ! . . . Oui , sa nièce, la demoiselle Louise de la Porte. ®
— Louise 1 s'écria Lesueur , vous avez bien entendu ce nom ?
— Comme je viens de l'entendre en l'arti-
culant moi-même. De plus, j'ai pris soin de m'en faire esquisser le portrait, que tu n'aurais pas trouvé flatté , je te jure. Mais j'ai rapproché ces exagérations d'envieuse de tes exagérations d'amoureux, et quoique les peintures soient bien différentes, j'affirme que le modèle est le même. Plus de doute ! c'est elle !
— Et elle est à Paris ? demanda Lesueur , tout agité.
— Elle a d'abord logé chez le fourreur, répondit Marillac ; présentement, continuat-il avec emphase , les yeux de ta divinité resplendissent comme deux soleils , devers les limites occidentales de la grande ville, entre la porte de Bussy et le Pré aux Clercs , rue du Colombier enfin, oii elle demeure avec une de ses tantes , sans doute la femme , ou la sœur de mon honnête pelletier !
Ce même soir, Lesueur était à Paris, rôdant seul le long de la rue du Colombier, où il passa , jusque bien avant dans la nuit, des heures délicieuses. — L'espoir ne m'est pas interdit main-
tenant, se disait-il; Louise n'appartient qu'à la bourgeoisie marchande !
Et il examinait les maisons , les unes après les autres , s'arrètant plus volontiers devant celles d'une simple apparence , car son espoir grandissait en raison de la médiocrité de la demeure. Il ne se retira qu'après avoir vu s'éteindre , une à une , toutes les lumières de la rue, et avoir, curieusement et vainement , interrogé de l'œil toutes les formes humaines qui glissaient près de lui dans l'obscurité.
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Le lendemain , Lesueur se rendit chez Marillac, dès la froide matinée. On était au mois de décembre.
Tous deux allèrent déjeuner, et l'artiste régala ; car, dans la nuit qui venait de s'écouler, une rafle maudite avait déjà abattu la fortune du chevalier. De là, ils s'acheminèrent pour inspecter la rue du Colombier. Car Marillac, n'ayant point un écu dans la poche, par conséquent, libre de son temps, avait déclaré à son
ami le vouloir accompagner et l'aider même dans ses découvertes. Lui-même dirigea les recherches, distribua les postes d'observation. Avec le signalement de Louise ( et il ne pouvait manquer de le connaître), il tint un bout de la rue, Lesueur l'autre, et toutes les filles, femmes ou veuves , dames de boutique ou demoiselles nobles, qui, ce jour-là, se montrèrent vers cette extrémité de Paris , subirent, à leur insu , le même examen.
Enfin , après trois heures d'attente , perclus de froid et d'ennui, les deux amis s'éloignaient, et Marillac se riait à cœur -joie de l'amour et des amoureux , quand une chaise à porteurs vint à passer. A la vue seulement d'un ruban flottant en dehors , d'une petite main appuyée sur la portière , à un fort battement qui lui prit au cœur, l'artiste devina la présence de Louise.
Longeant le quai Malacquest , le pont Barbier, et la rue qui , alors, séparait le château des Tuileries de son vaste jardin , ils suivirent
la chaise jusqu'au nouveau théâtre du Palais- Cardinal , où elle s'arrêta.
On y jouait ce jour-là une pièce de Pierre Corneille , l'auteur du CicU et l'acteur Montfleury s'y devait signaler dans une petite comédie de l'abbé de Bois-Robert. Aussi les avenues se trouvant obstruées, une nuée de commissionnaires et de valets de place environnèrent si complètement la chaise , les personnes qu'elle contenait se perdirent avec tant de rapidité dans la foule, qu'en vain Lesueur jura ses grands Dieux avoir reconnu Louise j Marillac soutint qu'un vieille dame, en mantelet, en bonnet monté, était seule sortie de la boîte, et railla sans pitié le pauvre amoureux, qui se damna à vouloir le convaincre.
Ils entrèrent cependant, et les sarcasmes du chevaUer ne cessèrent que lorsque Lesueur put lui montrer, au second rang des loges, Louise de la Porte, dans toute la splendeur de sa jeunesse et de sa beauté , assise près de la dame au mantelet signalée par Marillac.
Une place était vacante derrière elles j mais
Lesueur ne se sentait pas assez osé pour tenter de s'en emparer. Son ami Fy excita si fort et si bien , qu'il s'enhardit ; et Marillac , après lui avoir promis de le joindre à la sortie , se souciant fort peu des pièces à représenter , courut par les couloirs et le foyer , s'arrétant de loge en loge ^ et causant avec les connaissances qu'il y rencontra ou qu'il y fit. Pendant cette séance, Lesueur n'en eut de nouvelles qu'en entendant son rire éclater, tantôt d'un côté , tantôt de l'autre , parfois même dans les instans les plus pathétiques.
Lui , non sans avoir fait de grands efforts sur lui-même, il s'est enfin glissé près de Louise , et elle ignore qu'il est là , frémissant d'aise quand de son genou il effleure sa robe de soie, ou quand, l'âme ouverte, il aspire le parfum de ses cheveux. Volontiers il eût consenti à passer ainsi sa soirée sans être vu d'elle, tant il se complaisait dans cet état de bien-être ! Jamais, se disait-il , je ne la vis de près et à loisir si long-temps! Comment ne ressentiraisje pas un contentement sans bornes ! Mais ,
qu'elle se tourne vers moi , peut - être au iieu-de cette expression si douce d'autrefois, ne trouverai-je dans son regard qu'une apparence de froideur et de sévérité qui me tuera ! ouj si elle m'aime encore ^ si son amour s'est conservé ainsi que le mien, oh! sans doute en me voyant , elle va se trahir aux yeux de sa tante, par son trouble et sa grande émotion !
Presque aussitôt, Louise l'aperçut ; la figure de la jeune fille se couvrit d'une légère rougeur; néanmoins, sans trop laisser paraître ce grand trouble qu'il appréhendait, elle le nomma et le présenta à madame sa tante , comme étant le peintre qui l'avait choisie parmi ses compagnes pour figurer la vierge Marie. Madame de Saint- Cernin le complimenta d'un ton digne , et lui fit ensuite observer qu'il avait pris dans sa loge la place réservée à son page. Mortifié de l'observation , il allait , malgré un mouvement de Louise, se lever pour sortir :
— Restez, monsieur Lesueur, lui dit madame de Saint-Cernin , en essayant un sourire obli-
262 UNE DÉCOUVERTlî.
géant et gracieux ; mademoiselle ma nièce et moi nous ne pouvions venir au théâtre sans être accompagnées ; mais si vous demeurez avec nous , nous gagnerons trop au change pour être en droit de nous plaindre.
Un instant après , le page attendu montra sa figure à la porte de la loge. C'était l'ancien valet qui les avait escortées dans leur premier voyage à Paris. Il fut congédié, et reçut l'ordre de retenir une chaise à deux places, pour la sortie du spectacle.
Lesueur resta donc, mais avec moins de satisfaction qu'il n'en avait ressenti d'abord; les mots de madame ma tante , de mademoiselle ma nièce , de mon page, sentaient peu la bourgoisie marchande, et lui résonnaient fâcheusement dans l'oreille. Il ne tarda point à apprendre qu'il avait affaire h une baronne 3 l'obstacle de la naissance vint jeter l'alarme dans son esprit; cependant, si la tante était baronne, l'oncle était fourreur, et cela le rassurait un peu.
SPECTACLE At' PALAIS-CARD1.\AL. iù'.i
Madame de Saint-Cernin , en attendant que la tragédie coiiïmençât, et par manière de passetemps, prit Lesueur à partie pour sa conversation , lui faisant remarquer que les jeux de la scène ne devaient plus être chose réprouvée par l'église, puisqu'on y voyait, dans les loges découvertes , des prélats assistant tranquillement à des comédies, faites par des abbés, et représentées chez un cardinal. Le jeune amoureux se prêtait volontiers aux capitulations de conscience de la fausse dévote, l'écoutant avec attention , lui répondant avec modestie et à propos. Enfin, il fit si bien l'empressé avec la baronne , qu'elle finit par prendre goût à ses paroles. D'auditeur qull était, il devint presque exclusivement discoureur; il parla théâtre, poésie, jugea, apprécia, cita les auteurs avec discernement, avec ame , s'échauffant, en s'adressant à la tante, de l'attention que lui prêtait la nièce ; car Louise n'en perdait pas un mot , s'étonnant de trouver tant de connaissances et de bon jugement dans un si jeune homme, qui n'était que peintre; et
comme naguère elle avait compris l'amour dans son regard , aujourd'hui elle comprenait la poésie en l'entendant parler.
Bientôt tout le monde fait silence dans la vaste salle. On lève la toile, et pendant toute la durée de la pièce , chaque fois qu'un vers frappant , un sentiment noble et bien exprimé , vient saisir Fespi^it de Louise , involontairement elle se retourne avec vivacité vers le jeune artiste , l'interrogeant de l'œil, comme pour savoir s'ils ont ensemble partagé la même émotion. Dans ce mouvement naïf et sans apprêt, Lesueur voyait pour lui une espérance de plus -j vers la fin de la pièce, quand Louise, voulant cacher les pleurs qu'elle accordait à de tragiques infortunes , ne détournait plus son front, lui aussi sentait ses yeux mouillés de larmes ; mais ces larmes, n'en faites pas honneur au grand Corneille; c'était de joie et d'amour qu'il pleurait!
[Jn sentiment de terreur le prit en voyant ensuite commencer la comédie ; car le dénouement devait être le signal de leur séparation.
Cette idée n'agitait pas Louise avec tant de vivacité , puisque , dès la première scène , elle riait aux éclats , ce qui ne laissait pas que de contrarier l'amoureux artiste. Ce fut bien autre chose quand il entendit la dame de Saint- Cernin , scandalisée de l'immoralité du dialogue comique , déclarer ne pouvoir rester plus long- temps auditrice de pareilles infamies! L'innocente Louise , à grand regret , suivit sa tante; et Lesueur, navré de voir sitôt se terminer cette belle soirée, désolé de n'avoir pu obtenir un mot qui le mît à même de répéter une si douce rencontre , les reconduisit tristement vers la porte du théâtre.
Là , le ciel lui réservait u*n ample dédommagement ;, sur lequel il n'avait pas compté.
Le page de la baronne ne se trouve point ; toutes les chaises à porteurs, alignées le long du Palais-Cardinal, sont retenues, car la nuit est noire ; il a plu , et un brouillard humide redouble l'obscurité. Après une demi-heure d'attente , il fallut se décider à marcher : Lesueur offrit son bras ; il fut accepté.
2C6 VyS DÉCOUVERTE.
Le voilà donc entre les deux dames, cheminant à travers mes , les guidant tant bien que mal; mais attentif, précautionneux, appelant à son aide toutes les forces de sa vue et de son instinct pour leur faire éviter les talus glissans et les parties boueuses de la chaussée; ne réussissant pas toujours ^ ce qui n'excite de sa part et de celle de Louise , que des rires répétés.
Il n'en est pas ainsi de la baronne. Elle gémit du brouillard, de la fange de Paris et de la nécessité d'y avoir un carosse. Lesueur gémit avec elle, et rit avec Louise; cependant il prête une oreille attentive à la baronne , dans l'espoir de recueillir quelques précieux renseignemens. Madame de St-Cernin laisse rarement échapper l'occasion de mettre en dehors sa vanité : — Ce carrosse , il le lui faudra et avant peu ; d'abord elle reçoit parfois les gens les mieux titrés.
— Oh ! bien rarement , dit Louise, par une inspiration d'amour, et comme pour rassurer Lesueur.
La dame , en s'éclaboussant, rêve de plus en plus à son carrosse, et poursuit:
— La chaise est bonne lorsqu'on a des porteurs à soi; mais en chaise^ pourrons-nous nous rendre au ballet du Roi ?
— Vous voulez dire au ballet de l'Hôtel-de- Ville, chère tante, interrompt encore Louise.
— Au château, ou à l'Hôtel-de- Ville ! qu'importe , mon enfant ; c'est le ballet du Roi , puisque le Roi y sera. N'est-ce pas Sa Majesté qui nous a invitées?
— Oui, chère tante, le valet-de-chambre de Sa Majesté.
— C'est tout comme !
Lesueur n'a pas perdu un mot de l'entretien; mais il en attend impatiemment la suite , qui peut-être lui ouvrira une porte, plus facile à fTanchir que celle de l'Hôtel-de- Ville, au ballet du Roi.
Soudain , la tante met fin à ses récits sur les carosses^ sur la cour , sur le roi , par un mouvement brusque et inattendu. Le jeune
homme croyant que son pied s'est heurté contre une pierre, ou enfoncé dans un bourbier, s'arrête.
— Pressons le pas! dit vivement la baronne. Un coupe-bourse est sur nos traces ! j'en suis certaine !
Lesueur jette un regard derrière lui, et aperçoit effectivement, à travers l'ombre et le brouillard, un homme, réglant sa marche sur la leur ; faisant halte en même temps qu'eux , et les traquant, pour profiter d^un moment favorable à ses desseins.
— Je l'ai déjà bien observé, dit alors Louise, en baissant sa voix qui commence à trembler. Il nous suit depuis notre sortie du Palais-Cardinal. Je ne sais pourquoi jusqu'à présent je n'ai point eu peur... mais maintenant !...
Et Lesueur sent le bras de la jolie fille s'appuyer plus fortement sur le sien, et le presser
— ÎNfe craignez rien , leur dit-il ; et sa voix aussi semble émue. Le sentiment de la peur est
SPECTACLE Ai: PAI,AIS-CARDIXAr„ 269
cependant bien loin de son ame. Chargé de protéger la femme qu'il aime, pour qui mille fois il dévouerait sa vie, marchant avec elle , près d'elle, échauffé de sa douce chaleur, pouvant presque compter les pulsations de son sein, jouissant d'un état de bonheur que le matin même il n'eût osé rêver, qu'il est fier, qu'il est fort ! Il ne s'inquiète même point s'il possède pour sa défense une épée ou un poignard, car cet homme fût-il un Goliath , s'il s'approchait de Louise , il le terrasserait sans peine, et le déchirerait de ses mains! Non! à cette heure de danger, par une nuit noire et froide, sous un brouillard humide, piétinant dans les rues fengeuses de Paris, il ne pense qu'à Louise , à ce bras qu'il presse , à cette robe de soie dont le frottement l'enivre, aux songes dorés qui reviennent, à l'avenir qui s'ouvre riant. Ce tremblement qui l'agite, non, ce n'est point de l'effroi , ne le croyez point ; c'est de l'amour , c'est du bonheur , c'est la plus douce et la mieux sentie de toutes les émotions humaines !
Par malheur, on ne peut avoir une telle exaltation dans la tête et parler toujours avec calme et sang-froid. Dans cette traversée, et au moment d'atteindre au but, Lesueurlit deux gaucheries dont il eut à se repentir.
En tournant le quai Malacquest , pour côtoyer l'enclos des Vieux-Augustins , voyant la baronne de plus en plus tourmentée à l'approche de cet inconnu, qui n'avait cessé de les suivre :
— Tranquillisez-vous, lui dit-il, madame , nou« touchons à votre rue du Colombier.
— Comment savez-vous que là est notre demeure? lui demanda la dame étonnée.
Il balbutia, se troubla. Louise en fit autant. Cependant elle vint à sou aide. Les jeunes filles , même au sortir du couvent , sont généralement douées de plus de présence d'esprit que les hommes.
— Nous aurons sans doute, dit-elle, nommé
la rue devant monsieur Lesucur. Cela est bien naturel , quand on marche de compagnie.
La tante était certaine du contraire, elle ne dit mot, mais se méfia.
Sa seconde gaucherie eut lieu justement quand ils s'arrêtèrent devant le logis de la baronne. Le coupe-bourse avait disparu- on l'avait perdu de vue à la hauteur du couvent des Augustins.
— Monsieur Lesueur, lui dit Louise, lorsqu'il se disposait à prendre congé d'elles (après qu'une vieille servante fut venue leur ouvrir la porte ), allez-vous donc reprendre route sitôt? Cet homme n'est pas loin, et vous guette peut-être.
La baronne ne pouvait se dispenser alors de l'engager à se reposer un instant chez elle, et cette entrée l'eût autorisé à se représenter une autre fois. Soit étourderie, soit vanité d'amoureux , il gâta tout : car avant que la tante eût articulé une parole :
— Je n'appréhende rien , et je saurai bien , dit-il , le forcer de me faire passage !
Madame de Saint-Cernin se le tint pour dit et le laissa partir.
Quand il comprit sa maladresse , il n'était plus temps. Puis, au milieu de ses pensées d'amour, il en eut une pour l'amitié. Le spectacle du Palais-Cardinal devait toucher à sa fin, et Marillac l'attendait sans doute à la sortie. Lesueur n'avait pas de temps à perdre , et prit en courant la rue de l'Université, pour gagner celle de Beaune, aboutissant au pont Barbier ; mais il entendit bientôt ses pas faire écho derrière lui. Le terrible inconnu, en embuscade au coin de la rue des Augustins, l'avait vu passer, et le relançait vivement. Lesueur, toujours courant , débattait dans sa tête s'il devait s'arrêter et faire face au bandit , ou redoubler de vitesse pour lui échapper , quand ce cri : Hé! Sudorius! lui arriva à l'oreille.
Ce prétendu coupe-bourse , c'était Marillac, .
qui l'ayant vu sortir de sa loge, et curieux de connaître la suite de l'aventure, avait de loin, et à l'insu de l'artiste , constamment fait route avec lui.