‹ Une maitresse de Louis XIII (volume 3)Chapitre 47 sur 51 · SO · texte numérisé non relu

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dont Taspect , tout à l'heure si vivant , changea soudain. Des vapeurs grisâtres et sombres s'étendirent sur la terre, et en effacèrent les bassins de marbre, les grottes élégantes , et jusqu'à la trace des allées. Le brouillard qui gagnait avait englouti les merveilles de tout à l'heure sous une mer terne et mouvante , d'oii surgissaient seulement quelques troncs d'arbres noircis et dépouillés , pareils à de grands mâts de navires sombres ; et sur les hauteurs , des statues colossales et blanches , éclairées à revers par une dernière lueur blafarde, semblaient de pâles fantômes , contemplant ce spectacle de désolation.

Par cette analogie qui, malgré nous souvent, existe entre les choses du monde extérieur et nos sensations intimes, les idées du patient subirent les mêmes métamorphoses.

Il se ressouvint que dans ce palais de Ruel , les fêtes et les supplices avaient parfois marché de front; qu'il y existait un théâtre et une chambre de torture , une cliapelle et un tribu-

nal, des salles pour les ballets et des oubliettes! La tête du maître de ce logis pouvait bien être ainsi construite ; et sa bonne humeur, au moment qui venait de s'écouler, garantissait-elle de sa sévérité pour le moment qui allait suivre ?

Déjà le brouillard s'était dissipé ; mais une neige abondante lui avait succédé et couvrait le sol. Bientôt les craquemens de cette neige sous des pieds nombreux, se manifestent dans la cour du château , et de la fenêtre contre laquelle il est alors collé, Marillac regarde passer, en grand appareil, un double rang de robes noires, qui, précédées d'une garde d'honneur, paraissent se rendre au cabinet du ministre. Pour surcroîtde terreur, il entend toutàcoup, derrière la pq^te par laquelle il est entré , le pas lent et mesuré d'une sentinelle , comme si l'on eût appréhendé de sa part une tentative de fuite.

Le temps s^écoula, et il ne vit point repasser cette troupe sinistre , ni dans la cour , ni ,

ainsi qu'avait fait la bande des poètes, par la chambre qu'il occupait, et où sa pensée, de plus en plus inquiète, lui rongeait le cœur ! — Sans doute ils s'érigeaient en tribunal pour le juger !

Les instans qu'on passe, en compagnie de telles idées, sont des heures, et les heures sont des siècles. Aussi le chevalier, l'ame fatiguée de la monotonie de ses angoisses , sans autres raisons de craindre ou d'espérer , en revenaitil à des émotions plus tranquilles et plus douces, par ce mouvement de réaction qui est dans l'essence de notre nature. Il s'étonnait même de s'être alarmé si vite , quand la Houdinière , capitaine des gardes cardinalistes , se présente tout à coup , et lui demande son épée.

Il la remet avec résignation , rassemblant en lui-même toute sa force; car il s'attend à comparaître devant ses juges , et ne veut pas que l'un d'eux se puisse vanter de l'avoir vu trembler.

— Vous n'avez point d'autres armes cachées? lui dit la Houdinière.

Marillac se découvre la poitrine.

— Que veut-on faire enfin de moi , dit-il en relevant noblement la tête.

L'autre ne lui répond que par un geste et disparaît.

Il vient de lui désigner du doigt une porte qui s'ouvre.

Marillac y marche d'un pas ferme, et se trouve, non devant un tribunal assemblé , comme il s'y attendait, mais face à face avec Richelieu !

Cette fois , le cardinal n'a plus cette haute prestance avec laquelle il l'avait accueilli naguère au Petit-Luxembourg. La figure sombre, l'œil vague, le front pâle et plissé, la tête couverte d'une calotte violette, enveloppé d'une robe de chambre de même couleur, il est étendu sur une chaise longue, à la romaine. A

peine s'il a daigné faire attention à l'arrivée du nouveau venu. L'air distrait, il parcourt de la main une petite table basse, recouverte d'un tapis de velours rouge, et chargée d'un amas de papiers. De l'autre côté de sa chaise, un guéridon, en trépied et à mosaïque, supporte un gobelet de cristal, une bouteille d'eau préparée et quelques flacons d'élixir.

Marillac s'était d'abord cru seul avec lui ; mais en mesurant de l'œil la longueur de ce cabinet, où la lumière ne pénétrait que confuse, grâce aux épais rideaux des fenêtres, il vit, dans une encoignure, à l'extrémité de l'endroit où se tenait le cardinal, luire vn casque et une cuirasse. Un homme était là, appuyé des deux bras sur une arquebuse, et arrêtait sur lui son regard fixe et perçant. Il le reconnut bientôt pour un sergent des gardes , qui avait fait prisonnier le duc Henri de Montmorency dans son dernier combat. C'était encore Jacques Sirois.

Ce souvenir faillit anéantir sa fermeté.

— Approchez, monsieur de Marillac, lui dit enfin Richelieu.

— Me voici, monseigneur.

Et le chevalier avança de quelques pas vers le ministre, qui, après l'avoir cruellement examiné, se remit à fureter parmi ses paperasses.

— Va-t-il donc me lire mon arrêt luimême? se disait Marillac ; et cet homme qui se tient dans l'ombre, derrière moi, est-il là pour l'exécuter ?

Un bruit de hallebardes se fit entendre dans la pièce voisine.

Il régna ensuite , pendant quelques instans , entre les trois acteurs de cette scène, un profond silence, interrompu seulement par le pétillement triste et monotone de la neige, mêlée de grêle, frappant contre les vitres- et de quelque côté qu'il se retournât pour interroger la physionomie de ses compagnons, le malheureux torturé n'y voyait que rigueur et menace.

Il eut grand'peine à garder bonne contenance.

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