RUEL
Enfin, le cardinal sembla avoir trouvé les papiers qu'il cherchait. Roulant un grand cahier entre ses mains , il en parcourut rapidement quelques pages , et reprenant :
— Qu'avez-vous fait, monsieur, des mois, des années, que je vous ai laissés pour vous donner le temps du repentir?
— Ma foi, monseigneur, dit Marillac, en baissant la tête, d'un air moitié contrit, moitié étonné , j'ignorais entièrement à quel emploi vous destiniez mes instans.
— Vous avez joué, monsieur ; malgré les ordonnances , vous avez fréquenté les brelans, au milieu de tout ce que Paris renferme de fendeiirs, d'escrocs et de spadassins !
— J'avoue, monseigneur, qu'il se pourrait bien faire que tous mes compagnons ne fussent pas d'une probité avérée; car, quoique j'ose me vanter de connaître à fond tous les jeux
Il s'arrêta confus.
— Continuez , dit l'interrogateur.
— Je voulais faire entendre, balbutia Marillac, que... j'ai plus perdu que gagné.
— - Je lésais. Aussi vous avez ajouté un scandale à un autre : vos dettes contractées sont énormes! Vous devez six mille pistoles à Jacomény !
Le chevalier resta confondu de le voir si bien instruit de ses affaires.
— Est-ce tout? poursuivit le cardinal en élevant la voix. Non ! ce n'était pas assez du jeu et du vol ! . . .
A ce mot, Marillac se redressa de toute sa hauteur.
— Du vol ! s'écria-t-il , l'œil ardent et les lèvres tremblantes.
— Baissez le ton, lui dit le cardinal, en fronçant le sourcil.
Jacques Sirois fit alors résonner son arquebuse.
— Oui , du vol , reprit Richelieu. Comment nommer autrement une dette faite lorsqu'on a vendu et dissipé son patrimoine, et qu'aucun
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espoir ne reste de s'acquitter envers son créancier?
— Mais, je jouais... , murmura le chevalier.
— Ce n'était donc point assez de tout cela, il fallait que la débauche fût de la partie ! Vous avez publiquement fréquenté des femmes de mauvaises mœurs , hanté les tavernes , et vous avez souffert qu'un fils de France marchât avec vous , dans cette route de honte et de perdition ! Ne vous en défendez point, chevalier de Marillac ; malgré l'expérience du passé, vous avez renoué vos anciennes relations avec Monsieur.
— Pour troubler le repos de quelques bourgeois de Paris , c'est possible, dit Marillac; mais non plus celui de l'Etat, monseigneur.
Le ministre continuait de feuilleter toujours les papiers qu'il tenait à la main. Il y eut de nouveau un moment de silence, pendant lequel sa figure devint de plus en plus sévère et sombre. Puis , comme s'il s'apprêtait à porter la sentence :
— Vous n'avez point exécuté les conditions que je vous avais imposées , monsieur : vous deviez mourir devant Corbie.
— J'ai fait tout ce qu'il fallait pour cela, répondit vivement le chevalier, qui se crut perdu sans ressource. Je jure par le Christ que jamais je n'ai pris autant de soin pour ménager ma vie que j'en ai mis alors à l'exposer. Ce sergent que voilà, et qui doit me reconnaître comme je le reconnais , peut attester qu'il m'a vu au milieu de la mêlée , et que j'y combattais en furieux, sans cuirasse, la poitrine découverte et la tête nue ! Il était en même temps que moi devant Corbie j nous avons agi sous les yeux l'un de l'autre. J'invoque ici son témoignage : qu'il parle!
Et il se retourna vers Jacques Sirois.
Celui-ci resta impassible, et ne répondit point.
— Il se trouvait aussi, comme vous, à Castelnaudary, dit Richelieu! mais non dans
les mêmes rangs! Ecoutez-moi, monsieur; il faut en finir. Voici ce que nous ordonnons :
Une légère irritation de gorge semblait l'avoir pris en prononçant ces derniers mots j il mélangea de son eau préparée avec quelques gouttes d'élixir, vida lentement le gobelet , et resta quelque temps encore dans une attitude silencieuse et méditative , comme pour se remettre.
Quelle devait être la situation du prévenu pendant ce terrible repos ! Marillac faisait cas de l'existence, dont il avait su largement user, de même qu'il aimait l'argent par-dessus tout ; car il n'appréciait guère que les jouissances qui s'achètent. Brave jusqu'à la témérité, ileûtpourtant, sur un dé, joué sa vie, année par année^ comme, s'il eût été riche, sa fortune pistole par pistole; ou le tout ensemble, d'un seul coup, au choix de son adversaire , sans pour cela se départir de son insouciance apparente et de sa légèreté habituelle. Mais mourir à huis-clos, entre quatre murailles , sous les verroux , dans
les tortures peut-être î et il lui semblait lire tout cela sur le front pâle de son juge. Mourir sans spectateurs, sans un regard ami qui l'encourage et l'applaudisse , sans pouvoir publiquement cracher l'injure et le sarcasme au front de ses oppresseurs ! oh ! c'était là l'idée devant laquelle il se trouvait sans force !
— S'il veut ma mort, se disait-il à lui-même, que ne charge-t-il encore l'ennemi de ce soin ! Je puis aller sur le Rhin rejoindre le duc de Saxe-Weymar, ou, dans le midi, Gassion et M. de Turenne. Mais non, il a perdu toute confiance en moi , depuis que les lances espagnoles m'ont épargné à Corbicj il croit que, par magie, je suis invulnérable devant le fer d'un soldat , et qu'il faut , comme à mon oncle , un de ses bouchers pour m'abat tre !
Lorsque le cardinal lui eut donné le loisir de bien s'étendre de son long, et de bien se retourner sur son lit d'angoisse , il quitta à moitié sa chaise , et s'accoudant sur sa petite table , en rapprochant sa tête de celle du cl evalier ,
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qu'il paraissait vouloir fasciner du regard :
— Il faut changer de vie et payer vos dettes! lui dit-il, d'un ton vif et presque familier.
Marillac crut n'avoir pas compris.
— Oui, monsieur; un homme de votre nom, et qui, comme vous, a devant lui large carrière peut-être, ne doit point choisir pour
compagnons , des gens de tripot, et vivre aux dépens d'un Jacomény ! Il faut rompre avec les uns , et payer l'autre !
— Se raille-t-il de moi ! se disait Marillac, dans un vague d'idées qu'il ne pouvait définir , et presque dans la situation de ce chevalier de Jars à qui Louis xiii envoya sa grâce lorsqu'il avait déjà la tête sur le billot.
— Vous m'avez entendu ?
— Oui , monseigneur ; mais. . . pour payer, il faut... que j'emprunte!
— Singulière façon d'acquitter ses dettes ! dit Richelieu, en portant son mouchoir à sa bouche, pour qu'il ne le vît pas sourire.
— Tout ce que je possède satisferait à peine le dernier de mes créanciers , dont Jacomény n'est que le chef.
— Miséricorde ! vous avez donc mené un train de prince , monsieur ?
— J'avais de rudes soucis, et Votre Eminence en connaît la cause. Il fallait bien me distraire, pour ne point trop songer à ma fin, qui pouvait être prochaine.
— Eh bien ! nous vous délivrerons de ces craintes qui vous mettent en si grosse dépense. Nous vous faisons la vie sauve, chevalier. Mais ce n'est pas le tout de vivre , c'est à vous débarrasser de vos dettes, que nous voulons arriver.
— Vive Dieu ! et gloire au grand cardinal ! s'écria Marillac , — sortant tout-à-fait de cette torpeur qui l'avait d'abord comme pétrifié; et, relevant sa belle figure sur laquelle revint aussitôt l'air de la franchise et de l'enjouement : — Que puis-je faire, monseigneur, pour vous témoigner de ma gratitude? ajouta-t-il. Ah!