‹ Une maîtresse de Louis XIIIChapitre 10 sur 61 · LE GRAND GÉDÉON · texte numérisé non relu

LE GRAND GÉDÉON

Il allait ajouter : « Par vos vertus... » Il s'arrêta à temps, et, passant à l'autre délit :

* Quant à celui-ci, dit-il, son caractère est franchement politique : force m'est de le reconnaître. Il intéresse également monseigneur le cardinal , le roi , Son Altesse Royale Monsieur, et la reine mère, qui sont autant au-dessus de vous que vous êtes au-de6sus de la bourgeoisie! Je pour rais encore compter le pape et les puissances!... Ainsi donc, de ce côté, impossible de m' écarter de la ligne de mes devoirs ; je dois sévir ; je sévirai.

— Vous n'oserez ! dit une voix, celle de Marillac !

— J'oserai ! répliqua vivement le commissaire avec un geste énergique et en replaçant fièrement son chapeau sur sa tête.

— 11 n'osera pas! répliqua la même voix.

— Il osera ! » dit une autre.

Et sur Jes deux lignes qui s allongeaient dans la chambre, à partir des extrémités du lit où se tenait le grand Gédéon, on n'entendit . plus que cette double exclamation: « Il osera ! il n'osera pas ! » qui résonnait au milieu des éclals d'une folle gaieté.

« Je ferai mon devoir, messieurs..., reprit le magistrat, que la moquerie aiguillonnait, et mon devoir est de rechercher l'auteur de cette horrible et plate chansonnette !

— Plate chansonnette ! s'écria l'individu au manteau à l'espagnole , et qui avait introduit le commissaire dans la chambre avec des manières si polies. Plate chansonnette 1 pas si plate que ta figure , monsieur de l ordonnance ! la chanson est charmante, et la preuve , c'est que l'auteur, c'est moi! moi, Vincent de Voiture, prince des poètes, poète des princes, marquis de Popocampêche, et souverain des iles invisibles d'Alcidiane ! Il faut bien que je m'entitre aussi ! •*

— Souverain des iles d'Alcibiade! soit ! répéta le com-

UNE MAITRESSE DE LOUIS Mil.

missaire un peu rassuré par le nom du poète. Eh bien, sire, vous allez marcher en prison, et sur l'heure ! en compagnie de ce dr£le qui se tient là, encore débraillé, se vautrant sur son lit, sans considération pour l'illustre société , non plus que pour le caractère dont je suis revêtu. C'est lui qui le premier a entonné la chanson... il payera pour tous ! car enfin faut-il bien que j'arrête quelqu'un! Allons, maître Gédéon, relevez vos chausses et partons î C'est sans doute l'un de vos gens, me.-seigneurs? »

Au même instant, des deux côtés, on fit volte-face vers le lit où se tenait le Grand Gédéon. Chacun mit un genou en . terré et se découvrit la tête en signe de respect.

« Qu'est-ce? dit le magistrat hors de lui; et qui donc êtes vous, monsieur ? »

L'homme assis se remit debout pour la seconde fois , se rajusta, écarta ses cheveux qui lui voilaient en partie le visage, et, s'appuyant des deux mains sur les épaules des ducs de la Rochefoucauld et de la Fertê, il s'avança gravement vers le commissaire qui reculait étonné, et dit :

« Gaston d'Orléans, fils de France, et frère du roi ! »

Tout le monde s'était relevé : ce fut le tour du commissaire de tomber à genoux devant le Grand Gédéon !

i Grâce! monseigneur, grâce! c'est moi qui suis un misérable et un drôle de n'avoir pas reconnu Votre Altesse du premier coup à ses manières si nobles... Mais vous étiez dans l'ombre , et cette chambre est si mal éclairée ! Pardon d'être venu ainsi vous troubler dans vos plaisirs ! mais que ne vous êtes-vous nommé plus tôt? que puis-je faire pour réparer ma faute? Ordonnez !... »

Et le pauvre homme restait à genoux, les mains jointes et le regard suppliant.

Gaston (car c'était bien lui) le contempla quelque temps d'un œil enflammé plutôt par le vin que par la colère ; mais le malheureux pouvait s'y tromper.

u Grâce ' ajouta-t-il ; voulez-vous, monseigneur, qu'on

LE GRAND GKDÊON. fil

ramène à l'instant ici les dames qui s'y trouvaient, pour vous faire compagnie sans doute, et que le guet, par trop de hâte, a conduites à l'hôpital?

— Qu'elles y restent ! s'écrièrent-ils tous d'une voix unanime.

— Il me faut une aulre satisfaction ! dit le prince. Holà ! ho ! qu'on apporte à hoire ! Cela lui fera oublier tout ce qu'il a vu et enlendu dans cette maison.

— Pas n'est besoin de ce moyen ; je serai muet, monseigneur! » s'écriait le commissaire en regardant avec terreur les énormes rouges-bords qu'on emplissait pour lui.

Mais il eut beau dire et supplier, la question lui âit donnée à grand renfort de vin , jusqu'à ce que, de toute l'assemblée , il se trouvât le plus enfumé de vapeurs au cerveau et le moins solide sur ses jambes.

Ainsi l'avait ordonné le Grand Gédéon, et, la sentence impitoyablement mise à exécution , on le rendit à ses archers, encore à table , vidant les pots, et non moins ébriolés que lui.

Les portes alors leur furent larges ouvertes. Le magistrat en tète, les soldats regagnèrent la rue, tous rompant leurs rangs, criant, chantant, jouant au trictrac d'une muraille à l'autre , et faisant presque autant de bruit que les nobles tapageurs qu'ils étaient venus mettre à la raison.

Quant à ceux-ci , tournant d'un autre côté, ils redescendirent vers les ponts, cherchant des aventures pour «ichever la nuit, brisant les vitres , les transparents et les lanternes de papier, restes de la fête, cassant les sonnettes, déplaçant les enseignes , mettant une tète de Maure sous l'écritcau qui portait : à la belle Picarde, et l image de la belle Picarde à la place de celle du bon roi David; suspendant les palettes d'un barbier-étuviste à l'entrée d'un couvent de capucins, et la pancarte d'un logeur : Ici, bon gîte pour la nuit, à la porte d'une lingère. ^

Se croisant avec d'autres bandes, et leur disputant le

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passage, tantôt à force de bons mots ou de gros mots ; tantôt opposant leurs épées aux bâtons des laquais et des artisans, ils finirent par faire route. Et quand le petit jour arriva , Gaston se mit en voyage pour Blois, Voiture pour Florence; le marquis de Gèvres retourna en exil ; les autres regagnèrent leurs lits, se félicitant de la bonne nuit qu'ils venaient de passer ; et les rues, encore désertes, retentirent d'une acclamation dernière en l'honneur du Grand Gkdkon !

JEANKC Lil BR4BJIXÇONXE

Le lendemain de ce jour, dans une maison de la rue de la Harpe , en face de celle de la Parcheminerie , au troisième étage , un jeune homme était assis et semblait plongé dans un état complet de méditation.

Lorsqu'en entrant dans la vaste pièce qu'il occupait, sous la toiture même de la maison, on apercevait tout d'abord des bustes de plâtre alignés sur des planches parallèles, des pieds, des mains, des membres, des tètes et des torses modelés avec la même matière, on pouvait se croire chez, un sculpteur.

Mais des trophées d'armes , des cottes de mailles, des casques à timbre et à visière , une échelle d'armes à feu, dont chaque échelon se composait ou de l'arquebuse d'ancien style , ou de l'espingole anglaise , ou du mousquet des Moscovites, ou de la carabine des Arabes, ou du pistolet des Toscans , et même du fusil des Français , d'invention toute récente , tapissaient les parois de la muraille , et on se fût cru dans un arsenal, si , d'un autre côté, ne s'étaient mon-

très des vêtements de femme et des robes de moine, confondus avec des pourpoints de ville et des casaques militaires.

Revenu' de l'idée qu'on était dans un arsenal, somme toute, en contemplant ces différents objets , ces bustes et ces tableaux , ces cuirasses et ces pourpoints , ces arquebuses et ces robes de femmes, on eût pu se croire chez un prêteur sur gages, si la disposition habile de toutes ces masses d'étoffes et d'armes bigarrées , et surtout la noble figure du maître du logis , n'avaient réclamé en faveur do l'art contre toute suspicion d'usure et de bas négoce.

Çà et là encore étaient disséminés des cartons chargés de dessins, de croquis, de gravures ; des tableaux de différentes écoles , copies ou originaux. Et en voyant tous ces tableaux pendus à la muraille ou adossés contre les meubles, contre les chaises , contre les tables, la plupart même inachevés , force était bien de dire du jeune homme : « C'est un peintre ! »

Un crayon à la main , devant une toile blanche , oubliant son esquisse à peine commencée , penché en avant sur sa chaise en escabeau, le coude sur le genou , immobile , l'œil fixe et la bouche souriante , il paraissait alors bien plus occupé de la poursuite de ses doux rêves que de l'étude des chefs-d'œuvre dont il était environné.

Auprès de lui, mais en dehors du chevalet, une jeune fille, assise à ses pieds sur un petit tabouret, achevait de coudre, avec un soin tout particulier, de nouveaux cordons* à une escarcelle à pointes d'acier.

Cette jeune fille , plutôt remarquable par l'air honnête et réservé de sa physionomie que par la régularité de ses traits, avait des cheveux noirs fort beaux, l'œil d une expression presque séraphique , et surtout une taille charmante qui se dessinait avec mollesse dans la position quelle tenait alors, les jambes nonchalamment repliées et croisées , et le corps gracieusement recourbé avec abandon ; car les poses gracieuses étaient chez elle d'habitude, et même d'obligation.

L'ouvrage qui l'occupait, quoique facile, semblait exciter toute son attention, et même sa fierté, comme s'il se fût agi de chose très-importante. Sa mise plus que simple , mais décente jusqu'au rigorisme, n'eût certes pas fait deviner sa profession ordinaire. Une robe montante jusqu'au cou , et terminée par un petit capuchon plissé au sommet, et qui lui retombait sur les épaules, ainsi qu'une partie de ses longs cheveux en désordre , composait toute sa parure. Elle n'y mettait pas plus de coquetterie , la pauvre fille ! et son état cependant était d'être belle.

Lorsqu'elle eut terminé sa tâche :

« Maître Lesueur, dit-elle d une voix douce et un peu traînante, en se tournant vers le jeune peintre sans le pouvoir envisager toutefois (le tableau placé sur le chevalet s'interposait entre eux), j'ai fini, et voici votre escarcelle remise à neuf. Plus n'y manque ni cheville , ni chevillette.

— Je vous remercie, Jeanne , » répondit l'artiste après avoir fait quelque temps attendre sa réponse. Une fois dans ses rêveries, il n'en sortait pas sans peine.

<r Quedois-je faire maintenant?

— Ce que vous voudrez, Jeanne.

— Ce que je voudrai ?

— Oui.

— Vous ne travaillerez donc pas aujourd'hui ?

— Non.

— Tant mieux ! la matinée est froide , et l'atelier mal chauffé. C'est sans doute la dame Cormier qui a pris soin du feu, et elle est économe, la dame Cormier !

— Oui.

— Je ne suis donc bonne à rien, monsieur Lesueur, pour ce que vous faites là?

— - Non. »

Et à toutes les questions de Jeanne, articulées d'une voix lente , où perçait l'accent guttural du Nord, Lesueur, vive-

meut contrarié de ces interruptions , ne répondait que par des monosyllabes.

En ce moment entra dans l'atelier une petite femme sur le retour de l'âge, courte, ronde, replète, les cheveux proprement relevés sous son béguin , l'air affairé, et tenant un houssoir à la main.

C'était la dame Cormier, bonne, et excellente femme, l'hôtesse de Lesueur et sa mère nourrice. Depuis peu elle avait quitté Nanterre pour venir à Paris veiller son aïeul centenaire, et diriger le ménage de son fils, maître tailleur d'habits, resté veuf avec une petite famille.

Lesueur, privé de ses parents et ne pouvant vivre seul, s'était rapproché d'elle ; aussi la maison de la rue de la Harpe, en face de celle de la Parcheminerie, était-elle devenue l'univers de la bonne Madeleine Cormier.

D'abord elle s'est présentée dans la chambre avec le visage ouvert et riant ; mais, à la vue du modèle, elle détourne les yeux, prend un air grave, décrit un long circuit autour de râtelier, s'arrèlant pour épousseter les bustes et les armures, pour secouer les friperies et abattre la poussière des tableaux ; il semble qu'elle n'a eu d'autre but en venant. Puis elle passe devant Jeanne, sans daigner l'honorer même d'un regard, tant l'état qu'elle exerce imprime pour elle un signe de réprobation sur le front de la Brabançonne ; puis enfin, arrivé près de Lesueur, reprenant son air de bonhomie :

«Le déjeuner est prêt, mon Heu; ne vas-tu pas descendre?

— Non, mère, je mangerai plus tard.

— Et pourquoi pas tout de suite? \\ epas réglés, sage conduite, disaient nos pères. Depuis un temps tes heures sont dérangées. Hier même tu as diné hors du logis. C'est le diable qui mange le diner qu'on laisse à la maison.

— Je travaille; allez...» dit-il, en donnant à sa voiv le ton d'une impatiente supplique.

l'NE MAITRESSE DE LOUIS XHÎ.

Et Madeleine Cormier jeta un coup d'oeil sur l'esquisse que l'artiste avait devant lui. C'était une ébauche de paysage.

a Voire ! dit-elle en fronçant les sourcils. Euslache, il vous faut mademoiselle pour dessiner un arbre? C'est possible ; je ne m'y connais pas ; mais depuis bientôt un mois vous n'êtes plus le même. Autrefois, vous attendiez toujours après le déjeuner ; aujourd'hui, il vous attendra. A votre aise ! »

Et elle sortit, décrivant encore à pas lents sa même courbe dans l'atelier, époussetant de nouveau tout sur son passage. Cette fois seulement elle ne se détourna de Jeanne qu'après l'avoir regardée d'un air de mépris et de reproche. Cependant la pauvre fille était-elle cause du dérangement d'appétit de maître Losueur?

Celui-ci, pour en être quitte avec les interruptions, s'adressant au modèle :

« Vous pouvez partir aussi, Jeanne ; je ne travaillerai pas.

— Partir ! répondit la jeune fille, chagrinée de ce brusque congé. Mais je ne puis ! Vous m'aviez retenue aujourd'hui pour toute la matinée.

— Votre séance vous sera payée de même.

— 11 ne s'agit point de cela, monsieur. Mon père doit être absent du logis jusqu'à l'heure de midi ; je croyais rester près de vous, et il a pris la clef. 11 faut que vous me gardiez encore, vous le voyez bien, car où irais-je? Travaillez, monsieur; oui, votre dame Cormier a raison... la fainéantise vous gagne... Bien sûr vous n'êtes plus le même. C'est depuis que vous allez à ce couvent, y peindre une Assomption... Est-ce que la mère abbesse vous a fait tourner la cervelle ? »

Le jeune homme devint rouge jusqu'au blanc des yeux ; mais elle ne pouvait le voir, et elle poursuivit, en tenant toujours l'escarcelle et la regardant sous toutes ses faces, comme si elle lui eût adressé la parole :

a Vous pouvez donc peindre sans modèle, IA ?

— Jeanne, ne vous souvenez-vous plus avoir plusieurs fois posé pour cette Assomption?

— Ici, oui, Jésus ! vous m'avez fait tenir assez longtemps les bras en l'air pour que je m'en souvienne. C'était l'esquisse ; mais le tableau, il vous a fallu le peindre en place ; il est sur bois, à ventaux, et la boiserie est chevillée au mur. Ne me lavez-vous pas dit? Vous vous êtes passé de moi ; . qui donc alors vous a servi de modèle ? »

A ce mot Lesueur, se troublant de plus* en plus, s'abstint d'une réponse, dans la crainte que sa voix ne trahit son émotion.

« Si vous m'avez fait une infidélité, continuà-t-elle, c'est mal , c'est très-mal ; car vous savez bien que Jeanne la Brabançonne se ferait couper le bras pour vous l'envoyer, si vous étiez désireux de le peindre quand elle n'est pas là.

— Vous êtes une bonne fille, Jeanne, je le sais, » dit Lesueur, en modérant avec peine le son de sa voix .

Surprise de l'accentuation singulière de ces paroles, Jeanne se leva, regarda rapidement de l'autre côté du che valet, et trouva maître Lesueur les joues pourprées et dans un état extrême d'agitation.

« Jésus! bon Dieu ! dit-elle en se croisant les mains et en levant les yeux d'un air de componction , comme si elle s'apprêtait à représenter une Mater dolorosa, c'est donc bien vrai ! Vbus en avez pris une autre ! Je ne suis pas jolie, je le sais ; mais c'est à vous de m'embellir s'il le faut ! On n'a pas besoin d'être une Vénus pour représenter la Vierge ! Et quant à ce qui est de l'expression, je n'ai jamais reçu de reproches de personne, et les plus belles ne m'en remontreront pas! Mais ne parlons plus de cela, monsieur Lesueur ; je vois que vous en avez du regret maintenant.' Sachez-le pourtant, lorsque vous m'attendez, le roi, qui se mêle de peinture aussi, m'offrirait trente éens d'or pour me peindre le petit doigt, qui est celui du cœur.

je lui répondrais : « Nenni , sire ; maître Lesueur a besoin de moi aujourd'hui ! »

Jeanne le disait avec sincérité. Malgré le métier dégradant qu'elle avait été contrainte d'adopter, elle avait une de ces âmes destinées au dévouement, et ressentait une vive re* connaissance pour ce jeune peintre, le seul qui la traitât toujours avec égard et bonté.

Son père était un ouvrier modeleur, originaire du Brabant. Les artistes faisaient grand cas de son habileté, et les cabaretiers n'estimaient pas moins son talent ; car c'est chez eux qu'il en dépensait les produits. i

Afin d'entretenir ses vices, cet homme n'avait pas rougi de spéculer sur les attraits cachés de sa fille. Elle était encore une enfant, qu'il moula d'abord en plâtre différentes parties de son corps, dont la perfection de formes approchait de l'idéalité, et, ensuite, après l'avoir vendue en effigie, pièce par pièce, il la força de se livrer elle-même pour sujet d'étude aux peintres, empressés d'attirer dans leurs ateliers un modèle apprécié déjà par eux sur échantillon.

Et néanmoins jusqu'à présent Jeanne est restée sage !... non pour longtemps sans doute !... Qu'est la sagesse lorsqu'elle n'a plus pour garde la pudeur?

Lesueur la remercia de sa bonne volonté ; et, comme elle semblait s'impatienter de rester ainsi sans lui être utile à quelque chose :

•Vous avez encore votre aiguille en main, lui dit-il; faites, je vous prie, une reprise à mon pourpoint noir, légèrement déchiré à l'épaule gauche. »

Lui ayant trouvé une occupation, il espéra ne plus être interrompu.

Jeanne alla chercher le pourpoint, joyeuse de remplir auprès de lui une fonction de ménagère qui la relevait à ses propres yeux ; et elle reprit gaiement sa première place sur le petit tabouret. Mais bientôt les questions recommen-

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cèrent à la vue du haut de manche percé, et de la doublure marquée de taches de sang.

« Doux Jésus ! que vous est-il arrivé? mais vous avez donc été blessé à l'épaule? Par qui? par quoi? Un clou peut-il vous avoir arrangé si mal? »

Le jeune peintre ne répondait plus, absorbé qu'il était dans ses souvenirs d'ivresse et de bonheur.

Étonnée d'un tel silence, Jeanne crut qu'il voulait se jouer de son inquiétude, et, pour lire son intention sur sa figure, s'appuyant d'une main sur le plancher, elle pencha curieusement sa tète au-dessous du tableau, en relevant son regard vers lui.

Elle le vit, les yeux à moitié fermés, le sourire sur les lèvres ; mais elle devina sur-le-chanp qu'il ne songeait point à elle.

Troublé dans son réve, Lesueur abaissa brusquement la (ablette du chevalet ; le tableau descendit de deux crans, et ôta à la curieuse tout moyen d'achever son inspection.

Comprenant tout aussitôt la portée de ce mouvement, Jeanne en éprouva une grande peine. Elle se releva avec lenteur, et, à son tour, la tête dans ses mains, elle se prit à rêver.

Ils en étaient là tous deux, quand survint encore un interrupteur. C'était le chevalier de Marillac. En homme bien appris, il venait le premier visiter son nouvel ami.

Cette fois, Lesueur fut contraint de redescendre sur terre, pour faire bon accueil au noble visiteur. Celui-ci, après s'être inquiété, en guise de préambule, des suites de son égratignure, passa en revue l'atelier, s' extasiant sur les productions des grands maîtres, lorsqu'elles étaient signées; émettant, dans le cas contraire, une opinion douteuse ; se montrant plus franc connaisseur en fait de mousquets et d'arquebuses, et riant à gorge déployée à la vue de cet amas de vêtements et de coiffures, qu'il retourna, qu'il essaya durant un grand quart d'heure pour se tenir en joie.

Le dernier objet de son inspection, ce fut Jeanne la Brabançonne !

«Qu'est-ce? dit-il, en la regardant effrontément entre les yeux ; voilà du moins qui est animé et que je préférerais volontiers à tout le reste ! Ceci est-il à vous aussi, maître Lesueur? »

Sur la réponse du peintre, il devina à quelle espèce de femme il avait affaire ; et, se retrouvant alors tout à fait à son aise avec elle, il lui prit galamment la main, et,, de son bras resté libre, voulut lui entourer la taille. Mais Jeanne le repoussa rudement. Il lui déplaisait qu'on la traitât ainsi, surtout devant Lesueur ; puis elle se sentait une sorte d'aversion, pour le chevalier. D'après ce qu'il avait dit, elle voyait en lui l'adversaire du jeune peintre et l'auteur de sa blessure !

« Sommes-nous donc la dame aux belles façons ? reprit Marillac en la raillant ; et notre ami, ma digne fille, ne vous paye-t-il à la séance, comme on fait des avocats et des porteurs de chaises, que pour figurer des duchesses ? Sur les coiffes de ma grand'mère ! vous avez trente-deux quartiers de noblesse dans le geste, et seize dans le regard !

— Si 1 on me paye, c'est pour la vue seulement, lui répliqua Jeanne, piquée au vif de ses railleries ; mais, pour une tonne de pistoles, je ne permettrais pas à un homme tel que vous de me toucher, ne fût-ce que les cheveux !

— Tout beau ! dit le chevalier en se ravisant ; les cheveux sont royalement longs et noirs, et voilà une petite voix moutonneuse qui me rappelle où je les aï vus, il n'y a pas longtemps. Pardieu ! tu traites bien mal un compagnon de débauche, ma belle déesse ! Ne te souvient-il plus d'un certain banquet où nous nous sommes trouvés de compagnie, cette nuit même?

— Vous en avez menti! s'écria la Brabançonne, en se retournant brusquement vers lui pour lui lancer à la face sa rude apostrophe.

— Jeanne, Jeanne, dit Lesueur en intervenant, songez que vous parlez a un gentilhomme, et qu'il est chez moi !

— Je ne prétends pas me prévaloir de ma noblesse ici, reprit Marillac en riant. La belle a été à même de fraterniser hier avec de plus huppés et de mieux titrés que son serviteur !

— Mon doux Jésus ! il ment ! il ment ! » répéta Jeanne, rouge et tremblante d'émotion ; et son regard, si languissant d'ordinaire, se portait alternativement, tantôt inquiet, tantôt courroucé, sur chacun des deux amis.

C'est que Jeanne, victime d une méprise de Marillac, innocente de ce qu'il lui imputait, était moins sensible encore à ses sarcasmes qu'à la crainte de voir le jeune homme y ajouter foi.

« Chevalier, dit Lesueur, en s'interposant de nouveau entre eux, cette fille est sage... »

11 s'interrompit alors tout à coup devant un sourire de Marillac, et par la fausse honte de paraître prendre trop vivement la défense d'une telle femme, peut-être aussi pour ne pas se donner, aux yeux d'un homme de cour, le ridicule de croire trop facilement à la vertu, il ajouta d'un ton moins décidé :

« Du moins... je le pense... Au surplus, en admettant la réalité de votre rencontre de nuit, pouvez-vous lui reprocher un tort que, de votre propre aveu, vous avez partagé avec elle?

— Il le croit ! s'écria la Brabançonne, les yeux gros de pleurs, et avec une expression si vive, que Marillac luimême en fut ému.

— Mordieu 1 je ne tiens pas tant à mon idée que de la soutenir en dépit de ces larmes-là. Jeanne ma belle fille, je veux avoir rêvé. Ma mémoire s'est fourvoyée, mes yeux se sont trompés, mes paroles se sont faussées dans ma gorge. Mais regardez donc, Lesueur, comme un peu de dépit et de colère l'enjolive ! n'est-elle pas vraiment désirable ainsi ?

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Allons, vivent Dieu et le prochain! Jeannetle, je suis un médisant, indigne de figurer désormais dans la société des dames ! Mais tes cheveux sont si beaux ! pouvais-je croire qu'il en existait de pareils autre part que sur sa tète? Toute offense mérite une réparation ; parle, qu'exiges-tu ? Je t'offrirais bien ma fortune, si je ne l'avais prodiguée au service de Leurs Majestés les rois de cœur et de trèfle, tjuant au mariage, il n'y faut pas songer ; je suis chevalier et presque en religion ; mais mon cœur est toujours libre, et â ton entière disposition ! »

Eu parlant ainsi, il l'attirait à lui. La Brabançonne se dégageant, toujours haletante, toujours en larmes, s'avança vers Lesueur, et d'une voix confuse et saccadée (car chez elle alors l'emportement essayait de donner à son organe une énergie et une vivacité que la nature lui avait refusées) :

« J'ai passé la nuit entière au logis, près de mon père, depuis la tombée du jour, et, je le répète, cet homme en a menti ! (Et, l'œil allumé, le visage pourpre, de sa main qui tremblait, elle désigna Marillac avec un geste de mépris.) Vous n'avez pas foi en ma parole, sans doute, ajoutat-elle ; ou plutôt cela vous est quasi égal de croire ou de ne pas croire : je ne suis qu'une pauvre fille, et vous prenez souci du tout comme d'une vieille aiguillette, je le vois bien. Jésus, mon Dieu ! si j'étais un homme, je me vengerais ! Je ne puis que me d. fendre et chercher à me justifier : ainsi ferai-je ! Bientôt cet imposteur aura reçu un nouveau démenti, et d'un autre que moi ! »

Jetant alors sa main en arrière, avec un mouvement violent, Jeanne atteignit son petit capuchoiv plissé, se l'enfonça sur la tête et jusque sur la figure ; puis, sans prendre congé, s'élança hors de l'atelier, descendant les degrés de l'escalier avec une rapidité telle, qu'il semblait qu'elle dut se briser dans sa course.

Lesueur et Marillac, restés muets durant ce temps, l'a-

vaient laissée dire à son aise, et ce dernier seul s'était avancé, mais vainement, pour s'opposer à son départ.

Lorsqu'elle fut sortie, tous deux se regardèrent : l'un, la figure étonnée; l'autre, la face souriante. .

« Il parait qu'elle n'a pas voulu recevoir mes excuses, dit le chevalier, et, par ma foi! j'en ris sans contentement aucun, mais par habitude, car bien m'en fâche. D'abord, peut-être avais-je tort, et il est toujours malséant de faire pleurer les gens qui ont raison; ensuite, cette fille est un peu folle, et je les aime ainsi ; puis encore, si vous lui portez un tendre intérêt, je me donnerais au diable de commencer avec vous une liaison d'amitié par vous offenser dans la personne de votre belle. »

Lesueur se justifia sans peine de cet amour, et, soit pour mieux persuader Marillac, soit facilité* soit entraînement, ou pour répondre à l'intérêt que lui témoignait son nouvel ami, il en arriva bientôt avec lui aux demi-confidences, et l'entretint de cette passion qui, depuis un mois, tenait tant de place dans sa vie.

11 lui parlait, sans la nommer toutefois, de cette jeune fille bien-aimée, oubliant presque, en s'en occupant, l'instant qui devait le rapprocher d'elle, quand un grand bruit se fit entendre sur le palier ; la porte de l'atelier s'ouvrit tout à coup.

Jeanne venait de rentrer, tenant par la main un homme qu'elle semblait plutôt traîner que conduire, tant il paraissait essoufflé !

Cet homme, sans chaperon et sans veste, au regard abruti, à la barbe et aux sourcils tachetés de plâtre, c'était son père !

Pour le rencontrer, elle a couru d'abord à son logis, puis, de cabarets en cabarets, jusqu'à l'ancienne tonnelle de la Tête-Dieu, rue Montmartre, où elle l'a trouvé attablé avec de fidèles compagnons, bons travailleurs comme lui. L'heure la pressant, elle le tira de là à force de cris et de

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prières, et le contraignit de la suivre sur-le -champ, à marche redoublée, jusque chez l'artiste, où il arriva tout ahasourdi, ignorant encore ce qu'il y venait faire.

« Voilà mou père, s'écria-t-elle ; je jure Dieu que, depuis mon départ d'ici, je ne lui ai rien dit pour le prévenir. Que je sois damnée si je mens ! interrogez-le !

— Un instant, dit le modeleur, laissez-moi d'abord souffler. J'étouffe de soif et de chaud. »

La mère Cormier était montée pour s'enquérir de la cause d'un tel bruit. Elle s'arrêta stupéfaite de retrouver la Brabançonne dans cet état de désordre, qu'elle ne pouvait s'expliquer à bien.

« Eh ! la bonne femme, c'est un verre de vin que je demande, » lui dit le Brabançon, la croyant accourue à un coup de sonnette du peintre.

La grosse dame leva les yeux et les mains au ciel, redescendit l'escalier et ne le remonta plus.

Comptant alors sur son retour, l'ivrogne se trouva* rafraîchi par avance.

« Voyons, de quoi rctourne-t-il enfin ? dit-il.

— Interrogez -le! répéta Jeanne en s'adressant à Lesueur.

— Voici ce dont il s'agit, répondit Marillac à l'artisan, • en le saluant révérencieusement, avec une moqueuse courtoisie. Je me suis trompée sur votre fille, et je lui en fais hautement entière réparation. Avec regret, je la reconnais sage, mais piquante, gracieuse, fort de mon goût ; et, de grand cœur, je lui olfre ici, devant vous, son père, le baiser de réconciliation !

— A votre aise, si cela vous arrange tous deux ! répliqua le Brabançon, surpris qu'on l'eût fait venir si vite et de si loin pour voir donner un baiser à sa fille. Qui êtes-vous cependant, monsieur de l'épée ? Pardon, c'est qu'aujourd'hui un chacun porte la rapière ; on ne distingue plus guère un gentilhomme d'un commis de la gabelle ; et faut-il encore savoir à qui l'on s'adresse.

JEANNE U BRABANÇONNE. 7a

— Ou m'appelle le chevalier de Marillac, puisque vous tenez à le savoir, répondit celui-ci.

— Marillac!... le chevalier de Marillac ! neveu du maréchal, n'est-ce pas? J'ai bien connu votre oncle, monsieur le chevalier : il est vrai que, lorsque je fis sa connaissance, il était mort; vous savez... mais j'ai longtemps tenu sa tète entre mes mains, vu que c'est moi qui l'ai modelée. Maître Gonin m'a envoyé, comme ça, plus d'une pratique. »

Maître Gonin était un charlatan, escamoteur, thériacleur, autrefois célèbre à Paris ; et sous sou nom le peuple désignait le cardinal de Richelieu.

« Il n'est point ici question de mon oncle ! répondit Marillac, changeant soudain de contenance.

— Suffit ! je comprends, • poursuivit le modeleur en se rapprochant alors du chevalier d'un air humble et doucereux ; puis, clignant de l'œil, avec un signe d'intelligence, et baissant la voix : « Il s'agit de... Jeanne; je comprends! Vous la trouvez à votre guise? tant mieux! monsieur le chevalier, tant mieux!... je comprends!... on peut s'entendre ! »

Marillac recula de surprise et de dégoût.

Jeanne, voyant que le colloque tournait à sa confusion, trouvant un affront de plus où elle croyait trouver sa justification; trahie par celui-là même qui la devait protéger, cessa tout à coup de s'abandonner au désespoir. Une grande détermination venait de naître en elle. Avec une apparence de calme, elle rajusta ses cheveux et sa toilette, salua son père, salua Lesueur, leur dit adieu et partit.

Cet adieu était décisif. Pendant plusieurs mois ils n'entendirent plus parler d'elle.

LK TABLEAU D'ÉSLIHU

Et quel était l'objet de ces rêveries, qui, hier, sur le pont Neuf, au milieu de la foule, aujourd'hui, près de Jeanne, dans son atelier, depuis près d'un mois enfin, au dire de la mère Cormier, préoccupaient si vivement maître Eustache Lesucur?

On s'en souvient, Louis XIII, lors de sa première visite au couvent de la Visitation, avait alloué une forte somme d'argent à l'agrandissement et à l'embellissement de la chapelle de Sainte-Marie.

Les travaux terminés, la supérieure, Angélique Lhuillier, s'adressa à Simon Vouet, premier peintre du roi , pour le charger de l'exécution d'un tableau de la Vierge, destiné à parer son église : tableau fort important, car il devait occuper le cintre de la demi-rotonde de marbre qui couronnait le sanctuaire et recevait son jour du ciel.

Mais , malgré la nouvelle méthode expéditive adoptée par lui dans ses compositions, Vouet, accablé de travaux à Saint- Germain, à Fontainebleau, tenant école de son art, donnant des leçons de pastel à toute la cour, depuis que le roi en avait pris de lui, se vit forcé de se désigner un remplaçant parmi ses plus illustres élèves, au nombre desquels il comptait Mignard, Lebrun, Lesueur!

Mignard parcourait l'Italie ; Lebrun, de deux ans plus jeune que Lesucur, donnait de brillantes espérances , mais n'était pas en âge de les réaliser encore ; et ce dernier fut

choisi, à la grande satisfaction de la dame Angélique Uni illier, un peu sa parente.

Sur l'avis de Vouet , on se décida pour une Assomption, sujet que devait favoriser la masse de lumière tombant du haut de la voûte. Lesueur en traça une esquisse ; il la soumit à son maître, puis ensuite à la supérieure et au grand conseil des dames de la Visitation. Tous en parurent ravis. D'avance on raffola dans le couvent du futur chef-d'œuvre ; et le nom du peintre fut répété avec éloge , de bouche en bouche , par les religieuses et même par les pensionnaires, qui ne doutèrent plus de son talent lorsqu' elles apprirent qu'il était jeune et beau.

Voilà donc maître Lesueur introduit dans le saint asile !

flaque jour il s'y rend vers midi, au moment où toute la communauté est au réfectoire, et s'enferme dans la chapelle, dont il peut sans sacrilège faire son atelier. Elle n'a pas reçu encore sa consécration. Là, il dispose tout pour ses travaux, il prend ses dimensions, il étudie les effets de la perspective, et médite sur les difficultés de cet art qu'il doit porter si loin.

Son cœur ne bat que pour la gloire ; les idées inspiratrices ont seules le pouvoir de faire tour à tour rougir et pâlir son front ; ce qu'il ambitionne, c'est le talent, c'est le génie ; c'est celte faculté si rare d'exprimer sa pensée, une, complète , par le trait et par la couleur, sans l'amoindrir, sans la changer ; d'imprimer sur la toile cette image vivante qu'il a dans la tête , et qu'il y voit avec les yeux de son Ame ; de la rendre palpable à la vue de tous , avec l'air qui l'environne , avec les reflets vaporeux et nuancés qui se jouent dans les plis de ses vêtements ; avec sa chair animée, dans laquelle le sang circule, avec ce regard qui parle !

Four arriver là , n'en doutez pas , il donnera, il usera sa vie, s'il le faut. Et quel prix en espère-t-il? Un nom, un nom illustre , qu'il veut rendre viable pour des siècles ; un nom qu'on répétera dans les ateliers, dans les palais , et partout

où le mot de peinture sera prononcé ; un nom qu'on ne pourrait omettre dans le dictionnaire des grands hommes, dans le catalogue des grands peintres, sans les laisser incomplets !

C'est ainsi qu'il se représentait la gloire , la gloire son idole ! Toute autre passion lui restait inconnue , même l'amour.

Un jour, Lesueur était seul, monté sur son échafaudage de peintre. Il entend des cris et des rires au-dessous de lui ; et, à travers une des rosaces coloriées qui décorent les ogives de la chapelle , il aperçoit dans une des cours du couvent dé jeunes pensionnaires profitant gaiement de l'heure consacrée au repos et à la récréation.

Le spectacle lui en parait d'abord plus singulier qu'attrayant. Grâce aux vitraux, de couleurs et de nuances différentes, les jeunes filles passent sous ses yeux en se teignant des divers reflets du verre. Il y en avait qui de roses devenaient bleues, et les bleues devenaient jaunes, et les jaunes devenaient rouges ; et plus elles s'agitaient, plus cette bigarrure se compliquait, comme si elles eussent semblé s'ébattre dans une mosaïque de lumières ou dans les vapeurs d'un arc-en-ciel.

Après avoir pris un plaisir d'enfant à les contempler ainsi, il se sentit désireux de les voir plus franchement et sous leur véritable aspect.

Un carreau plombé était pratiqué sous l'une des arêtes de la rosace. L"ouvrant avec précaution, dans la crainte d'éveiller l'attention et d'être blâmé de sa curiosité, il regarde, et la scène alors change à ses yeux. Ce ne sont plus ces figures vagues et ces femmes caméléons, reflétant au hasard tous les accidents du prisme, c'est un essaim de jeunes filles éclairées par un léger rayon de soleil , et jouant au grand air, le teint animé et joyeux.

Parmi elles, il en est de jolies ; d'autres, moins favorisées de la nature, possèdent cependant celte fraîcheur de la jeu-

LE TABLEAU D'ÉGLISL.

nesse et cet air d'alacrité qui, durant quelques aimées, tiennent lieu d'autres charmes.

Des premières , deux surtout lui paraissent dignes de se disputer ce prix de la beauté qu'il s'apprête à décerner à l'insu de la triomphatrice. Toutes deux sont du même âge, toutes deux blondes, blanches, charmantes !

11 les compare entre elles avec son coup d'œil d'artiste, sans plus songer à la crainte d'être réprimandé de son audace ; il prend goût à l'examen et le prolonge à plaisir. Mais bientôt une seule a fixé toute son attention et l'autre a disparu, lui enlevant ainsi son moyeu de comparaison, sans qu'il ait daigné s'en apercevoir. Une seule le retient encore immobile devant le petit carreau de la rosace, et il ne pense même plus à décerner cette palme secrète , balancée entre elle et sa compagne. Il la regarde, parce qu'il se sent heureux de la regarder. Ce qui le charme en elle, ce n'est plus l'élégance des formes et la régularité des traits. L'autre était aussi belle ; mais la beauté de celle-ci tient à son âme empreinte sur sa figure ï

Pourquoi les hommes sont-ils si rarement unanimes sur la préférence accordée par eux à une femme à l'exclusion des autres? Pourquoi ce don de la beauté est- il parfois dénié à celle qui semble en être le plus correctement en possession? C'est que, sans nous en rendre compte à nous-mêmes, dans les plis de cette bouche si fraîche, dans les contractions de ce front si pur, dans l'expression de ces yeux si brillants, nous cherchons autre chose qu'un spectacle agréable à la vue. Quoi? Des qualités, des penchants, des passions répondant aux nôtres , ou du moins servant d'excitation à nos désirs ou à nos passions contraires. Aussi, toujours d'accord sur ce qui constitue la beauté physique, quand nous voulons l'analyser, nous confondons avec elle le type moral qui la pare ou l'enlaidit. Nous croyons étudier une figure, et c'est sur le caractère que porte notre sentence.

De là les contestations et la diversité des jugements. On

a pu imposer au goût les règles de l'art pour dèûnir des formes, mais non à l'âme pour sentir et s'éprendre. L'instinct seul y peut, et à chacun le sien !

Eh bien, c'est ce type moral qui , aux yeux de Lesueur, prêtait à la jeune pensionnaire un charme surnaturel qu'un autre lui eut refusé peut-être. Oui, ce charme , H l'eût signalé, il l'eût adoré même dans une femme non pourvue d'autres attraits , dans une femme laide selon le jugement du vulgaire. Il le retrouvait non-seulement dans la sincérité de sa physionomie , mais encore dans l'arc gracieux de ses épaules, dans la courbure de sa taille, dans les mouvements de ses bras, et il se 'disait que c'était là le triomphe du grand peintre, d'imiter, d'atteindre à cette nature d'élite ; de donner une pensée» un sentiment unique, expressif, harmonieux, au pied, à la main , à toutes les parties d'un même corps. Il eût alors juré que, sans avoir vu la figure de la jeune fille, il aurait pu dire le caractère de sa beauté et l'état même de son âme, rien qu'en la voyant marcher : tant chez elle tout était complet, pur, honnête, candide ! « Et cependant, pensait-il, un jour elle aimera, elle aimera avec violence ; cela est sûr 1 »

Et pensant ainsi, il porta la main à son front, et se mit à réfléchir.

« Oh! sentira-t-il son bonheur, celui qu'elle aimera?... On ne la desline point au cloître sans doute ! . . . Comme son mari sera fier d'elle ! heureux surtout !... Comme il poursuivra la gloire avec force et constance, pour la rendre fière aussi ! Et quand il aura bien travaillé, qu'il se sentira joyeux, pour la rejoindre, de laisser là ses pinceaux et son atelier! ...»

Ce mot le réveilla. Sans y songer, il se faisait jouer à luimême le rôle du mari.

Il reporta ses yeux dans la petite cour, mais il n'y vit plus personne. La cloche avait rappelé les pensionnaires dans leurs salles de travail et d'études, et il ne l'avait point entendue.

f.E TABLEAU D'ÉGLISK.

Remis de son émotion, il reprit son ouvrage, qui avança peu ce jour-là.

Le lendemain, et pendant toute une semaine, Lesueur fut surtout attentif à la cloche qui annonçait l'heure de la récréation pour les pensionnaires. Et le soir venu, rentré chez lui, quand il partageait le souper de sa mère nourrice, la veuve Cormier, il la désolait par son air distrait et soucieux; et, quand les voisines, dont quelques-unes ne laissaient pas que d'être assez piquantes, accouraient à la nuit tombée pour deviser sur les malheurs du temps et sur les ridicules du prochain, elles étaient frappées de la sauvagerie plus qu'accoutumée du jeune homme.

C'est qu'il n'a plus qu'une pensée au cœur, qu'une image dans la tète! Autrefois, son œil indifférent s'abaissait à peine sur des femmes auxquelles il préférait les créations pures et chastes enfantées par son imagination ; aujourd'hui, ces idéalités ont fait place à un être réel. Toutes les femmes se sont résumées pour lui en une seule.

Cependant, malgré ces puissantes et continuelles distractions, les voussures et les médaillons formant l'entourage du tableau principal étaient terminés : dans le tableau lui-même, la face et les mains de la Vierge restaient seules inachevées.

Vouet vint le voir, et fut enchantée de son travail. U applaudit à la distribution de l'air et de la lumière, et surtout à la montée du principal personnage.

Après lui, ce fut le tour de la bonne supérieure devenir s'extasier et louanger l'artiste à cœur joie. Lesueur alors lui fit part de la nécessité où il se trouvait, pour mettre fin à son œuvre, d'appeler à son aide une femme, un modèle, qui lui prêtât sa figure et ses mains à copier, à imiter.

« Une fois la palette de carnation préparée, lui dit-il, il nous faut travailler face à face avec la nature »

Il désirait s'entendre avec sa parente sur les moyens à employer pour introduire dans le couvent cette vierge de passage.

Mais dame Angélique Lhuillier voulut savoir quelle sorte de femme pouvait se mettre ainsi à la disposition de messieurs les peintres ; et, tandis que son jeune ami le lui expliquait en termes aussi clairs qu'il lui était possible de le faire, elle reculait stupéfaite, se couvrait le visage de ses deux mains, fermait les yeux, comme si elle eût craint de la voir déjà devant elle. Enfin, cette dévote pantomime terminée :

« Jamais une pareiHe créature ne franchira lâ porte de la Visitation, ni le seuil de son église 1 , dit-elle. Miséricorde ! nous nous prosternerions devant la figure de celte éhontée !

— Mais, madame, lui répliqua Lesueur tout déconcerté de cet obstacle auquel il n'avait point songé, les grands maîtres n'en usèrent jamais autrement. Les Sara et les Marie, de Paul Véronèse et de Raphaël, le peintre des Vierges, ont été inspirées par la Fornarina et la Bianca, non seulement leurs modèles, mais de plus leurs maîtresses. Parmi les peintres, le Florentin Filippo-Lippi a seul joui de l'avantage d'avoir pour modèle une religieuse.

— Une religieuse ! une fille consacrée à Dieu ! s'écria la supérieure ; mais c'est un scandale non moins grand ! »

Après être restée quelque temps recueillie, son front reprit sa sérénité habituelle ; son caractère de bienveillance et de bonhomie lui revint ; regardant Lesueur d'un air entendu et en hochant la tête, elle ajouta :

« Au surplus, mon neveu (c'est le nom qu'elle aimait à lui donner, quoique leur parenté ne Tût pas aussi proche), nous aviserons demain au moyen de tout concilier. »

Le soir même il y eut grand conseil au couvent.

Le lendemain, quand le jeune artiste se présenta, il trouva, pour le recevoir à la porte, la sœur tourière, selon la règle; puis la supérieure, accompagnée de deux sœurs surveillantes.

Les ayant profondément saluées, il se dirigeait vers son but accoutumé, la chapelle :

i Non, point par là pour le moment, » lui dit la supé-

rieure, d'un ton moitié familier, moitié mystérieux; et, lui désignant l'entrée de la seconde cour : « Suivez-nous, mon neveu ! »

' Le cœur lui battit tout d abord, sans qu'il cherchât même à s'expliquer le motif de cette infraction aux habitudes claustrales ; il lui battit bien plus vivement encore lorsque, pénétrant dans cette cour sur les pas de sa conductrice, il se trouva au milieu d'une vingtaine de jeunes filles, toutes belles, toutes jolies, toutes coiffées de cheveux, vêtues de blanc, en costume simple, mais élégant, et qui n'avait rien de monastique, et ne se distinguant entre elles que par la • couleur rose, bleue ou isabelle, de leurs ceintures ou de leurs écharpes.

Les unes isolées, les autres en groupes et les bras enlacés, se promenaient sous un double rang de tilleuls, qui partageaient la cour en projetant sur elles des reflets tremblants d'ombre et de lumière.

La présence de l'étranger n'a point parû les surprendre. A peine si quelques fronts se sont détournés pour l'entrevoir ; et on les croirait ignorant es encore de sa venue parmi elles, sans le profond silence qui vient de succéder tout h coup à leur babil habituel, à leur vives causeries de tout à l'heure.

Bientôt, à la dérobée, les jeunes filles jettent sur lui leurs regards curieux et interrogateurs, et il n'a pu s'assurer cependant si Elle fait partie du joli troupeau ; car, par un mouvement de pudeur et de convenance, lui-même a presque aussitôt baissé les yeux ; tant le lieu et la circonstance agissent puissamment sur une âme honnête !

« Maintenant, expliquons -nous, reprit à demi -voix la bonne supérieure en se rapprochant de lui. Mais vous pouvez lever la tète, mon neveu; vous n'êtes ici que pourvoir.» . Lesueur croyait rêver, et ne savait quel sens donner à cette apostrophe. Cependant il obéit, leva la tète, regarda, et le premier objet qu'il vit , ce fut Ele l Elle, dont les yeux

8i ti\E MAITHESSE DE LOUIS XIII.

aussi étaient dirigés de son côté, attachés sur lui ; et tous deux, en même temps, rougirent et se détournèrent vivement: lui, pour balbutier à sa parente quelques vaines paroles sans suite ; Elle, pour interpeller une de ses compagnes, qui passait et ne 1 écouta point.

« Je vois votre surprise, continua la supérieure, Écoutezmoi : vous vous rappelez notre conversation d'hier ; j'en ai l'ait part au conseil des Mères ; toutes ont été de mon avis. Il nous était impossible d'admettre au sein de la communauté, fut-ce pour un jour, pour une heure, une femme • dont l'état est d'être vicieuse, et qui n'en veut pas changer ; qui viendrait au milieu de nous, sans crier miséricorde, pour exercer son impudique métier, et sortirait du milieu de nous pour l'exercer encore. Cela ne se pouvait faire ! Restait un moyen ; c'était de déboiser le Sanctus Sanctoram et de vous mettre à même d'achever le tableau dans votre logis. Mais l'exécution en est difficile, a dit maitre Simon Vouet, et l'ouvrage en peut souffrir, à cause de la disposition de la lumière. De plus, à la mi septembre, le roi, notre bienfaiteur, et monseigneur l'archevêque, doivent assister à l'inauguration de la chapelle. Nous touchons à, la fin d'août; donc un retard est impossible. Eh bien ! mon ne veu, ne voulant point donner entrée à votre modèle, ne pouvant non plus, d'après la règle, consentir à ce qu'une de nos religieuses (et nous en avons de belles) posât devant vous, comme il est arrivé à je ne sais quelle moinesse d'Italie, nous avons résolu de prendre un terme moyen entre ces deux extrémités. Nos jeunes pensionnaires, quoique menant sous notre tutelle une vie sainte et exemplaire, appartiennent au monde, et doivent y retourner. Elles subiront, sans trop pécher, les regards d'un homme : car, à moins d'une vocation contraire, toutes sont destinées au mariage. Vous les voyez devant vous.... du moins celles qui nous ont semblé réunir le plus les qualités nécessaires pour représenter dignement la reine des anges. Trouverez-vous

LK TAHLEAU D'EGLISE. 85

dans le nombre un modèle qui vous agrée? Voyez, choisissez, mon cher neveu. »

Le jeune homme osait à peine ajouter foi à ce qu'il entendait; et cependant, depuis quelques instants, il avait cru deviner les intentions de sa parente, et les motifs de la haute faveur exceptionnelle dônt il était l'objet. Mais il craignait tant de s'être follement abusé î

« Je ne puis être ici gêné que par le trop de richesses , répondit-il le cœur en émoi, elles sont toutes avenantes et jolies !

— Prenez garde ! murmura tout bas l'indulgente supérieure en souriant et en levant le doigt d'un air de douce menace. Cette belle flatterie n'est nullement en son lieu et place. Aussi me garderai -je bien de lui servir d'écho, et vous ne pourriez vous-même la répéter sans manquer à la confiance maternelle que le conseil , sur mon rapport, a placée en votre prudence et discrétion. »

Et, ce disant, ils se rapprochèrent des groupes de jeunes filles, dont ils s'étaient quelque peu éloignés pendant ce colloque.

A plusieurs reprises, en se communiquant leurs réflexions, ils descendirent et remontèrent l'allée de tilleuls, entourés de cette jeune et fraîche peuplade, qui, déjà, moins étonnée de la présence de l'étranger, commençait à l'examiner avec des yeux souriants, en échangeant sur lui de légères railleries et de piquantes observations.

Lorsque les groupes les croisaient ou passaient près d'eux, Lesueur interrompait ses discours pour saluer d'un air de réserve, et la supérieure pour retenir d'un signe, d'un geste, certain mouvement d'hilarité, se manifestant de plus en plus parmi le troupeau.

« Eh bien ! mon neveu, avez-vous enfin trouvé î dit-elle. -Oui, madame, » répliqua-t-il d'une voix basse et tremblante. Et, l'osant à peine désigner par la direction de son regard : « C'est la jeune demoiselle dont la ceinture et le

ruban de téte sont de couleur bleue. La voilà sous le troisième arbre, à droite. »

Mais elles étaient deux l'une près de l'autre, portant les mêmes couleurs. La supérieure pouvait s'y tromper, et s'y trompa.

« C'est mademoiselle Étiennette de Bressieux, i dit -elle.

Et le nom d'Étiennette s'enfonça rapidement dans le cœur du jeune artiste.

« En effet, poursuivit la mère Angélique, elle possède ce qui devait constituer le caractère de beauté de la Vierge, un air de douce fierté, les cheveux noirs

—Les cheveux noirs ! non, non, madame ! s'écria Lesueur en l'interrompant et se contenant à peine : ce n'est point celle-là, c'est l'autre ! celle qui maintenant s'appuie contre l'arbre et tient son mouchoir sur ses veux !

— Ah! Louise de la Porte! » répéta la supérieure d'un ton contrarié ; car, dans ce moment, l'amie de mademoiselle de la Fayette, la protégée du roi , était occupée à comprimer un violent éclat de rire, que venait d'exciter en elle quelque maligne réflexion d'une do ses compagnes ; et la mère en eut gémi de honte si l'étranger s'en fût aperçu.

Mais Lesueur était tout entier au sentiment de son ivresse, et le nom de Louise avait été rejoindre celui d'Étiennette ! Il ne put déposséder sa mémoire de ce nom qui le premier s'était offert comme celui de l'objet aimé. Plus tard, il n'en vint même pas à bout, tant il en avait été vivement impressionné ; et toujours, dans son cœur, dans sa tète, la pensionnaire de la Visitation s'appela pour lui Étieimotte-Louise de la Porte.

« Votre choix me parait singulier, ajouta encore sa parente en le troublant dans sa joie. Louise est blonde; elle a un air d'enjouement, et une peau blanche et rosée, auxquels peutêtre vous n'avez pas fait assez attention. Cela convient -il bien à la mère du Christ ! La Vierge est née Juive, et le soleil de Judée devait être un grand brunisseur de visages.

— r Nous ne copions pas servilement, madame, reprit l'artiste ; nous cherchons avant tout l'ensemble, ^expression d'une physionomie, et il nous est toujours loisible de brunir un teint et des cheveux.

— Il suffit, mon cher ncrveu. Aussi où va «a vanité de s'imaginer en savoir là -dessus plus que vous? Retournez maintenant à vos travaux. Ma sœur, frayez-lui la route, » dit-elle en s'adressant à la sœur tourière.

A peine le disciple de maître Vouet se fut- il éloigné, qu'en dépit de l'air de sévérité que, contre son ordinaire, essaya de prendre la supérieure, un accès de gaieté bruyante éclata de tous côtés.

Et qui donc causait une telle explosion parmi les pensionnaires de la Visitation? Si on leur eut adressé cette interrogation, elles-mêmes se fussent trouvées bien embarrassées d'y répondre.

Une heure après, Louise de la Porte, accompagnée de la supérieure, livrait paisiblement au jeune peintre son visage angélique et souriant encore.

Pendant huit jours, Lesueur put contempler tout à l'aise ces traits qui l'avaient ensorcelé. Silencieux et attentif, tournant alternativement les yeux vers elle et vers le tableau, il s'enivrait à la fois de son amour et de son travail. Une seule idée le contristait alors : ce travail avançait avec trop de rapidité. Sa parente Angélique Lhuillier, témoin obligé de toutes les séances, ne partageait nullement ses idées à cet égard.

Louise prenait pour un zèle studieux l'ardeur qui brillait sur le front du jeune homme, et elle s'intéressait au peintre par les difficultés qu'elle lui voyait surmonter avec tant de bonheur dans son art. Elle lui savait gré aussi de lavoir choisie parmi ses compagnes ; mais une pensée d'amour ne s'était pas encore offerte à son esprit. S'accoutumant à le voir, elle ne rougissait plus quand leurs yeux se rencontraient, et volontiers elle eût usé avec lui d'une honnête et douce familiarité.

Il arriva qu'une fois Lesueur, voulant, comme d'habitude, adresser la parole à Louise pour un léger changement dans la position de ses bras, ne put que balbutier quelques mots, tant il se sentit ému, et, n'essayant pas même d'achever sa phrase commencée, il s'arrêta tout court.

Descendant alors de son escabeau, il alla vers son modèle, afin de donner à sa pose le mouvement nécessaire, et, pour cela, il lui prit la main, que Louise lui tendit naïvement ; mais celle de Lesueur tremblait. Il retourna à sa place, incapable de conduire un pinceau, s'assit, et, le front baissé, mélangea longtemps ses couleurs.

Par une inspiration subite, la jeune fille a tout deviné ; elle a éprouvé en elle une impression puissante, inconnue à son âme de vierge ; et l'amour peut-être vient de lui révéler l'amour !

Maintenant Louise, se troublant sous le regard du jeune homme, se sent à son tour obsédée par une pensée de tous les instants, et, même en regardant le tableau, ne songe plus qu'à l'artiste. C'était le contraire auparavant.

Maintenant, avec moins de confiance, elle lève vers lui son front timide; Lesueur, avec moins d'assurance, promène sur elle son œil observateur; mais leur cœur bat d'une joie secrète, qu'ils ne sauraient encore définir. Il y a dans leur air, sur leurs traits, quelque chose de fier et d'animé qui ne s'y remarquait point naguère. L'un vis-à-vis de l'autre, ils restent silencieux ; mais tour à tour ils adressent à la supérieure des paroles plus fréquentes, plus vives, plus pressées. C'est un moyen détourné que, sans le chercher, ils ont trouvé de correspondre.

Enfin, malgré ses retards étudiés et ses retouches fréquentes, Lesueur allait voir se terminer sa dernière séance. C'était à la suite de cette matinée où, dans son atelier, avait eu lieu la scène entre Marillac, la Brabançonne et le père de celle-ci. La supérieure, fatiguée d'une attention continuelle, de la chaleur, d'une sainte veille, trop prolongée sansdoulc.

venait de s'endormir, en murmurant des prières et en roulant entre ses doigts les grains de son chapelet.

A peine son léger sommeil s'cst-il manifesté par sa respiration plus saccadée, et par le mouvement de sa tète, qui à temps égaux lui retombe sur la poitrine, que les deux amants (car ils 1 étaient déjà dans le fond de leur cœur), pour ainsi dire seuls, en présence l'un de l'autre, se troublent tout à coup, et, de ce qui eut dû faire leur joie, n'éprouvent qu'une sorte de gêne et de malaise.

Tous deux ont compris que le moment est critique et décisif peut-être pour leur avenir.

Naturellement, le jeune peintre se remit le premier de cette émotion. Louise fit un mouvement pour réveiller la Mère ; il la retint d'un signe, d'un geste suppliant : non point qu'il songeât, se rapprochant d'elle, à effleurer même sa main de la sienne ; mais il voulait la regarder un instant à loisir, sans se voir contraint, par la présence d'une surveillante, d'interrompre son admiration par le travail.

Et qu'elle était belle alors !

Le soleil couchant remplissait le cintre de la chapelle d'une masse de lumière qui inondait l'échafaudage sur lequel Lesueur se trouvait placé : et ses rayons amortis, se projetant sur Louise, l éclairaient à mi-corps, illuminaient son front, lustraient ses cheveux, et donnaient à sa physionomie un éclat surnaturel.

Détachée d'elle, sur un arrière-plan, la supérieure, enfoncée dans l'ombre, inclinée, le front baissé, semblait une des saintes femmes priant devant un archange.

En contemplation, presque en extase, Lesueur trouve enfin dans l'excès de son amour la force de l'exprimer! l'enthousiasme triomphe pour celte fois de sa timidité naturelle! Les yeux fixés sur ceux de Louise, sans bouger de place toutefois, il lève sa main vers cette image de la Vierge qu'il vient à peine d'achever, et met l'autre sur son cœur. C'était son serment d'amour éternel ! Louise rougit, hésite. ..

Le sentiment dont elle est possédée n'approche point encore, par son entraînement, de celui du jeune homme. Néanmoins, après un moment de doule, moitié par bonté d'âme, moitié par tendresse, elle soulève à son tour sa main tremblante, mais la laisse aussitôt retomber.'

La supérieure venait de se réveiller.

Après avoir examiné le tableau, le jugeant complet, bien et dûment parachevé, la mère Angélique LhuiUier ne ménagea point ses félicitations à l'artiste, le gratifiant même de ce singulier compliment : « J'espère que celui-là, maître Vouet ne refusera pas de le signer! »

Lesueur ne l'entendit point ; il était tout à l'idée navrante du départ et de la séparation ; il allait vivre loin de Louise ! Quel prétexte pouvait les rapprocher l'un de l'autre ? Quel espoir pouvait-il conserver de la revoir jamais?

Au milieu des congratulations que lui prodiguait sa pa • rente, malgré sa profonde abstraction, il recueillit cependant cette dernière phrase, avec laquelle la bonne abbesse le congédia :

« Allons, mon cher neveu, j'espère bien que nous vous reverrons le jour de la dédicace de notre chapelle. »

En effet, le nouvel autel de sainte Marie de la Visitation n'avait encore été consacré que par le serment de deux amoureux.

Quelque temps après, quand Lesueur assista à la féte dédicatoire, dans la petite église, richement décorée pour la circonstance, il put tout à loisir contempler le roi, la reine, les belles dames, les grands seigneurs, même la plupart des religieuses et des pensionnaires ; mais, parmi ces dernières, il chercha en vain à reconnaître Louise : depuis trois jours Louise avait quitté le couvent de la Visitation.

LES ESPIONS

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