Y III
Peu de jours avant cette dernière cérémonie, un homme, cachant son costume de cour sous une vaste houppelande et sa figure sous un feutre à larges bords, sans plumes, sortit du château de Saint-Germain en Lave. Les premières clartés du matin ne s'annonçaient pas encore. Le ciel se montrait sombre et couvert , et l'on avait peine à poser sûrement le pied au milieu des ténèbres du chemin. Suivi d'un valet armé d'un lourd bâton dont il savait faire usage, cet homme sp dirigea vers les Carrières , petit hameau que de pauvres paysans , presque à l'ombre des tourelles royales , avaient construit sous les rochers et dans les entrailles mêmes du sol.
Arrivé là , il ordonna à son valet de rester en place , de l'attendre en faisant sentinelle, et continua de se diriger vers le sommet d'une colline située à quelques centaines de pas.
Encore dans la force de l'âge , prenant aussi pour but le point culminant du monticule , un second individu , aux formes osseuses et saillantes, à la mine hautaine, mais commune , cachant son front demi-chauve et cicatrisé sous un de ces chapeaux garnis de fer, nommés bouiguignottes, gravissait à tâtons le sentier opposé, après avoir laissé son cheval aux soins d'un page. Une casaque de buffle, de larges hauts-de chausses de guerre, de fortes bottes éperonnées, et un ceinturon, véritable arsenal d'espèce particulière, qui contenait une lanterne , une écritoire , une courte dague et des pistolets , complétaient son attirail. Par-dessus le tout était jeté un vaste manteau à la lombarde, qui, certes, lui
donnait plutôt l'air d'un marchand forain que d'un chevalier errant.
Dès que tous deux s'entrevirent dans l'obscurité , ils se hélèrent par un mot de passe :
« Compère, la route de Saint-Germain? dit l'un.
— La route du Catelet ? » demanda l'autre.
Se rapprochant aussitôt, ils échangèrent silencieusement des papiers, dont chacun, de son côté, prit lecture, l'homme au cheval et au page ayant allumé sa petite lanterne. Alors seulement ils se saluèrent , en multipliant les signes de la plus haute considération.
« Comment va Sa Majesté? dit le cavalier.
— Je crois que Son Éminence sera contente de moi ! » répondit le piéton.
On eûl vraiment pensé, à ce début , que les deux principaux personnages du royaume étaient en présence si le dernier interlocuteur, se penchant vers son compagnon d'un air de profond mystère, n'eût ajouté :
« J'ai découvert le pot aux roses ! Le roi est amoureux !
— Belle trouvaille! dit l'autre ; nous le savions!
— Mais il ne s'agit plus ici de mademoiselle de la Fayett e. . .
— Nous le savons encore ! Il s'agit d une jeune pensionnaire, nommée Louise de la Porte!... « ajouta le maître du page.
À ce nom, le maître du valet recula de trois pas.
« Vous le savez! s'écria-t-il. C'est donc par sorcellerie! car le roi n'en a parlé qu'à moi. Du roi ou de moi, l'un des deux a rêvé tout haut ! Cela est sûr !
Le roi est dévot, l'amour est un péché; un peccavi a pu tout nous apprendre.
— Quoi ! le confesseur de Sa Majesté, le Père Gondran?...
— Silence ! Que notre science nous vienne du diable ou de notre petit doigt, qu'importe ? cordieu ! »
Comme ils en étaient là, ils crurent entendre un léger bruit à leurs pieds , dans les broussailles. Inquiets, et pré-
LES ESPIONS
tant l'oreille avec attention, ils portèrent à la fois la main , l'un sous sa houppelande, l'autre sous son manteau, et cha~ * cun en sortit un pistolet , qu'ils armèrent en même temps. Le bruit avait cessé ; néanmoins l'habitant du château, ayant peine à se rassurer, tira d'un petit sifflet de chasse un son aigu et prolongé.
Le valet resté près du hameau des Carrières accourut aussitôt. C'était un jeune gars à la figure niaise, mais aux épaules larges et d'une vigueur remarquable.
« Nous avons entendu remuer par ce côté-ci , lui dit son maître en lui désignant un des versants de la butte : cherche.
— Si c'est un curieux en observation, ajouta l'autre, et si la distance de lui à nous est telle qu'il n'ait pu que nous entrevoir à la clarté de notre lanterne, arrache-lui simplement les yeux; mais, si nos paroles ont pu lui tomber dans l'oreille, assomme -le sur place ! »
Le valet, s'appuyant du long bâton ferré qu'il tenait, se laissa glisser dans la direction indiquée, au milieu des hautes herbes et des arbustes qui couvraient le revers de la colline, et disparut.
« Maintenant, reprit le rude cavalier, la prudence, je crois, veut que nous parlions argot. Écoutez moi. Vous n'ignorez pas ce que la délaissée 1 a causé de tourments à l'oracle * ; elle pouvait lui en causer encore plus par le rapprochement de Céphale* et de Procris*, qu'elle tentait du fond de sa retraite. Cependant Cêphale ne l'aime plus ; mais il la revoyait sans cesse , attiré qu'il était par la pensionnaire Celle-ci devait donc quitter V asile 6 ; elle en est partie î Désormais la délaissée sera bien la délaissée ! »
1 Mademoiselle de la Fayette
* Le cardinal de Richelieu.
5 Le roi.
* La reine.
* Louise de la Porte.
« Le couvent de la Visitation.
\\\ l'Nfc MAITIŒSSK DE LOtlS XIII.
L'interlocuteur fit un soubresaut en apprenant que Louise n'était plus à la Visitation.
« Mais par quel moyen avez-vous amené ce résultat?
— Rien de plus facile, La pensionnaire avait pour parente, • à Tours en Touraine, une certaine baronne , inscrite , on ne
sait comment, sur la liste de l'épargne. Nous l'en avons fait rayer, persuadées de la voir accourir immédiatement à Paris pour réclamer : ce qui n'a pas manqué.
— Vous connaissez jusqu'à sa parenté? » dit l'homme à la houppelande, dont la surprise allait toujours croissant.
L'homme au manteau, sans paraître s'apercevoir de son étonuement, poursuivit :
« La pension lui fut rendue, doublée, triplée même, sous le prétexte de charger la dame d'une surveillance 1 de province, à la seule condition nouvelle de reconduire la jeune fille à Tours, et de l'y marier le plus tôt possible, afin de donner du relief à sa maison.
— Elle a accepté?
— Avec reconnaissance. Aujourd'hui , voici ce qui vous reste à faire. Si Céphaleen a sérieusement dans l'aile pour la pensionnaire , c'est vous qu'il chargera des négociations à pratiquer pour son retour : cela ne fait nul doute. Vous semblerez agir, et vous n'agirez point.
— Mais...
— Mais... mais... cordieul c'est la volonté de Voracle !
— Je l'honore comme celle de Dieu même ; cependant, dit en insistant l'homme à la houppelande , effrayé du rôle qu'on voulait lui donner à jouer, mon prédécesseur, Boisenval, a été chassé pour avoir essayé de se placer ainsi, dans l'intérêt de Voracle , entre les amours de Céphale et de la délaissée.
— Eh bien, vous aurez plus d'adresse que lui... ou plutôt l'adresse ne vous sera point nécessaire La pensionnaire
1 Maison où secrètement on tenait note de l'opinion publique.
LES ESPIONS. 9*i
sera bien vite oubliée ! Peut-être Céphale voudra-t-il en revenir à l'Aurore* ; mais de ce côté surtout le seigneur Pluton doit veiller, et il veillera, n'est-il pas vrai ? »
Cette fois l'habitant du château s'inclina plus profondément que devant ; car le seigneur Pluton , c'était lui , luimême, Edme François de la Chenaye, gentilhomme et premier valet de chambre du roi. Celui qui l'endoctrinait ainsi avec une si grande apparence d'autorité, se nommai^Jacques Sirois, ex-archer des gardes du corps, homme d'un dévouement, d'une discrétion, d'une insensibilité à toute épreuve, et présentement l'une des âmes damnées du cardinal.
Richelieu se tenait à cette époque devant le Catelet, occupe à réduire cette place , restée au pouvoir des Espagnols. De là , ce génie inquiet et puissant dictait ses volontés à la France , veillait sur elle , et jusque sur les amours de son maître. De là aussi, après avoir débusqué les Espagnols de leurs premiers retranchements, non moins soucieux de combattre les favoris et les favorites du faible Louis XIII que ses ennemis, il s'était mis en tête de déloger Louise du cœur du roi. Voilà pourquoi aujourd'hui Jacques Sirois, escorté d'un page, avait pris le chemin de la bulte des Carrières.
Le jour commençait à poindre, et les deux discoureurs, assez mécontents l'un de l'autre , mais se gardant bien d'en rien témoigner, allaient se séparer, quand tout à coup des cris étouffés montent à eux du pied de la colline. Sirois et La Chcnave écoutent,* la main sur leurs armes. Les cris deviennent plus perçants, plus distincts, et semblent être artilés avec le double accent de la douleur et de la supplication.
« Votre lévrier a sans doute surpris quelque marcassin dans sa bauge, dit l'ex-archer, et il paraît lui étriller proprement le cuir.
— Jean est un honnête garçon, exact à son devoir, répondit le sieur de la Chenaye ; il a le pied leste et la main
• Mademoiselle d Uaulefort.
lourde. J'ai seulement appréhension qu'il ne se méprenne ; car il est jeune encore et un peu étourdi.
— Cordieu ! seigneur Pluton , dans notre passe , on n'y saurait mettre trop de soin. Il ne fait pas bon à détourner le gibier du roi ; et, à moins que Jean ne se soit adressé à un curé, porteur du saint viatique, j'applaudis aux coups qu'il donne à tort ou à raison, le patient fût -il mon propre frère. »
Ils écoutèrent de nouveau, et n'entendirent plus rien ; et, l'instant d'après, le jeune valet, le bâton dans sa main gauche, revint à eux, agitant en l'air sa main droite toute saignante.
« Eh bien! sire Jean, lui dit son maître, qu'y avait-il, et qu'est-il done advenu? parle bas. »
Et sire Jean, en baissant le ton de sa voix, naturellement douce, lui donnant un accent plus doux encore, leur raconta comme quoi derrière un buisson, il avait découvert un individu gravissant le terrain sur ses pieds et sur ses mains, pour se rapprocher d'eux sûrement ; que cet individu, le flairant sur ses traces, avait dévalé au bas de la montagne, et s'était mis à fuir; que lui, sire Jean, lui avait jeté adroitement son bâton dans les jambes pour le faire choir, et qu'enfin, après quelques horions donnés, comme il poussait des cris de Mélusine, il avait cru prudent, tandis qu'il cherchait son bâton ferré d'une main, de lui clore la bouche de l'autre.
« Mais alors, ajouta sire Jean, toujours avec sa voix douce et modérée, le gars m/a mordu !
— Et il a de bonnes dents, dit Sirois avec un rire mo* queur.
— Voire! répliqua le valet, en arrachant une poignée d'herbes, et la pressant dans sa main, pour étancher le sang qui en coulait. Ses dents peuvent êtres bonnes encore ; heureusement le diable a la peau dure, et il n'a plus que lui à mordre !
— Tu l as tué ! s'écria la Chenaye, tout bouleversé.
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— Très bien, dit Jean de l'air le plus calme du monde. 11 avait pu entendre.
— Noblement travaillé, mon garçon ! ajouta Sirois en lui frappant sur l'épaule ; tu es exact et fidèle dans l'observance de tes instructions. Eh ! que vous importe, seigneur Pluton? valait-il mieux qu'il nous laissât espionner?
— Ce qui m'importe ! reprit la Chenaye en manifestant toujours une grande anxiété, et en attachant un regard interrogateur sur son valet ; il m'importe qu'aujourd'hui même c'est jour de confession pour les gens du château, et je crains...
— Laissez donc ! répliqua l'archer ; sire Jean oubliera celui-là, et le mettra en réserve pour sa confession générale, • faite in artieufo rnortis. Mais il est temps de se dire adieu. j>
Le premier valet de chambre de Sa Majesté, suivi de Jean le meurtrier, rentra au château de Saint-Germain.
Jacques Sirois descendit de l'autre côté, pour rejoindre sa monture et son page, et, quand il arriva prés de l'arbre où il avait laissé celui-ci, il y trouva bien les deux chevaux, mais de page, point !
Pestant, sacrant contre lui, il l'attcndil quelques minutes. Le temps le pressait, le jour était venu, et il ne se souciait pas d'êlre reconnu au visage par les habitués du château. Enfin, s'avançant vers la plaine pour le découvrir, il aperçut, à mi-côte de la butte, un homme couché, et dont les jambes pendaient. Un soupçon le saisit ; l'action de sire Jean lui revint en mémoire.
Il s'approcha : c'était bien son page, son page mort, le front fendu !
Jacques Sirois n'avait guère le cœur tendre ; toute sa vie était là pour donner un démenti formel à quiconque l'eût accusé de cette faiblesse. Cependant ce jeune homme étendu sur le sol, la tète ouverte, les cheveux ensanglantés, c'est à ses soins qu'une mère l'a confié pour lui faire faire sort chemin dans les années du roi, ou dans la maison d'un
grand seigneur ; c'est lui qui l'a donné à son maître le cardinal duc, et c'est pour l'avoir suivi du Catelet à Saint-Germain que le voilà mort ! mort assassiné! et c'est lui-même, Jacques Sirois, qui a poussé, excité, félicité l'assassin !
Tout cela le chagrinait; les bras croisés, la téte penchée, il resta quelque temps en contemplation devant le cadavre, se disant avec un soupir : « Peut-être s'inquiétait-il de moi ; peut-être s'était-il glissé le long de la montagne pour me prêter aide et secours en cas de besoin, car le pauvre gar* " çon était courageux, et il m'aimait ! Il le devait ! Maudit soit ce butor de valet! La Chenaye a raison ; il y faut regarder à deux fois et se méfier de pareils étourdis \ Pauvre . petit! je partirai donc seul ! Et que dirai-je au cardinal? il me le redemandera à coup sûr ; et à sa mère, dont il était l'unique enfant, que répondrai-je ? »
Une larme, bien rare dans de pareils yeux, élait prés de mouiller sa paupière, lorsque soudain il vint à songer que, si son page était reconnu, cela pouvait éventer son message nocturne et mystérieux dans le pays. Alors, rendu à l'impitoyable sentiment de ses devoirs envers le cardinal, après avoir jeté un double regard autour de lui, d'une main ferme, il prit son pistolet, et d'un coup dans la face en défigura entièrement le mort.
Ce n'était point encore assez pour la sûreté de ce prudent négociateur. Ce jeune homme portail peut-être sur lui des papiers qui pouvaient compromettre Jacques Sirois. Il le retourna, il le fouillla, le déshabilla, et, dans la doublure de son pourpoint, trouva une instinct ion écrite en chiffres ; mais il en avait la clef.
En la parcourant, sa pitié pour le mjort se changea tout à coup en fureur. Après avoir rudement invectivé contre le cadavre, d'un pied colère il le poussa et le fit rouler dans une ravine.
Par ordre du cardinal, le page escortait l'archer, ostensiblement pour le servir, secrètement pour l'espionner : car
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Itichelieu ne négligeait aucun moyen de s'assurer de la fidélité de ses gens. Jacques Sirois était de sa police, le page de sa contre-police. Ainsi se passaient les choses en ce temps-là.
A la détonation de l'arme à feu, quelques villageois sortirent de leurs demeures souterraines ; mais, avant que la curiosité les eût poussés jusqu'à l'endroit ensanglanté par le meurtre et le sacrilège, l'archer avait déjà soulevé derrière lui la poussière de la route : il retournait au Catelet.
De son côté, après de mûres réflexions, malgré les injonctions du cardinal, la Chenaye crut devoir obéir à la volonté du roi, qui le chargeait de porter à Louise une riche parure, en attendant que sa haute protection éclatât plus ouvertement pour elle.
Jeté dans une situation perplexe, par cette dure nécessité de subir une impulsion double e.t contradictoire, il se présenta au magasin de la rue Saint-Denis, chez le maître four- . reur, où logeaient encore les deux dames.
Tout y annonçait un départ. Une voiture stationnnait dans la cour de maître le Moutier. Le valet de la baronne v entassait paquets sur paquets. La baronne, accompagnée de- Louise, se disposait à l'instant même à se mettre en route pour la ï, uraine.
Le premier valet de chambre de Sa Majesté se damna de n'être point arrivé une heure plus tard. II eût été quitte alors d'une partie de ses embarras. Cependant le courage ne tarda pas à lui revenir. Admis en tète-à-tète auprès de la tante, elle étala devant lui un tel luxe do bons principes, de morale, de vertu, de religion, qu'il crut avoir trouvé le moven de se tirer d'affaire.
Résolu à 'l'épouvanter et à la contraindre de partir stirle-champ, employant toutes les précautions oratoires nécessaires en pareil cas, il lui laissa entrevoir de quelle nature étaient les sentiments de Sa Majesté à l'égard de sa nièce.
Madame de Saint-Cerniu n'y put ajouter foi d'abord, sem-
bla prendre l'alarme et le força de s'expliquer plus clairement.
Il le fit.
Au prononcé de cette phrase : « Oui, madame, le roi est amoureux de mademoiselle Louise de la Porte ! i la baronne ' se leva, toute saisie, et sortit-dc l'appartement, comme s'il eut été question pour elle de fuir avec- sa nièce jusqu'au delà des frontières de France !
C'était pour contremander le départ, et donner Tordre qu'on rentrât ses paquets chez maître le Moutier.
Lesueur, sans nouvelles de Louise, la croyait déjà reléguée dans le fond d'une province. Un autre tourment se joignait à celui-là : le deuil était dans sa maison ; sa pauvre nourrice, Madeleine Cormier, venait de perdre son fils unique, son soutien, le maître tailleur d'habits, et, n'entendant que pleurs et gémissements autour de lui, il y mêlait les siens bien naturellement, sans pouvoir à peine se rendre compte s'il souffrait de la douleur de ses amis ou de la sienne propre.
Ne croyant pas aux longues élégies amoureuses, Marillac, qui venait souvent faire visite à son nouvel ami, le raillait parfois à ce sujet. Cependant il avait d'abord, sans se rebuter, mis tous ses soins à le distraire et ù le consoler, montrant par là que dans cette àme, où le plaisir et le vice
même tenaient une si grande place, il existait encore de purs et honorables sentiments.
Un soir, il arriva tout essoufflé rue de la Harpe, et, dès qu'il aperçut l'artiste, agitant son mouchoir en signe de joie et de triomphe :
« Sudorius! Sudoriusi lui cria-t-il, victoire ! J'ai découvert la planète invisible où s'est réfugiée ta belle, et, dans dix minutes, si tu le veux, tu ne seras ni dans ses bras ni à ses pieds, mais tu peux être devant sa porte. »
Lesueur, hors de lui, le pressa de s'expliquer.
« Le ciel te tient compte de mes vertus, dit le chevalier ; mais, pour Dieu ! laisse-moi respirer. Tu as l'air de vouloir me dévorer des yeux ! »
Lesueur essayait de contenir son impatience, craignant d'être dupe d'une méprise ou d'une raillerie de Marillac.
Celui-ci se jeta sur un siège, s'essuya le front, passa à plusieurs reprises la main dans sa brune chevelure, et, prenant une prestance de narrateur :
« Il existe une manière d'homme bourgeonné, dit-il, fourreur de son état, syndic de sa noble compagnie, et qui, par les ordonnances royales de Charles IX, d'Henri III, d'Henri* IV, jouissait, hier encore, de l'heureux privilège de pouvoir exercer auprès de moi en qualité de créancier.
— Qu'importe cet homme ? dit Lesueur.
— N'en parle pas en mal, répliqua le chevalier; il peut devenir ton oncle !
— Mon oncle ? »
Marillac poursuivit :
« Ce matin, j'ai joué, j'ai gagné, j'étais en argent, et ne savais que faire de mon temps...
— Au fait, chevalier, dit son auditeur d'une voix suppliante.
—En me promenant le long des fossés jaunes, près la rue Saint Denis, l'idée me vint d'aller payer à cet homme quelques écus dont je lui étais redevable. Je n'aime pas les petites dettes ! Cela fait nombre et ne profite pas. Hs'agis-
sait d'une fourniture de petit-gris et de deux peaux d'ours.
— De grâce !... reprit Lesueur.
— Nous y voilà ! Je ne trouvai chez lui que sa servante, grosse fille assez fraîche, qui, s'autorisant de petites pri - * vantés dont j'usai autrefois envers elle, se mit en devoir de me conter ses affaires.
— Est-ce que vous allez nie les conter aussi? interrompit l'artiste ne pouvant pins tenir en place.
— Non, mon ami; mais c'est par elle que j'appris que son patron, maître François le Moutier, avait, quelques jours auparavant, donné asile à une petite provinciale, sa
ntèce, nouvellement sortie du couvent Ah ! tu ouvres les
vvux, Sudorius; tu m'écoutes maintenant !... Oui, sa nièce, la demoiselle Louise Macliault de la Porte.
— Louise ! s'écria Lesueur ; vous avez bien entendu ce nom ?
— Comme je viens de l'entendre en l'articulant moi-même.
— Et elle est à Paris? demanda Lesueur tout agité.
— Elle a d'abord logé chez le fourreur, répondit Marillac; présentement, continua-t-il avec emphase, les yeux de ta divinité resplendissent comme deux soleils, devers les limites occidentales de la grande ville, entre la porte liucy et le Pré aux Clercs, me du Colombier enfin, où elle demeure avec une tante, sans doute la femme ou la sœur de mon honnête pelletier! J'ai trouvé la rue, c'est à toi de trouver la maison. »
Ce même soir, Lesueur rôdait le long de la rue du Colombier, où il ne trouva rien, l'obscurité nuisant à son inspection, et sa délicatesse naturelle ne lui permettant pas de prendre des informations qui pouvaient être compromettantes pour Louise. Malgré la bise qui lui soufflait parfois à la figure une bruine glacée, car on était au mois de décembre, il n'en passa pas moins là, jusque bien avant dans la nuit, des heures délicieuses : « L'espoir ne m'est pas in-
SPECTACLE VU PALAIS-CARDINAL. In-
terdit maintenant, se disait-il ; Louise n'appartient qu'à Ja bourgeoisie marchande ! »
Cette réflexion, si pleine de douces promesses, sans doute il eût pu la faire tout aussi bien chez lui, les pieds devant un bon feu ; mais les amoureux ne raisonnent pas ainsi.
Le lendemain, accompagné de Marillac qui se disait fort expert dans ce genre de recherches, il retourna rue du Colombier. Celui-cï, avec le signalement de Louise, tint un bout de la rue, Lesueur l'autre, et toutes les filles, femmes ou veuves, daines de boutique ou demoiselles nobles qui, ce jour-là, se montrèrent vers Ci lté extrémité de Paris, subirent, à leur ïnsu, le même examen.
Enfin, après trois heures d'attente, perclus de froid, les deux amis s'éloignaient, et Marillac se riait à cœur joie dt» l'amour et des amoureux, quand une chaise à porteurs vint à passer. A la vue seulement d'un ruban flottant en dehors, d'une petite main appuyée sur la portière, à un fort battement qui le prit au cœur, l'artiste devina la présence de l'objet aimé.
Longeant le quai Malacquest, le pont Barbier et la rue qui alors séparait le château des Tuileries de son vaste jardin, ils suivirent la chaise jusqu'au nouveau théâtre du Palais- Cardinal, où elle s" arrêta.
On y jouait ce jour-là une pièce de Pierre Corneille, et l'acteur Montfleury s'y devait signaler dans une petite comédie de l'abbé de Bois-Robert. Aussi, les avenues se trouvant obstruées, une nuée de commissionnaires et de valets de place environnèrent si complètement la chaise, les personnes qu'elle contenait se perdirent avec tant de rapidité dans la foule, qu'en vain Lesueur jura ses grands dieux avoir reconnu Louise ; Marillac soutint qu'une vieille dame, en mantelet, en bonnet monté, était seule sortie de la boite.
Us entrèrent cependant , et Lesueur put enfin montrer à Marillac, au second rang des loges, Louise de la Porte, dans
toute la splendeur de sa jeunesse et de sa beauté , assise près de la dame au mantelet signalée par le chevalier.
Une place était vacante derrière elles. Lesueur ne se sentait pas assez osé pour tenter de s'en emparer. Son ami l'y excita si fort et si bien , qu'il s'enhardit ; et Marillac , après lui avoir promis de le joindre à la sortie, se souciant fort peu des pièces à représenter, courut par les couloirs et le foyer, s'arrètant déloge en loge, et causant avec les connaissances qu'il y rencontra ou qu'il y fit Pendant cette séance, Lesueur n'en eut de nouvelles qu'en entendant son rire éclater, tantôt d'un côté , tantôt de l'autre, parfois même dans les instants les plus pathétiques de la tragédie.
Lui, non sans avoir fait de grands efforts sur lui-même, il s'était glissé près de Louise et elle ignorait qu'il fut là, frémissant d'aise quand de son genou il effleurait sa robe de soie, ou quand, l'âme ouverte, il aspirait le parfum de ses cheveux. Volontiers il eût consenti à passer ainsi sa soirée sans être vu d'elle , tant il se complaisait dans cet état de bien-être ! « Jamais, se disait-il, je ne la vis de près et à loisir si longtemps ! Comment ne ressentirais*je pas un contentement sans bornes? Mais, qu'elle se tourne vers moi, peut-être, au lieu de cette expression si douce d'autrefois, ne trouverai-je dans son regard qu'une apparence de froideur et de sévérité qui me tuera! ou, si elle m'aime encore, si son amour s'est conservé ainsi que le mien, sans doute en me voyant, elle va se trahir, aux yeux de sa tante, par son trouble et sa grande émotion! »
Presque aussitôt , Louise l'aperçut ; la figure de la jeune fille se couvrit d'une légère rougeur ; néanmoins, sans trop laisser paraître ce grand trouble qu'il appréhendait, elle le nomma et le présenta à madame sa tante comme étant le peintre qui l avait choisie parmi ses compagnes pour figurer la vierge Marie. Madame de Saint-Cernin le complimenta d'un ton digne et lui fit observer ensuite qu'il avait pris dans sa loge la place réservée à son page. Mortifié de l ob-
servation, il allait, malgré un mouvement de Louise, se lever pour sortir :
« llcstez , monsieur Lesueur, lui dit madame de Saint- Cernin en essayant un sourire obligeant et gracieux ; mademoiselle ma nièce et moi nous ne pouvions venir au théâtre sans être accompagnées ; mais, si vous demeurez avec nous, nous gagnerons trop au change pour être en droit de nous plaindre. »
Un instant après , le page attendu montra sa figure à la porte de la loge. Il fut congédié et reçut l'ordre de retenir une chaise à deux places pour la sortie du spectacle.
Lesueur resta donc, mais avec moins de satisfaction qu'il n'en avait ressenti d'abord; les mots de madame ma lante, de mademoiselle ma nièce, de mon paye, sentaient peu la bourgeoisie marchande et lui résonnaient fâcheusement à l'oreille. 11 ne tarda pas à apprendre qu'il avait affaire ù une baronne; l'obstacle de la naissance vint jeter l'alarme dans son esprit; cependant, si la tante était baronne, l'oncle était fourreur, et cela le rassurait un peu.
Madame de Saint-Cernin , en attendant que la tragédie commençât, et par manière de passe-temps, prit Lesueur à partie pour sa conversation, lui faisant remarquer que les jeux de la scène ne devaient plus être chose réprouvée par l'Église, puisqu'on y voyait, dans les loges découvertes, des prélats assistant tranquillement à des comédies faites par , des abbés et représentées chez un cardinal. Le jeune amoureux se prêtait volontiers aux capitulations de conscience de la fausse dévote, l'écoutant avec attention, lui répondant avec modestie et à propos. Il fit si bien l'empressé avec la baronne, qu'elle finit par prendre goût à ses paroles. D'auditeur qu'il était, il devint presque exclusivement discoureur; il parla théâtre, poésie, jugea, apprécia, cita les auteurs avec discernement, avec âme, s'échauffant, en s'adressant à la tante, de l'attention que lui prêtait la nièce. Louise s'étonnait de trouver tant de connaissances et de
bon jugement dans un si jeune homme, qui n'était que peintre; et, comme naguère elle avait compris l'amour dans son regard, aujourd'hui elle comprenait la poésie en 1 entendant parler.
Bientôt tout le monde fit silence dans la vaste salle. On leva la toile , et, pendant toute la durée dé la pièce, chaque fois qu'un vers frappant , un sentiment noble et bien exprimé venait saisir l'esprit de Louise , involontairement elle se retournait avec vivacité vers le jeune artiste, l'interrogeant de l'œil , comme pour savoir s'ils avaient ensemble partagé la même émotion. Dans ce mouvement naïf et sans apprêt, Lesueur voyait pour lui une espérance de plus ; vers la fin de la pièce, quand Louise, voulant cacher les pleurs qu'elle accordait à de tragiques infortunes, ne détournait plus son front, lui aussi sentait ses yeux mouillés de larmes ; mais ces larmes, n'en faites pas honneur au grand Corneille : c'était de joie et d'amour qu'il pleurait î
Un sentiment de terreur le prit en voyant ensuite commencer la comédie ; car son dénoûment devait être le signal de leur séparation.
Cette idée n'agitait pas Louise avec tant de vivacité, puisque, dès la première scène, elle riait aux éclats, ce qui ne laissait pas que de contrarier l'amoureux artiste. Ce fut bien autre chose quand il entendit la dame de Saint-Cernin, scandalisée de l'immoralité du dialogue comique , déclarer ne pouvoir rester plus longtemps auditrice de pareilles infamies ! L'innocente Louise, à grand regret, suivit sa tante ; et Lesueur, navré de voir sitôt se terminer cette belle soirée , désolé de n'avoir pu obtenir un mot qui le mît à même de répéter une si douce rencontre, les reconduisit tristement vers la porte du théâtre.
Là le ciel lui réservait un ample dédommagement, sur lequel il n'avait pas compté.
Le page de la baronne ne se trouva point; toutes les chaises à porteurs alignées le long du Palais-Cardinal étaient
retenues ; la nuit était noire ; il avait plu , et un brouillard humide redoublait l'obscurité. Après une demi-heure d'attente , il fallut se décider à marcher : Lesueur offrit son bras, qui fut accepté.
Le voilà donc entre les deux dames, cheminant à travers rues, les guidant tant bien que mal, mais attentif, précautionneux, appelant à son aide toutes les forces de sa vue et de son instinct pour leur faire éviter les talus glissants et les parties boueuses de la chaussée , ne réussissant pas toujours , ce qui n'excitait de sa part et de celle de Louise que des rires répétés.
Il n'en était pas ainsi de la baronne. Elle gémissait du brouillard, de la fange de Paris et de la nécessité d'y avoir un carrosse. Lesueur gémissait avec elle et riait avec Louise ; cependant il prêta une oreille attentive à la baronne, dans l'espoir de recueillir quelques précieux renseignements. Madame de Saint-Cernin laissait rarement échapper l'occasion de mettre en dehors sa vanité.
« Ce carrosse, il le lui faudra et avant peu ; d'abord elle reçoit parfois les gens les mieux titrés.
— Oh ! bien rarement, » dit Louise par une inspiration d'amour et comme pour rassurer Lesueur.
La dame, en s'éclaboussant, rêvait de plus en plus à son carrosse, et poursuivit :
« La chaise est bonne lorsqu'on a des porteurs à soi ; niais , en chaise, pourrons-nous nous rendre au ballet du roi? .
— Vous voulez dire au ballet de l'hôtel de ville, chère tante, interrompit encore Louise.
— Au château, ou à l'hôtel de ville, qu'importe, mon enfant? c'est le ballet du roi, puisque le roi y sera. N'est-ce pas Sa Majesté qui nous a invitées ?
— Oui, chère tante, le valet de chambre de Sa Majesté.
— C'est tout comme ! »
Lesueur n'a pas perdu un mot de l'entretien, mais il eu
attend impatiemment la suite, qui peut-être lui ouvrira une porte, plus facile à franchir que celle de l'hôtel de ville, au ballet du roi.
Soudain, la tante met fin à ses récits sur les carosses, sur le roi, par un mouvement brusque et inattendu. Le jeune homme, croyant que son pied s'est heurté contre une pierre ou enfoncé dans un bourbier, s'arrête.
a Pressons le pas ! dit vivement la baronne. Un coupebourse est sur nos traces, j'en suis certaine! »
Lesueur jette un regard derrière lui, et aperçoit effectivement, à travers l'ombre et le brouillard, un homme réglant sa marche sur la leur, faisant halte en même temps qu'eux, et les traquant, pour profiter d'un moment favorable à ses desseins.
« Je l'ai déjà bien observé, dit alors Louise en baissant sa voix qui commence à trembler. Il nous suit depuis notre sortie du Palais-Cardinal. Je ne sais pourquoi jusqu'à présent je n'ai point eu peur... mais maintenant î... »
Et Lesueur sent le bras de la jolie fille s'appuyer plus fortement sur le sien et le presser...
« Ne craignez rien, » leur dit-il ; et sa voix aussi semble émue. Le sentiment de la peur est cependant bien loin de son âme. Chargé de protéger la femme qu'il aime, pour qui ' mille fois il dévouerait sa vie, marchant avec elle, près d'elle, échauffé de sa douce chaleur, pouvant presque compter les pulsations de son sein, jouissant d'un état de bonheur que le matin môme il n'eût osé rêver, qu'il est fier, qu'il est fort ! Il ne s'inquiète même point s'il possède pour sa défense une épée ou un poignard : car cet homme, fût-il un Goliath, s'il s'approchait de Louise, il le terrasserait sans peine et le déchirerait de ses mains ! Non ! à cette heure de danger, par une nuit noire et froide, sous un brouillard humide, piétinant dans les rues fangeuses de Paris, il ne pense qu'à Louise, à ce bras qu'il presse, à cette robe de soie dont le frottement l'enivre, aux songes dorés qui
reviennent, à l'avenir qui s'ouvre riant. Ce tremblement qui l'agite, non, ce n'est point de l'effroi, ne le croyez point ; c'est de l'amour, c'est du bonheur, c'est la plus douce et la mieux sentie de toutes les émotions humaines !
Par malheur, on ne peut avoir une telle exaltation dans la tête et parler toujours avec calme et sang froid. Dans cette traversée, et au moment d'atteindre au but, Lesueur fit deux gaucheries dont il eut à se repentir.
En tournant le quai Malacquest pour côtoyer l'enclos des Vieux-Àugustins, voyant la baronne de plus en plus tourmentée à l'approche de cet inconnu qui n'avait cessé de les suivre :
« Tranquillisez-vous, lui dit-il, madame, nous touchons à votre rue du Colombier.
— Comment savez-vous que là est notre demeure ? » lui demanda la dame étonnée.
Il balbutia, se troubla. Louise en fit autant. Cependant
elle vint à son aide. Les jeunes filles, môme au sortir du couvent, sont généralement douées de plus de présence d'esprit que les hommes.
« Nous aurons sans doute, dit-elle, nommé la rue devant M. Lesuour. Cela est bien naturel quand on marche de compagnie. »
La tante était certaine du contraire ; elle ne dit mot, mais se méfia.
Sa seconde gaucherie eut lieu justement quand ils s'arrêtèrent devant le logis de la baronne. Le coupe -bourse avait disparu ; on l'avait perdu de vue à la hauteur du couvent des Augustins.
« Monsieur Lesueur, lui dit Louise lorsqu'il se disposait à prendre congé d'elles (après qu'une vieille servante fut venue leur ouvrir la porte), allez-vous donc reprendre route sitôt ? Cet homme n'est pas loin et vous guette peutêtre. »
La baronne ne pouvait se dispenser alors de l'engager à
se reposer un instant chez elle, et cette entrée l'eût autorisé à se représenter une autre fois. Soit étourderie, soit vanité d'amoureux, il gâta tout ; car, avant que la tante eût articulé une parole :
« Je n'appréhende rien, et je saurai bien, dit-il, le forcer de me faire passage ! »
Madame de Saint-Cernin se le tint pour dit et le laissa partir.
Quand il comprit sa maladresse, il n'était plus temps. Puis, au milieu de ses pensées d'amour, il en eut une pour l'amitié. Le spectacle du Palais-Cardinal devait toucher à sa fin, et Marillac l'attendait sans doute à la sortie. Lesueur n'avait pas de temps à perdre et prit en courant la rue de l'Université pour gagner celle de Beaune, aboutissant au pont Barbier ; mais il entendit bientôt ses pas faire écho derrière lui. Le terrible inconnu, en embuscade au coin de la rue des Augustins, l avait vu passer et le relançait vivement. Lesueur, toujours courant, débattait dans sa tête s'il devait s'arrêter et faire face au bandit, ou redoubler de vitesse pour lui échapper, quand ce cri : Eh ! Swlorhts ! lui arriva à l'oreille.
Ce prétendu coupe-bourse, c'était Marillac, qui, Tayaut vu sortir de sa loge et curieux de connaître la suite de l'aventure, avait de loin, et à l'insu de l'artiste, constamment fait route avec lui.
MYSTÈBES |>U CHEVALIER DE MAMEXAC.
Quelques jours s'étaient écoulés pendant lesquels Lesueur n'avait cessé de rôder autour de la demeure de Louise, cherchant l'occasion perdue, mais ne la retrouvant pas, lorsqu'un matin, comme il se (enait en contemplation à quelque distance de la maison de madame de Saint- Cernin, du balcon d'un petit hôtel d'assez honne apparence, un bouquet tomba à ses pieds. Les fleurs sont rares dans cette saison; il le ramassa et attendit, le nez en l'air, qu'on le vint réclamer. Ne voyant rien paraître, après l'avoir déposé sur la saillie d'une croisée, il partit.
Le lendemain, à la même place et vers la même heure, un autre bouquet , attaché par un ruban bleu, soie et argent , fut de nouveau jeté devant lui. Une pensée lui vint. Si ce bouquet contenait un message mystérieux î 11 écarta les fleurs, relâcha le ruban, et, à sa grande joie, qu'y trouvat-il? un billet d invitation pour le bal de l'hôtel de ville, signé d'un échevin, d'un consul des marchands, et, en troisième, du sieur de la Chenaye, valet de chambre du roi!
Pour le coup, il y comprend moins que jamais ! Qui peut avoir deviné le vif désir qui le possède ? Lui, presque sans nom encore, sans fortune, eût-il osé prétendre d'être admis à cette fête où doivent figurer les privilégiés de la noblesse et de la haute bourgeoisie, où le roi lui même se montrera? Et ce billet, il porte son nom ! Emtache Issueur, peintre !
1i2 UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII.
Le nom de l'invité, c'est là une des conditions indispensables de l'admission. 11 n'y a point inéprise ! il lui est destiné. Quelqu'un le connaît donc dans cette maison! Et ce quelqu'un ne peut être Louise ni Marillac.
Sa tôte s'y perdait ! Il plia le billet, le serra dans la poche la plus secrète de son pourpoint, mit le bouquet sous son manteau, après l'avoir baisé à tout hasard, et, joyeux, content, le cœur à l'aise, se dirigea promptement vers la rue des Filles-Saint-Thomas, où, près de l'hôtel de Rambouillet, logeait le chevalier de Marillac.
Quand Lesueur, leste, joyeux, le front haut, les yeux brillants, entra chez son ami, il trouva celui-ci triste, soucieux, enfoncé dans un fauteuil, le poing sous le menton. Tous deux avaient changé de rôle.
Il lui fit part du bonheur inattendu, inexplicable qui l'était venu chercher. Il lui montra le billet, il lui montra le bouquet, les baisant vingt fois l'un et l'autre avec des transports d'enfant !
a Concevez-vous, chevalier, combien je suis heureux et ce que cette fête de l'hôtel de ville peut avoir de charmes pour moi? Une nuit entière, je pourrai la voir, m'approcher d'elle, même sans redouter sa tante, m'isoler avec elle de la foule, car le masque autorise tout ; il rend plus hardi ; aussi je me masquerai, et je lui peindrai mon amour tel que je le sens !
— Oui, tu es heureux, lui répondit Marillac d'un ton réfléchi. Tu as de l'amour en tète; c'est une folie, mais qu'importe? Ton passé ne t'a point enchevêtré dans des liens plus forls que ta volonté ; l'avenir t'appartient, et le bonheur auquel tu ne saurais atteindre, lu peux le rêver du moins ! »
Après avoir passé sa main sur son front, il se leva, et, toujours soucieux, se promena à grands pas dans sa chambre.
« Qu'avez-vous, mon ami ? lui dit Lesueur ; pardon si je suis venu vous entretenir de ce qui fait ma joie dans un
' LES MYSTÈRES DU CUEVALIER DE MARILLAG. 113
moment où votre cœur est navré peut-être. Que vqus est-il donc arrivé ?
— A moi? rien. Toujours la même chose. C'est un nuage qui passe, répondit le chevalier en essayant de retrouver son ton accoutumé d'insouciance. Je vais demain à la cour, voilà tout !
— A la cour ?
— Oui, je vais voir le roi!
— Il n'y a là que de quoi s'enorgueillir ; je le verrai bientôt aussi, je l'espère !
— Mais toi, ce n'est pas forcément que tu dois le voir ! s'écria Marillac en se rejetant dans son fauteuil, dont ses deux, mains étreignirent les supports à les faire rompre. Moi, c'est par ordre ! pour moi, c'est une obligation, un acte de soumission, de servitude ! Depuis hier, le cardinal est de retour de l'armée. Demain, il me faut aller au Louvre saluer les bourreaux de ma famille, qui ne me regarderont point peut-être, et c'est là, mon cher Sudorius, la seule faveur quej'attends d'eux ! »
Lesueur restait étonné et silencieux.
« Je pourrais être heureux comme toi cependant, poursuivit le chevalier ; non pas à la manière : tu es pur et amoureux comme un des héros de la délie ou de YAstrée ; pour moi, l'amour ne fut jamais une affaire de cœur ; mais j'aime le plaisir, je l'aime avec passion, et je m'accommoderais assez bien de la vie... si la mienne m'appartenait encore! »
De plus en plus surpris, Lesueur demeurait immobile et attentif.
« Tu me croyais le moins à plaindre des hommes, îvestil pas vrai?
—Cela est vrai, dit Lesueur.
— C'est que tu ne vois pas cette* menace éternelle, cette hache suspendue sur ma tête ; c'est que tu ne sais pas que cette âme que Dieu m'a faite habite là dans un corps qui
n'est plus à moi! Oh! rassure-toi, Sudorius ; j'ai franchement mes jours de joie et d'oubli ; mais quand cette idée în'arrive ! ... eh bien, poursuivit-il en se levant brusquement, elle ne fut que redoubler mon ardeur pour le plaisir : ce corps que demain le bourreau peut venir réclamer, j'aime à le lui disputer d'avance en essayant de l'user au milieu des émotions dévorantes, et je le jette à l'orgie pour le soustraire à Téchafaud !
— Oh ! qu'est-ce donc? qu'est-ce donc ? s'écria Lesueur les yeux pleins de larmes en le pressant vivement entre ses bras.
— Tu as raison, ami, d'exiger de moi une explication. Tu m'as fait le conlident de tes amours ; je te dois, à mon tour, confidence pleine et entière. Peut-être as-tu au cœur, en ee moment, trop de douces idées pour me prêter une attention bien continue; mais, si je t'ennuie, avertis-moi, ou plutôt fais semblant de m'écouter, et pense à ta Louise.
— Chevalier, vous ne pouvez le croire !
—Oh! ne t'en gène pas, nous serons quittes, reprit Marillac, déjà revenu à son air de belle humeur. Sur ma foi, tandis que tu m'entretenais de tes excursions au pays de Tendre et des charmes de ta princesse, je me suis souvent surpris .songeant à tout autre chose. Au surplus, je te le répète, rassure-toi. La mort, qui use aussi de politesse envers les rois et les cardinaux, se plaît parfois à les faire passer avant de pauvres diables comme nous. H est possible qu'elle se charge d'arranger mon affaire à la satisfaction générale. »
Alors il prit un petit sifflet appendu à sa portée, et, au son qu'il en tira, un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, vif, alerte, la figure enjouée, entra.
« Monseigneur, lui dit Marillac (qui, par une habitude constante, désignait par des sobriquets tout ce qui approchait de lui, aussi bien son page que ses amis), donne-nous des verres et de quoi les remplir ; ensuite couche-toi en travers de ma porte, et dors. » '
Cotait un ordre de ne laisser entrer personne. • Lorsque le page eut obéi :
« Vois-tu, Lesueur, dit Marillac, le tête-à-tête complet est chose languissante et ne dure pas longtemps sans ennui. Les amants du moins ont toujours. en tiers avec eux ce bel oiseau qui w' a plumes qu aux ailes, comme dit Marot; aux amis, il faut une table qui les sépare et sur laquelle ils puissent s'accouder; du vin, excellent compagnon, car il fait public, sert de galerie, excite à la confiance et pousse à In parole ! »
Quand ils se furent attablés :
« Je te fais grâce de mes jours d'innocence. Ils ne furent pa> de longue durée. A seize ans, je sortais des pages ; ;ï ton Age, après avoir fait la guerre comme volontaire dans la Valteline et devant la Rochelle, j'avais enfin obtenu une lieutenance dans le régiment de Ventadour, et je servais en Piémont, sous les ordres de mon oncle, lorsqu'il fut saisi, arrêté au milieu de son armée, sous le prétexte de concussion et de péculat, lui, le plus désintéressé des hommes ! Son véritable crime était d'avoir conseillé à la reine 'mère de faire arrêter le cardinal, si le roi eût dû succomber à la maladie qui l'atteignit lors de son séjour à Lyon. Aussi ne put-on lui faire, comme il le dit dans sa défense, qu'un procès de paille et de foin! Pour assurer sa condamnation, il fallut le traîner de cour en cour, lui donner pour juges un ChAteauneuf, qui venait de succéder à mon oncle le garde des sceaux et ne pouvait se maintenir dans sa nouvelle dignité que par la ruine des deux frères ; un Laflemas, un Moricq, ses ennemis personnels !
« On transporta enfin le maréchal, où? A Ruel ! dans le repaire du tigre, dans la maison du cardinal. La prétendue chambre de justice l'y avait suivi. Là, il fut jugé et condamné. Malheur, Sudorius, à qui franchit le seuil du château de Ruel sur une invitation signée Richelieu ! Les amis ne s'en trouvent guère mieux que les ennemis ; témoin mon
oncle, et , récemment, Son Éminence grise le capucin Jo seph, confident intime de Son Éminence rouge. Il y entra malade, et pour se refaire ; mais à Ruel, juges et médecins tuent !
— Comment, dit Lesueur, le maréchal ne rencontra-t-il pas des hommes assez généreux et assez puissants pour le défendre ?
— Si fait! il s'en rencontra un. Son Altesse Royale Gaston, déjà sorti de France, dans un beau mouvement de prud'homie, menaça les rapporteurs du procès de leur casser la téte d'un coup de pistolet, s'ils osaient prévariquer. Mais Gaston était à Bruxelles, eux à Paris, et les pistolets n'ont pas si longue portée !
— Eh quoi, le roi, le roi de France ! a-t-il donc renié son surnom? Il est sévère, mais il est juste.
— Oui, juste à tirer de l'arquebuse, comme on l'a dit. Cependant, je dois le déclarer en son honneur et gloire, il se montra clément à sa manière. Lorsque le maréchal descendait le grand escalier de l'hôtel de ville pour se rendre au supplice, Testu, le chevalier du guet, l'aborda, lui annonçant que Sa Majesté daignait l'exempter de la charrette. En effet, Téchafaud se trouva dressé au bas du perron ; il y put monter sans mettre pied à terre ; on lui épargna les ennuis de la route. C'est ainsi qu'il mourut. Son frère en reçut le contre-coup dans l'exil ; trois mois après il n'existait plus!»
Les deux amis gardèrent le silence. Marillac s'était couvert le front de sa main ; mais chez lui les émotions pénibles ne pouvaient être durables, car il s'étudiait à les combattre, et, au moment où Lesueur s'y attendait le moins :
« Buvons !» s écria le chevalier d'une voix retentissante Et, soulevant son verre : « A la mémoire de ceux qui ne sont plus !
— A leur mémoire ! répéta Lesueur, à peine remis d'un léger émoi causé par l'exclamation imprévue de Marillac.
— Et au repos de ceux qui survivent! ajouta celui-ci.
Allons, Sudorius, ce n'est pas l'histoire de mes oncles que j'ai voulu te conter ; nous voici enfin arrivés à la mienne.
« Monsieur, soutenu par l'Espagne, à la tête d'une armée de mécontents, venait de rentrer en France, poursuivit Marillac. L'aimahle et vaillant Henri de Montmorency, maréchal de France, fils et petit-fils de connétables, séduit par les prières du jeune prince, seconde ses projets et soulève la province du Languedoc. 11 ne songeait qu'au bien de l'État; moi, je songeais à venger mes oncles, à m'armer contre ce prêtre qui m'avait forcé de chanter le Requiem de toute ma famille. Les gendarmes de Ventadour me suivent. Je cours rejoindre l'armée du prince, et, en route, sans ordre, par un coup de main, appuyé de quelques habitants, je m'empare de la ville de Faviaux. On nous reçoit en libérateurs ; on veut nous festoyer ; nous laissons faire. Pendant deux jours ce ne sont que bombances, musique, ballets. Au nom de la ville, les échevins me gratifient d'une somme do trois mille pistoles pour les avoir débarrassés de leur garnison royale ; je les emploie généreusement à leur rendre une fête complète, fête de quarante-huit heures, durant laquelle je fais danser la courante et la pavane à toutes les jolies bourgeoises du pays. Ce n'était pas trop mal débuter, n'est-ce pas? et je commençais à trouver la guerre civile chose assez douce. Mais, à mon arrivée auprès de Gaston, je vois le désordre installé dans le camp. On avait échoué devant Nar- • bonne ; tout le inonde s'en rejetait la faute ; chacun voulait commander en chef; Puylaurens, favori de Monsieur, jalousait Montmorency ; le duc d'Elbetif refusait de servir sous lui, et Montmorency était l'âme de l'armée: l'événement devait prouver que sans lui elle n'existait pas. Pour calmer cet esprit de discorde entre les chefs, Gaston les rassemblait à sa table et les forçait de trinquer ensemble. Les querelles recommençaient le lendemain ; on passait la nuit à boire, le jour à disputer. Cependant l'armée du roi approchait, et l'on se rencontra enfin sous les murs de Caslelnaudary.
Quoique bien jeune alors, Sudorius, tu n'as pu ignorer le dénoùnieiit de celle déplorable entreprise. Engagé le premier, abandonné de ceux qui le suivaient, le noble Montmorency, sans réfléebir à son isolement, court au gros de l'ar- , mée royale, culbute les enfants perdus, traverse à la désespéradt; une compagnie de gendarmes, au milieu des coups d'épée et de pistolet, et, déjà atteint de dix blessures, rompt six rangs des gardes et tue deux hommes dans le septième. Par ma mère, j'aurais voulu mourir près de lui, en le défendant, s'écria Marillae, manifestant une émotion qu'il avait plus facilement surmontée en rappelant la catastrophe de ses oncles. Bon autant que beau, Montmorency était le seul peut-être parmi nous qui n'y fût venu que par un sentiment de générosité et non de vengeance. Ah ! du moins, pourquoi n'est-il pas mort de ses blessures? Mais non ; le ciel réservait à Richelieu la gloire de faire tomber la plus illustre léte du royaume : celle du vainqueur de Veillane et de Casai. Dans cette même année 1652, il devait abattre sous la hache deux maréchaux de France. Hien ne put le sauver. En vain sa sœur, madame de Condé, princesse du sang, tomba aux pieds du cardinal : le cardinal joua la comédie, pleura, mais le laissa mourir ; en vain le duc d'Orléans, réconcilié avec son frère , fit éclater son désespoir et même ses menaces ; en - vain toute la cour se prosterna comme un seul homme devant le roi, en criant grâce et miséricorde, il fut inflexible, inflexible en entendant les cris et les gémissements d'un peuple entier retentir dans les mes, sur les places et dans les chemins où il passait ; inflexible en tenant entre ses mains cet arrêt de mort, que les juges avaient trempé de leurs larmes. Il fallut à Louis XIII, pour le garder captif à Toulouse, une armée plus nombreuse que celle dont il avait eu besoin pour le vaincre. Et, au jour marqué pour le supplice, toutes les églises de son royaume tintaient pour les agonissants ; tous ses sujets, catholiques et protestants, faisaient foule dans les temples et hors des temples, priant
LES MYSTÈKES DU CllEVAUEU DE MAKILLAC. II!)
Dieu pour Henri de Montmorency el maudissant le roi d e France ! »
Après ce mouvement d'indignation forte et expansive , qui tranchait si vivement avec son ton ordiuaire, Marillac se leva de nouveau en donnant tous les signes d'une vive % agitation.
Lesueur, étonné, le suivit de l'œil avec intérêt et attendrissement.
« Vous aussi, vous êtes bon et sensible, lui dit-il. Je vous avais deviné, et c'est pour cela que je vous aime !
— Ah ! c'est lui que tu aurais aimé, si comme moi tu l'avais pu connaître! Homme de plaisir et d'épée, intrépide soldat, bon chrétien, beau joueur! Oui, mon ami, toutes les vertus et toutes les qualités qui font le parfait gentilhomme ! »
Marillac admirait son héros comme Montaigne admirait Paris, jusque dans ses vernies ; aussi déclara-t-il à Lesueur qu'après avoir parlé de Montmorency il n'osait plus s'occuper de lui-même.
Lesueur le pressa de poursuivre.
« Non, Sudorius. Qu'est ma vie comparée à la sienne? et que sont mes malheurs mis à coté des siens? Restonsen là, et buvons à Montmorency! J'ai justement d'un vin qui va à la circonstance , car la mère vigne en croît encore dans les environs de Toulouse. »
Et, au coup de sifflet qu'il donna , son page étant accouru :
« Holà ! monseigneur! ma seule et unique bouteille des Bruyères I J'en veux finir avec elle aujourd'hui, afin qu'il ne me reste plus de ce vin qui me retrace des souvenirs si durs. S'il est âgé de six ans, dit-il ensuite en examinant sa couleur, lorsque monseigneur, de retour du cellier, lui eut rempli son verre, j'ai pu voir son raisin mûrir sous mes yeux : car c'est à la chapelle de Notre-Dame des Bruyères, tandis que Montmorency attendait son arrêt, nous rencon-
li ant là plusieurs officiers de Tannée de Monsieur, déguisés pour exciter et diriger les efforts du peuple, que, désespérant d'y réussir, nous nous mîmes à comploter contre la vie du cardinal. Projets d'insensés !
' — * Oui, répondit Lesueur; il vit entouré de sa compagnie des gardes, dit-on, et ne marche que bien cuirassé.
— Sa véritable cuirasse, Sudorius, c'est sa robe de prêtre ! Aussi nous-mêmes reculâmes-nous ensuite devant un pareil coup; niais d'abord, dans 4e premier élan de notre haine, pour enchaîner plus sûrement notre fidélité les uns envers les autres, nous avions signé un engagement , nous l'avions signe de notre sang ! et après une messe entendue a la chapelle ! Nous étions treize : ce nombre porle malheur. Un traître se trouvait parmi nous : quoique ce projet fût abandonné, l'engagement ne se retrouva plus. H était aux mains du cardinal !
— Du cardinal ! s écria Lesueur épouvanté.
— Oui, du cardinal.
— Et qu'en advint-il ? lui demanda son ami en laissant lire sur ses traits l'ardent désir qu'il avait de voir enfin s'éclaircir pour lui cette mystérieuse histoire.
— Au fait, répliqua Marillac, puisque, grâce à Montmorency et au vin des Bruyères, voici le premier point de ma narration rattaché à mon exorde, autant l'achever! »
Il vida le verre qu'il tenait encore à la main et poursuivit.
« En apprenant la mort du duc, Monsieur, indigné, désespéré, se retira de nouveau vers les Pays-Bas, où j'eus l'honneur de l'accompagner, et à mes frais, son trésor, comme son armée, étant à tous les diables ! Je vécus donc là de mes faibles talents et de mon crédit, assez grand pour me laïre ouvrir les portes de l'hôpital. J'allais me décider à chercher du service en Suède, quand Son Altesse Royale §e réconcilia avec son frère, et une amnistie fut proclamée pour tous ceux qui l'avaient suivi et s'étaient rendus cou-
LES MYSTÈHKS 1)1 IIHEVALIEH i»E MA1ULLAC. 121
pables seulement d'obéissance à ses ordres. Retiens bien la queue de cette phrase, Sudorius; elle me rendit vulnérable, et par là je fus frappé. Presque tous les rebelles du Languedoc furent très-bien reçus à la cour. M. de Puylaurens y gagna même le titre de duc et pair, et le cardinal lui lit épouser une de ses parentes, mademoiselle de Pont Château, ce qui ne l'empêcha pas de le faire jeter bientôt à Yincennes, où il mourut. Dieu nous garde des parentes du cardinalduc! Les autres rentrèrent dans leurs places et dignités, et moi dans ma \ie de plaisirs et de traverses, mais sans emplbi. Je vendis ce qui me restait à vendre de mon patrimoine et le valet de trèfle me consola de ma disgrâce. Mon repos ne fut pas de longue durée. Un matin, rentrant chez moi, après avoir fait tapage par la ville, je fus enlevé par des archers, mis en carrosse, et j'allai rejoindre Puylaurens à Vh:cennes, où je craignis fort de finir comme lui. J'avais cru d'abord qu'il ne s'agissait que de bris d'enseignes ou de vitres, et de falots renversés ; je m'attendais à être réclamé par le Chàlelet. Mais non ! »
Ici le front de Marillac se rembrunit.
« Ce qui me reste à te dire, Sudorius, ajouta-t-il, doit constamment être un secret entre toi et moi, entends-tu? »
Lesueur mit la main sur sa poitrine. Marillac poursuivit :
« Tout le inonde ignore et doit ignorer quel lien m'enchaiue au démon ! J'ai promis de le taire, et je l'ai promis à qui pourrait cruellement se venger de mon manque de foi !
— Eh bien ! dit Lesueur ému, en lui tendant la main, chevalier, gardez votre secret, non pas que je le puisse trahir ! Mais la crainte vous en viendrait peut-être et serait nour vous un tourment de plus. •
— Vive Dieu ! tu sauras tout!..* J'ai besoin d'un ami devant qui je puisse rêver tout haut. Ecoute-moi donc ! Tu te souviens de ce jour où un cri général d'épouvante s'éleva dans Paris : « Corbie est pris ! Corbie est aux Espagnols ! *
il y a trois* ans de cela. Tandis que nos forces étaient oeeu- pées en Italie et en Bourgogne, le cardinal-infant, Jean de Vert et Piccolomini, trouvant la frontière de Picardie découverte, s'emparèrent successivement et avec rapidité de la Capelle, du Catelet, de Roye, de Corbie enfin, et de là menaçaient la grand'ville, où la terreur tourna toutes les têtes. Des détachements de Cravates (ou Croates) vinrent même jusqu'aux portes de Paris y porter la désolation et . . une mode nouvelle. N'ayant qu'une petite armée à hur opposer, on fit flèche de tout bois; les laquais et les apprentis se transformèrent en soldats, et les manches de balais en piques ; chaque maison dut fournir un fantassin, chaque . porte cochère un cavalier. Tu vis sans doute cela mieux que moi, Sudorius, car les murs de Vincemies ne sont pas de fine dentelle et n'ont guère d'échos pour les bruits de Paris. Mais on manquait d'officiers pour toute cette populace de soudards. On en chercha partout, jusque dans les cachots. Et un beau soir, comme je dormais sur mon grabat, rêvant bombance, trictrac et jolies filles : « Prisonnier, » me cria une voix glapissante, « levez-vous et suivez-moi ! » C'était un lieutenant de justice. Les ponts-levis s'abaissèrent devant nous, je me crus libre ! 11 fallut encore monter dans un carrosse qui nous conduisit, avec une assez honnête escorte, jusqu'au Petit-Luxembourg, où logeait alors le car- dinal-duc. Je ne tardai pas à paraître devant lui, et je le trouvai dans son costume d'église, debout, l'air hautain et se caressant la moustache-. Quoique je me sentisse un jjcU dé concerté, ma fierté voulait tenir tête à son orgueil, et je m'apprêtais à lui demander les raisons de mon injuste emprison* nement, lorsque d'une'voix sèche et brève : << Vous avez mérité la mort, monsieur de Marillac, me dit-il; une mort « infamante, comme traître au roi; et, si je vous envoie, et « c'est mon devoir, devant la chambre de l'Arsenal, vous tf n'en sortirez que pour aller à la place de Grève ou au car- « refour Saint-Paul, la corde sur les épaules ! » Tu juges,
Sudorius, si un pareil début refroidit ma jactance. << Mon- « seigneur, lui répondis-jc, n'ai-je pas été compris dans « l'amnistie comme tout autre? — Non, monsieur; vous en « êtes excepté de fait : car, pour vous emparer de Faviaux, « vous n'avez point attendu les ordres du prince ! — Est-ce « Son Altesse qui l'a déclaré? repris-je avec un grand trouble. « — Si Son Altesse vous justifie sous serment, ce que je ne « puis croire, ajouta -t-il, nul n'osera douter de sa parole. » Je respirais! Une porte de salut m'était ouverte ! Il la ferma bien vite « Alors, ce n'est plus pour crime de haute trahison « envers le roi que vous serez condamné, c'est pour projet « d'assassinat sur la personne de son ministre ! Nierez-vous « votre signature, monsieur? » Et il me montra du doigt mon nom, écrit de mon sang, au bas du fatal engagement de la chapelle des Bruyères. Je baissai la léte et ne répondis plus rien. Il me scruta l'âme quelque temps de son regard d'hyène, puis : « Prêtez-moi bien l'oreille, me dit il; vous k êtes coupable de deux crimes dont un seul mériterait « mille morts. Il faut que vous mouriez! Cependant il m'est « pénible de voir encore le sang d'un Marillac couler sur « l'échafaud; je veux vous sauver la honte du supplice, cl « vous-même exécuterez votre arrêt ! » Comprends-tu ce que je devins en entendant de telles paroles, Sudorius? »
Celui-ci garda le silence, mais la sueur lui ruisselait du front.
« Bientôt, continua Marillac, le cardinal reprit d'une voix forte. « L'ennemi s'approche de Paris. Je vous nomme ca- « pitainc d'une des compagnies de volontaires qui vont « marcher pour reprendre Corbie, tombée au pouvoir des « Espagnols; allez combattre, monsieur; et faites-Vous tuer; « je vous l'ordonne ! — Je vous remercie, monseigneur, de « in avoir du moins choisi une mort honorable, la mort « d'un soldat, » lui répondîs-je. H exigea de moi ma parole de gentilhomme que je ne chercherais pas à me soustraire, parla fuite, à ma condamnation. Je la lui donnai»
UNE NAlTHESSfc DE I.OUIS Xlll
— Quel horrible traité ! s'écria Lesueur en joignant les mains. Et qn'avez-vons donc fait, chevalier, pour vous en affranchir?
— Rien, mon ami; le traité dure encore. Je te l'ai dit, ma vie n'est pas à moi. J'ai tout tenté d'abord pour suivre mes instructions et les exécuter à la lettre. La contrariété du sort m'en a sans cesse ôté les moyens. Arrivé devant Corbie, j'apprends que l'ennemi, laissant garnison dans la place, s'éloigne et ne tient plus qu'à trois lieues au delà. Pressé d'en finir, j'obtiens, sous le prétexte de façonner mes hommes à la guerre, l'autorisation de le poursuivre dans sa retraite. J'avais avec moi cent piquiers, qui certes ne se doutaient pas de ce que signifie tenir la pique haute et doubler les files; cinquante mousquetaires, autant d'arquebusiers, qui se brûlaient les doigts eu abaissant la miche sur le serpentin, et mettaient le mousquet à coté de la fourchette; tous pauvres diables, récemment sortis des boutiques et des ateliers de Paris ! Après avoir vivement longé la lisière d'un bois, nous découvrons tout à coup une compagnie de gendarmes espagnols, se retirant à petits pas. « Enfants, dis-je à mes soldats, l'ancienne ordonnance pu- « nissait de mort quiconque se rendait ou fuyait ayant le « bras droit entier et le cheval en vie î Mais vous n'avez h point de chevaux, et vous êtes gauchers des deux bras ; en « avant donc si vous voulez ! sinon, en retraite à votre « tour ! » Et, bien monté, je m'élance à toute bride au-devant de la gendarmerie, persuadé qu'abandonné de mes lipans je vais tomber sous le nombre, ainsi que mon noble maître Henri de Montmorency. Non! Mes Parisiens étaient braves de nature et m'aimaient, je ne sais pourquoi. A la vue du danger que je cours, ils poussent des cris d'emportement, et, me rejoignant bientôt à grande course au milieu du gros des Espagnols, ils osent heurter leurs simples casaques contre les cuirasses, frappent d'estoc et de taille, combattent corps à corps, en furieux, comme s'ils avaient reçu
fin cardinal le mémo ordre que moi ! L'ennemi les croit appuyés, s'épouvante de cette ardeur; il fuit, et je rentre au camp, devant Corbie, sain et sauf, traînant six prisonniers à ma suite! Allons, piquier, la pique en avant! mousquetaire, ouvre le bassinet, et buvons de ce vin d'Espagne à la sanlé de mes Parisiens !
— Ah ! de tout cœur, cette fois, dit l'artiste enthousiasmé ; jamais je ne fus si fier et si heureux d'être né enfant de Paris !
— Que te dirai-je, mon Raphaël? poursuivit Marillac; les occasions de mourir la dague au poing ne se présentent pas tous les jours. L'ennemi s'éloignait de plus en plus, et la ville ne bougeait. Le comte de Soissons, le duc d'Orléans, commandaient l'armée ; ils m'appelaient à leurs plaisirs ; je prenais la vie en patience, tout eu épiant le moyen d'en finir avec elle. Pas une bordée de boulets des assiégés qui ne me trouvât là, prêt à les recevoir; mais ils labouraient la terre devant moi, ou me passaient par-dessus la tête. Enfin, l'espoir me vint de terminer ma cruelle comédie. Une vigoureuse sortie fut tentée par la garnison espagnole de Corbie. Je courus à sa rencontre, à peine vêtu, sans haubert, et laissant dans ma tente, comme par trop d'empressement, mon corselet garni de tasseltes. Ainsi fait, et le front seulement couvert d'un feulre, je me jetai sur l'ennemi, hors de mon rang, en désespéré, ne lui disputant que par instinct cette vie que je mettais à sa merci. Puis, me sentant défaillir, perdant connaissance, je dis mon in manus et tombai! En me réveillant, je me trouvai étendu dans un champ entouré de cadavres. J'enirouvris les yeux avec peine, et vis mon cheval mort sous moi, mon épée rougie jusqu'à la garde! J'appelai, et, nul ne me répondant, j'essayai de me soulever, n'espérant en venir à bout, car j'étais brisé, en lambeaux, inondé de sang! La vie semblait vouloir s'échapper de mon corps par vingt trouées à la fois. Je cherchais mes plaies pour les compter et bien m'assurer
de mon lot. Malédiction! ce sang n'était pas le mien, Sudorins ! Je n'élais pas même blessé î
— Mais ceci tient du prodige î Vous aviez donc un charme sur vous ?
— J'avais une petite croix, dernier don de ma mère. Libre à toi de croire ou de ne pas croire à son effet. Tu sais que je suis dévot, juste assez pour penser qu'il est toujours temps de le devenir. Cependant, durant ce jour entier, j'eus foi dans cette relique, comme enfant j'avais eu foi dans ma mère î C'était donc à recommencer encore ! l e lendemain, j'appris que, la tranchée gagnant jusqu'aux abords de la place, on songeait à donner 1 assaut. Je m'en réjouis; pour me soustraire à l'échafaud, je ne comptais plus que sur l'huile bouillante, les grenades et les pots à feu ! Mais le
, malheur me poursuivait. La ville capitula.
— Dieu en soit béni ! je ne vois point dans cet événement de quoi vous affliger, dit Lesueur. El le cardinal, que pensa-t-il?
— Après la reprise de Corbie, il visita l'armée, et, traversant les rangs, quand il me vit à mon poste, à la tète du reste de mes Parisiens, s'arrètant court devant moi : « Vous voilà, monsieur?» me dit- il d'un air surpris et mécontent. « Ma foi, monseigneur, il n'y a pas de ma faute, » lui répondis-je ; et il poursuivit sa route. Depuis, il semble m 'oublier, mais sans me perdre de vue néanmoins ; car notre traité de sang m'a fait son esclave. Je dois, par son ordre, paraître devant lui dans des temps marqués : c'est pour cela que demain je vais à la cour, Il faut que ma présence lui dise : « Votre victime est toujours prête, quand « vous voudrez frapper! » Conçois-tu maintenant, Lesueur, mes ennuis de ce matin? comprends-tu, même au sein des plaisirs, l'image saisissante qui peut venir me glacer l'Ame? Vous tous, libres, jeunes, alertes, au milieu de vos projets de bonheur, la volonté de Dieu peut vous anéantir sans doute; mais pour moi, pour moi seul, le caprice d'un
LES MYSTÈRES DU CHEVALIER DE MARïLLVC. 127
homme suffit. Quel but reste à ma vie? Ài-jeun avenir? De quel droit ferais-je des projets, quand le moment présent m'appartient à peine? Puis-je rêver l'ambition et les honneurs, moi qui n'ai pour perspective assurée que 1 echafaud? Puis-je être époux? Au jour de mes noces, l'ordre de mourir peut m'arriver ! Allons, que les saints me soient en aide ! et vidons le reste de ce clairet épicé en l'honneur de ma verte vieillesse; car je suis peut-être plus vieux que je ne pense. »
Lesueur tendit son verre, et, lorsqu'il fut rempli, la figure contractée, les yeux gros de larmes, il s écria d'une yoïx forte : <r A la mort du cardinal !
— Silence, imprudent ! lui dit Marillac en lui retenant le bras. Jette ce vin, Lesueur; il te brûlerait la gorge en passant ; renie ce mot : il ne convient ni à ton caractère ni ù tes mœurs si douces et si pures! Non, je ne veux pas que par moi une idée de haine aille se loger dans ton cœur d'amoureux ; jette ce vin ! »
Et, lui ôtant le verre de la main, il renversa le tout à travers les cendres de la cheminée. Puis, poursuivant avec un sourire qui renaissait sur sa figure si variable :
« Peut-être, Sudorius, suis-je moins à plaindre qu'un instant d'humeur noire a pu me le faire croire à moimême. Une vie menacée est comme une maîtresse que l'on soupçonne : on ne l'en aime que plus et l'on apprécie mieux ses charmes. Le cardinal! eh bien, il m'a fait connaître le prix de mes instants, et à lui sans doute je dois de les si bien employer. N'est-il pas possible que dans le fond de son cœur il m'ait fait grâce? Tout semblerait le prouver. Ainsi, rassure-toi, mon Raphaël. Suis-je donc si malheureux? N'ai-je point une santé de fer pour défier la débauche et la médecine, de la folie en tète et de la joie au cœur, des créanciers pleins de confiance, des maîtresses qui m'adorent tant que le jeu m'est favorable, et des amis qui m'aiment dans ma bonne ou ma mauvaise fortune ; un surtout, mon
confident aujourd'hui, qui s'est parfois refusé a partager mes plaisirs, mais que je trouverai toujours là pour par tager mes peines et les alléger? n'est-il pas vrai, Sudorius ? »
Et Marilhc tendit ses bras à Lestieur, qui s'y précipita et le tint longtemps embrassé.
l'HOTF.L DR VIM.F