LE GRAND GÉDÉON
de son chef, et chante ce second couplet de la chanson :
La reine, sa mère, Reviendra bientôt, Et monsieur son frère Me dira plus mot.
Tout sera paisible, Pourvu qu'on ne chante plus Lanturlu! lantiirlu! lanturlu!
«Quelle insolence! dit le commissaire; chansonnerla famille royale ! »
Un troisième entre et reprend :
De la Grand'Rretagne Les ambassadeurs, Ceux du roi d'Espagne Et des électeurs, Se sont venus plaindre D'avoir partout entendu :
Lanturlu! lanturlu! lanturlu!
« Insulter jusqu'aux puissances étrangères ! » Et un quatrième se présentant :
Ils ont fait leur plainte Fort èïoquemmcnt Et parlé sans crainte Du gouvernement :
Pour les satisfaire Le roi leur a répondu :
'< Lanturlu! lanturlu! lanturlu 1 »
« Lanturlu î s'écrie le magistrat exaspéré. Quelle horreur ! prêter un pareil langage à Sa Majesté ! » Et un cinquième continue :
Dans celte querelle, Le bon cardinal, Dont l'âme fidèle Onc ne pense à mal, A promis merveille, Et puis a dit à Bautru :
« Lanturlu! lanturlu! lanturlu! >»
« Ils ne respectent pas môme le cardinal ! »
Et un sixième :
Dessus celte affaire Le nonce parla ; Et notre Saint-Père, Entendant cela, Au milieu de Rome S'écria comme un perdu :
«Lanturlu! lanturlu! lanturlu! »
« Lanturlu ! lanturlu ! Vous serez tous pendus ! » dit le commissaire, prenant des notes et fredonnant à son tour, quoique grandement ému de colère.
Enfin un dernier :
Pour bannir de France Les troubles nouveaux, Avec grand'prudence Le garde des sceaux A scellé des lettres • Dont voici le conlenu :
« Lanturlu! lanlurlu! lanturlu! »
Et tous en chœur répètent : « Lanturlu ! » après que le reste de la bande est entré processionnellement dans la chambre occupée par le Grand Gédéon, et s'est rangé sur deux files aux abords de son lit.
« C'est donc une armée ! dit le magistrat stupéfait. Mais, fussiez-vous cent, vous ne m'échapperez pas, vauriens. J'ai là vingt archers pour vous mettre à la raison ! » Et, envisageant plus attentivement le chanteur du dernier couplet, qui le regardait en ricanant : « Ah! s'écria t-il, voilà le scélérat qui m'a jeté son verre de vin à la figure ! Ton nom? »
L'interpellé se redressa fièrement, sourit, puis, d'une petite baguette qu'il tenait à la main, releva sa moustache, et d'un ton décidé répondit :
« Jean-Pierre de Marillac ! tel est mon nom. Par Bac-
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chus! je ne le nierai pas pour un verre de vin... que je n'ai pas bu !
— Où diable a-t-i! volé ce nom-là? murmura le commissaire, en l'inscrivant en tète de sa liste.
— Et toi ? reprit-il en remontant la file des chanteurs et s'adressant à un autre.
— Hugues Robert, baron de Montmorin ! Je no reculerai pas plus que Marillac!
— Et toi ?
— Henri d'Escars de Saint-Bonnet, seigneur de Saint- Ibal !
— Gentilhomme à la façon de Gautier-Garguille, n'estil pas vrai, mauvais plaisant? N'importe, vous en justifierez en prison. Et toi, mal bâti?
— Louis d'Astarac, vicomte de Fentrailles, mal-appris !
— Bien ! Ensuite ? Allons, hardi ! tandis que vous êtes en train de vous donner du blason ! Parle, là-bas ?
— François de Paul de Clermont, marquis de Montglat !
— Moi, Léon Potier, marquis deGèvres !
— Bon ! des marquis à présent ! dit le commissaire en levant les épaules. Croyez-vous donc, mes maîtres, que nous soyons ici pour parader ? Quelle piteuse mascarade ! Et vous, ajouta-t-il en s'adressant au- suivant, je gage que vous êtes duc?
— Justement. Roger du Plessis, duc de Liancourt !
— Et moi, duc de Randau, prince captai de Buch, marquis de Sénecey, comte de Benauges et du Fleix !
— Moi, duc de la Rochefoucauld, prince deMarsillac, marquis de Guercheville, comte de la Roche-Guyon, baron de Verteuil !
— Moi, dit un autre, en relevant noblement la tète et prenant une pose théâtrale :
Roi, je ne puis ; Duc, je ne daigne ; Rohnn je suis !
UNE MAITRESSE DE LOUIS XI lï
«r Fontenay de Rohan-Rohan ! »
Et les noms les plus illustres du royaume et les titres les plus fastueux vinrent frapper l'oreille incrédule du commissaire , étonné cependant d'entendre de telles gens prononcer de telles paroles sans que la langue leur fourchât.
Plus il avançait dans son interrogatoire , et plus le doute le gagnait : car il y avait sur ces figures, quoiqu'elles fussent fatiguées de débauche, dans l'étoffe de ces habits, quoiqu'ils fussent généralement de couleur sombre, quelque chose de noble et de bonne qualité.
Le doute le quitta entièrement à la vue d'un seul de ces garnements, qu'il connaissait de vue.
— Oh ! pour le coup, s'écria-t-il, voici un vrai duc !
— Duc de la Ferté de Sénectère, marquis de Saint-Pol et de Ghâteauneuf, vicomte de Lestrange et de Cheylane, baron de Boulogne et de Privas , seigneur de Saint- Marsal , de Ligny, de Dangu , de Précy et autres lieux ! répondit le fils de la bonne douairière.
— Eh bien, monseigneur , reprit le magistrat en le saluant profondément ; c'est madame la duchesse, votre auguste mère elle-même , qui m'a fait l'honneur de m'envoyer quérir ; et certes j'ignorais que ce fût pour procéder à votre arrestation. » .
Un bruyant éclat de rire interrompit le sérieux affecté de toute la bande.
« Pardon , messeigneurs , poursuivit le commissaire qui avait ôté son chapeau par un sentiment de respect, et en roulait machinalement les bords pour se donner une contenance devant la noble assemblée ; pardon î mais il y a dans cette affaire deux cas foit distincts. Primo, délit politique à cause de la chanson ! secyndo , délit civil à cause du tapage nocturne ! Sur ce dernier point, nous pouvons passer outra; de ce délit les bourgeois seuls ont souffert dans leur repos et leur sommeil, et vous êtes au-dessus des bourgeois par votre rang, par vos titres... »