‹ Une maîtresse de Louis XIIIChapitre 13 sur 61 · L'HOTEL DE VILLE. — LES MASQUES · texte numérisé non relu

L'HOTEL DE VILLE. — LES MASQUES

et de galopins de cuisine, en costume de service, qui, gaiement précédés d'un ménétrier habillé aux couleurs de la ville, portaient sur leur tête de grandes mannes remplies de viandes, de poissons et de pâtisseries préparées. À leur passage, les soldats se mettaient aux armes, et le peuple poussait des vivat, comme s'il avait espéré prendre sa part de toutes ces friandises.

Il s'agissait simplement du ballet offert au roi et à la reine, en réjouissance de la naissance du Dauphin et des heureuses relevailles d'Anne d'Autriche.

Vers les quatre heures, à la nuit tombante, une double file de carrosses et de chaises assiégea les deux côtés du perron. Le duc de Monthazon fit les honneurs du vestibule ; le greffier de la ville ceux de l'escalier, à l'extrémité duquel se tenaient, dans la salle de réception, messieurs les échevins, ayant le prévét des marchands à leur téte.

Par les soins des ordonnateurs, toutes les dames furent placées sur les gradins élevés en amphithéâtre autour de la grande salle, et les hommes s'occupèrent à les passer en revue.

Mais les dames masquées, et il y en avait un bon nombre, excitaient le plus, sans contredit, la curiosité et les propos des spectateurs, qui, s' évertuant pour deviner, désignaient tour à tour la môme personne sous dix noms différents.

Un seul a d'abord rencontré et reconnu celle qu'il est venu chercher. C'est ce jeune cavalier, au justaucorps étroit, à crevés de satin noir, portant en aiguillelte un ruban bleu, soie et argent. S isolant de tout ce monde, appuyé sur une estrade, il contemple avec ravissement cette jeune damé, simplement vêtue d'une robe de taffetas painbis» garnie de jais mélangé, et dont un léger masque de soie cache le charmant visage.

* Tandis qu'il la contemple, un léger mouvement se fait

sentir parmi la foule qui garnit le plain-pied de la salle. Le sieur de la Chenaye, valet de chambre intime du roi, tenant par la main une femme élégamment vêtue à la polonaise et complètement masquée, entre au milieu des compliments et des salutations des courtisans de second ordre. Chacun s'informe auprès de lui si le roi viendra bientôt ; si la reine accompagnera Sa Majesté; enfin, si son Altesse Royale le duc d'Orléans sera de la partie.

11 n'a pas eu le temps de satisfaire à toutes ces questions, qu'un homme à la haute stature, habillé à l'anglaise d'un pourpoint rouge bordé de jaune, et la figure à moitié couverte d'un touret ou cache-nez, l'accoste familièrement par le bras. La Chenaye, assez bon vivant, de caractère enjoué quand la circonstance l'exige, prenant cette privauté pour une licence autorisée par le carnaval, s'apprête en riant à entendre les burlesques propos de l'Anglais ; et les questionneurs, refluant en arrière, laissent un cercle libre autour d'eux, selon les privilèges de la mascarade. Mais la dame polonaise restait encore en tiers. Sur un signe de l'Anglais, elle se retira comme les autres, et, lorsqu'ils, furent seuls :

« Eh bien ! mons Pluton, dit à l'oreille de la Chenaye le nouveau venu, on ne pourra donc vous aborder maintenant que sous le masque, à l'occasion des fêtes et réjouissances publiques, et non plus dans le particulier? »

La Chenaye pâlit tout à coup en reconnaissant cette voix. En effet, depuis sa rencontre avec Jacques Sirois, à la butte des Carrières , il avait tenté d'interrompre leurs relations secrètes, s' arrangeant cependant de façon qu'on ne pût en accuser son mauvais vouloir. 11 était trop prudent de nature et trop bon calculateur pour résister ouvertement aux ordres de Richelieu ; mais peut-être, à la fin, s'était -il fait un cas de conscience de servir deux maîtres à la fois; peut-être, voyant le roi fortement énamouré, il lui peinait de contrarier un penchant qui pou-

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