L'HOTEL DE MLLE. — LES MASQUES
vait par la suite devenir pour lui, habile confident, une source de richesses et d'honneurs. Aussi, jeté un peu hors de lui-même par cette apostrophe imprévue, fut-il quelques instants sans trouver une réponse convenable ; et la foule joyeuse qui l'entourait à distance, lisant son trouble sur son visage, le crut aux prises avec un fin comédien, et se promit de ne pas perdre de vue la scène plaisante qui devait s'ensuivre.
a Est-elle ici ? reprit le faux Anglais.
— Qui ? demanda la Chenaye encore tout désorienté.
— Cordieu! la pensiomiaire ! Pensez-vous que je veuille m'informer des nouvelles de la reine de Saba ?
— Elle doit y être, répondit la Chenaye en baissant la
. voix et en promenant autour de lui un regard d'inquiétude. Mais, mon cher gentilhomme..., car vous l'êtes, je crois ?
— Je ne le suis point ! continuez.
— Vous devez comprendre qu'il ne nous est guère loisible ici de nous occuper de semblables affaires.
— Pourquoi non? ne suis-je pas bien déguisé? D'ailleurs, vous n'avez point une minute à perdre dans votre propre intérêt; je vous préviens amicalement que X Oracle tourne pour vous aux mauvais présages.
— Miséricorde ! s'écria le valet de chambre de Sa Majesté en étouffant son exclamation sous ses deux mains. Veuillez bien assurer Son Éminence que je suis le plus dévoué de ses serviteurs? »
Et ses traits contractés exprimaient un grand effroi.
« Bien, cordieu! très-bien! lui dit l'ex-archer ; mais feignez un air plus leste et plus gai, si vous voulez qu'on prenne notre entrevue pour une rencontre de carnaval.
— Encore une fois, le lieu est-il séant ?
—* Eh! qu'importent ces badauds? Le bavardage des gradins et le son des violons font déjà plus de bruit que nous. Ici, nous sommes en plaine, el nous n'avons pas de
UNE MAITRESSE DE iOUIS XIII.
broussailles, comme sur la butte des Carrières, pour donner retraite à un espion. Au surplus, mon cher gentilhomme.... car vqus Têtes, je crois? lui retourna Jacques Sirois avec une railleuse malignité. ,
— J'ai cet avantage, répondit la Chenaye.
— Au surplus donc, j'ai seulement quelques mots à vous dire et quelques ordres à vous donner. »
11 appuya fortemeut sur ces derniers mots, et poursuivit :
« Où en est Cépliale avec la pensionnaire ?
— Il ne l'a point revue depuis son départ de Vasile ; mais il m'en parle souvent ; il pense qu'elle lui serait nécessaire pour dissiper son humeur mélancolique. Nous avons du moins obtenu déjà ce résultat qu'en songeant à la pensionnaire il oublie la délaissée; et je ne vois pas pourquoi nous ne laisserions pas Céphale se créer de ce côté une habitude qui ne peut être dangereuse : la jeune fille est simple....
— Elle deviendra rusée.
— Elle n'appartient à aucune cabale.
— Elle sera de toutes, par étourderie ou par vanité.
— Mais qu'y puis-je faire? dit la Chenaye. Je n'irai point imprudemment lutter contre Céphale et m'opposer à ses désirs. Il veut revoir la pensionnaire ici, ce soir même ! j'ai dû m'arranger pour le satisfaire avant tout.
— Très-bien raisonné ! cordieu ! très-bien raisonné ! mais il fallait nous tenir au courant.
— N'est-ce point ce que j'ai fait? Jusqu'à présent , mon rôle s'est borné à des visites dans la rue du Colombier, et vous ne les avez pas, ignorées.
— Nous savons même, dit Jacques Sirois, qui prit alors, en pure perte, un air de moquerie et de causticité sous sou masque, que, si Céphale a sa colombe dans la rue du Colombier, vous y avez la vôtre aussi, que vous tenez sous cage dorée, maître galant.