L'HOTEL DE VILLE. — LE BALLET
son masque. Lui-même se rendit bientôt, toujours escorté du prévôt et des èchevins, dans la chambre qui lui était préparée, pour s y revêtir d'un déguisement : car il devait, ainsi que les plus hauts seigneurs de sa suite, jouer un rôle dans le ballet. Il se livrait autrefois d'habitude, et avec succès, à ce délassement, négligé par lui depuis peu d'années ; mais le désir de plaire agissait en ce moment sur lui comme sur les autres hommes, et le noble amoureux de la pensionnaire avait la vanité de ne pas vouloir compter uniquement sur sa puissance et sur son titre de roi !
Le reste s'ensuivit selon l'usage. Le roi prêt, le grand rideau fermant l'extrémité de la salle se leva, et l'on vit une autre salle, machinée, décorée, illuminée, qui devint le théâtre, dont les gradins et le plain-picd se constituèrent aussitôt parterre, loges et galeries.
Au bruit des violons, le ballet commença ; ballet à peu près semblable à tous ceux de l'époque, éternelles allégories par sauts et par bonds, dont il n'était pas toujours facile de bien saisir le sens.
Cette fois, il s'agissait de la naissance du Dauphin et de l'heureuse délivrance de la reine. Des groupes se présentaient d'abord, formant une entrée ; ils priaient Dieu d'accorder au roi un héritier qui assurât le repos de la France, et ils dansaient.
Dieu semblait vouloir exaucer leurs prières : la grossesse de la reine avait été déclarée. Les acteurs d'un autre groupe, dans une seconde entrée, exprimaient toutes les phases de l'espoir et de la crainte, et ils dansaient.
La reine était en mal d'enfant ; le peuple entier partageait ses souffrances. C'étaient de nouvelles prières, mêlées de soupirs et de gémissements, et. ils dansaient encore.
Enfui, au bruit du canon et des cloches sonnantes, l'hcUreuse venue du Dauphin est proclamée; Pour lecoupj
c'est danses sur danses î De toutes les parties du royaume, des députations de nobles et de villageois accourent, et déposent au pied du trône leurs hommages entremêlés de pirouettes, de passes et de voltes!
Les diverses provinces y étaient représentées, non-seulement par leurs danses, mais aussi par leurs costumes pittoresques et leurs instruments de musique particuliers.
Le Poitou, avec ses musettes et ses gracieux menuets, à mesures ternaires, dont les figures se dessinent sur le parquet dans la forme d'un Z ; la Guyenne, avec ses tain- • bours de basque et ses pavanes si nobles, qui se sentent encore du voisinage de l'Espagne, et dont les mouvements imitent ceux du paon ; l'Orléanais, avec ses flûtes et sa gaillarde, où le danseur et la danseuse semblent courir et voler en tournoyant; l'Auvergne, avec ses vielles et ses bourrées lentes et lourdes; la Provence, avec ses timbales et ses rondes vives et emportées ; puis la Champagne et la Bourgogne, au son des violes et des hautbois, sautant gravement hpagèse et la carole; puis encore la Picardie, sans autres instruments que les mains et les pieds, exécutant, à grand tapage, le branle des lavandières, où l'on entend si bien le bruit redoublé des battoirs, et le branle des sabots, qui assourdit les spectateurs et les enveloppe d'un nuage de poussière : tout cela parut et vint successivement devant l'assemblée faire assaut de grâces et de gentillesses.
Enfin Paris eut son tour. Le roi, pour faire honneur à sa bonne ville, avait pris un rôle dans cette dernière entrée, et s'y montra masqué, sous les vêtements d un franc bourgeois; mais nul n'ignorait que ce fût lui. Et en voyant ce monarque, que Richelieu avait fait si grand aux yeux de ses contemporains, prendre part , comme autrefois, aux divertissements de ses sujets, et y concourir de sa personne, tout le monde tressaillait d'aise dans la salle. Lesueur lui-même en oublia un instant sa Louise. Qu'il était
L'HOTEL DE VILLE. — LE BALLET. ttt
loin de se douter de ce qui se passait en te moment dans l'âme du fils de Henri IV !
Le franc bourgeois exécutait alors une courante à dx, en compagnie des ducs de Longueville et d'Iilbeuf, et de trois daines de la ville, désignées à l'avance. Dans cette danse, toute de pantomime, et qui devait exprimer les combats de l'amour, les danseuses évitaient d'abord l'approche de leurs galants, qui les poursuivaient, les arrêtaient, les rassuraient, et tous ensemble, formant un seul , groupe, célébraient leur joie et leur bonheur par des évolutions d'une chorégraphie passionnée.
Après avoir essayé d'une passe assez gracieuse, dont il ne s'était point mal tiré, le roi, désirant de connaître l'effet qu'en avait pu ressentir Louise, tourna le* yeux de son côté, et il la vit le front baissé, rêveuse, et ne paraissant même pas s'occuper du ballet. Le vif déplaisir qu'il en ressentit lui ôta d'emblée sa belle humeur, et paralysa tout à coup cet accès de juvénilité qui fortuitement l'avait saisi ce jour-là.
Quoi ! pour plaire à une jeune fille obscure, lui, le roi de France, il impose silence à ses douleurs physiques, il renonce à sa gravité habituelle, il se fait jeune, dispos, danseur, afin d'atténuer à ses yeux la disproportion de leurs âges, de leurs goûts, de leur rang; et, en retour de ses efforts, il n'a pu même obtenir d'elle un regard î
Honteux de sa faiblesse, honteux de son amour, et revenu à son caractère de timidité, il se reprocha de s'être ainsi offert en spectacle devant son peuple, surtout devant la reine, si rarement témoin de ses joies. Ces idées le glacèrent, et, la courante terminée, lorsqu'il ôta son masque à la vue de tous, au lieu de cette expression de bonheur qu'on ^'attendait à retrouver en lui, on aperçut une figure rembrunie, maladive, qu'un instant de plaisir avait plutôt flétrie que ranimée.
iiO INfc aumtE&E 1>L LUtlS XIII.
11 n'était pas le seul que de tristes pensées avaient tourmenté."
Taudis queLesueur regardait le roi, et que le roi regardait Louise, Louise regardait Lesueur, placé devant elle au côté opposé de la salle. 11 y eut alors comme un triangle de regards jeté entre nos trois personnages, pour les rattacher l'un à l'autre.
Louise, non plus que le roi, n'était bercée d'idées riantes. On venait de dégrader Lesueur du rang qu'il occupait dans son àme!
Elle l'avait longtemps observé, quand, debout prés de l'estrade des musiciens, il causait avec la Polonaise, et semblait lui répéter ces paroles brûlantes dont auparavant il l'enivrait ellewième ; et cette femme, c'était une courtisane, frauduleusement introduite dans la réunion ! En pouvaitelle douter? Tout le monde le disait, et la baronne de Saint- Cernin le lui avait affirmé , non sans largement broder l'histoire à sa guise.
Le ballet avait duré trois heures.
On devait, pour la clôture, voir s'ébattre, à ligure découverte, le roi avec madame la première présidente, la reine avec le prévôt des marchands, et ainsi de suite, les sieurs échevins avec comtesses et duchesses, et comtes et ducs avec les femmes ou filles des sieurs échevins. Mais le roi voulut en être dispensé, alléguant sa fatigue.
A un signal donné, on passa dans une autre salle, située du côté de l'église Saint-Jean, et où se trouvait somptueusement étalée la collation servie en belle vaisselle de fine faïence, destinée à être brisée après par les convives, selon l'usage.
Sans s'asseoir, Louis XIII porta une brinde 1 à toute la ville, et quitta la table, où les dames lui succédèrent aussi--
- 1 Un loasl.