L'HOTEL I)E VILLE. — LE BALLET
lot, poussées par la faim à ne plus guère songer aux rangs et à l'étiquette. Il était quatre heures du malin.
Dans cette grande excitation cependant, elles n'oublièrent point leurs cavaliers, debout derrière leurs sièges, et non moins affamés qu elles. Les pièces de volaille et de gibier, les poissons et le rôti, furent dépecés, déchirés, distribués en un clin d'œil ; les oranges et les craquelins, les crèmes, les conserves, les merveilles frites, jusqu'aux dragées dorées, tout disparut comme par magie. On se les passait, on se les prenait, on se les jetait à la tète; c'était un tumulte de rires et d'éclats de voix à ne plus s entendre, un pillage à ne pas s'y reconnaître.
Mettant à profit la confusion de l'assemblée, Lesucur avait tenté de se rapprocher de Louise, et il y» était parvenu. Une fois là, pressé, cerné par les convives placés derrière lui, il pense que sa démarche est imprudente et peut le coin» promettre auprès de la baronne. Dans sa hâte, étroitement entouré comme il l'est, prévoyant autant d'obstacles pour abandonner sa position qu'il en a surmonté pour la conquérir, il reste ainsi perplexe et ahuri, comme un renard pris au piège. Mais le masque de M ,,e de La Porte, légèrement attaché au dossier de sa chaise, frappe les regards de l'artiste. Une idée le saisit ! idée de bonheur et de volupté ! . . . il dénoue ce masque bienheureux, il le prend, il le vole ! le cache sous son pourpoint, fend la presse, traverse rapidement toutes les salles, dont on renouvelait les flambaux qui jusqu'au jour devaient éclairer de nouveaux plaisirs. Que lui importe? il ne demande plus rien à la fête !
Il sort, il franchit la Grève, les quais, les ponts, tout bordé3 de falots et de lanternes de papier, allumés par les soins des quarteniers de la ville. Sans savoir quel chemin il a suivi, il rentre chez lui et s'y enferme, seul avec son trésor ! 11 le tient, il le contemple, il l'interroge i si un soupir s'est échappé de la poitrine de Louise, ce masque la reçu ; si au bal, tandis qu'elle se courbait palpitante sous sa pa-
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rôle de lia mine, une larme d'amour est tombée de sa pau pière, elle y est ! Il en suit la trace, il la trouve ; la voilà ! JMi ! n'est-ce point, pour un amant qui a la poésie au cœur, la conquête la plus désirable, un masque ! [je front de Louise s'y esl^appuyé; il y a laissé sa douce empreinte ! Sa bouche était emprisonnée là, et ses lèvres ont mille fois baisé cette étofle soyeuse !
Et Lesueur, de ses deux mains tremblantes, tient ce masque précieux, et, premièrement, il en baise les bords, mêlant encore du respect à l'élan de ses transports ; puis enfin, s' enhardissant, il y plonge sa figure, et ses lèvres vont chercher la place où celles de Louise ont posé.
Non ! il ne doute plus de l'avenir maintenant! 11 aime, il est aimé, et son amour est trop fort pour ne pas défier sûrement toutes les puissances malfaisantes de la terre. Louise, orpheline, ne dépend-elle pas avant tout de Dieu et d'ellemême? S'il faut un éclat pour forcer la volonté de sa famille, eh bien, un éclat aura lieu ! Marillac le conseillera, le secondera. Qui donc alors pourrait mettre obstacle à son bonheur? Louise sera sa femme ! Il le jure par elle !
C'est dans ces pensées si douces qu'il s'endormit comme le jour allait venir."
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X1ÏI
Pour obéir aux clauses de son engagement secret, le chevalier, le lendemain même du jour où son ami^vait reçu ses confidences, se présenta devant le roi et le cardinal, au milieu d'une foule nombreuse, dans la grande galerie du Louvre. Ainsi qu'il l'avait prévu, aucun d'eux ne sembla se douter de sa présence, bien qu'il eût pris soin de se montrer à plein visage. Cette indifférence ne le chagrina nullement, et, dès que Louis XIII et son ministre passèrent dans les appartements, où les grandes entrées seules avaient droit de les suivre, lui se contenta de grossir le cortège jusqu'à la salle des Suisses ; après quoi, se tenant quitte de sa corvée, il redescendit lestement vers les cours, et, la tète dégagée d'ennuis, se reprit à faire de beaux projets pour bien employer ses journées, les nuits y comprises.
11 allait franchir la porte principale, et atteignait le petit pont donnant sur le quai, quand il se sentit frapper légèrement sur l'épaule. Il se retourna. C'était le sieur de la Houdinière, capitaine des gardes de Son Éminence. Marillac se troubla en le reconnaissant.
« Le cardinal-duc vous attendra jeudi prochain dans sa maison de Ruel, lui dit la Houdinière. N'y manquez pas, et venez de bon malin.
— Ainsi soit-il, » repondit Marillac.
Le premier jeudi du mois de janvier, en costume de guerre, et suivi de son page, il chevauchait sur la route de
Ruel, entre Nanterre et Saint-Germain, songeant tristement que son oncle le maréchal avait parcouru le chemin qu'il tenait alors, pour aller se faire emprisonner èt juger dans In maison même de son ennemi, et qu'il n'en était sorti que pour marcher au supplice. Et lui, plus coupable mille fois, selon les lois de l'État, il s'y rendait à son tour !
En entrant dans le bourg, qu'il trouva grandement ch ingé, et dont la rue principale se garnissait de maisons d'assez bonne apparence, pour se distraire et ne pas s'affaiblir le cœur, il se mit à interroger, sur ces constructions nouvelles, des paysans qui, par corvée, réparaient la route, sous la direction d'un huissier du roi.
« Bonhomme, dit-il à l'un d'eux, qui est le propriétaire de cet enclos ?
— M. de Laffemas, l'intendant de Champagne, pour vous servir, mon maître. »
Marillac fit un mouvement .
« Et de celui-ci?
— M. de Moricq. »
Et tel conseiller, et tel autre, ainsi de suite ; et il lui nommait toutes ces âmes vénales qui avaient prononcé la mort du maréchal.
« Vous voyez que nous ne chômons point de juges ici, mon capitaine, » dit le paysan.
Le chevalier arriva enfin devant ce château, ancienne demeure seigneuriale des abbés de Saint- Denis. A l'extérieur, l'aspect en était sombre et sévère, et peu capable de rassurer quiconque s'y rendait ainsi par ordre, avec la conscience lourde.
Marillac mit pied à terre, et, se tournant vers son page :
« Monseigneur, lui dit-il, tu vas m'attendre ici, une heure... deux heures... jusqu'au soir, s'il le faut. La nuit s'approchant, comme il n'est pas juste que tu t'exposes par les chemins à la discrétion des filous, lu rentreras bien vite à Paris.
— Sans vous? dit le jeune homme étonné.
— Sans moi, lui répondit son maître ; et tu instruiras simplement mes amis du lieu où tu m as laissé. »
Le pauvre enfant le regardait avec inquiétude et malaise.
« Un instant! dit Marillac, revenant vers lui après avoir fait un mouvement pour s'éloigner. Si mon absence dure quelque temps, je charge Montglat et le comte de Maure, mon beau frère, de fournir a la subsistance et à ton habillement. Si elle se prolonge... trop, tu iras de ma part trouver Monseigueur Gaston d'Orléans : en récompense de môn dévouement à sa personne, je le prie d'avoir soin de toi. Je ne lui demande rien de plus, et j'aime a penser qu'il ne me trouvera pas exigeant. Puisses-tu, à son service, mieux réussir que moi ! »
Deux grosses larmes roulaient dans les yeux du page.
« Allons, monseigneur, reprit Marillac plus gaiement, la tristesse porte malheur. Redresse-toi, et reprends ton enjouement et la pétulance ordinaires. Vive Dieu ! je veux te voir encore sourire avant-que de nous quitter. Allons, je le veux ! y»
L'enfant essaya de sourire, et, dans l'effort qu'il fit, les , deux grosses larmes, débordant des paupières, lui coulèrent le long des joues.
« Tu n'es pas raisonnable, garçon ; mais, mordieu î j'oubliais l'essentiel et le plus pressé. Tu n'as pas déjeuné, et tu ne peux rester le sac vide en m'attcndant. Va au prochain (jîte.y et fais-toi servir comme un brave voyageur qui mène deux chevaux à sa suite. Tiens, voici ma bourse pour payer l'écot, vraie bourse de page, où il reste à peine de quoi se divertir de la veille au lendemain. Si le cardinal se charge de mon logement, il lui faudra aussi prendre soin de ma nourriture ! »
Le jeune homme tendit la main machinalement ; puis il suivit son maître des yeux, et, quand il l'eut vu disparaître sous le large cintre de la grande porte du château,
il passa la bride de ses chevaux sous son bras, s'assit sur un arbre abattu qui se trouvait là, et fondit en pleurs.
L'intérieur du château de Ruel répondait peu à la sombre apparence du dehors. Un parc immense, et récemment tracé dans le goût italien ; de beaux mouvements de terrain, coupés par de longues allées serpentantes; des statues, des fontaines, des bassins de marbre, d'où s'élançaient, dans la saison convenable, des jets d'eau qui rafraîchissaient l'air; des grottes', des rochers, des cascades, tout devait concourir en été à faire de la demeure du ministre une habitation merveilleuse, bien au-dessus des résidences royales de ce temps. Le soleil pAle de janvier suffisait même alors pour égayer ce séjour.
A cette vue, Marillac se sentit comme rassuré; et, le cardinal ne paraissant pas disposé à le recevoir sur-lechamp, il put, à travers la fenêtre de la chambre où il se tenait, en jouir à son aise.
Une chose aida encore à le remettre et à lui donner bon espoir. Cinq individus, en habit de ville, entrèrent dans la même chambre et s'y arrêtèrent pour causer. A leur conversation, il comprit qu'ils venaient de quitter Je ministre : et cependant leurs propos ne roulaient que sur la poésie, le théâtre, les acteurs; sur des rôles à distribuer et des divertissements à imaginer. Le cardinal s'était montré d'une humeur charmante avec eux ce matin ; ils avaient même osé soutenir une discussion vive et animée contre lui : ce qu'il avait supporté avec une grande bonté d'Ame.
Marillac recueillait attentivement ces paroles, d'un heureux présage pour lui, et se disait que peut-être il s'était alarmé trop vite.
Ces cinq personnages étaient Desmare ts de Saint-Sorlin, le sieur de TEstoile, Colletet, l'abbé de Bois-Robert, bouffon de Son Éminence, et Pierre Corneille, déjà auteur du Cid ; tous cinq chargés de mettre en vers les plans dramatiques du cardinal, qui voulait régner A l'Académie comme
l\ SENTENCE.
à la cour, sur les arts comme sur la France, et se persuadait que le temps seul lui manquait pour être le premier poète de son époque !
Lorsqu'ils se furent éloignés, Marillac conclut de leur présence à Ruel, ce même jour et dans cette même matinée, qu'il ne devait point être question pour lui d'une sentence bien redoutable, Richelieu ne pouvant régler en même temps ses plans de comédie et ses arrêts de mort.
Mais, tandis qu'il se raisonnait ainsi, un nuage épais voila le soleil et obscurcit le parc, dont l'aspect, tout à l'heure si vivant, changea soudain. Des vapeurs grisâtres et sombres s'étendirent sur la terre, et en effacèrent les bassins de marbre, les grottes élégantes, et jusqu'à la trace des allées. Le brouillard, qui gagnait, avait englouti les merveilles de tout à l'heure sous une mer terne et mouvante, d'où surgissaient seulement quelques troncs d'arbres noircis et dépouillés, pareils à de grands mâts de navires sombres ; et sur les hauteurs, des statues colossales et blanches, éclairées à revers par une dernière lueur blafarde, semblaient de pâles fantômes, contemplant ce spectacle de désolation.
Par cette analogie qui, malgré nous souvent, existe entre les choses du monde extérieur et nos sensations intimes, les idées du patient subirent les mêmes métamorphoses.
Il se ressouvint que dans ce palais de Ruel les fêtes et les supplices avaient parfois marché de front ; qu'il y existait un théâtre et une chambre de torture, une. chapelle et un tribunal, des salles pour les ballets et des oubliettes ! La tête du maître de ce logis pouvait bien être ainsi construite ; et sa bonne humeur, au moment qui venait de s'écouler, garantissait-elle de sa : évérité pour le moment qui allait suivre ?
Déjà le brouillard s'était dissipé ; mais une neige abondante lui avait succédé et couvrait le sol. Bientôt les cra-
quemcnts de cette neige sous des pieds nombreux résonnèrent dans la cour du château, et, de la fenêtre contre laquelle il était alors collé, Marillac vit passer, en grand appareil, un double rang de robes noires, précédées d'une garde d'honneur. Pour surcroit de terreur, il entendit tout a coup, derrière la porte par laquelle il était entré, le pas lent et mesuré d'une sentinelle, comme si l'on eut appréhendé de sa part une tentative de fuite.
Le temps s écoula, et il ne vit point repasser cette troupe sinistre, ni dans la cour, ni, ainsi qu'avait fait la bande des poètes, par la chambre qu'il occupait, et où sa pensée, de plus en plus inquiète, lui rongeait le cœur. Sans doute ils érigeaient un tribunal pour le juger!
En compagnie de telles idées, les instants sont des heures, et les heures sont des siècles. Aussi le chevalier, l'âme fatiguée de la monotonie de ses angoisses, sans autres raisons de craindre ou d'espérer, en revenait-il à des émotions plus tranquilles et plus douces, par ce mouvement de réaction qui est dans l'essence de notre nature. Il s'étonnait même de s'être alarmé si vite, quand la Houdinière, capitaine des gardes cardinalistes, se présenta tout à coup et lui demanda son épêe.
Il la lui remit avec résignation, rassemblant en luimême toute sa force; il s'attendait à comparaître devant ses juges, et ne voulait pas que l'un d'eux se pût vanter de l'avoir vu trembler.
« Vous n'avez point d'autres armes cachées? » lui dit la Houdinière.
Marillac se découvrit la poitrine.
« Que prétend- on faire de moi? » dit-il en relevant noblement la tête ?
L'autre ne répondit que par un geste et disparut.
Il venait de lui désigner du doigt une porte qui s'ouvrait.
Marillac y marcha d'un pas ferme, et se trouva, non de-
LA SENTENCE. m
vaut un tribunal assemblé, comme il s'y attendait, mais face à face avec Richelieu !
Cette fois, le cardinal n'a plus cette haute prestance avec laquelle il l'avait accueilli naguère au Petit-Luxembourg. La figure sombre, l'œil vague, le front pâle et -plissé, coiffé d'une calotte violette, enveloppé d une robe de chambre de môme couleur, il est étendu sur une chaise longue à la romaine. À peine s'il a daigné faire attention à l'arrivée du nouveau venu. L'air distrait, il parcourt de la main une petite table basse, recouverte d'un lapis de velours rouge et chargée d'un amas de papiers. De l'autre côté de sa chaise, un guéridon, en trépied et à mosaïque, supporte un gobelet de cristal, une bouteille d'eau préparée et quelques flacons d'élixir.
Marillac s'était d'abord cru seul avec lui ; mais en mesurant de l'œil la longueur de ce cabinet, où la lumière ne pénétrait que confuse, il vit, dans une encoignure, à l'extrémité de l'endroit où se tenait le cardinal, luire un casque et une cuirasse. Un homme était là, appuyé des deux bras sur une arquebuse, et arrêtait sur lui son regard fixe et perçant. Il le reconnut bientôt pour un sergent des gardes, qui avait fait prisonnier le duc Henri de Montmorency dans son dernier combat. C'était encore Jacques Sirois.
Ce souvenir faillit anéantir sa fermeté.
« Approchez, monsieur de Marillac, lui dit enfin Richelieu.
— Me voici, monseigneur. »
Et le chevalier avança de quelques pas vers le ministre qui, après l'avoir cruellement examiné, se remit à fureter parmi ses paperasses.
« Ya-t il donc me lire mon arrêt lui-mèine? se disait Marillac ; et cet homme qui se tient dans l'ombre, derrière moi, est-il là pour l'exécuter? »
Un bruit de hallebardes se fit entendre dans la pièce voisine.
Il régna ensuite, pendant quelques instants, entre les trois acteurs de cette scène, un profond silence, interrompu seulement par le pétillement triste et monotone de la neige, mêlée de grêle, frappant contre les vitres; et, de quelque côté qu'il se retournât pour interroger la physionomie de ses compagnons, le malheureux torturé n'y voyait que rigueur et menace.
Il eut grand'peine à garder sa bonne contenance. *
Enfin, le cardinal sembla avoir trouvé les papiers qu'il cherchait. Roulant un grand cahier entre ses mains, il en parcourut rapidement quelques pages, et reprenant :
« Qu'avez vous fait, monsieur, des mois, des années, que je vous ai laissés pour vous donner le temps du repentir ?
— Ma foi, monseigneur, dit Marillac en baissant la tête, d'un air moitié contrit, moitié étonné, j'ignorais entière* ment à quel emploi vous destiniez mes instants.
— Vous avez joué, monsieur; malgré les ordonnances, vous avez fréquenté les brelans, au milieu de tout ce que Paris renferme de fendeurs, d escrocs et de spadassins !
— J'avoue, monseigneur, qu'il se pourrait bien faire que tous mes compagnons ne fussent pas d'une probité avérée : car, quoique j'ose me vanter de connaître à fond tous les jeux.... »
H s'arrêta confus.
« Continuez, dit l'interrogateur.
— Je voulais faire entendre, balbutia Marillac, que... j'ai plus perdu que gagné.
— Je le sais. Aussi vous avez ajouté un scandale à un autre : vos dettes contractées sont énormes ! Vous devez six mille pis! oies à Jacomèny ! »
Le chevalier resta confondu de le voir si bien instruit de ses affaires.
« Est-ce tout? poursuivit le cardinal en éleva», t la voix. Non î ce n'était pas assez du jeu et du vol !... »
A ce mot, Marillac se redressa de toute sa hauteur, a Du vol! s'écria-t-il, l'œil ardent et les lèvres tremblantes.
— Baissez le ton, » lui dit le cardinal en fronçant le sourcil.
Jacques Sirois fit alors résonner son arquebuse.
« Oui, du vol, reprit Richelieu. Comment appeler autrement une dette faite lorsqu'on a vendu et dissipé son patrimoine, et qu'aucun espoir ne reste de s'acquitter envers son créancier?
— Mais je jouais, je pouvais gagner, murmura le chevalier.
— Ce n'était point assez : il fallait que la débauche fût de la partie ! Vous avez publiquement fréquenté des femmes dé mauvaises mœurs, hanté les tavernes, et vous avez souffert qu'un fils de France marchât avec vous dans cette route de honte et de perdition ! Ne vous en défendez point, chevalier de Marillac; malgré l'expérience du passé, vous avez encore renoué vos anciennes relations avec Monsieur.
— Pour troubler le repos de quelques bourgeois de Paris, c'est possible, dit Marillac ; mais non plus celui de l'État, monseigneur. »
Le ministre continuait de feuilleter toujours les papiers qu'il tenait a la main. Il y eut de nouveau un moment de silence, pendant lequel sa figure devint de plus en plus sévère el sombre. Puis, comme s'il s'apprêtait à porter la sentence :
« Vous n'avez point exécuté les conditions que je vous avais imposées, monsieur : vous deviez mourir devant Corbie.
— J'ai fait tout ce qu'il fallait pour cela, répondit vivement le chevalier, qui se crut perdu sans ressource. Je jure par le Christ que jamais je n'ai pris autant de soin pour ménager ma vie que j'en ai mis alors à l'exposer. Ce sergent que voilà, et qui doit me reconnaître comme je le
m UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII.
reconnais, peut attester qu'il m'a vu au milieu de la mêlée, et que j'y combattais en furieux, sans cuirasse, la poitrine découverte et la téte nue ! 11 était en même temps que moi devant Corbie ; nous avons agi sous les yeux l'un de l'autre. J'invoque ici son témoignage : qu'il parle ! »
Et il se retourna vers Jacques Sirois.
Celui-ci resta impassible et ne répondit point.
« 11 se trouvait aussi, comme vous, à «Castelnaudarv,
dit Richelieu, mais non dans les mêmes rangs ! Écoutez moi, monsieur; il faut en finir. Voici ce que nous ordon- * nons. »
Une légère irritation de gorge semblait l'avoir pris en prononçant ces derniers mots ; il mélangea de son eau pré- • parée avec quelques gouttes d'élixir, vida lentement le gobelet, et resta quelque temps encore dans une attitude silencieuse et méditative, comme pour se remettre.
Quelle devait être la situation du prévenu pendant ce terrible repos ! Marillac faisait cas de l'existence, dont il avait su largement u§er, de même qu'il aimait l'argent pardessus tout : car il n'appréciait guère que les jouissances qui s'achètent. Brave jusqu'à la témérité, il eût pourtant, sur un coup de dés, joué sa vie, année par année, comme, s'il eût été riche, sa fortune pistole par pistole ; ou le tout ensemble, d'un seul coup, au choix de son adversaire, sans pour cela se départir de son insouciance apparente et de sa légèreté habituelle ; mais mourir à huis clos, entre quatre murailles, sous les verroux, dans les tortures peut-être ! et il lui semblait lire tout cela sur le front pâle de son juge ! mourir sans spectateurs, sans un regard . ami qui l'encourage et' l'applaudisse, sans pouvoir publiquement cracher 1 injure et le sarcasme au front de ses oppresseurs ! oh ! c'était là l'idée devant laquelle il se trouvait sans force !
« S'il veut ma mort, se disait-il à lui même, que ne clwrge-t-il encore l'ennemi de ce soin ? Je puis aller sur le
Rhin rejoindre le duc de Saxe-Weymar, ou, dans le Midi, Gassion et M. de Turenne. Mais non, il a perdu toute confiance en moi, depuis que les lances espagnoles m'ont épargné à Corbie ; il croit que, par magie, je suis invulnérable devant le fer d'un soldat, et qu'il faut, comme à mon oncle," un de ses bouchers pour m'abat tre ! »
Lorsqu'il lui eut donné le loisir de s'étendre de son long et de bien se retourner sur son lit d'angoisse, le cardinal quitta à moitié sa chaise, et s'accoudant sur sa petite table, on rapprochant sa tête de celle du chevalier, qu'il paraissait vouloir fasciner du regard :
« Il faut changer de vie et payer vos dettes ! » lui dit-il d'un ton vif et presque familier.
Marillac crut n'avoir pas compris.
« Oui, monsieur ; un homme de votre nom, et qui, comme vous, a devant lui large carrière.:, peut-être, ne doit point choisir pour compagnon des gens de tripot, et vivre aux dépens d'un Jacomény! Il faut rompre avec les uns et payer l'autre !
— Se raille-t-il de moi? se disait Marillac, au milieu d'un vague d'idées qu'il ne pouvait définir, et presque dans la situation de ce chevalier de Jars à qui Louis XIII avait envoyé sa grâce lorsqu'il avait déjà la tête sur le billot.
^ — Vous m'avez entendu ?
# — Oui, monseigneur ; mais... pour payer, il faut... que j'emprunte!
— Singulière façon d'acquitter ses dettes! dit Richelieu, en portant son mouchoir à sa bouche, pour qu'il ne le vil pas sourire.
— Tout ce que je possède satisferait à peine le dernier de mes créanciers, dont Jacomény n'est que le chef.
— Miséricorde ! vous avez donc mené un train de prince, monsieur?
— J'avais de rudes soucis, et Votre Éminence en con-
nait la cause. Il fallait bien me distraire pour ne point trop songer à ma fin, qui pouvait être prochaine.
— Eh bien , nous vous délivrerons de ces craintes qui vous mettent en si grosse dépense. Nous vous faisons la vie sauve, chevalier. Mais ce n'est pas le tout de vivre ; c'est à vous débarrasser de vos dettes que nous voulons arriver.
— Vive Dieu ! et gloire au grand cardinal ! » s'écria Marillac, sortant tout à fait de cette torpeur qui l'avait d'abord comme pétrifié; et, relevant sa belle figure, sur laquelle revint aussitôt l'air de la franchise et de l'enjouement : « Que puis-je faire, monseigneur, pour vous témoigner ma gratitude? ajouta-t-il. Ah ! c'est maintenant qu'avec joie je mourrais sur un ordre de vous ! •
La souvenance de ses oncles lui revenait peu en ce moment.
Il croyait s'éveiller dans un monde nouveau. Un avenir, à lui ! plus de créanciers, de juifs, de ces sangsues qui aspiraient son or par toutes les mailles de sa bourse ! et 1 Tépée de Damoclès rentrée au fourreau î
« Avez -vous parfois songé au mariage ? lui dit tout à coup Richelieu.
— Jamais, monseigneur.
— Eh bien , j'y ai songé pour vous.
— Pour moi ? c'est trop de bonté ! ... »
Les traits de Marillac reprirent soudain un air de gravité. Le mariage ne lui avait point jusqu'alors semblé chose indispensable, ni même nécessaire. Aussi ajouta-t-il avec une sorte d'embarras ;
« Mais... je suis chevalier, monseigneur.
-— Qu'importe? vous n'avez point fait de vœux. >>
Et il poursuivit d'un ton plus expansif :
* Chevalier de Marillac Je vous sais discret, et vous êtes brave, deux qualités que j'estime, et qui me font désirer de vous attacher particulièrement à ma personne. Cet
t(il
homme que voilà m'a rendu bon compte de vous. (Il désignait Jacques Sirois, toujours posté dans son encoignure, mais cette fois les bras croisés, et son arquebuse au repos, près de lui.) Il vous a vu dans l'action, au camp devant Corbic, comme vous l'avez remarqué vous-même, et, depuis ce temps, ma faveur vous est acquise. »
Marillac se retourna vers Sirois et le remercia du geste. L'autre ne bougea poinl.
« Je vous en donne aujourd'hui un haut témoignage, reprit Son Éminence, car celle que je vous destine est de ma parenté. »
Marillac frémit involontairement en songeant à Puylaurens, marié à Mlle de Pont-Château, et mourant peu de mois après à Vincennes. Mais le courage lui revint bientôt en entendant ces dernières paroles, que Richelieu articula lentement :
«r Votre femme acquittera votre arriéré, vous donnera un rang a la cour, un état de maison. Acceptez- vous?
— domine j'accepterais une place eh paradis, si mon bon ange venait me l'offrir ! dit le chevalier, pénétré d'enlhousiasme, non à l'idée du mariage, mais de l'opulence qu'il allait lui procurer.
— 11 y aura bien quelques conditions, comme clauses secrètes du contrat, peut-être ; ce n'est point moi qui vous les imposerai. Vous les saurez plus tard, et vous les consentez d'avance ?
— Oui, monseigneur; cependant ne puis- je aujourd'hui du moins connaître le nom de celle que Votre Éminence me destine ?
— Quand le temps sera venu. Pour aujourd'hui, restonsen là. Maintenant, vous pouvez vous retirer, dit le cardinal en se levant. Mais rappelez vous bien, ajouta-t-il de la voix qu'il prenait dans les occasions solennelles, qu'un mot répété de ce qui s'est dit entre vous et moi vous perdrait,
- monsieur ! w
162 UNE MAITRESSE DE LOUIS Mir.
Dans le mouvement qu'il fit pour le congédier, le cahier qu'avait semblé si scrupuleusement consulter le ministre durant son terrible interrogatoire lomba à terre; Marîllac s'empressa de le ramasser pour le lui remettre, et lut avec surprise sur la couverture : Actf troisième de i.a tragi-comédie DE MlRAME.
« Quelles sont ces conditions, et qui me veut- il faire épouser de sa parenté? se disait Marillac en sortant du palais de Ruel. Ce ne peut être la veuve de Puylaurens, aujourd'hui comtesse d'Harcourt ; mademoiselle de Brézé est fiancée au duc d'Enghien ; quoique libre enepre, madame de Combalct, sa nièce favorite, est destinée à une couche plus somptueuse et plus armoriée que la mienne î Dans toute sa triple race des Duplessis, des Pont-Courlay et des Pont-Château, quelle noble demoiselle me sera dévolue ? Sans doute un petit monstre disgracié de la nature ; une vieille fille qui monte en graine, ou quelque pécheresse, Ariane abandonnée, qu'on met en mariage au lieu de la mettre en religion. En tout cas, il me donne la vie en cadeau de noces ; elle m'apportera la fortune en dédommagement de sa laideur ou de sa faute ; et ce fût-il le diable, pourvu qu'il se fasse les griffes et qu'on l'admette en cour, j'épouserai ! Mordieu ! monsieur le cardinal, vous m'avez fait une belle peur, et bien inutile, je vous le certifie. Vous auriez eu mon consentement à moins de frais ! »
- PRÉLIMINAIRES DE MARIAGE. m
En dehors du château de Ruel, il retrouva son page à la môme place, après trois mortelles heures, couvert de nei^e et de boue, gelé, engourdi par le froid, et pleurant encore. A la vue de son maître, monseigneur poussa un cri, secoua sa neige, se précipita à sa rencontre, et lui baisa les mains. Marillac le gronda, l'embrassa, et tous deux reprirent la route de Paris.
Que si Ton s'étonne de la comédie jouée en celte occasion par le terrible cardinal, on a oublié que c'était là un des penchants de son esprit, de frapper d'abord d'effroi ceux à qui il reservait une faveur. Peut-être croyait il en mieux rehausser l'importance, ou se plaisait-il à faire mouvoir ainsi, en même temps, sa double puissance du bien et du mal. Peut-être était-ce une façon d'étudier le caractère des hommes employés par lui, de faire ressortir en eux quelque côïé faible, ou d'y découvrir quelque mouvement généreux, dont la connaissance lui devait être utile plus tard.
De même, dans une autre circonstance , il fît venir le comte d'ïlarcourt, et d'un visage sévère :
« Monsieur, lui dit-il, le roi vous ordonne de sortir de France sur-le-champ! » Et, après s'être fait un jeu de son embarras et avoir admiré sa résignation, il ajouta : « Car il a daigné vous confier le commandement général de ses flottes dans la Méditerranée, »
La position particulière de Marillac, qui le mettait à sa merci, le rendait un homme essentiel à ses vues.
Pour accomplir ses grands desseins, Richelieu avait réduit son roi à ne jouer que le rôle de simple passager sur le vaisseau de l'État. De tous ses pouvoirs héréditaires, il ne lui laissait que celui de guérir les écrouelles. Cependant, quoique plein de bonnes et loyales intentions, ce royal passager, sans cesse influencé par son entourage, gênait parfois la manœuvre, et menaçait de renverser le
pilote, seul capable peut-être de conduire le bâtiment à bon port.
C'était peu pour le ministre d'avoir pendant quinze ans lutté avec avantage contre le calvinisme et ce reste d'anarchie féodale, dont les secousses énervaient la France, divisaient ses forces et la privaient de son unité ; d'avoir abaissé la maison d'Autriche, son éternelle rivale ; d'avoir jeté le germe d'une révolution sous chaque trône de l'Europe, pour contraindre leurs possesseurs à ne s'occuper que de leurs affaires , il lui fallait avant tout surveiller son maitre, devenu son pupille, et faire descendre sa politique jusqu'aux intrigailleries de cour.
Le petit coucher du roi lui semblait plus redoutable mille fois que les armées espagnoles, et les parlements de ( France réunis. Un nouveau favori, une nouvelle maîtresse, un caprice, pouvaient anéantir ses projets au moment même où il atteignait son but.
L'amour inspiré au roi par mademoiselle de La Porte l'inquiétait. Cette fois, le maitre prenait ses précautions, s'entourait de mystère. 11 ne voulait plus s'astreindre a fréquenter les salons de la reine pour y rencontrer l'objet de son choix. Les filles d'honneur, telles que mesdemoiselles d'Hautefort et de la Fayette, lui avaient causé trop d embarras. Ne lui avait-il pas fallu les aimer publiquement, au su et vu de toute la cour, lui qu'un rien suffisait pour effaroucher?
Aujourd'hui Louis XIII changeait entièrement sa méthode en amour. Il allait marier Louise, en imposant au mari, t comme dans une occasion semblable avait fait son père, de galante mémoire, des conditions entièrement restrictives, tendantes à le réduire au simple rôle de prête-nom. Ce mari aurait un emploi qui le rapprocherait de sa personne royale. Du reste, le chaste monarque, imbu des préceptes du platonisme, ne songeait d'abord à autre chose qu'à se créer une douce occupation de cœur ; et pourtant la jeunesse de
l'KÉLIMLNAIIŒS DE MARIAGE. Uib
Louise, sa fraîche beauté, l'avaient frappé dune façon plus vive et plus excitante que toutes ses précédentes passions.
Trouver' le mari lui paraissait la chose la plus difficile. 11 avait songé d'abord au jeune marquis de Uieux. •Celui- ci était joueur aussi, fort endetté aussi ; mais il était de plus s jupçonné d'avoir été affdié à la cabale de la reine. Un tel arrangement ne convenait point au cardinal, nous l'avons vu. LaChenaye fut donc chargé de faire triompher Marillac dans cette lutte, où les concurrents devaient se présenter devant les juges du camp, armés, de toutes pièces, de leurs mauvaises qualités. Marillac eut le prix et ne le dut point absolument qu'à la faveur.
Non content d avoir enlacé le chevalier, qu'il tenait secrètement dans sa main, Richelieu voulut encore rattacher Louise àses intérêts, parles liens d'une parenté imaginaire; et, quand le roi lui nomma celui qu'il désirait charger du commandement de ses chasses, le ministre feignit une grande opposition, et jeta feu et flammes contre tous les Marillac
« On a £té sévère envers eux ; il faut s'amender, dit le roi.
— Mais celui-ci est un joueur !
— Il se corrigera.
— Un raffiné !
— Nous le prêcherons.
— Un libertin !
— Nous le marierons.
— A la bonne heure ! »
Ainsi le cardinal sembla n'approuver que par condescendance pour son maître une résolution que lui-même avait dictée.
Il ne s'agissait plus que de préparer Louise à ce mariage. De ce soin s'étaient chargés le sieur de la Chenaye et la dame de Saint-Cernin , lesquels avaient habilement coin-
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meneé leur tache en calomniant auprès de la jeune lilie tous les peintres en général, et maître Eustache Lesueur en particulier.
Depuis le bal de l'hôtel de ville et le scandale causé par la Brabançonne, si Louise rencontrait l'artiste sur son chemin (ce qui ne manquait guère d'arriver à chacune de ses sorties), elle détournait dédaigneusement la tête, et n'avait plus même un regard pour lui.
Lesueur s'en désolait et, de jour en jour, perdait tout espoir. Un matin, rencontrant sur le pont Neuf Marillac, en compagnie de son page, à cette même place où quelques mois auparavant avait eu lieu leur première entrevue, il lui conta ses tristesses présentes, ses impossibilités de se rapprocher de Louise, de s'expliquer avec elle pour se justifier. Marillac, grandement préoccupé de ses propres affaires, car il était au lendemain de sa visite au cardinal , l'écouta d'abord sans trop comprendre ce dont il s'agissait, puis enfin, plutôt pour lui répondre que pour le conseiller : (f Pauvre écolier, lui dit-il, quand on ne peut parler, on écrit.
— C'est ce que j'ai fait, chevalier !
— Très-bien !
— Mais quel moyen employer pour lui faire parvenir. . . ?
— N'est-ce que cela? je m'en charge et je réponds du succès. Apporte-moi ta lettre un de ces jours. ., .
— La voici ! dit l'amoureux en sortant de son pourpoint le précieux message, fermé par un cachet de cire d'Espagne et soigneusement enveloppé dans un papier de soie.
— Parfait!... Maintenant, Sudorius, guette la demoiselle dans les sorties qu-elle fera hors du logis, mets-moi sur sa trace....
— Elle est justement ici près, interrompit vivement Lesueur; oui, chez son marchand d'étoffes.... avec sa tante....
. Tenez, chevalier, cette boutique placée en bas du pont....
PKELiMhNAlttES DE MARIAGE. 107
niais voilà qu'elles en sortent ! Voyez vous ces deux daines qui remontent la galerie du Louvre?... Vous n'avez pas un instant à perdre, mon ami !
— Vive Dieu ! s'écria Marillac, voilà ce qui s'appelle être lestement pris au mot! J'aurais préféré remettre l'affaire.... N'importe ! je ne m'en dédirai pas. Mais ta présence ne peut que nous nuire; va m'attendre chez toi. J'espère, avant peu, t'y aller rendre compte de la réussite. »
Lesueur s'éloigna ou feignit de s'éloigner, et Marillac, suivi de monseigneur, sans pourtant se mettre trop en évidence, doubla le pas pour se rapprocher des dames ; et il se disait en lui-même : « Allons, ce sera mon dernier tour de garçon! »
En quittant la boutique du marchand d'étoffes, la baronne songeait à faire de nouvelles emplettes chez un célèbre gantier-parfumeur, fort à la mode, et qui habitait la rue des Tuileries. La douceur exceptionnelle de la température la décida à faire un tour de promenade dans le jardin. Les horloges allaient lentement à son gré ce jour-là : car vers les trois heures de l'après-midi, elle devait recevoir chez elle certaine visite d'une grande et légitime importance.
Pour faire passer plus rapidement ces longues heures de l'attente, déjà, dans la matinée, elle s'élait confessée, après deux messes entendues, avait rendu quelques visites, s'était mise à parcourir les boutiques et les magasins, examinant très-attentivement les meubles, les bijoux, les voitures, faisant développer les plus riches étoffes, achetant peu, marchandant beaucoup; et Louise, forcée de l'accompagner partout, aussi bien au confessionnal que chez le parfumeur, n'étant pas encore dans le secret, ne savait comment s'ex • pliquer cette activité inhabituelle.
A cette époque, le jardin des Tuileries était loin de présenter cet ensemble symétrique et majestueux qu'il dut plus tard au célèbre Le Nôtre, et qu'il conserve encore aujour* d nui, en dépit de tous les changements successifs qu'on
lui u l'ait subir. C'était une sorte de grand parc, irrègulier dans sa forme, avec des massifs d'arbres forestiers, bordés sur leur lisière de quelques arbustes à Heurs. Une rue transversale le séparait du château ; au lieu de ces parterres élégants, encadrés de grillages, on y voyait de grandes pelouses, parsemées de buissons de houx et de rosiers sauvages ; au lieu du bruit des eaux jaillissantes, on y entendait les cris aigres et discordants des paons, des pintades et des perroquets; mieux encore, ceux des hyènes et des lions. Le jardin avait ses volières et sa ménagerie ; il avait même ses cabarets, fort en renom alors, et situés sur l'emplacement occupé maintenant par le grand bassin et la petite Provence, du côté de la place de la Concorde.
Là, dans les endroits découverts, qui se ressentaient moins de l'humidité de la saison, les bourgeois des alen tours, les bas-officiers du château, les convalescents, les provinciaux, de passage à Paris, venaient prendre l'air, ou s'ébattre, tandis qu'un peu plus loin le cours la Reine était sillonné de riches équipages armoriés.
Toujours rêvant à sa fortune future, la baronne eût bien voulu se mêler à tous ces grands seigneurs ; mais le moyen d'y paraître à pied ! Aussi, plus que jamais, son carosse lui revenait en tète ; elle le voyait déjà doublé de velours rouge, garni de clous dorés, recouvert d'une belle housse, ayant à la portière, au lieu d'un rideau de cuir, des glaces à la Bassompierre. « Tout cela ne tardera pas! » se disait-elle. Et, jetant à la dérobée un regard sur sa nièce, en la retrouvant toujours jolie, elle éprouvait un vif sentiment de plaisir, et presque de reconnaissance.
Bientôt cependant, se sentant fatiguée, au lieu d'avoir, pour se reposer, les coussins moelleux de sa voiture, elle en fut réduite à envier une place sur un banc de bois placé près d'une des pelouses sur lequel le soleil,, déjà chaleureux, donnait à pleins rayons.
Le banc était en partie occupé; les deux dames durent
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s asseoir entre unejiourrice et un gros fermier normand fraîchement débarqué. Madame de Saint-Cernin gémissait de se trouver en contact avec de telles gens, et déplorait amèrement les inconvénients de la promenade à pied. Louise paraissait aussi troublée qu'elle; mais la cause était loin d être la même.
A travers le massif d'arbres dépouillés de feuilles qui leur faisait face, elle venait de voir passer rapidement une ombre, un homme, Lesueur! Elle nen doutait point; et pourtant l'artiste, si c'était lui, n'avait fait que glisser derrière une épaisse haie d'aubépine, aux branchages abondants et serrés. Des yeux indifférents l' eussent-ils pu reconnaître?
Tandis qu'elle y songeait, en le suivant encore du regard, son voisinage sur le banc de bois avait changé. Un jeum* garçon, d'une figure intéressante et jolie, était venu se placer auprès d'elle, sans oser à peine tourner la tète de son côté, tant il paraissait modeste.
Il s'y* tint recueilli, les yeux baissés, comme une jeune fille ; et quelques instants après, soit qu'une idée de hâte lui fût venue, soit que la présence d'un camarade l'eût excité, il se leva, et se mit à courir de toutes ses forces, en zigzaguant, à travers les arbres plr.cés derrière le banc occupé par les deux dames.
Dès qu'il fut parti, Madame de Saint-Cernin, quoique l'ayant à peine entrevu, fit l'éloge du teint et des cheveux du bel adolescent; et, se retournant pour le mieux observer dar.s sa fuite, elle applaudit à la légèreté et à la grâce de ses mouvements. Mais aussitôt Louise s'aperçut que son sac, placé près d'elle, avait disparu; ce qui la contraria vivement et lui attira une réprimande assez sévère de la part de sa tante.
« Vous n'en faites point d'autre, petite distraite, lui dit celle-ci : au ballot du roi, vous avez perdu votre masque ; aujourd'hui, c'est votre sac. Vous l'aurez laissé tomber en
chemin, bien certainement ; il est impossible que ce jeune homme, qui a la peau blanche et rosée comme une fille, et une tournure charmante, soit un coupe-bourse. Vous l'avez oublié chez \e parfumeur! oui, c'est celai »
Et toutes deux se levèrent pour regagner la boutique du marchand.
Au même instant, elles virent le bel adolescent, courant toujours, arrêté soudain dans sa fuite par un homme de bonne mine, qui, le saisissant par la manche, après l'avoir vivement fustigé à coups de houssine, lui arracha le sac qu'il tenait caché.
La tante et la nièce restaient saisies de surprise. L incoimu accourut au-devant d'elles, et, faisant parade de manières élégantes et distinguées, les saluant à plusieurs reprises avec beaucoup de courtoisie :
tf Ce joli petit meuble n'est-il point votre propriété, madame? dit-il en s'adressant à la baronne.
— 11 est à mademoiselle ma nièce, monsieur.
— Un petit vagabond, un écolier qui prend ses vacances avant terme, sans doute, vous l'a soulevé; mais de loin je guettais sa manœuvre, et, l'arrêtant au passage, je l'ai châtié d'importance, et mieux que n'aurait fait son régent, je vous assure.
— Ah! pourquoi l'avoir frappé, ce pauvre garçon? » s'écria la baronne d'un air piteux.
Marillac, car c'était lui, rendit le sac à Louise* et en recul eu retour une gracieuse révérence. H la vit de près alors, et, par manque de sympathie, ou peut-ètreles récits enthousiastes de Lesueur l'ayant rendu trop exigeant, il la trouva passablement jolie, mais peu de son goût.
« Mais, voyez donc dans votre sac* Louise» si ce jeune homme ne vous en a rien détourné, dit la tante.
— Non , non , madame interrompit vivement Marillac ; c'est impossible, je ne l'ai point un instant perdu de vue. »
En effet, rien n'y manquait ; au contraire j il y avait eu
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plus dans le sac de Louise la missive amoureuse de Lesueur, que l'honnête larron, Monseigneur, y avait glissée entre un joli mouchoir à broderies, une paire de gaiils d'Espagne, un flacon d'émail et une pomme de senteur.
Certes, en ce moment, Marillac n'avait nul soupçon du rôle qu'il venait de jouer, ni de la ressemblance grande existant entre Louise de la Porte et la parente du cardinal.
Les horloges de la ville sonnaient deux heures. La baronne s'empressa de regagner son logis, où cette visite, si impatiemment attendue, ne pouvait tarder à venir.
Le chevalier, rendu enfin à ses préoccupations personsonnelles, songeant au cardinal, à Y Eldorado que celui-ci lui avait fait entrevoir, et peu soucieux des amourettes des autres, rentra chez lui, où, depuis une heure, l'attendait avec une vive impatience le premier valet de chambre de Sa Majesté, le sieur Edme-François de la Chenaye.
Étonné de le trouver ainsi installé chez lui, et ne devinant pas le motif qui l'y avait amené :
« Qui me procure l'honneur que je reçois par votre présence? dit-il à la Chenaye.
— Nous sommes trop pressés pour prendre le loisir de nous expliquer céans, lui répliqua celui-ci. Montons d'abord en voiture, monsieur le chevalier ; là, je me ferai comprendre de vous. »
Un carrosse, sans dorure et sans armoiries, les attendait à la porte : ils y prirent place et les chevaux partirent, sans que le chevalier sût encore vers quel but ils se dirigeaient.
« Le temps est précieux, je serai bref! lui dit aussitôt le digne courtisan, en lui appuyant familièrement sa main sur le genou. Le roi vous veut du bien, monsieur»
— Allons, pensa Mrtrillac, je suis décidément dans une veine de prospérité.
— Il désire vous marier de sa main, monsieur.
— Un instant ! s'écria le chevalier ; faites arrêter la voilure. Je suis retenu, engagé d'honneur.
— Nous savons... répliqua, avec un sourire, le mystérieux personnage; mais rassurez-vous, c'est toujours le môme projet dont vous a parlé Son Éminence. »
Marillac fit un mouvement ; l'homme du roi poursuivit : « Je suis chargé auprès de vous d'une double mission, monsieur : la première et la plus essentielle, c'est de vous faire connaître les conditions secrètes du mariage que vous devez contracter, et de régler les rapports qui doivent exister entre vous et votre future épouse.
— J'entends : c'est le chapitre des devoirs du mari envers sa femme.
— Au contraire, monsieur, j>
Ici le chevalier ouvrit des yeux étonnés, et prêta la plus grande attention.
« Vous connaissez sans doute l'histoire du règne précédent, reprit laChenaye; vous savez à quelles conditions M. le duc de Liancourt épousa la belle Gabrielle d'Estrée, et le marquis de Vardes la non moins belle Jacqueline de Beuil ?
— Parfaitement, dit Marillac. Ils firent comme nos amiraux qui n'ont jamais vu la mer, ou nos abbés qu'on dispense du bréviaire ; maris in partibtis, ils eurent le titre, et le roi Henri le Grand les charges du métier.
— C'est cela, monsieur ; sauf que Sa Majesté Louis XIII a la conscience trop pure et trop timorée...
— Vive Dieu! que veut-il donc faire de ma femme alors?
— 11 ne nous est pas permis de préjuger de ses intentions, dit la Chenaye d'un ton de réserve respectueuse.
— À la bonne heure ! et voilà ce qu'on exige de moi ! répliqua Marillac, comme arrêté par quelque léger scrupule. Mais j'ai reçu des promesses !
— Elles sont déjà réalisées en partie pour vous, lui répondit la Chenaye, en lui montrant un parchemin revêtu de la signature du roi, et portant le sceau de cire jaune, à double queue; vous êtes nommé commandant de la vénerie